L’Echo des vestiges

L’ECHO DES VESTIGES

Pour Toi, Coeur de Rivière :

Viroflay, pour le treize avril deux mil

« Je ne vois rien, désormais, chez eux qui méritent que l’on meure. Donc que l’on vive. Car ce pour quoi tu acceptes de mourir c’est cela seul dont tu peux vivre. »

Jamais je ne vivrai sans oublier les peines

Les ardeurs les répits les amours qui me prennent

Long mois de nulle part de partout et d’ailleurs

Avril je cracherai sur toi mille verdeurs

Je veux croire

en l’espoir

Du recommencement.

Des larmes,

D’or peut-être,

En flots de boue

descendront

de la ruine

que j’aurai dressée.

J

Première lettre des plaisirs innommables qu’on a traqués jusque dans l’enfance ;
Premier acte, licencieux et commun aux engeances dressées ;

Jeux bleus des jeunesses ; jars que l’on dévide comme père et mère ; jade dans l’écrin, puis jais vulgaire.
Jardins qui déroulent leurs tapis de gazon aux mèches cinglantes, ô saules échevelés!

Jatte sèche, jupe courte, piquée de fleurs sans saveurs qu’impatientes des mains soulèvent pas à pas, comme un Soleil, par rebours, de l’innocence fanée sur l’herbe où l’on a fait.

C’est comme un matin, non! comme un dimanche, mais oui à son matin, à la plus extrême naissance de lui, ou bien langé de pluie fine dans un indistinct brouillard dont la grande affaire serait le prolongement de ce qui refuse l’abdication, ou bien balancé par le radieux d’un ciel indéfinissablement pur ; indéfinissable, parce que jamais vu. Comme un matin donc, vers six heures en été et neuf en hiver, en hiver, quand la neige rend une immolation en cendres blanches, et que sur la leçon d’un livre d’espagnol de quatrième posé sur une étroite planche de bois massif, dans le renfoncement d’un mur, s’ouvre le texte d’un récit de tempête où s’y apprennent les mots du registre lexical de l’hiver.

Il y eut les matins hauts et bleus ; profonds jusqu’à l’absence, derrière quoi… l’éclat seul de leur jour pouvait les surpasser.

L’ouverture d’un jour

sur un bleu froid matin figeant;

arbres,

vertébraux plutôt que d’arêtes ;

et noirs,

sur ce vaste fond de sacrements.

Ce serait encore une belle journée. Pour l’instant ramassée en une flexion de naissance ; tout entière livrée à sa possible extension ; donc découvrant, instant par instant la pleine puissance de son plein jour.
Oui j’aime le doux crépitement du jour ; je veux dire de l’indistinct jour. De celui qui ne se livre jamais presque hors les souvenirs.
Car les autres, pour beaux qu’ils soient, et pour possible que soit l’amour qui se verse de leur beauté vers nos têtes, ne se détachent pas de leur brume, qui est la brume que nous leur y mettons.

Il y avait l’imminence d’une fin de monde en ce soir naissant qui venait de faire mourir cet fin d’après-midi. Le Soleil s’était un moment figé, bas sur l’horizon de l’hiver, enrubanné par les voiles rares d’une ouate encore ocre. Il n’est pas vrai pourtant que le Soleil descend lentement. Ce colosse a tout à sa démesure : sa mort est vertigineuse.
Tourmente de ciel, celle des fins, des fins de Monde, des vertiges bouleversants de fins de Monde quand tout fait silence ; terrible silence total, tel que les voix des hommes elles-mêmes ne peuvent sortir de sons ; tel, que le ciel bascule et tombe à la renverse sur un faux horizon de montagnes ou de mer. Tel enfin que le fracas lui-même explose sans un moindre bruit.
Il s’était donc un moment figé, avait comme anéanti le trajet définitivement tracé de sa course, avait paru s’immobiliser, se suspendre, prendre la halte d’un souffle, tenir en son suspens presque haletant, la toile du Monde sous son oeil.
Et cela était autrement grandiose. Car cela, simplement du sacre était son apothéose…

La ville, toute la ville maintenant retenait de ses mains cette dernière gorgée de vie, …fuyante. Et cela était, le sort en ayant été jeté, cette longue événementialité des actes les plus divers ne devant définitivement se résoudre qu’à cet ultime final.

Le Soleil qui se couche est une vie qui s’en va.

Puisque le couchant est cet unique point qui décrète l’unicité de cette unique mort venue de cet unique jour.

Les nuages du soir sont les gardiens d’un décès du jour.
Tout le temps qu’il agonise ils ajustent leur nappe à sa tombe.
Puis en fin, en l’extrême fin, ils se dispersent dans la pudeur d’un silence de sépulcre. Mouvement de leur salut, dans la plus intense dernière blancheur de tout le jour, magnifique et décédante.

Des jours les soirs.

Des jours de soirs, plein, chauds et roses, à l’avenir libre
Montants ces soirs d’extase, lourds et graves, muettement bons d’air clair.

Des jours, leurs soirs.

Roses… mais jaunes encore dès l’ouest ; sonorement jaune bouilli et bons, sur nos peaux de leur bronze.

Des jours, ces soirs…

Me suspend cette hauteur de liens, qui nous lie tous! les vivants et les morts! d’avant les morts à d’après les autres… (Nous venons après d’autres… et ne saurions achever l’humanité à notre mort).

Car il y eut ces autres, ces hommes – ces hommes furent nous – qui eurent eux aussi cette vie.
En firent un sacre. Et nous la rendirent en sacre… nous livrant les instants de leur chair.

Face au Soleil,

Couchant les ombres sur la plaine longues et grêles.

Longues ombres d’acier, des chauds blés de l’été s’endormant dans les champs.

Large!

Large énormément large le disque la béance du sang,

Couchant pâles,

les colonnes des ombres roides

Colossalement sous l’onde de l’infinitude froide.

Fuir,

comme Soleil, rouge, couche, aux sanglots venir,

larmes amer retenir,

Sonore, – extensivement du prononcé haut des syllabes :

a né an tis se ment

raisonne…

… secoué de son sens.

L’heure bénie est celle où le ciel bleuit du soir.

Là, l’aisselle à sa bouche pâle se pâme ; et humides

Les toits de grise ardoise luisent de l’espoir.

Mais la luxure sur la Beauté s’est abattue.

Vingt et une heure trente-huit ; encore une journée qui meurt.
Quel massacre, depuis le commencement de ce Monde!
Le disque rouge a disparu. Non! Dans la file fière des peupliers que clairement je vois depuis le rebord de la fenêtre il sombre.
Leurs feuilles ciselées elles, s’agitent, au nom de l’amitié je crois qui lie entre eux les êtres qui vivent, nous lie tous, nous lie tous sans nous connaître et sans que nous la connaissions jamais ; sans donc connaître rien de tous ceux qui vivent.

Le grand disque rouge a disparu. Il laisse sanglantes, de grandes idées de nuages, idée de septembre, froides, en odeur de papier jaune crissant sous le bec de la plume.

Bleu, nuit de l’impasse.

D’un autre lieu cette jaune lumière,

Qui pèse des yeux ;

Dessine, gravier sur les grès des lits des ombres,

Les tombes de feuilles sur d’autres qui sèchent,

De mémoire du vent sec,

Qu’enchâssent cimetières.

De nos balcons la pluie, à ces heures de soir

Sont comme de hauts draps gris, qui font rentrer le noir

Au doux trépas de gouttes, que font monter nos gloires.

L’en-allée ;

du retour au départ, comme ombre suivante à l’ombre précédente ;

à voix retenue, en basse amie de nos vices.

Il pleut.

L’Habitude s’est assis sur la chair de nos gestes.

Les jours de pluie sont chargés de mémoire. Ils remémorent les heures anciennes, mortes outrancièrement mesurées des battements de nos gestes.
Ils sont le sarcophage haut sur son socle d’outre-ciels ; ou l’inouï : spécialiste de l’histoire engloutie ; ou le rythmeur universel des secondes perdues.

Il fait ce presque nuit des solitudes de l’Homme. Moi, face à moi.

Devant,

les champs mus s’étendant par l’en-train s’y étendent, selon leurs plans, d’à peu près traçants.

Venues du mois les feuilles éclatent leur naissance de couleur, comme des soies que l’on boit ; et sont longtemps à retenir la clarté en le soir encore froid ;
Elles appellent l’existence en des sons de timbale, de cloche à cloche jetés en écho chus de lieu à lieu :

« Au sein des chairs molles, les mille expiations. »

Je me veux dévoreur de temps.

Vert ;

Comme le phare d’une ville haut, dont la cime à gauche penche,

Rien d’échevelé du saule en solennité de ses branches,

Mais l’ample au revoir, lentement du peuplier qui se ploie, et se noie.

Loin, loin la vue levée cette confusion d’horizons de ciels qu’on lave ; les cirques de glace à l’oblique se partagent en leurs corps de vacarme, parmi toujours de l’envol les élans des blancs cygnes dépassés.

J’aime, j’aime muet l’espace par quoi les meubles existent ; par comme apprivoisées rousses les boucles d’une jungle de villes ;
Des yeux, exagérément des yeux la pudeur qui brusque le viol par le sexe des choses.

Il y eut des misères sans mesure, ô mon frère ; et ces heures courbées pesamment sous l’Etude ; à pousser le nouveau : plaisir de la compréhension nouvelle.

Prophylactiquement jaune,
en bas la chambre ; d’où poissent à ciel ouvert sous la soie
les humides gazons, que moitement roide en avant d’eux le front,
regards en plis de rideaux ouvre en une réflexion.

S’y acquiesce, proportionnellement s’y acquiesce leur peuple de bassins.

Et le rouge ourlet de leurs lèvres se colle ouvertes le o de la bouche, ébène non hurlant d’apothéose blanc ciel couchant.

Etrangère à ce qu’elle est, l’en-allée ;
à la vie chère ;
à son choix seul ;
à son idée.

Le lit, la chambre, les murs, le matelas et sa housse, les barrières, les yeux verts, les dentiers, la sonnette, la fenêtre, au lit la toilette, le lever vers midi, l’angoisse et la nuit.
Et les murs. Murs bas d’hôpital blancs. Etouffant les vies à leur fin. Etanchant leur vengeance de plâtre. Pénitentiairement carnassiers.
Aujourd’hui seul. Au finir de moi. Assez seul pour le voir et m’y pencher du poids de mon corps, … car je suis né, car j’ai été homme, et deviens le rendez-vous d’une vacance… dans ce lieu de fin. Me l’imbibe. Puis l’exsude par ma sueur collant le tricot et collant à ma couche.
Il y a cette chambre donc, dont je suis le locataire. Avant qu’un nouveau vienne.

Je, désormais seul. Et c’est moi! c’est moi qui me suis tenu à cette définitivité de mesure. Puisque je préférais connaître l’emprise que me décernaient ces êtres à la proportion de leur souffrance, lorsque je les quittais.

Ces visages,

Blancs à nu au sourire insinuant la route,

Encourageante du futur par leur biais de passées.

A nouveau fort, toujours fort de notre espoir à l’appel qui nous somme il fleurit, de notre vigueur d’en être, et mortels et sans trêve.

Si j’aime mon sang, ce ne peut être qu’à rebours, et avec délectation.

Epars.

Chaque Texte est, fragmentairement,

victoire à l’encontre qui dresse d’inaccessible l’Immortel en la tour,

à l’encontre du Néant,

à moi échu ravie à lui ;

au règne d’Eternité dans l’éternité de son règne.

La coupe de cet arbre, je la veux garder intacte sur le fond de cet air,

lumineusement or ;

Autant intacte encore,

Encore que cela puisse…

Toujours autant intacte sur le fond de cet air,

lumineusement or ;

… Encore que cela puisse…

J’ai donné à mon front les livres difficiles

Dont la glose n’apportait à mon mal

Que le mal aggravé

Et l’empire des chloroses

Un jour comme celui-ci autrefois je l’aurais passé dehors ; pas nécessairement sur la grève des mers tourmentées, ni même sur l’escarpé versant d’un haut relief.
Je serais simplement sorti, aurais quitté la maison, tête nue (j’aime le contact froid du dégouttement de la pluie sur mes joues), prenant la route à droite plutôt, et bifurquant assez vite dans le champ.
La terre alors aurait été gorgée d’eau, aurait été rendue brune donc, et collante aux semelles qui seraient devenues lourdes… « … Nous enfoncions dans la bourbe jusqu’aux genoux… »…
Un jour comme celui-ci!!
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Moi matin blanc sur la nappe, planté aux yeux de leur bleu, sous l’exotique ébène de sa chevelure, devant les répétés sillons de ses désillusions.

Auréolairement calme la pièce va,
Dont le bois, et des tables épuise ; l’acajou à, au velours sur.

Ni las,

L’accouplement des Néants
De jouir encore autant de la naissance de leur Vide ;

Ni las toujours autant, sous les flots de nos cendres
D’engloutir,
L’accouchement des Néants.

Or,
Sanctuaire seul est l’instant, vain de victoire contre, assaillie à l’instant,
Total,

L’anéantissement des immenses Néants.

Ni de bruit même si la houle tapisse,
De nos mémoires son sel, à la morsure nos peaux.

Aux glaciers purs d’eux-mêmes,
l’éclat sourd à venir de nos silencieuses joies.

La rose s’est tenue, fraîche comme en ces premiers matins du Monde où l’onde de tes cils coulait goutte après goutte ; mais, car en témoigne.

Et j’embrasse, certes, toujours sur les deux joues du bonheur d’antan, le céleste sépulcre.

Le ciel s’aveugle : s’égaie de l’azur,
A comme un éblouissement de votre visage sur fond d’éternité, une liberté « pour semblant » qui est un portrait relaté.

Vous découvrir encore, c’est avouer ne pas vous connaître, un presque-nuit qui est un tourné de page…

… volée de cloches aux baptêmes ancestraux, nuque d’amande, débusqué ce bosquet battent les tempes, en rigoureuse tentée perfection.

L’heure. De toutes d’avant les heures : toutes,

au leur sont passées : toutes.

Et dense, consécutivement sans nombre

L’ultime finale.

Tous les temps du Temps, enflés, déroulés éclore

l’éphémère : La – seule cette minute – cette : ci … de longs si temps,

une à une, décomptées soixante.

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[unies à coeur,

son pouls.]

Tièdes comme une cendre les rides des dunes jaunes.

Endormissement du bras de mer,
sous la débauche d’un miroir coulant d’or, là-bas, à l’inatteignable horizon d’un mirage de nuages,
qui tape l’oeil, anéantit le barrage de la terrestre vie.

J’ai très souvent désiré le mélange des genres. La compagnie des hommes, désertée m’invitait à des états où seuls de nobles sentiments s’exfoliaient en de très hautes dignités. J’ai ravi ma jeunesse à la solitude des montagnes. Aujourd’hui je suis vieux, incertain et myope, quoique j’aie parcouru les distensions d’un savoir colossal, qui ne l’est désormais plus puisque j’en ai digéré les plus grosses épreuves. L’appropriation m’a rendu tout si facile, tout si clair de cet ensemble d’obstacles qui se dressait magnifiquement jadis à m’en faire choir la plus incisive résolution d’en venir à bout, que je me vois aujourd’hui bien incertain. Certes tous les bavardages m’ont été épargnés et j’ai joui de mon monde de toutes ses façons! Certes j’ai senti cette pluie battre ma peau, inonder mes cheveux, étancher mes soifs, laver mon corps… rafraîchir mes fièvres et donner mesure à mes rêveries. La rage ou la caresse des vents m’ont soufflé des encouragements berceurs.

Sous ce ciel vaste jusque sur la nuque à laquelle sont liées les épisodes des vies revenues, haut non plus que large, profond comme un souvenir, les actes et les actions des créatures en vie parmi les granits des matières immobiles, non vues et non senties, non perçues mais existantes, comme laissées mais pour aucun, … et par personne ; comme pour rien mais embrassées, dans une conscience qui s’y entend.

Immobilement lourd, je détourne le regard en avant de moi.
Chuchote la voix : « Mais comment est-ce possible?! »qui témoigne qu’avec ce que je sais d’elle, encore en ce jour la réalité ne se rejoint pas hors la houle des devoirs qu’envers eux-mêmes, les hommes se livrent et que sitôt ils enceignent, chuchotent :
« Mais comment est-ce possible?! »

La tranquillité des lieux offre les spectacles d’étonnement d’eux-mêmes.

De bronze mat et noir, la femme en liberté de statue résonne, épuisée des socles de coffre, qui pèsent le poids des événements affranchis.
La table, ronde silence seulement se conçoit ; extirpe de son vernis les figements, formes fantômales d’où le silence a pris, naissance auguralement dressée d’éloquence de meubles, dire des passivités de présence non lasse, qu’un semblant de durée, … à s’y renouveler toujours, épuise.

Se – rappeler l’identique, en dépit du non semblable.

Les meubles existent à eux l’espace attribué ; ils le font être, demeurer ou changer du même lorsqu’ils eux, changent du même.
Cependant l’identique s’affranchit ; s’affranchit du non-semblable ; demeure par l’esprit qui s’est pénétré des répétitions des jours du même ; de l’immobilité claustrale des espaces vus, depuis les fenêtres de l’étage, au soir, au ciel sombre, à la pluie du presqu’immatériel.

L’esprit, du nôtre, s’est rendu aux matins des lumières, aux grandes routes vrombissantes ; s’est suspendu aux heures de feuilles des branches d’avril, aux regards épars lancés sur les routes, hors de la non angoisse des il y a trois ans j’étais au même lieu, à la même heure, mais avec lui.

L’amoureux a laissé son enfance
Allongé sous les draps d’un vieux lit
Près duquel de grandes ombres dansent
Au rythme funèbre des bougies

La maison retient les cris. Palpables encore dans les figements sacraux des stigmates échus.
Retient les pleurs.
Les pleurs exsudent, et les murs larment la velléité du sentiment grave.

[C’était bien l’escalier, sa rampe et la cire ; la pelouse menue au gazouillis de mars.]

Tient les piliers des mémoires. Tout s’y remet : le vieil archet valétudinaire, l’incube zeugma et le plâtre des nuits. Jardin devant jardin derrière, haies en fleurs et cyprès. Puis le reste.
Nous séjournâmes aussi au-travers de ce reste. Y vécûmes heureux, presque ;

Les habitudes se glissent, silencieuses par l’épaisseur des actes de nos vies ; s’en emparent au point de les transir, d’un coup, par surprise et par rapt sans que jamais une voix ne sache qu’elles sont venues, ont ficelé le paquet de nos gestes de la façon la moins signifiante. A croire que les hommes ne sont pas si étrangers à l’envahissement qu’ils ratifient. Du plus tôt même ils les décrètent sans les reconnaître tout de suite ni sans les reconnaître plus tard, étant entendu que les hommes ne savent pas l’évidence.

J’ai aimé les heures blêmes, petits matins gris ou bleus, engoncés de leur nuit, qui dégorgent l’insidieux.
J’ai même fini par me lasser du beau temps, du temps radieux par lequel… grâce auquel éclatent toutes choses terrestres, tout ce visible palpable. Je ne crois pas que soient là pour moi les conditions météorologiques adéquates à mon travail d’écriture. Ni que la ville en représente le lieu. On ne pense pas de la même façon dans une église qu’au bord d’une mer.

Ce qui me manque aujourd’hui sont les matins bleuâtres, qui font cette atmosphère de fantômes à toutes choses, mais savent ne pas déposséder la sérénité que donne la naissance des jours aux larmes.
Vous!… vous petites plumes dont les chants matinaux ont lénifié mes aurores. Vous qui m’avez rendu la livrée des courages au parcours des bitumes. Vous…

Les actes s’échappent à mesure du temps, soit d’autres actes qui prennent à nouveau lieu.

Dans la nuit matinale s’épuisent les rassemblements de peuples sursitaires, accoutumés, passant, évanouissant leurs respirations thoraciques, et nuit à nuit, entre, se prend par patience aux peuples leur sève.

Le bruit d’une corde, frappée se perd, par le vibrant éclat de l’air, à mouvoir qui résiste, qui gagne… silence.

Tu ne pourras plus continuer l’accession à ces renouvellements d’échecs! Il faudra bien que tu mènes le choix. Que feras-tu? Tu refuseras votre rencontre?!… Mais il saura te trouver. Il se plantera donc devant tes yeux,… et tu ne bougeras pas?
Peut-être s’assiéra-t-il sur ta droite, alors qu’à l’usage toi-même t’asseyais à leur droite. Tu ne diras rien? Parce que lui-même ne peut forcer la parole à dire.
Puis alors, dans ce silence de vos vues, vous resterez assis l’un près de l’autre, jusqu’à ce que l’un ou l’autre de vous deux meure.
Je te vois te lever, faire montre de cette lourdeur d’homme, arpenter le sable de la salle, le front grave traversé par les orages ; cheveux lâches jetés en fond de nuages noirs… ; mais calme et dense avant un temps de tempête, préparatoire serrer tes mains jusques à leurs poings dans le fond de tes poches.
Je te vois te lever… toi!…

C’est que sans doute, tout cela dès à présent dépasse de bien haut tout le dicible de nos prières.

Je garde pour moi enfouies dans le sec de mes yeux, par lesquels s’ancrent tous les panoramas de mes infinis souvenirs en leur nombre, ces quelques vingt nuits d’avril. La maison, et cette route jusqu’au stade, serpentante, bordée par des champs de maïs en été, des maisons par toutes les saisons en toutes leurs heures, et ce petit indicateur aussi d’une conduite de gaz, jaune surmonté comme d’un petit toit qui le fait ressembler à un chapeau, avant ce virage.
C’était la fin, l’extrême de ce que j’appelle ici la fin, de ma « carrière universitaire », par ces soirs d’avril, par ces saints soirs seule en la nuit quand parfois la pluie aiguisait plus encore leur tragédie, indistinctement grouillante que je livrais en obsécrations. La pluie du printemps n’est pas que cette bénédiction des tables statistiques.

Non! l’espace d’un lieu laissé par un temps n’est pas l’espace d’un lieu même, auquel ma présence vient se rapporter. La distinction des dates n’est pas une faveur pour une mêmeté de lieux. Tenant, et contenant la distinction des dates je contiens la distinction des lieux. J’affirme que ce qui pouvait parler en ce sens de mêmeté de lieux : la distinction des dates, parle dorénavant en leur défaveur : distinction des lieux par distinction des dates, et non plus mêmeté de lieux par distinction de dates.
Autre lieu donc, sous une visibilité de cohérente mitoyenneté.

Sans espoir donc les coeurs des jeunesses charriées, hâlées de Soleil colonial dont l’embarquement aux quais arrache aux résonances des cheminées les mouchoirs aux larmes des femmes ; des mères en deuil déjà, et des pères qu’on ne sait pas pleurer.
Nos légions périrent dans les terres de l’Austral.

Je ne vous regretterai pas! mes frères de race!
Je souhaite et j’appelle! vos dépeuplements de masse en nombre inépuisable.

La vie des Anciens ne s’abouche plus guère que par nos livres, qui sont leurs livres, qui sont notre mémoire… à l’auscultation de laquelle s’épaississent et leurs coutumes, et leurs us sous ce même ciel qui les prenait à eux d’y lever les yeux. Ce même ciel, qui reste au-dessus des décombres des âges…
Rien de heurté dans le périple des ères : une régularité de décès et de naissances, de guerres et de famines, d’ardeurs… de cris, de joies, de sexe et d’amour.
Pas un défaut de jour, aucune de nos mêmes minutes manquantes ; pas une de nos moindres secondes faillibles…

Répétés, les départs ont détruit les tambours.
Qu’il lui demande de s’accoupler avec lui, elle tourne les talons. Il doit, pour préserver les froissements de feinte pudeur, qu’encense l’hypocrisie des sexes mêlés, l’inviter à dîner, pour respect d’une chronologie reconduite.

Il y a, parfois, … parfois ces saisissements d’intense nostalgie, d’intense métaphysique du soir, descendant comme des voiles, à vomir, …, à vomir échoués sur le sable des éternités. Descendant d’un grand ciel, d’un grand ciel tourmenté, ou bouilli gris de nos passés fondant sur le biais de nos têtes, liées elles à la grave lourdeur, ou ciel d’acier bleu vaste sur lequel figure, trônant, un Soleil de fin de Monde.
Il y a, ces surgissements de malaise contenu, à nous faire choir, de douleur aussi, extrême, à nous faire sortir le coeur des thorax et nous le rendre en chair saignant sur la chaussée.
Un réverbère, ici, celui de cette impasse, là face à ce champ de terre que l’humidité fait brunir et que la nuit fait noircir ; une bouche d’égouts, que les eaux de pluie ou de neige rassasient, un mur de parpaings posés devant des plans de rosiers, les ruines d’anciennes tours : abolis vestiges d’histoires enfouies, de sacres déchus, de peines et d’ardeurs mêlées inextricables sous les plans d’architectes aveugles ; un arbre, une place ; saule, orme, cèdre, if ; ou bien platanes, chênes et charmes sous la morsure du gel des froidures, ou à la vive brûlure des embrasements de feux des étés, endurés à la pesanteur d’un hamac tendu entre les deux piliers en exotique bois d’une terrasse couverte par un appentis, passés aussi dans l’intermède de deux mois mourants qui rendent à cette liberté des poisons d’angoisse suintante. Un talus, nu, gris et déchaussé, ou bien un trottoir au bitume soulevé par les puissantes racines d’arbres de villes exposés comme des bêtes de foire à la vue des passants. Des lieux, indénombrablement inténébrables, comme des rayons de Soleil qui n’ayant rien à éclairer restent invisibles. Niches pour pigeons, caisses pour foots de rues, gravillons qui volent au crissement des pneus sur la chaussée, haies, baies rouges pour merles au bec jaune, routes : maîtresses des voyages ; chemins de poussières aux ornières encore fraîches, ou bien sèches, qui sont deux plaies profondes, bossuent, font cahoter. Lacs! de montagne à l’imperturbable transparence ; lacs! dis-je… de nos plaines, étangs et rivières, ruisseaux et cours d’eau, et fleuves. Montagnes! indiciblement vous-mêmes, immutablement indicibles en vos crêtes et vos cirques, en vos neiges immortelles, en la coulée de vos glaciers sur vos versants pelés.
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Inconsummable plaisir incommuniable qui prend fourniture des nostalgies ; elles qui refoulent la réplétion de leurs puissances en lames de fond sur bancs de sable blanc.

La saison de l’Instant donne les brûlures des terrasses par les soirs.
Aucun souffle n’apaise plus l’embrasement des feuilles qui se figent en des sculptures cinéraires.
Les souches, à l’air lourd les souches éclatent, et s’agitent ; semblant le feuillage dansant des yeux dans la fournaise.

Se brûle, tranquille calme la route rendant l’haleine chaude aux joues des semelles, et lève l’éblouissement.

Là-bas,
cette place là-bas prise de l’écrin du parc je la vois,
de taillis à fleurs timides, de plates-bandes étroites,
autour de quoi nuancés se devinent les héritiers halliers de toute une religion.
La vétusté, sibilante sous le vague des silhouettes de fil, ô sanatorium, trachées et bronches souches, rauques râles, clavicules qui saillent en tapisseries de crachats.
L’encaissement : les surfaces jaunâtres crevant l’ombre sur les bancs de pelouse, pans de toits en entonnoir de ciel.
Et pour finir, je vois leur bouche sans la dent, au sourire de ces cadavres en vie, leurs couchers de façades façon sable jaune, que le soir verse, par frissons sur leur fièvre.

Non des rivages. Aux berges desquels les succès se sont remplis, plus éclatants.

Non un temps. Mais l’avant-jour, pareil à l’avant nuit.
La pièce. Tendue d’ombres jetées des fureurs de la chose en elle, par l’estompe de quoi un mouchoir peut-être à gros carreaux rouge au fusain tisse, l’ambiance séculaire éteinte des yeux.

Non des rivages mais un bruit de bras de mer qui roule, des steamers à l’orgueil de Turner. Plus de vues cependant des fenêtres : semblant de hublot à la circonférence moindre que celles possibles des cheminées crurales dans la gueule desquelles, immenses et criardes les mouettes se jettent.

La pièce. Irrespirable localité anastomosée, aux juxtapositions d’inertie recensée par les volontés de l’oubli.
Sa marque : pluriel : au sceau de quoi se captent et s’écrasent les plus vibrants ébats des incisives entre elles, renvoie, par échos de respiration retenue les voeux de vies des enfants à vivre.

Il y eut ces hommes,
qui pressèrent la morsure des actes sur leur corps, rendirent usure à la destination de leur sacre, d’exister : couchants, levers, jours assommés d’insouciance, marches en tumulte de nations pour un meilleur leurre…

En revue, les plus magistrales époques, jadis, qu’aucun Monde nul les espérer jamais :

l’acte, dorénavant se passer :

[Entre-bâillées
en leur commissure jointes scellée se désignent
au glisser coulissantes, des charnières, rotation se désignent
Se désignent les sexes, au repos mortuaire.]

De ces temps immémoriaux leur règne! Où l’infini à l’infini se mesurait du ciel ; au bleu frère de ses yeux l’étendue de ses terres.
A regretter le vierge!

Le temps : sa maîtrise.

Mers! vertes de flots aux brisures de l’azur, éployiez-vous de vous-mêmes!
à l’haleine des airs, où les échos amples
de feuilles, courant le front des rides d’eaux, fraternisaient à l’onde.

Flots! Brassage! Vacance… de Pensée gestative, fascinatrice d’espaces par bouchées…
croissance.
Mais rien! de si semblablement d’eux n’était. Acteurs!… qui figuraient un rêve.

A l’entrée, Sardanapale munificent à la nubilité native des chaises lascives ; étoffes, jade, chevaux, sauvagerie vierge au galop des crinières ; vents, flottants et soufflants à l’échappée vestibulaire de statues d’albâtres en colonne : Cato, Eudoxe, Scipio. Et rien, de flamboiement célère aux vallées de plantes vertes.
Gauche, Maures de grande allure, gardes antiques des mosquées : cours, patios, terrasses, grâces violentes des architraves, Soleil en fond de coupole sur dômes verts.
Sol : tapis. Air : mosaïques de flammes et d’oriflammes, couleurs en surnombre dont l’insoutenable éclat est la débauche oblitératrice des diaphragmes cristallins.
Femmes, aux archivoltes confondant se campent, lascives en des poses assises : les cuisses ouvertes désignent le sexe, parmi les seins secouent le nu désir d’accoupler qu’allument, leurs regards sondeurs.

Je me gorgeai de luxure, d’infamie, sans les vomir une fois si bien que je devins infâme.

De ces submergences on ne retiendra que le geste! Corps, coeurs, larmes ; départs et conquêtes, trains au matin, décharge des chairs… et labeur.
Car le mal se génère au mal, qui est d’habitude ; soit des recommencements sans fins de jours puisque l’instant au suivant délecte autant de sublimités que cette époque moyenâgeuse, ce jour d’où le ciel s’ajoure au ciment nuageux d’archipels. Les contempteurs sont rebattus, et le penseur a la foi juridique de son Eternité moins la fulgurance outrancière du poète.
Cependant subsistent les grandes laveuses de corps ; hautes dispensatrices d’humanités aux morts, et de charniers aux larmes.
Le geste! auguste en ralenti des vicialités urbaines, ou citadines pour ceux desquels les vicinalités s’épuisent en grues de marécages.
Geste : spécieux ; attribut : attentiste ; tumulte : infernal tissé de mesquineries féministes : aux bouches vermiculées l’orgasme sied davantage.
Bref, tout cela neuf au jour neuf événementiel : à l’humain se résume…

Tout entreprendre? Tout vouloir? Au bouillonnement nocturne des tempes qui battent.
Tout avorter aussi?
Poser donc sur un lieu soi-même. Et fixer le disque. Puis frotter les yeux.
Inagir. A l’inaction se forcer.

Nulle part d’autant la visée vers l’origine, rétrospectivement non, mais à rebours en avançant.

J’aime, ces couchers blancs de Soleil, ce parcours de bitume de l’ombre des choses qui défilent nos vies, ces déserts de rails qui crient la brûlure de leurs wagons de tôle, réseau de métal au-dessus, par quoi les pylônes se lient, maillent le couchant de câbles électriques.

J’ai confiance en l’Homme pour sa complexité. Je doute de lui pour l’évidence. L’évidence est de toute partie ce par quoi rien ne s’écroulera pas pour qui la violera par ignorance. Aussi ce contact, l’interface d’une langue qui ne peut plus tenir en le lieu, d’une idée à son gisement de naissance.
Les airs se sont tournés, et attendries les visions qui nous infligent les larmes.
Les airs se pressent, se défient à leur tour, surgissent à l’appel moindre d’une matinée de gel, bureau et pénombre, fenêtre au dos, bleu tapisserie des aïeux qui gestent ; d’une matinée de neige, topologiquement sienne à les croire eux non menteurs, en samedi, mais vendredi probable tout aussi.

J’avais des élans d’humanité.

Avril arriva dans un carrosse d’argent. Il m’offrit ses poisons que je bus à la coupe. Comme je ne m’en lassais pas j’étanchai ma bonté en vidant le calice.

Alors, comme un chat malade je me purgeai de vers qu’Avril avait jetés larves. Je mangeai toutes les fleurs sans les cueillir toutes. J’avalai sépales et stigmates. Je me gorgeai de corolles, me gargarisai avec le lis, la benoîte, l’ancolie et l’aster ; l’orchidée, l’oeillet d’Inde ; digitale, chèvrefeuille, azalée, phlox, leucanthème, immortelle à bractées.

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J’aimais les journées bleues comme j’aimais les journées vertes. Le bleu était au ciel et le vert était au sol.

Les dimanches j’allais à l’église étudier l’architecture. Les atlantes étaient des saints. Je voyais les gens comme il faut refuser l’aumône au mendiant de la cour, dans l’église jeter l’obole ostentatoirement devant leur fils, leur fille et les autres.

La mariée salivait la blancheur cependant que sous la robe le péché de jeunesse… l’expression du regard disait tout!

Les vierges bénissent les dimanches, parce qu’elles sortent ce jour-là de leur gîte au bras de l’homme aimé. Certaines se fiancent dans la salle à manger du père, au milieu d’invités que le vin de sang qui coule abreuvera comme des boeufs de labour. D’autres passent l’après-midi sur une yole, paressent sur l’eau pendant que l’homme sue malhabile à grosses gouttes.

Or,

S’échangeant leurs souffles à la puissance de leur sexe,

rien,

de semblablement à quoi le temps,

senestre imprédictible chacun d’entre les lieux,

avène,

A ceux qui en sont, des autres,

par plaqué de ciel ingambe, asseoir

et seoir.

Je viens me mêler un peu à vous… Je viens embrasser un peu de votre confrontation… non pour me convaincre du fondé de mes analyses… à vos égards : il y a longtemps que je m’en suis déraciné…

Ecrire ces lignes est tout ce dont je me sens la force.

1.

J’ai été besogneux, sans vergogne, rare et chaste.
La sexualité humaine a dispersé mes raisons, épuisé mes forces. Elle m’a jeté dans d’insondables profondeurs. Il me faudra, ou que je parvienne à sa résolution, ou que je laisse filer l’écoute des règles.
Je n’ai été compris par aucun. Et je n’ai pas cherché à l’être. C’est peu d’avouer que je n’encourageais pas les montées jusqu’à moi.
Je fus celui qui dit :

« Je ne me répandrai pas en réponses.
« On ne me saura pas.
« On ne me possédera pas. Au propre.
« Ma reconnaissance me suffira, et suffira. Je resterai épars ».

« Ainsi je n’aurai été qu’un parmi les multitudes, l’anonyme parmi les anonymes.
« Je ne laisserai rien, j’emporterai tout ; le tout de mon rien qui s’égalera au non su de ces autres.
« J’aurai donc vécu pour mon seul compte. Et là sera mon unique hauteur. »

Je ne me suis pas voulu distinct. Je n’ai pas affiché les airs adéquats à mes promesses. Je n’ai rien laissé transparaître de ce peuple ressassant d’interrogations dont j’étais le domicile.
Je ne me suis pas donné autre qu’eux. La nuit s’est faite dans les régularités toutes les fois que j’ai clos les pièces de mes raisons.
Je ne me suis pas reconnu distinct, et cependant j’ai pu sentir mes différences… Me suis forcé. De toutes forces terrestres! et permises! et souhaitables.
J’ai plongé en moi-même. J’ai contenu toutes les crues. J’ai flatté la discrétion jusqu’à l’idolâtrie. J’ai délaissé les gloires. A d’autres ces folies!
Je suis devenu le chercheur de mon enfance. Avec usage des symboles les moins indélicats.
J’ai plongé mes souffles dans l’histoire de mes moi : j’ai été ce petit garçon de six ans d’âge. J’ai reconnu mon père ; reconnu ma mère ; me suis ressouvenu des épisodes des vies, des matinées de draps. J’ai parlé les axiomes, chanté les louanges, pioché pour les morts, tondu aux vivants.

2.

Comme j’ai aimé! et comme j’aime encore ces matins reposés, jeunes et neufs où je peux marcher sous la voûte des chants d’oiseaux, voir palpiter cet or d’espoir qui se lève lui aussi, fait signe, voir… les flottes de nuages, quasi immobiles, et qui sont une invasion du monde, et qui font signe, aussi, à leur façon. Quelle émotion tout cela ne laisse-t-il pas…! Quels appels lointains tout cela ne transfigure-t-il pas… en moi.
J’ai aimé les miens! très rares et très chers, emportés par ce Même, aveugle, à qui je ne peux décidément en vouloir puisqu’en dépit de l’infini que je peux lui décerner il ne possède aucun pendant à ce que représente une conscience, lui muet, aveugle, et neutre… noyé dans sa nuit, n’ayant pas même en propre de il, le déméritant?… Peut-être…
J’ai aimé les miens, ai chéri les miens autant que me le permettait une certaine rudesse de coeur non étrangère à l’éducation que me rendirent mes parents et quand, et quand mourut mon père… m’apparut alors que je devais désormais vivre aussi pour lui, qu’il me fallait me réjouir de ce Monde, aussi en son nom à lui, comme dernier expédient dont je pouvais encore disposer en lutte contre le Même, et cependant, confortant encore par là le Même. Consumer l’ir-reproductibilité de l’acte de ma naissance dont il avait été un commanditaire, aussi en raison des lieu et place de la position d’homme qu’il avait lui tenus au regard du tribunal des actes, puisque pour lui aussi il y avait eu un jour du calendrier qui « l’avait attendu ».

3.

J’avais bien regardé les autres, lu leurs motivations, leurs querelles, le fondement de leurs guerres, de leur orgueil et j’ai su là, car ils me montraient tout par quoi on est capable d’en apprendre le plus, tout ce que moi je devais éviter. Je n’avais pas oublié que je n’étais pas le premier venu, que d’autres étaient venus et morts, et ainsi de suite en fin jusqu’à ce que j’apparusse moi. Que je ne saurais donc pas être totalement neuf et que sous une certaine vue il n’était pas d’efforts, de douleurs, d’amours, de joies qui n’aient été déjà pesés. J’ai vu que notre Monde repose sur la matérialité à une hauteur telle que pas un de nous humains vivants conscients ne l’a encore pensé. Et je me suis demandé si tout cela, au fond, n’était pas qu’une énorme supercherie. Au fond?… C’est-à-dire au fond du je, depuis le fondement du je lui-même.

4.

J’ai connu la destination de ma race, appelée par mes pairs ; le bon goût des malheurs, l’impuissance des pouvoirs, le culte des corps, la beauté des cicatrices livrées par des filles de vingt années à peine.
J’ai su l’ensevelissement des corps, la livrée des hommages, les nuits de tourmente, la puissance du concept, l’incurie envers mes aimés, la viscérale lâcheté de mon être, et à ne pouvoir prendre femme et à ne pouvoir exaucer que la perversité parjure des soifs destructrices.
A lier ces mots ici dans cet ordre je sens ma tête tourner, mon sang me battre, mes tempes haleter l’immémorial fiel de mes honteuses actions.

5.

Ils seront toujours assez nombreux les autres pour parler des autres, et toujours trop peu seront ceux qui ne sauront s’occuper que d’eux-mêmes.

6.

Moi, parfois, j’ai les souvenirs. Je retourne donc à des lieux d’époque, et de douleur par retour me voici rempli. Rien ne me ferait plus retourner dans ce lieu d’où l’assomption solaire me pétrissait de courage, de force et d’enthousiasme pour ce maintenant qui ensemence toute la douleur dont il est capable. C’est de ce soir, de celui qui mord mon corps en griffes sèches escrimantes sur la feuille que je connais la nécessité d’alors, entrevois la pleine mesure de l’empan que j’embrasse d’un bout à l’autre, rétrospectivement à l’arrêt de mes vues : l’assomption solaire. Je possédais l’humeur, l’investissement des salles de cours, la fraîche odeur de tonte des gazons universitaires, l’éclosion des saveurs vacancières. Dorénavant je reconnais que ces effets possibles ne sont pas à la hauteur des promesses que je conduisais alors. Je voudrais bien dire : « N’étaient pas », mais je ne le puis désormais pas puisqu’ils l’étaient alors, depuis ce là-bas. L’étaient, même éternellement le demeurent… Cependant l’embrassement du temps digéré a mûri cette évolution, terni cette valeur, dénaturé mon espoir. Et c’est bien… qu’à ce présent d’évocation les deux se tiennent, s’épaulent l’un l’autre et réfléchissent à chacun le plein effet de leurs viscères.
La création d’alors valait déjà autrement que celle de ce soir.
J’ai ce souvenir si fort de mon bonheur d’avant où j’envisageais d’autres bonheurs, supérieurs à celui-là même, que dorénavant il me le fait regretter.
Pauvre de matérialité dans l’aisance de rêves ne touchant pas l’avenir, ou le touchant, je jouissais à l’exclusivité de l’instant renouvelable, renouvelé me donnant ses livraisons de moments délectables, nuancés de solennité pour qui élève à sa conscience l’intensité de l’ir-reproductibilité, coulant et écoulant la provision de bonheur que je savais atteindre.
Je dois envisager que désormais je ne possède plus le temps de mon retard.

7.

Ecrire ce qu’il faut faire. Penser ce qu’il faut faire. Passer ses forces, son âge, sa vie, à penser ce qu’il faut faire, n’est pas faire cela sur quoi on s’est épuisé à penser. Mais ça l’est!! puisque l’acte s’est écoulé, dans et par ce temps nourri des : « Que faut-il faire? » lestés de réponses à quoi l’ardeur s’est équilibrée.

8.

Je l’imagine Empédocle. Assis. Se lancer à lui-même ses courages, comme des bouées à quoi se retenir ; s’exhorter, garder l’oeil dans la vie quoique les regards prissent désormais racines de leur destination, dans un effort décisif et dernier.
Assis. Sous le ciel sa peau tannée. La tête en flots d’images chevauchées jusqu’à la gorge qui se noue, qui fait une boule palpable, qui fait mal au déglutir.
Enfin l’indistinct flottement. Ce si court espace permis de temps.

Une fin de jour ; comme il y en eut tant, déjà, depuis que la Terre tourne, seule sur elle-même.
Une pièce. N’importe quelle pièce ; la sensibilité a des accointances si profondes avec les murs plâtrés.
Un lieu. N’importe quel : chaque lieu converge toutes les forces magistrales de « l’Existence ».

La pièce du lieu de fin de jour.

Fenêtres. Ah!… Hautes fenêtres qui font lever les têtes et toisent ; impassiblement vitraux d’une puissance qu’on leur prête.

D’un char d’aque tombe la vapeur descendeuse par long d’invisibles marches d’invisibles temples.
Tout se fait murmure de l’écho sans bruit, l’immobilité se joint à l’immobilité puis s’arrête… en fin dans l’écrasement. Fenêtre! Ensemencement des pièces!

L’air, en l’aque s’installe par silence et le silence est le sacre.
Au balcon l’absence, de volets défendants ; l’hyacinthe, de palimpseste en lettres vives, d’une noblesse désuette.

C’est le temps. C’est le temps du temps ; c’est l’instant de l’instant.

Dans la chambre est la femme. Qui dort nu son corps dans cette nuit qui monte.

Rare. Noble et chaste.
Il y avait là tout l’air, respirablement nécessaire ; mais il ne le savait point.
Et les cailloux, qui dorment le fond de l’eau, matelassés par les mousses.
Et la verdure, si verte au bois sous la débauche de soleil.
Il devenait enfin attentif à lui-même. Se remémorait ses autres actes, allant jusqu’à les comparer d’un jour à l’autre, yeux au réveil, minute près, ultime fois efforcée à l’amplitude si exacte du temps. Déjà! Ayant tout consumé entre, tout anéanti… tout dévasté.
Ne restait donc, à la fin que la dernière tristesse d’un perpétuel constat.
Il n’y avait rien à faire, non! Seul l’épouvantail des souvenirs, par égalitarisation de conscience, demeurait. Quasi intact encore, dans un coin de cervelle.
Il n’avait plus que les souvenirs.

A l’atmosphère le vent donnait une tiédeur de vacances qui ne déplaisait pas aux plaisanciers.
Il était allongé, emmailloté sur un transat antique. Il y avait une place d’incertitude.
L’incertitude se mêlait en effet, de savoir s’il reviendrait en ce lieu, plus tard, dans une nécessité inscrite ; ou bien si de ce lieu il n’aurait jamais à en rien revoir.

Les oiseaux mêmes ne font pas la moindre violence au silence du ciel lorsqu’enivrés ils ébattent leurs ailes, déplient leur voilure, et piquent éructant un cri de guerre qui rallie l’instinct de leurs congénères.

J’ai la prédilection des ruptures définitives. Et l’essoufflement vite, donc le souffle court, à la soutenance des amitiés définitives. Je ne possède pas l’inclination de l’endurance dans la fidélité, ni dans la noblesse des liens du sang, ni même dans celle de ceux du coeur. Et je me suis souvent déchargé des labeurs d’amour que promettent les premiers longs regards des yeux les uns dans les autres.

Quel sens à tout cela? … Quel sens…

Nations de nuages en marche sur nos têtes, qui déroulent le défilé de leur vie, donnent le rassemblement des portraits abolis, des lieux vécus, des « voix chères qui se… », et sourient, aussi… à la fin. Par terre du sable, toisé par des ciels qu’on lave, parterre de fleurs, feuilles, que le bienveillant frissonnement d’or lave… extase en camaïeu d’où s’échappent à ciel ouvert les larmes. Et musique du soir, et rumeur du jour qui part.

Les martinets ont le déchirement du ciel à la fréquence du battement de leurs ailes.
Et les hommes l’anéantissement du Monde, à celle du clignement de leurs paupières.

Comme j’aurai aimé… ces couleurs de l’été! La clarté rampante et muante sur les troncs, les arbres, la mer, les feuilles… le sable et le bitume, la terre, les peaux, et l’air…!

Nuages!

Je salue votre grâce

Qui passe

Avant de s’évanouir.

Tout est calme, et partout une odeur d’imminence fond sur le décor jusqu’à en faire comme suffoquer de malaise l’espace.
Là-bas, toile pâle ajustée en vives couleurs chaudes. Le ciel se mue, des points noirs passent et trouent l’immobilité d’un décor que l’on prendrait d’un autre monde, d’un resplendissement de fin solaire encensé d’une gloire.
En taches d’encre, peu à peu s’enlisant dans l’incertitude de l’uniforme monochrome sombre, les existant, qui par opacité ramassent toute leur force, et font voir qu’ils sont.
Donc des ombres, … profilent l’horizon d’or croulant, à la lenteur d’un vertige.
Bleu le ciel se prépare. A son heure jouer son rôle. Il détend ses couleurs, investit le clair, le fait naturellement sombrer, avec la caresse si chère aux caresses finales.
D’autres oiseaux passent. Ils sont nombreux, volent vite, déchirent le sépulcre en précision de leurs manoeuvres. La toile a pris l’intensité dernière, en impatience de sa fin.
Et c’est un panorama immense, du plus loin visible qui s’offre jusqu’aux yeux, depuis ce jardin en jachère au plein centre duquel trône un puits. Une cabane s’y adosse, vieille, courte, sans pignons et sans toit.
Tout est calme, c’est l’été, la journée a été la plus chaude de l’année. C’est le soir. Naturellement quelques fourmis sorties se hâtent parmi les herbes, juste avant la nuit.

Les rues : rues.
Les tours tourent.
L’église, à son clocher d’ardoises fière luit de vague sous la nacre abîmée ; et lasse la terre se rend.
Comment… comment pouvons-nous être à la fin responsables de ce que nous faisons… ne l’étant pas de ce que nous sommes?
Car sans concession le sexe, à notre condition nous cloue.

L’enfermement de l’être dans la forme : son accalmie? Ni plus… rien de bronze.

Sinoples et simarre, entre la loi des destinées, et la dégénérescence de ce qui est.

Dans les bois illunés froids, l’encre de l’ombre, abalones et mélèzes, poisse de bronze la glace des sangs. Et les rochers en terrasses éjouissent le cèlement séminal du nychtémère.

À rebours les choses seront donc redevenues elles-mêmes. Et nous aussi… de sable à sable, de rien à rien, de blanc à blanc au travers des murs de l’hôpital sale où femmes et hommes meurent dans la solitude de leur corps usé… Mais la page est, désormais, par l’existence de laquelle on ne peut pas s’extraire.

Qu’il se regarde! l’homme d’aujourd’hui à travers les yeux de l’homme d’hier, de celui de la chair duquel il est venu, de celui qui l’a donné possible en entretenant parcimonieusement les blanches plaies de vermine de ses flancs béants.
Qu’il se regarde! Je ne le plains pas. C’est assez! Je l’insulte plutôt…

*

Moi, des hommes j’aime en premier lieu la vision de leur sourire de dents les unes contre les autres serrées retentissantes, à leurs plus grands efforts, ou leur incertitude.

Ainsi, en moi et pour moi s’ouvrit l’assurance qu’existe cette conjonction du repos sur l’herbe, des murs repus et alanguis jusque dans leur fondation, et que sur leur surface s’ajustent les ombres des dernières vies du jour, que s’épouse l’impalpable frémissement d’air de la pièce, jaune et pâle, si bien à la fraîcheur d’une herbe verte, et grasse et tendre qui folâtre à l’automne descendant quand l’ombre s’allonge plus qu’il n’est de la coutume de ces anciens jours d’été.
J’eus l’assurance du lent et impalpable glissement des ombres qui roulent, et coulent sur les murs et les herbes, s’insinuent et s’infiltrent, puis obombrent la nonchalance de l’automne d’une main caressante.

Dont en moi Eternel, l’instant que j’aurai dit ; élever hors le temps des théâtres de sues, regarder à loisir en sursis les beautés… laideurs à venir.

L’insomnie. Action des grâces ; vasque de nuit : sa vénusté et son vantail.
Nuit? : cette grande insomniaque, acrotère de toute première pâleur des morts qui vivent, aussi inétanchable que l’embrasement incendiaire des midis aux soleils équatoriaux, quand le corps acrescent va se résoudre, assermenté lui-même en conscience automate. Le transcendant se disloque, hypnotique, cru et schizophrène se dédouble de toute la violence des malaises discernables.
Viatique, la nuit prophétise le suaire, dépose le narthex des chairs au tombeau, scelle les bouches vermiculaires. Hiératique elle dresse l’inventaire de ses idoles encensées en humides absides.

L’insomnie est liturgie. Dépositrice des races exhumées elle en rend l’injonction en ses diphtongues surnuméraires, par contumace : chants en serre-chaude d’odalisque ayant le mors de l’amuïssement, infatuation sylleptique du sème ébloui par lui-même.
Et tout s’en remet : pastiche dédicataire d’abord, déhiscence surfaite, solécisme inscient du « nemo ante me ».

L’inimitié des arbres s’entend dès le matin… je veux dire, la dissimilitude que je rencontre à chaque ouverture diaphragmatique, l’extranéité ressentie du bout de mes ongles, au frissonnement de ma chair qu’une fièvre et un froid, ensemble, rendent bleutée. Le bleuissement du derme, l’entremêlement arachnéen du réseau capillaire…

Fini! le survol des étendues possibles. Ne choisir en bout qu’un tronc ; et m’y tenir jusqu’à la corde!

Des climats, … la désertique extase, que donnent devant l’or du sable jaune les pacifiques terrasses.

Des climats cet infini miroir, en ocre nacre de moire mauve, descendant, promontoire, des saints soirs jusqu’à la mer offerte.
Et dunes en pentes douces que l’alizé caresse ; et palmes bleues des ciels, flambant chastes les murmures de la blanche étoffe rare.
Et troncs comme des tresses. Et vert l’arôme à l’air qui donne une caresse.
Et blanche enfin la source, cataractant sa glaire, à l’expectoration de laquelle en cathèdre les marcheurs se repèrent.

De mes mains saillent mes veines : poignée libératrice et salut prophétique.
De mon corps les répétés efforts en marches accablées, et repos sur les herbes.
De mes yeux idolâtres les splendeurs de fanfares : cymbales, ciel détenteur d’émaux cuivrés, lacs terrestres et terres torses, bassins ; bref : les exotiques beautés.
De mes oreilles cet arpège païen oxyde qu’affaisse l’accordance de nations en marche, et le doux bruissement des moussons.
Rien n’y manquant.
Rien n’y manque en effet que la domesticité des colonies indolentes moins l’archéologie – (cette science des sources originaires) – que l’on traîne derrière soi comme une putain opiniâtre.

Fauvettes dans les ormes, et grives dans les hêtres.
Cèdres.
Haletant étouffement de cette impudiquement nuit qui monte en descendant,
métrologiquement l’ivresse abbatiale d’un ciel d’aquarelle.

Ciel : d’orage. En noir dôme qu’incisent des éclairs.

J’ai aimé… J’ai aimé les herbes… vertes, hautes, jusqu’à l’inspiration solaire autant que la tourmente des paysages automnaux, humides et de coucher sombre, quand la pluie… a passé l’universalité de son essence sur la petitesse de ce qui renonce à l’extase, de ce qui terre la gravitude de sa condition. Ornementalement signe, extérieurement hiérarchique selon les ordres : … hommes.
Convenu policé, rien à faire que de courber parole, et tourner talons.

Ciel gris.
En rideau de pluie l’eau
Verse ses hallebardes sur la vasque des terres qui la boivent.

(Elle n’est pas celle qu’autrefois j’allongeais sur les dunes.)

Baiser, nuptial et lent, et long à bouche carnassière, par où morsure s’échange, le souffle des essences.

Je laisserai les vides que je peuple dépeuplés de moi. Seront seuls les noms sans fenêtres.
Par la mienne vois-je encore, crues sur la flaque, les blanches dents du mortel sourire.

Il y a des mélodies qui sont comme des phrases ; restructurent le foisonnement des événements morts, pour seuls évoqués des mémoires. Intensifient jusqu’aux amplitudes les consciences d’au-delà de quoi tout est dit de nos morts.

Il y a des mélodies, qui meurtrissent les chairs de nos cervelles sans y faire couler les sangs de nos larmes ; qui jettent par extrême les extrêmes désarrois, de ces lieux qui nous portent les corps ; de ces situations de corps qui nous détiennent, nous enterrent, simplement puisqu’elles ne sont pas à la mesure de nos dilatations de larmes, infinies en leur genre elles, face à quoi tout ne l’est pas.

En détourné par, comme dont lui-même pose, surtout se reçoit, l’objet : pour être plus encore lui-même.

Ciel, cristal par la transparence duquel s’ébat toute la passion des oiseaux qui le traversent en le fendant, qui sont la vie, nous émeuvent au matin, cachés gazouillis en sonate turquoise d’un jour qui s’étire dans la longueur de son éclaircissement minutieux, décline les couleurs dont il détient le possible.
Nous avions la vérité de notre âge, l’insouciance de nos silhouettes, la passion tutélaire des enfances engorgées jusqu’au battement du coeur et tout, tout, jusqu’à l’holocauste des mondes, ne se dessertissait point de la candeur de nos fronts d’enfants.
J’ai savouré les petits matins d’où le possible explosait sa puissance à l’à venir irrésistible de mes pensées de conquête, quand la nuit pâlit, se retire et déserte l’endrapement du monde que le vent caresse, la moiteur des feuilles, dressés les droits troncs froids à l’écorce lisse, autant sous le déchaînement des cascades de nuages qu’à l’encre d’un azur régénérateur. Toi mon toi, toi mon de là-bas, que t’ai-je fait donc advenir? Haut plafond toisant les parquets de cette salle d’école, en lundi par exemple, après la chanson de l’espagnole.

Masque de cire de ma mère quand elle sera morte, inexpressivement aliénée au visage qui est elle, presque ; qui la fait, ne la dessaisit pas de son identité, de ce qu’elle présente quand les yeux externes viennent se coller à elle. Cire, amorphe la transformation est immédiate, quasi ; le teint devient cireux, la lividité se confond à la blafardise et verdâtre, ou bilieux le grain de peau dénonce l’empire qui a déposé le sanctuaire du repos terminal.

Que te reste-t-il? au bout… Tu restes ce vaste saisissement de ton avoir été, si hors des yeux lorsqu’un quatuor d’années se dérobe aux flancs des côteaux à gravir, en cette après-midi des trois heures cinq, de soleil et d’insouciance. C’est-à-dire… c’est-à-dire de lâcheté… presque.

Et toi, toi… Toi. Toi tu ne sais pas les vastes dévastations de tes rétrospections les plus sublimes. Tu chancelles, et par ta main sur le bois de la rampe pour ne pas chavirer te tiens… Le cristal des sanglots par l’air de là te cherche à sa voix, atteint le but de ta mémoire, puis te renverse.

Ils continueront encore d’alimenter l’illusion de cette vie, y passant par tous les âges, trépidant la débauche instante, affluant la morgue de leur salive, achalandés des plus inscients dépareillements.

Ainsi l’heure est venue, parfaite et réelle, de déposer les corps, de laisser les faims et d’écoeurer le coeur, d’essouffler les vertus aux girouettes voisines, d’amoindrir les présences mais d’agrandir les mémoires.

Tout ce que de l’air il secouait autour.

Nous sortîmes dans la cour à la fin des bonheurs, que tiennent en leur enfance l’esclavage de l’âge. Eté vert, du bleu ébloui de haut nous tînmes en visière nos mains à nos fronts. Etudiâmes les libertés, foulâmes les possibles.
D’elles, nulle étude meilleure qu’à se les expérimenter.

Y a t-il ces ombres de nuit dont l’extase suprême ne serait…

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Nous courûmes les efforts possibles de nos parcours de vie, tandis que sur le bitume des vaux nous écoulions le ruissellement du néant, altéré lui seulement par la colère de vérités inexistantes.
Car oui! nous n’étions pas seuls, et à cette magistrale éloquence ne suffisait que l’oraison d’un claquement de doigts, pour que se bouleverse l’apparition déflagrante de nouveautés advenues.

Duplicité! Sein de celle-ci, au plus profond de nous.
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Pour moi, indéfectiblement pour moi reste à cette prégnance littéraire cette odeur d’alors des livres. A vau-l’eau rédimer les passions, emblématiquement le livre ouvert se déchargeait : ces histoires par fragrances évanouies en tout l’air. Certains le torse nu, à manger pêches. S’ébahirent de musiques scellées à leur heure de l’écoute. Ouvraient le robinet que des lauriers muraient. L’assagissement n’était pas contemporain d’une certaine culture de torches. J’ose dire même : « Tournures dépareillées dont le souffle au rythme des dictons s’incarne ».

Dénudément ce jour, en rétrospective prend le sens des jours, aux livres-d’alors-liés ; et ascensionne le sel amer du changé de tenu, de moi pour eux d’alors, au moi pour eux d’ici.

Il est le ciel, limpide et pur, sans froncements sévères, sans rides d’ouate vierge.
Il est le ciel, puisque l’ornithologue l’a élu comme fière terre d’études.

Nous exerçâmes nos corps aux répulsions de ce sol.
Le ciel sur nos tables, la clarté de nos soirs dans les yeux dilatés, abrités dans la soif d’y re-naître :

Ce lieu, hantise de nos êtres.

Nous rîmes de nos chances d’êtres égales, de nos compagnies d’être auxquelles le rassemblement couronnait les lauriers la paisible explosion de bonheur sur les bouches.

De cet auguste hémistiche, à ne tout prendre que le calque :

« Mon père est mort hélas! »

et n’y rien ajouter que le vierge avenir d’une page en linceul.

LE tu en lui traverse jusqu’à l’indécence, parce qu’il décerne une charte de culpabilité.

OUVRIR, les festons de ton ventre par les nattes de la faim de nos corps.

SUR la peau de ta cuisse la lame que j’enfonce.

TU possèdes la beauté des existences excrémentielles, pendant à ces vieillards qui tiennent à leur carcasse.

ROUGE : sang des plaies qui saignent des corps grands des ciels.

DE ton corps minuit, inhume, carcinomatiquement les vallées de tes veines, du vert sang par où paissent les aveugles bonheurs, des jeunesses abattues sur les tables d’école.

DE ton corps les seins, prodiguement que je mords. La connaissance de ton être me fait brûler trop fort.

SOMBRES tenus, battant et qui battent sur l’épaule meurtri coulant en sang.
Règne? le firmament de tes chairs, par où putrides fuient les bonheurs noirs.

TU as toi l’unicité des finalités reproductibles en legs don du corps.
Mais tu n’as pas la brutalité de tes pères lorsqu’ils eux assènent le tourment des cicatrices de la chair.

TU as l’apogée des grâces inextinguibles, quand chavire dans le ciel l’énorme Soleil, boursouflé par les haines rassises. Par la vomissure aussi des orgasmes sur les chairs universelles.

TU n’as pas toi l’inamovibilité des danses de corps en rythme de guerre contre l’usure de ce qui est toi.
Mais tu as le peuplement de ton silence, le rayonnement des éternités de ciels, sur tes yeux posés en miroir de ton front. Un corps pour une vie, mais rien davantage.

TU tombes au tombeau, reflet dans l’oubli, rebours à naissances.

ET toi. Toi! Toi tu n’es pas venu pour souffrir… mais certainement es-tu toi venu pour mourir à la fin.

JAUNE, partout jaune cette poix qui colle, aux respirations d’enfants les suffoque dans leurs jeux. Enfants, dont le tirage en cadre d’une photographie sur l’albuminé papier nimbe l’institution des malheurs.

VENT. Enfin vent… et sable. Tourmentée mer que le vent obsède, qu’il frappe, soulève en lames et fait vomir amer de larmes de houle.

Le don, est circonstance de reconnaissance des plénitudes de sens en son acte soulevées, échus non à qui toutes sagacités manquent à raison des hommages, mais à celui, donateur, pour qui seule la nue compréhension est tenue et importe, et le veut ; tel à lui en reconnaître donner l’exacte mesure du Symbole de son geste.

Chaque jour me verse la consécration d’une éternité, et j’en vibre, m’en abreuve, et en jouis.
A partir de là, donc, que me fait de n’être point immortel, et que me ferait… de mourir demain.
N’aurais-je point vécu chacun de mes réveils? Chacun de mes efforts? Chacune de mes amours et chacune de mes heures sous la lampe? N’aurais-je point vécu l’empressement, le désespoir et la jouissance totale reconductible? Travail ou meurtrissures?…
Ne serais-je donc paré pour me recouvrir du silence des sépulcres?

…………….……………………………………………………………………………………………………………..du s a c r e d e s f i n s.

M’allonger sur l’asphalte, puis attendre… Cette bizarrerie de réponse à la demande de mon occupation après que j’aurai fini cette carrière embrassée par hasard. Attendre… Mais attendre quoi? – Un titre? Tout aussi bien. Ou mieux encore qu’un incipit? Soit, mais quoi? Et donc qu’attendre sur l’asphalte? Pareil à l’ours des pôles qui attend le ventre vide le total abandonnement des plus grandes forces de sa mise au Monde? dans cette fin de sa mise à mort par la faim, puisqu’il est désormais trop faible pour chasser le moindre morse, et surtout les petits ardemment protégés par ces énormes bouts de viande… Le jour déjà s’éteint, comme une fin de bougie posée sur l’immense suaire de glace. Il s’est donc affaissé cet ours, puis s’est allongé, d’un coup, se laissant presque choir sur son flanc, épuisé, affamé jusqu’à en mourir au milieu des membres de cette colonie de laquelle s’échappe la sourdine de cris tout à la fois bizarres et propres à ces mammifères. Mourir. Ici. Après avoir nagé par centaines des kilomètres en recherche de nourriture. Presqu’échouer finalement sur cette banquise, ses dernières forces les jeter dans la mêlée de ces autochtones, échouer encore, alors attendre. Commencer d’abord par s’endormir. Et pour que ça passe plus vite et parce que le corps n’en peut plus. Un dernier mugissement sorti de sa gueule, en réponse à la dernière lueur de ce jour qui de nuit se noie en retirant cette vie.

Petit mur de pierres grises, en air de surnature, lorsque la lumière ne descend plus du ciel, clos barré d’un couvercle de tulle grisâtre, mais qu’au contraire elle exhale et fuit de toutes choses terrestres rayonnant vers le ciel.

Elle.
Ne pas la nommer.
Innommable non, mais sans baptême.
Voile, de fond pellicule jaune dont les taches ressortent. Son image dans mon souvenir saute comme les vieux films fixés sur de vieilles pellicules monochromes. Les gestes se saccadent, les images tressaillent, la succession des plans se mange, et tout est accéléré. Cette dimension donne à la nostalgie des réminiscences un air vieux colonial, exotique pays où les « Soleils vengeurs » s’abîment dans la démesure des océans verts, monotonement balayés par des palmiers échevelés.
Un air d’ailleurs, main droite en visière, sourcils froncés, glabelle transversalement barrée, au-dessus d’un immense regard scrutateur. Ou bien visage fixé en la pré-expression d’un sourire où sont mêlés ensemble les prémices du plus grand bouleversement, ou de la plus grande joie possible, au point que l’on en ignore la résolution bâillante.

La supériorité qu’on lui avait assignée ne s’appuyait sur rien.
Elle n’était que l’émanation d’un décret, la gratuite jouissance d’un pouvoir dont l’excellence échappait. Et tout en souffrait, au plus profond des choses, c’est-à-dire jusque dans leur moelle.
Les employés y faisaient cas, surtout les contremaîtres. Le matin les voyait le front baissé, pensifs, vérifiant les rouages d’une machine prête à l’abdication la seconde suivante.
Ils faisaient leur rapport.

La pesanteur des descentes de nuit à l’aveuglement des lumières jaunes qui dévastent la verdure des sous-bois, cette suffocation des midis au soleil l’été, midis presque équatoriaux dont la teinte de ciel bleu acier sonne l’étourdissement des esprits attiédis, plutôt, et le prodrome des folies des gens de mer qui traversent la fièvre des vents plats sur leurs voiliers, puis s’embrasent sur le pont au délire des insolations. Impalpables. Toutes voiles tendues, draps de ciel tirant vers le gris, fenêtres ouvertes sur l’inquiétant silence, l’étrangeté des jours infeste les vivants. Volets clos, ombres partout, vaisseliers noirs et faïences vives, l’hypnose du monde déborde les jointures. Calme.

Nous sommes hélas! aux moments les moins attendus (et c’est bien là ce jeu!) frappés au sol par la médiocrité des rappels si vils de ce Monde.

Le frissonnement des feuilles agite mes souvenirs accordés à des frissonnements tout semblables sous d’autres longitudes. Le ciel déverse sa vasque de feu sur les sentiers poussiéreux en terre rouge. L’embrasement va à l’embrasement. Les falaises se dressent, superbes, éclaboussant de lumière ce coin de mer d’une dureté de métal, sans doute rendue par la tension de vapeur d’un voile d’air condensé qui n’a pu se dissoudre dans la matinée, probablement parce que la lourdeur de l’atmosphère l’en a empêché.

Alors oui nous pouvons être tristes, mais que l’on n’ignore dorénavant plus les véritables motifs de nos larmes!

Ce que tu vois d’autres ne le verront pas. Ce que tu vis d’autres ne le vivront pas… Aussi y a-t-il urgence… Il y a cette urgence que tu as à comprendre que tu accèdes à l’immédiateté de ton existence. Car tu vas mourir…

Il nous faut donc aussi profiter des vivants, aussi et ce pendant qu’ils vivent. Mais nous ne le faisons pas, ou pas comme il se trouve que nous pensons par après qu’il eût fallu que nous le fassions. Si bien qu’une fois la mort venue nous sommes ébranlés deux fois.

Comment le dire?

Les heures écoulées tu ne les as pas toutes comptées, certes… Mais rassure-toi!… ton corps n’en saurait manquer une, fût-ce encore parmi celles qui ont précédé ta naissance.

Comment te le dire?!
Autrement que par les larmes, vomir… délecte-t-en d’en jouir! Pour qu’au plus tard de ces nuées grises d’arbres sourds, tu n’épuises pas d’abîme, les rancoeurs de ces heures où dont tu n’aurais point joui :

Ces nuages sont nos vies qui défilent de nos hauts.

Pour moi, j’ai vécu pour toutes les vies, et plus encore, pour tous les lieux et tous les âges, toutes les luttes et tous les temps, tous les livres et toutes les confessions.

Je ne redescendrai pas d’un ciel, je ne réapparaîtrai pas des ensevelissements.
Je démissionnerai « l’Existence » comme j’ai démissionné la Pensée ; je ne transcenderai plus vers l’extase des livrées de mots- les mots! j’en fus le maître. – Je laisserai le fond à lui-même, donc l’abîme nous soutenir.
Qu’en sera-t il? à quarante siècles d’ici. Ce dont nous nous prémunissons sera balayé par le poids des outrepassements vertigineux, car à l’humain se résume… Même les plus « justes révoltes », celles que l’on a dites dressées par un contrebalancement de la « Vérité » elle-même, venue elle-même sur le socle des larmes hémorragiques, Vérité elle-même opiniâtre putain, les plus justes révoltes dis-je, souillées sont souillées par ce qui génère l’officiat de leur guerre ; nulle part la salvation, chaque enfance arbore le sceau insigne au front de sa culpabilité d’être au Monde. Oui! le grognement des opprimés rejoint la malédiction de ce qui les opprime quand le poing est levé. Il n’y a pas de haine juste, pas de mort juste, pas de châtiment qui n’embrasse sa condamnabilité.
Assez! J’ai vécu pour toutes leurs vies…
Une fois! une fois seulement ai-je surgi, et cela vaudra pour toujours. L’unicité de ce surgissement n’aura pas de suite, la série existentielle convergera sur la butée de mon extinction sans descendance.

Que du calme donc… même si quelques oiseaux s’agitent, embués sans doute par la lourdeur de leur nuit, enveloppante jusque dans leurs plumes.
C’est la même Lune, le même froid, venu des mêmes ciels, depuis des siècles. Et l’agitation terrestre sournoise se poursuit, rogne chacun de nos murs, amoindrit chaque pierre, défait chaque poutre, retire chacune de mes forces.
Je sais maintenant que les mêmes choses sont distinctes, suivent l’inclination distincte de l’arrière-toile de notre tête. Ainsi un matin n’est pas un matin. Un jour n’est pas un autre jour, ni un endormissement un autre endormissement. Notre implacable tonalité fait l’abandonnement à notre décor, l’adhésion et l’inhérence, la vision, sans qu’à aucune seconde nous ayons l’agissement conscient envers lui. Donc une même chose n’est pas semblable à une même chose, lorsque je m’y penche ; simplement parce qu’elle est livrée à l’oblitération permanente de l’arrière-ciel de notre esprit, sur fond duquel apparaissent toutes les vérités du Monde. La familiarité de nos choses les plus proches offre la semblance de notre rassérènement. Et je ne puis moi, être vivant conscient voué à exister, me déprendre de ce qui me tisse. Je sais donc qu’il me faut aimer ce contact au matin de la chose. Par exemple ce pan de ma hutte que le temps a recouvert de lui, l’ayant fait moudre, brûler, suer… branler, jusqu’en ses assises.

La mort me suspendra.
Comme un pendu balançant au gibet d’une aurore.

Le blanc subsistera, comme fin de puissance.

Laisseront, non comblées connues d’un goût de vide, d’inachèvement le blanc, les traces d’encre… pour tout recueil photographique de visages, du jadis jaune des couchers-là de bandes d’or parmi certains troncs d’ombre, intimement posés dans leur cadre, sur le buffet sa dentelle.
Et seul encore le son, à retenir parfois du balancier le souffle, balancera son coffre, de mon sourire le souffle.

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