Les Lois Z

 

Un roman ne vaut seulement la peine d’être lu que si le lecteur sent le regard de l’écrivain au-dessus de son épaule, si tous deux regardent dans une direction commune. En plus d’une histoire, un dialogue doit s’ouvrir, qui trace les sillons d’une conversation différée, parsème un réseau de questions et de réponses à travers le récit, entre le lecteur et l’auteur. Celui-ci doit parler à la ménagère, au boucher, à l’intellectuel et au croyant, aussi bien qu’à l’homme du peuple ou au mécréant. Il doit s’entretenir des régimes alimentaires, s’inquiéter de la perte de poids de la standardiste, s’enquérir de la santé du buraliste, de la progression scolaire de ses enfants, de la déclaration d’impôts des joueurs de water-polo. Il doit expliquer que les femmes ont davantage de ressources sexuelles que les hommes, et qu’enfin un amant gardera plus fidèlement sa compagne s’il conditionne son corps à l’orgasme.

Z

PREMIERE PARTIE : LETTRES DE DIEPE

A Monsieur Bernard Chemisseur, en témoignage du virus qu’il m’inocula pour les lettres françaises.

« Tu es semblable à l’arbre qui, de ne point retrouver les signes du soleil dans le fruit, refuserait le soleil. »

Préambule

Cette masse de graisse, il fallait la sonder! Cette femme! obèse et tout en sueur, vouée à l’inutilité sur le lit de cet établissement de soins, geignait chaque fois qu’on la touchait, en faisant de surcroît la gamine auprès de sa fille qui lui rendait visite avec la régularité d’une pendule atomique. Sa petite voix de fausset la rendait insupportable auprès des infirmières qui avaient décidé de se relayer pour soulager la patience de leurs soins. Elles en seraient venues à lui faire mal autrement, à lui tordre le bras lors des prises de tension, ou bien à la pincer en continuant de lui parler avec politesse.

- Pourquoi n’arrête-t-on pas les fluoro-quinolones si on augmente la vitesse du pousse-seringue électrique de tranxène? demanda doucement Ludmila. Le jeune médecin parut embarrassé devant cette simple question. Il regarda par terre, leva les yeux. L’infirmière vit qu’ils étaient gonflés, en effet il n’avait pas beaucoup dormi cette semaine.

- Oui, en un sens oui ce serait assez cohérent finit-il par répondre.

- Faut-il poursuivre la surveillance hémodynamique?

- Non, là-dessus ils ont été clairs, température et saturation suffiront.

- Bien. Pansements demain pour la X 43?

- Oui, mais cette fois la consigne est de prévenir le plasticien. Je pense qu’ils tenteront de faire un lambeau si l’état cutané est convenable. On continue bien entendu pour elle les interdoses selon le même protocole.

*

Le surlendemain Ludmila prit son service dans l’établissement à vingt et une heure cinq. C’était lundi. Il y avait une pluie fine qui faisait luire le bitume d’une teinte grisâtre. La circulation au pont des Imminences s’était faite sans encombres. Après être arrivée dans le service elle se doucha, puis, devant la glace du vestiaire elle rabattit ses longs cheveux qu’elle noua avec un foulard. L’équipe du soir qui l’attendait commença la relève du plan de soins dès qu’elle fut assise. Elle ferait la nuit avec la grosse blonde au visage de raton laveur.

Au travail rien n’était vraiment simple, ni vraiment juste. Une infirmière à qui on avait collé un rapport avait obtenu sa mutation pour l’établissement de son choix après un interminable congé parental. Une autre en revanche, qui avait manifesté le plus grand dévouement à la cause du service, avait été convoquée par le responsable adjoint, parce qu’on avait rapporté qu’elle marchait sur le sol des pièces alors qu’il était encore mouillé. Une dernière enfin s’entourait d’une gloriole d’impunité, qu’aucun des deux spécialistes, chacun chef de service, n’avait osé enfreindre, sans doute parce que son répondant et sa hargne leur faisaient peur, jusqu’à ce qu’un soir, inexplicablement, sans d’autres raisons qu’un malentendu, qu’un simple quiproquo puisque l’après-midi s’était déroulé le plus calmement possible, elle répondit aux deux spécialistes qu’elle n’irait pas. Elle le dit distinctement, à haute et claire voix, les syllabes parfaitement déliées. Les deux hommes interloqués se regardèrent, le plus petit lui reposa la question. Elle demanda alors s’il avait un problème d’audition.

- Nullement lui répondit-il alors, mais sachez bien que votre réponse conditionne irrévocablement la suite de votre requête.

- Ma requête? reprit-elle en grimaçant… Mais tout cela est une bien bonne plaisanterie! Savez-vous seulement que votre personnel est à l’abandon, que vous ne nous témoignez pas une seule once d’intérêt, que votre audit est une méprisable hypocrisie, qu’enfin vous n’avez pas les moyens des prétentions que vous affichez? Alors sachez que pour moi tout est dit. Je ne suis plus de votre jeu, ne veux surtout plus en être. J’ai cependant, avouez-le bien, servi vos desseins de la meilleure manière jusqu’ici, et ça je le regrette, mais ça ne serait être davantage. Vous respirez l’orgueil, ne vous souciez même pas de vos anciennes infirmières que vous croisez dans les escaliers ou dans les couloirs. Quels pauvres êtres méprisables êtes-vous finalement! Elle tourna les talons à cette dernière parole sans les saluer, jeta sa carte magnétique au vent, lança les clés vers le petit guéridon, et s’éloigna par l’immense couloir de l’étage.

La fin du premier homme de la troisième Confédération

Le fera-t-il?

Sa vie ne tenait plus désormais qu’à la résolution qu’il apporterait à cette question. Il s’était encore intérieurement laissé une étroite marge pour incliner sa décision vers un avis contraire.

*

Il reçut l’échéancier de son contrat d’assurance. Il trouva finalement qu’il payait trop, et pour rien. Il décida d’adresser une lettre de résiliation à son agence.

*

- Allez-vous lui dire? demanda Navas en se redressant de l’étroit fauteuil en tek à presque taper du pied sur la table basse. Lui, calme, les jointures de ses doigts les unes sur les autres, ses coudes sur chacun des accoudoirs du fauteuil, le menton appuyé sur le dos de ses mains il observa un moment de silence, suffisant pour que son interlocuteur se réinstallât dans le fond du fauteuil. Puis il prit le verre de son hôte, le lui tendit, en gage d’amitié sans doute, mais aussi pour laisser le temps à son grand ami de reprendre ses esprits après l’annonce surprenante qu’il venait de lui faire. L’autre le prit, et but en plusieurs gorgées la fin de cette liqueur à la fois saumâtre et sucrée, puis, tenant encore son verre dans ses mains il dit d’une voix profondément grave, empreinte d’un presque imperceptible accent que l’on ne pouvait identifier : « Vous m’avez fait marcher n’est-ce pas? Il n’a jamais été question de ça? » Un second silence alors s’étendit, chaque homme s’évitant des yeux en regardant l’échiquier sur le guéridon, à côté d’un livre sur les finales de tours de Rubinstein. Enfin :

- Je ne sais pas encore réellement Navas, je vous ai seulement livré comme à mon habitude tout le fond de ma pensée, rien n’y a été retranché autrement que par souci de vous épargner trop de minutieux détails qui ne changeraient rien à votre compréhension. Vous savez l’essentiel, vous en connaissez le ressort désormais. Je termine les préparatifs, j’ai rendez-vous avec elle demain à l’Océan. Sur ses paroles il se leva, fit cinq pas dans le petit salon, sortit de la poche intérieure droite de sa veste une enveloppe à gros papier brun. Il la tendit à son visiteur qui la prit en lisant sur l’avers : « Première lettre de Diepe ».

Quand elle se retourna il avait disparu de l’autre côté de la dune, elle sut alors qu’elle ne le reverrait plus. Son coeur se serra encore plus fort et une larme, qu’elle avait retenue jusqu’alors, perla, prisonnière au coin de l’oeil, avant de couler doucement le long de sa joue comme une goutte de pluie. Elle se mit à sangloter, doucement d’abord, mais se tournant vers l’Océan elle laissa crever toute sa douleur en criant au travers de cette immensité de plage. Seule l’Océan en fut témoin, sauvage comme le concours de ce climat pouvait en manifester l’éclat tourmenté ; blanc, presque blême, traversé par des rouleaux assourdissants qui venaient vomir dans leur agonie sur le sable le fracas des histoires de leur vie. Les pleurs de Ludmila, eux, payaient le tribut de sa désolation de femme anéantie par l’amour. Ses yeux, brouillés gonflés et rougis avaient perdu leur douceur émeraude, c’était la dureté du métal qui s’en dégageait désormais.

Au-dessus quelques oiseaux jouaient en se laissant porter par les rafales intermittentes du vent côtier. L’Océan était trop agité pour les plaisanciers et l’heure trop avancée pour les pêcheurs. Le ciel aussi avait une dureté. Grisâtre, d’une gaze non uniformément plane, parcouru par des grivelures distendues barrées de coup de pinceau, il était pourtant assez haut, étrangement clair, jaspé vers le couchant. Le sable était jeté par paquets au rythme des expirations du vent. Il piquait et fouettait le visage de Ludmila qui s’en protégeait en s’éloignant de l’Océan à reculons.

C’était donc ça, le final éclatant de son amour! Voilà à quoi tout se résumait! à la fin. A cette entaille faite en son être par où saignait désormais sa vie de femme. Ses jambes se dérobant, ses pieds enfonçant dans le sable et son corps poussé par le vent elle fut prise du vertige de l’infini du ciel, allié à l’infini de l’Océan. Tout d’un coup il se mit tout à pleuvoir. Une pluie fine, légère, presque agréable…

Oui… les grands drames prennent des saveurs éclatantes lorsqu’ils détonent dans le radieux d’un matin de jour superbe, au gré d’une chaleur d’épaules, placidement montante d’un bleu de ciel à la réunion d’un horizon douceâtre de sable. Et peut-être, peut-être qu’alors il ne reste que l’amour…

Il le ferait finalement.

*

Cet homme possédait, avait-on rapporté par la suite, l’intempérance absolue de la perfection : trois cicatrices sur son corps l’avaient condamné à se donner la mort le jour de ses trente-huit ans. On en parla beaucoup dans le canton. De fait,il avait tout préparé de longue date, apporté le soin rigoureux aux moindres détails dans une cérémonie inspirée par la culture orientale, un acte de cette nature, extraordinaire en son genre, réclamant lui aussi la perfection sacramentelle de la chair abolie. Il était certainement vaniteux, du moins ce fut ce qu’en rapporta après son voisinage. Pourtant taciturne il n’avait jamais témoigné la jactance que lui prêtait la concierge. Certes sa vêture était d’un autre âge : justaucorps passementé à petites basques, ou dolman à brandebourgs comme en portaient jadis les hussards. En hiver, toujours son pardessus de loden cyan. Il avait donc fait lever son ameublement deux jours plus tôt par une organisation de charité, prétextant un départ définitif pour les îles. Son coffret en jade, il l’avait déposé un soir dans les escaliers de l’immeuble. Enfin, il avait résilié ses abonnements contractuels de communications intraplanétaires. Toutes les dispositions testamentaires avaient été scrupuleusement ficelées.. La veille du jour de ses trente-huit ans il s’était offert un repas chez un restaurateur de sa connaissance, puis il s’était rendu à une avant-première théâtrale. Il était rentré après minuit, s’était fêté son anniversaire, avait rédigé deux lettres, l’une à Ludmila et l’autre à Navas, à qui il avait donné l’enveloppe brune avec écrit dessus : « Première lettre de Diepe ». Un romantique s’était même essayé, sur le fond de quelques éléments discutables, à retracer dans le Moniteur de la troisième Confédération les derniers instants de l’intempérant :

« Il ne restait que quelques heures. Les quelques heures que dure une nuit d’automne, mourante au bleuissement des chants de quelques oiseaux embusqués. Il ne ferma pas l’oeil ; calme, resta encore allongé sur la moquette usée de ce vieil appartement sans aucun attrait, qui l’avait abrité pendant presque deux années. Calme, c’est-à-dire traversé par « les épisodes de ses vies revenues », qui sondent l’être dans l’abîme de ses chairs. Deux années le rongèrent, érodèrent son conatus à son ultime destination. Et ce temps, qui ronge, érode le conatus mais réalise la destination de toutes choses. La sienne était de s’être submergé. Pénétré de sa fin à laquelle si longuement il avait réfléchi, de l’inexistence où tout s’effondre quand chavire le soi qui se disloque en une fraction de temps destructeur, il ne deviendrait qu’un point du souvenir de ceux qui, vivants le connurent. Calme… comme cette nuit bercée par la caresse d’une ondée. Comme l’épanchement d’un fleuve dans le lit de la terre, qui s’allonge, indéfiniment jusqu’à disparaître dans l’embouchure d’une mer.

« Enfin le matin était venu… léger matin timide tout trempé d’encre bleue, troublé par les bennes à ordures, le passage du bus de cinq heures vingt-trois, enfin par les camions de marchandises qui achalandent les commerces. Une petite pluie tambourinait sur le clavier du fer blanc des sorties de cheminée. L’intempérant avait ouvert la fenêtre, s’était accoudé sur le rebord humide, avait inspiré de toute l’amplitude de ses poumons cet air virginal. Il se préparait pour le plus grand courage de son existence : relever la résolution de son principe.

« Ce fut après qu’il eut revêtu ses plus beaux habits qu’il choisit une orchestration qui l’accompagnerait dans les derniers aménagements de son suicide.

« Dans la chambre c’était sombre. Par la porte entrouverte ne filtrait du petit matin qu’un bâillement. Il releva la manche de sa chemise, mit le garrot. Il sentit tout de suite la pression du sang pousser vers le coeur. Il posa l’index au pli du coude, palpa l’élasticité de la grosse veine, retira le fourreau du trocart à l’extrémité duquel s’abouchait le prolongateur. L’aiguille nue jaillit d’un éclat mat de métal dans la pénombre de la chambre, et lui assis sur le lit, en tailleur, il enfonça la pointe acérée à l’exact endroit que ses doigts avaient palpé juste avant. Il desserra le garrot qui tomba sur la couverture, tira sur le piston de la seringue en en maintenant fermement le corps de la main droite. Un peu de sang reflua dans la petite chambre. Alors il inspira de toute sa vie, de tout son être qui s’enracinait encore dans toutes les situations qu’il avait vécues, à la longueur d’un temps révolu désormais mais qui lui avait paru éternel lorsqu’il était enfant. Il se revit dans cette fraction de seconde traversé par les joies les plus grandes parmi les êtres les plus chers. Il fit coulisser le piston qui poussa les six mille deux cent cinquante milligrammes de quinine dans sa veine.

« Puis il livra les quinze dernières minutes de sa vie à l’exécution orchestrale du Boléro de Maurice Ravel. Il était devenu captif du bouleversement qu’exerçait cette oeuvre sur son être. Elle le dépassait, incontenable aux milliers d’écoutes qu’il en avait faites. Et ce fut quand le mouvement prit l’ampleur du dernier tiers, avec la puissance de la grosse caisse et des tambours, que la vie le quitta. »

*

Ce qu’il en ressortit tout d’abord auprès du voisinage, c’était que cet homme avait usé d’un prétexte envers lui-même pour disparaître prématurément. S’abuser soi-même est ce qui est le plus ardu pour une conscience de soi d’un être humain ; il y faut plus que de la ruse. Lui semblait y être parvenu. Son mobile, caché, paraissait avoir été la nausée de sa prison : chaque jour lui commandait à devoir sans relâche poursuivre une condamnation à vivre pour laquelle à son insu il avait été convié. Exténué, harassé par ces devoirs envers son corps, envers le respect de soi après celui des autres, il avait choisi cette retraite.

Son père retrouva dans le grenier les aquarelles qu’il avait peintes lorsqu’il se destinait à devenir artiste. Elles avaient soigneusement été rangées dans une grande chemise chocolat.

On n’a guère idée des petits rien, qui sauvent la vie, au propre, d’une femme ou d’un homme du désespoir qu’ouvre ce monde. Ces aquarelles pour ce père en firent partie.

On prétendit aussi que l’intempérant avait épuisé la ressource de ses aspirations d’enfant, qui s’étaient dévorées toutes seules dans la sublimation de son adolescence. Il avait prématurément vieilli en somme. De fait, ce suicide s’affiliait à l’éclat final d’un reniement de ce Monde, comme à celui de l’artifice des administrations, ou à l’illusion des droits qu’un administré peut croire posséder. Le déchirement n’aurait pu être plus terrassant. De fait, plus tard, bien plus tard, le ressort psychologique de son acte ultime, inaperçu, incompris en premier lieu par la localité qui en avait beaucoup parlé parce qu’elle en avait été choquée, éclaterait positivement dans le hasard des événements d’un futur inexistant, en devenant la ponctualité de l’infini d’un chaos mondial qu’il avait voulu épargner par le concours de dispositions mûrement réfléchies.

Ce que l’on fait à la Chancellerie

Le plus dur avait été de s’y mettre, mais une fois la mécanique lancée, le dernier coup de fil passé, l’ultime jussion envoyée par télex puis déchiffrée, posée ensuite sur le bureau du chancelier tout avait été très vite. Celui-ci prit minutieusement connaissance de la procédure, la lut trois fois à voix basse, appela Liebs l’assesseur, un homme au visage grêlé, lui donna copie de la jussion déchiffrée, puis en fit lecture à haute voix devant lui.

- C’est donc fait dit sobrement l’assesseur. Ils en auront mis du temps à se décider…

- A se décider! Mais ils ne se sont pas encore tout à fait décidé Liebs!… aucune précision sur les paramètres de l’application. Moi, j’aurais préféré ne jamais recevoir ce télex, sachez-le. A six mois près…

En fait je crois qu’ils ne savent pas encore vraiment où ils mettent les pieds avec ces Lois… mais bon, cela n’est pas notre affaire et le travail commence pour nous dès cette minute. Il va falloir convoquer tout le monde Liebs, dès aujourd’hui. Dès maintenant ; je vous charge de ça bien sûr. Neuf heures à l’auditorium.

- Bien monsieur.

- Cela nous laisse une petite demi-heure.

Liebs se retira par la porte dérobée qu’il avait fermée en se présentant devant le chancelier, et comme l’usage le commandait la laissa ouverte en partant. Il emprunta l’interminable corridor de la Chancellerie, au bout ouvrit la porte de son bureau. Il s’installa dans le grand fauteuil en cuir, demanda qu’on appelle le colonel Morton, un homme veule, ventru et verbeux qui aspirait au généralat, puis recensa les personnels qu’il devait convoquer pour le symposium. Au total c’étaient quarante-huit administrés qui participeraient à la première session d’application des « Lois Z », que chaque plénipotentiaire avait d’un commun accord sorties d’une liste d’options où elle étaient restées enfermées pendant des siècles.

Le symposium s’était déroulé dans le plus grand calme sans qu’aucune vétille n’en vînt déranger la gravité. Le chancelier avait ouvert la session, exhorté chacun à la plus grande rigueur jointe à une détermination sans failles, puisque c’était pour le bien de l’humanité que cette mission leur était confiée. Il entendait qu’elle fût menée le plus convenablement, même si les deux paramètres n’étaient pas encore fixés. En somme, et il le reconnut avec la plus grande honnêteté, ils étaient mobilisés pour un contenu que Liebs, investi par la perfection de son rôle, expliqua avec une maîtrise d’insensibilité remarquable, mais pour lequel on ignorait encore le rythme de travail qu’il faudrait mobiliser au sein de la Confédération. Mademoiselle Amos, déléguée aux Affaires Intraplanétaires, révéla la synchronisation de la décision à l’ensemble de toutes les Confédérations pour le deux vobor, c’est-à-dire pour le lendemain. Elle émit donc l’hypothèse que les paramètres seraient annoncés sous les vingt-quatre prochaines heures ; elle rappela également que chacun était inconditionnellement tenu à la confidentialité, selon le respect du code de déontologie auquel ils étaient tous subordonnés. Le chancelier, verveux, reprit la parole à cet exact moment, enfonça le clou en rappelant la menace de la sanction que nul bien entendu n’ignorait, et à laquelle ils s’exposeraient en cas de rupture contractuelle du secret de leur charge, une menace impitoyable à dire vrai, comme seuls les légats de la Chancellerie pourraient en avoir l’idée.

A neuf heures trente-trois tout était plié, la salle du symposium vide, chacun des administrés à la tâche de son emploi dans des petits groupes de travail que le réseau-ordinateur avait composés d’après les compétences particulières des ressources humaines. On se mit à réfléchir sur la nouvelle carte sanitaire, la nomination des infectiologues référents, l’aménagement des laboratoires cantonaux, la capacité des établissements de soins à l’accroissement de leur surface.

- Vous voyez Liebs, la réunion n’a finalement pas été un souci se félicita tout d’un coup le chancelier en se servant un verre de Zocco.

- En effet monsieur, pas une ombre, répondit-il monocordement.

- Finalement c’est très simple ! Avec la logique de la pyramide des pouvoirs, versatilités et velléités sont contournées. On reçoit les ordres d’en haut, on essaie de bien les comprendre, de les reformuler le plus justement pour les retransmettre à ceux qui sont juste au-dessous. Eux-mêmes alors, une fois qu’ils en ont pris connaissance les reformulent avec leurs mots, en gardant toute la clarté du message délivré, il y a des assesseurs pour cela Liebs, et ils font passer à leur tour en dessous. Ce n’est même pas à moi qu’il incombe de vérifier la parfaite transmission de la chaîne de commandement, un administré veille à cela dans chaque bureau. On n’a donc plus qu’à attendre que chaque maillon de la chaîne ait reçu son ordre, qu’il l’ait bien compris en transmettant en retour le récépissé de bonne compréhension au bureau dont il l’a reçu, puis qu’il l’ait transmis à son tour pour en fin, quand tous les envois et contre-envois ont été certifiés on puisse considérer l’exécution comme effective. Rien de plus simple ! Tout le secret est la bonne compartimentation des registres exécutifs Liebs. C’est bien ce qu’on apprend à l’Ecole des Ressources Opératoires, non?

- Absolument monsieur.

- Bon, nous allons iden… le chancelier fut interrompu par deux coups frappés à la porte. Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il.

- Une jussion monsieur.

- La jussion murmura le chancelier. Entrez! dit-il plus haut. Une femme mince, grande, blonde, ouvrit la porte et se dirigea comme une automate vers la console des réceptions. Non! donnez-la moi dit le chancelier.

La jeune femme, elle paraissait moins de trente ans, s’approcha des deux hommes de son même pas saccadé, elle tendit la jussion au chancelier, mais contre attente ce fut Liebs qui la prit. Il fit un presque imperceptible hochement de tête en guise de remerciement, sans avoir regardé une seule fois la jeune femme, et seulement après qu’il eut pris connaissance des deux lignes de la jussion grenée, il posa les yeux sur son visage, la regarda une demi-seconde, puis tourna la tête vers le chancelier en rendant un hochement franc mais court.

- Merci mademoiselle dit le chancelier. La jeune femme sortit en fermant la porte. Alors Liebs?

- Ce sont bien les paramètres monsieur.

- Ah… Eh bien allons donc voir cela, dit le chancelier dont la nervosité transparaissait malgré l’effort qu’il mettait à rester décontracté.

L’assesseur se dirigea vers la console des réceptions, enfonça le bouton de l’interphone qui était posé dessus.

- Liebs pour le chiffre, code clé bleu cinq, dit-il lentement.

- Bien monsieur répondit une voix métallique.

Une porte s’ouvrit. Le chancelier entra le premier. Liebs, qui avait conservé la jussion la plaça lui-même dans le scanner de lecteur. Il sortit de sa poche sa clé WéKA, l’inséra dans le premier registre de commande du scanner, puis tapa le code clé qu’on lui demandait, su de lui seul. Le chancelier fit exactement de même dans le second registre avec sa propre clé et son propre code. Une petite fiche cartonnée sortit de l’imprimante. Liebs la prit. Il regarda le chancelier qui lui fit un signe de tête, alors il regarda la fiche cartonnée, y lut les deux paramètres qui étaient inscrits à la fois en chiffres et en lettres : 73 (soixante-treize), 15 (quinze). Liebs les lui annonça. Le chancelier blêmit très perceptiblement alors que l’assesseur, emprunt d’une raison toute mécanique, n’avait rien laissé paraître.

- Soixante-treize… quinze, répéta le chancelier d’une voix blanche. Il s’assit.

Pépé

La mise en application des « Lois Z » selon la capitulaire de la Chancellerie devait initialement se dérouler en deux phases. La première, qualifiée d’initiation et de progression, était appelée tout simplement la quarantaine, la seconde, serait une transition vers le durcissement imposé par les deux paramètres qui avaient été arrêtés. En réalité une nouvelle jussion envoyée par télex à la Chancellerie, quatre heures après, contre-ordonna cette première planification. On commanda d’emblée l’exécution de la phase deux.

Pépé fut la première personne contaminée reçue par l’établissement de soins où travaillait Ludmila. On y avait aménagé au sous-sol les trois vastes pièces de l’ancienne blanchisserie. Toutes les précautions avaient scrupuleusement été respectées. La contamination avait été décelée par l’infectiologue cantonal qui se chargeait lui-même des prélèvements. L’infectiologue référent de l’établissement avait mis en place trois équipes, qui feraient chacune vingt-quatre heures tous les trois jours. Ludmila était de la seconde, et ce fut elle qui accueillit Pépé.

Dès que le virus fut identifié dans le sang de Pépé, on le fit descendre en lit par l’ascenseur du monte-charges, le seul qui allât jusqu’au deuxième sous-sol. Il n’avait pas semblé que son état clinique se fût aggravé. Le vieil homme avait continué de faire ses mots fléchés du matin, à se donner de l’exercice dans sa chambre en exécutant une dizaine de flexions sur les jambes tandis que ses mains s’agrippaient sur la barrière de lit relevée. Veuf depuis quinze ans, le visage verruqueux désormais, il n’avait pas eu d’enfants, son épouse ayant précocement souffert d’endométriose. Il habitait seul une baraque en bois et parpaing qu’il avait lui-même construite, en bordure ventée du bois des Universaux, à deux pas du chemin vicinal des Eglantières qu’il avait emprunté des années pour aller à son travail. La propriété, viagère, et la petite parcelle de terrain qui incluait aussi la joncheraie adjacente seraient réappropriés à la Taxothèque après le décès de Pépé. L’aménagement avait été difficile. Pour des raisons de coût insurmontable, les travaux de viabilité et d’assainissement n’avaient pas été achevés, et elles ne le seraient pas en contrepartie de la cession viagère gratuite des parcelles, ainsi que du dégrèvement imprescriptible des taxes foncières. C’était la charte que la troisième juridiction avait proposée à Pépé, comme à tant d’autres couples lotis tout autour du bois des Universaux, sur des guérets dont l’ensemencement n’aurait rien produit en raison d’une mauvaise qualité de la terre, un mélange de gravats et de glaise graveleuse qui se grumelait lorsqu’on la retournait avec la pelle.

Cette petite baraque avait été leur villégiature. Pépé avait fait seul les plans géométraux, il s’en était assez bien tiré. Une chambre aux tentures violâtres, la guimpe sur le lit, un séjour à tapisserie vermillon et des sanitaires près de l’étroit vestibule. Dehors sous l’appentis isolé par trois planches de bois enduites d’un crépi, l’atelier. Pépé y avait longuement oeuvré sur un guillochis qu’il avait fixé sur la façade crépie, le matin du dix-huitième anniversaire de leur union. Derrière, à l’encoignure de la clôture une jonchée de bois d’amorce qui attendait d’être mis à l’abri, pendant aux gerbées pour le mulet. A chaque sortie des trois chéneaux une pièce géniculée était ajustée ; le redressement d’angle obtenu permettait donc de réutiliser l’eau de pluie pour les bains et la cuisine. Il avait aussi fait venir trois camions de terreau qu’il avait déversé sur le petit lopin préalablement débarrassé de la glaise et des gravats, ensuite il avait gazonné et le miracle s’était produit. Si ce qui se rapportait au dehors le regardait sans discussion, sa souveraineté s’arrêtait à la porte de la cabane. Eléanor tenait son petit intérieur comme une autocrate et aucun passe-droit n’avait jamais été toléré. C’était le défaut véniel de son adorée qu’il tenait en vénération. Verroteries sur la commode vernissée du séjour, lampadaire à pieds vergetés à la droite du vantail, sac de jute suspendu au crochet de la porte de la cuisine, et jonchée appendue à l’étrave du châssis pour le lait caillé. La cabane était apprêtée avec une recherche qui ne dépareillait pas trop l’extrême simplicité de ses matériaux. Rideaux de mousseline galonnés de guipure du Puy dans les trois pièces, et ce guéridon serti de marbre jaspé dans le vestibule, que le couple avait acquis chez un antiquaire, uniquement avec l’économie de la guelte d’Eléanor. Dans la bibliothèque des gerces avaient gâté quelques ouvrages.

Si Pépé n’était pas à l’atelier il était à la jonchaie, avec son couteau au manche grivelé, guindé dans ses guêtres, jonchaie à la lisière de laquelle il avait installé tout ce qui se rapportait à la découpe du bois pour les feux de cuisson et de cheminée. A une centaine de pas en contrebas passait un ruisseau guéable en chacun de ses points en été.

Quand Pépé se retrouva seul il essaya de ne pas sacrifier à ses habitudes. Il continua de porter son costume blanc de Meudon le dimanche, de s’attabler à la terrasse de l’estaminet face à la petite chapelle l’après-midi. Il sortait de temps en temps son grand mouchoir bleu Nattier brodé en chaque coin de ses initiales, s’en épongeait les perles de sueur qui dégouttaient depuis le rebord de sa casquette, se renversait sur sa chaise, tirait quelques cartes du paquet posé sur la table devant lui à côté de l’orangeade. Parfois un ami venait s’asseoir en face, sans parler. Ils commençaient souvent alors une partie de contrée ou bien de dames, selon. Pépé se touchait le front, se grattait le menton ou se frottait la nuque selon le degré de concentration que requérait la partie. Il gagnait souvent. Puis aux cinq coups de la cloche il se levait, laissait exactement le montant de ses consommations, hochait la tête, et promenait son regard malicieux dans la salle. En partant il frappait, selon un rituel, du bois de sa canne le platane qui ombrageait la terrasse.

Quand on lui apprit qu’il fallait l’isoler il eut un haussement d’épaules, écarquilla ses petits yeux gris puis, longanime dit à travers la ouate humide de son masque que puisqu’il le fallait… Le médecin lui donna une petite tape sur l’épaule, ce qui le dispensa de parler, et Ludmila poussa le lit avec l’aide du brancardier, un type longiligne et dégingandé qui marchait « fendu comme un compas ». Pépé ne dit mot. On prit ses affaires avec lui et on l’installa en bas. En bas c’était moins bien. Pas de crépi sur les moellons, pas de plâtre sur les briques, une lumière artificielle de néons, défectueux pour beaucoup qui faisaient un petit gling gling régulier épuisant dans le silence. Pépé fut le premier locataire du sous-sol. Le lit d’à côté était nu, un très vieux lit en bois, avec un arceau posé sur la housse vert-de-gris de son matelas mousse, une potence chromée, un perroquet sanglé, une barrière traînant au sol. L’installation des sonnettes était restée inachevée. Un paravent plié, d’une couleur indéfinissable, peut-être grège, permettrait au besoin de sauvegarder le semblant de pudeur qui tranquilliserait les soignants si un nouveau patient venait à être admis.

Dans la nuit il se mit à pleuvoir. Une pluie assez forte, tintinnabulante sur l’auvent du mur de la fenêtre. Pas grand chose à faire. Essayer de dormir pour Pépé qui avait une respiration traversée par des gémissements gutturaux. De temps en temps il se tournait sur son mauvais matelas, en proie à la tension et bien loin de l’apaisement des tout premiers sommeils de sa vie. Dans la petite chambre de grandes ombres informes passaient, recouvraient les murs, faisaient des tâches de noir sur le noir de la nuit. Pépé se réveilla. Dans le demi sommeil il pensa sans aucune raison aux interrogations de physique de sa seconde dans la grande salle cinquante, au rez-de-chaussée d’un bâtiment décentré, à cette messe des fins d’après-midi les vendredis, dont le résultat des neuf réalisations sanctionnaient le passage dans la classe supérieure. Il se rappela les déconvenues pour la moitié des élèves, le découragement, les cris poussifs lancés au travers de la salle par ceux qui sentaient l’échec à résoudre la moitié des huit problèmes proposés ; il se rappela les copies presque blanches, les tricheries, très astucieuses pour certaines, les jeudis soirs de veille à plancher sur les exercices, et les adjurations, sans doute enfin. Il se souvint des obstinés, à qui l’obstination n’apporta pas de solution, des naufragés du second mois qui se demandaient ce qu’ils faisaient dans cette classe, et puis enfin les dix qui s’en sortaient tous bien. Au final il y avait ces jeunes gens d’une quinzaine d’années, dont le seul blâme peut-être était des faits de grivèlerie, mais tenus ces fins d’après-midi par le même impératif : réussir les devoirs de physique, intégrer le théorème de l’énergie cinétique, le travail des forces extérieures appliquées au système, effleurer le couple rédox en chimie.

Vendredi soir, dix-sept heures cinquante. Tout est fini. Les sujets de devoirs dans les sacs on attend le bus sous l’obscurité du nouvel hiver, à l’abri du crachin, devant les phares de voiture qui aveuglent en passant. Tout est dit pour cette fois ; il ne reste désormais qu’à attendre le verdict de la note, à réviser encore tout le week-end pour l’interrogation d’histoire du lundi : vingt-trois pages de cahier à apprendre en deux jours. Mais au bout du compte qu’y avait-il eu de changé? Qu’était-ce qu’échouer ici, plus tard ou pas du tout puisqu’invinciblement les places en attente trouveraient toujours quelqu’un pour les remplir, de la même façon qu’il était établi avec la plus indéroutable foi que des écrivains parsèmeraient le futur, que des athlètes fouleraient les stades, que des gens en soigneraient d’autres, que les plus hauts dignitaires seraient toujours infectés par les concussions? Qu’un plénipotentiaire serait désigné et que des professeurs de mathématiques continueraient de parler du théorème de Thalès aussi longtemps qu’il y aurait des hommes sur cette Terre. Il se rendormit dans cette petite chambre du deuxième sous-sol.

Un petit craquement. Pépé se réveilla. Ludmila était en train de lui poser la perfusion de la nuit. Après qu’elle fut partie il ne put se rendormir tout de suite. Il songea une fois encore à son passé, sans se fixer, laissant aller ses souvenirs désordonnés.

Il en était devenu reconnaissant à cette institutrice ; la façon par laquelle elle avait abordé les rudiments de musicologie lui avait plu tout de suite, et aujourd’hui il la tenait comme parfaitement pédagogique. D’abord les familles instrumentales, c’est-à-dire les caractéristiques communes à certains instruments, aux cuivres par exemple : baryton, bugle, clairon, cor, contrebasse à vent, cornet à pistons, trombone à coulisse, euphonium, karnaï, saxophone ou trompette. Et dans les trompettes la piccolo, la cavalerie basse, la trompette basse, la trompette-cor. Pour chaque instrument le son écouté des dizaines de dizaines de fois, inlassablement, jusqu’à ce qu’aucun des élèves ne se trompe plus, jusqu’à reconnaître l’instrument aux premières notes entendues comme on reconnaît une personne à son visage, même s’il fait sombre, ou un mot à sa graphie, même si des lettres sont tronquées. Ensuite écouter des groupes instrumentaux, desquels extraire le nom des instruments qui le composent, jusqu’à oser un jour l’orchestre.

Puis Pépé se remémora le jardin de la maison de ses parents, le toit en mansarde, les combles remplies, la lecture des romanciers à même le sol, sur une peau de kangourou ramené d’une contrée exotique, le secrétaire où siégeait un buste en plâtre, les promesses des projets, la vie rêvée, le déclin de la sujétion tutélaire. A côté, dans la rue de l’impasse, l’antique boutique familiale sortie d’un autre âge. Porte à carreaux dont plus d’un cassé fut remplacé, clochette à l’entrée d’un client, puis immédiatement l’escalier hélicoïdal dont la structure et l’alliage des matériaux qui le composaient tranchaient sur le bois et la pierre du reste de la boutique. Un rez-de-jardin. Les deux étals à angle droit, l’immense chiffonnier des fournitures sur la gauche en entrant, juste à l’entrecroisement de la caisse et du télécopieur, face à la Roberval. A l’autre extrémité de l’étroite pièce l’établi et son valet, le bec bunsen et les béchers. Tout autour les étagères, larges et solidement encastrées dans la pierre. Partout de la poussière de poudre, ici bleu d’azurite, là bleu de Prusse ou bleu céruléum ; sur la première marche de l’escalier l’indélébile trace d’un jaune de quinophtalone. A l’étage le mystère.

Ludmila, après avoir posé la perfusion de Pépé se réinstalla, mal assise sur le fauteuil du couloir faiblement éclairé par la veilleuse d’évacuation de secours, placée au-dessus du porche d’entrée de l’unité de soins. Elle fut terrassée par une invincible somnolence.

Le normal du monde fait peur. Son roulement, comme une basse continue brandit la menace de chavirer. Bercée par la mollesse, Ludmila subissait elle aussi la remontée des souvenirs de sa vie de petite fille : dimanches céruléens aux extases gris blanc d’averses torrentielles ; chambre sombre, parents dormant à côté, blanc de neige sur la carrière d’en face. Sa mère avait fait une fausse couche. Ça aurait été une petite soeur. Ludmila l’avait appris à presque trente ans.

Sur la voie rapide, loin, ronronnaient les moteurs de camions bondés des derniers heimatlos que l’on déportait pour la dernière fois, puisqu’il n’en restait plus un seul dorénavant dans la gigantesque Diepe.

La nuit finit enfin par mourir, d’une mort irrémédiablement venue de l’est lorsque se dessinèrent avec lenteur les lourds amoncellements de nuages pommelés dans le ciel, presque arrêtés au-dessus de la formidable Cité de Diepe comptant plus de trois cents millions d’habitants. Un air frais et doux de résurrection enveloppa le crépuscule.

A six heures l’équipe du jour releva celle de la nuit. Le service avait été calme au possible, hormis la mort de Pépé que les brancardiers transportèrent jusqu’au dépositoire. Après que la copie de l’acte de décès eut été vidimé on chargea le corps dans la petite camionnette qui attendait moteur allumé. Elle roula vers l’un des cinq crématoriums de la Cité. Le lendemain matin ce furent trois corps que l’on entassa dans la même camionnette. Le surlendemain deux fourgons en transportèrent vingt chacun. La semaine suivante mille six cent vingt-quatre corps furent acheminés vers le crématorium de la Délivrance, le plus grand de la Cité. Le chiffre augmenta en flèche la semaine suivante, puis parut se stabiliser en fin de mois. Officiellement, quatorze mille trente-deux citadins étaient morts des suites de l’infection par l’étrange virus que l’humanité venait de croiser sur sa route.

La « Première lettre de Diepe »

« Venez mardi. Entrez, la porte sera ouverte. Prenez sur le bureau l’enveloppe brune où sera écrit : « Seconde lettre de Diepe ». Quoi que vous voyiez dans la pièce, quoi que vous pensiez, prenez cette enveloppe et filez. Filez! entendez-vous! Filez! »

Carnage et Amour

La cérémonie de recueillement pour les victimes de l’épidémie était retransmise sur le réseau intraplanétaire, et des centaines de millions de femmes et d’hommes la regardaient. Les cercueils, parfaitement alignés dans la cour d’honneur, un peloton de sentiels en grande tenue devant la foule, enfin le porte-parole de la Chancellerie, à la voix grave, forte et appuyée, d’une diction parfaite. Discours convenu bien sûr comme savent en donner les hommes de théâtre, policé et entendu dans d’autres temps, aux époques des guerres médiques ou de cent ans. Exhortation, prosopopée, prolepse et toutim. La solennité des cérémonies est la représentation dramaturgique de l’être, elle évacue la culpabilité des engagements et des décisions politiques d’un régime, décerne les honneurs posthumes, parle à l’invisible du silence. On créa une médaille du virus au nom frappé de grandiloquence.

Diepe n’avait pas bien compris ce qui lui était arrivé, cette contamination qui sortait du mauvais hasard, qui ne touchait pour le moment que les personnes les plus âgées, épargnaient capricieusement tous les autres. Le virus était apparu près du bois des Universaux, du moins c’était là qu’il avait été mis en évidence la première fois par les infectiologues épidémiologistes. Il s’était propagé rapidement à l’ensemble des autres Confédérations. Le premier mouvement de panique fut vite dépassé puisqu’on parvint très tôt à la certitude que la forme offensive du virus était sans effets sur les sujets jeunes. En revanche on balbutia longtemps sur les modes de transmission. Ainsi les troisième et quatrième âges prirent des précautions exceptionnelles, car il devint rapidement évident que le virus serait extrêmement meurtrier. Pourtant, dans sa forme initiale le virus était presque asymptomatique, et on pouvait aisément le prendre pour une banale grippe. Parce qu’il était extrêmement contagieux, on avait décidé d’isoler systématiquement et sans exception toutes les personnes en âge d’en subir les terribles effets. Pour comble de malheur aucun des traitements connus jusqu’alors n’avait la moindre action. On expérimenta donc à la hâte des combinaisons de molécules disponibles et cefut l’une d’elles que Ludmila administra à Pépé dans la perfusion de la nuit.

L’acheminement des corps s’était remarquablement réglé. La Chancellerie y était pour beaucoup, plus exactement Liebs, l’assesseur, qui avait personnellement suivi le dossier, était devenu même le seul décisionnaire de la logistique. Il en savait gré au chancelier qui laissait le colonel grommeler après les questions subalternes d’intendance. Celui-ci une fois encore avait dû rongé son frein. Liebs lui, avait même poussé le zèle à se faire expliquer le circuit de traitement des corps dans le crématorium principal de la Cité. Il avait mis un masque à double interface et une surblouse en tulle vert sur son imperméable. En une heure le tour avait été bouclé et l’assesseur avait regagné la Chancellerie, le sentiment du travail bien accompli.

On avait dû bien évidemment embaucher de la main d’oeuvre aux interzones pour assurer le transport des corps. Deux levées étaient désormais programmées, celle du matin pour les morts de la nuit, puis celle du début de soirée pour évacuer les corps entreposés dans la journée. Sur le bureau du colonel Morton les rapports s’entassaient, les chiffres se collaient à d’autres chiffres dans des relevés éprouvés par de nouvelles enquêtes de santé publique. Chargé de collationner les résultats de chaque convoi, le militaire en donnait les organigrammes statistiques à l’assesseur.

*

Il y a ceux qui jamais n’aimeront, et ceux qui croient toujours être épris. Il y a ceux qui se trouvent des pansements de coeur, ou des pansements au vide, ce qui est identique. Il y a ceux enfin qui toute leur vie traînent les dégâts d’une première histoire gâchée par l’incurie, l’immaturité de croire l’amour futile ou léger. C’est qu’eux-mêmes le sont en regard de cette étoile. Or intempérants ils avilissent la noblesse et la pureté du don d’autrui dans le tournoiement d’un jeu pour enfants.

Il y a des femmes, qui tout de suite tombent amoureuses, se livrent dès la première nuit, entièrement sans qu’elles imaginent être prises pour des petites vertus. D’autres au contraire qui se méfient toute leur vie et qui, lorsqu’elles seraient prêtes enfin à se donner voient leur soupirant essoufflé les quitter.

Ludmila voulait se nourrir de toutes les situations qu’elle rencontrerait. Au travail d’abord où chacun, assis sur son nombril n’a pas la science du milieu de la justesse, sans aller parler de justice. Mais une humeur contrariée est prétexte à l’abandon de tous les secours à rester raisonnable.

Il va sans dire que Ludmila n’avait pas toujours eu la tempérance de la sagesse. Aujourd’hui elle s’en tirait plutôt bien, savait résister à la roue des répliques, répondre par le silence aux insinuations de querelle. Elle parvenait à soutirer toute la puissance de l’espèce d’invincibilité dont chaque individu a la ressource cachée.

Elle avait eu un amour de jeunesse. Un seul mais torturé. En raison de la force des sentiments qu’elle avait attachés à cet homme. Pourtant ils n’avaient pas été très clairs au début. Ça avait plutôt commencé comme un flirt, une banale histoire entre deux êtres. Lui était jeune, elle était un peu plus vieille. Un sentiment d’infériorité vis-à-vis de cet homme, né sans aucune raison explicable, s’était développé lentement, contrebalancé à la longue par un rôle qu’elle s’était plu à jouer en société. Ce costume d’emprunt toutefois n’avait jamais réussi à la faire oublier à elle-même. Enfin elle avait tout saccagé. Cette frénésie destructrice avait été au-delà de son être ; tout recommencement possible de leur couple avait été anéanti. Et aujourd’hui qu’ils s’aimaient encore tous les deux, mais chacun seul en raison du mal qu’elle avait abattu, le remords passé la rongeait et l’entravait à toute réconciliation entre elle et le bonheur qu’elle avait sacrifié. Lui gardait toujours une invincible espérance de la voir revenir, l’espérance qu’elle fasse enfin paix avec elle-même pour être heureuse avec lui. Il lui aurait tout pardonné, il lui aurait tout passé. Pourtant tout retour arrière était maintenant impossible à la nouvelle morale de Ludmila, et tant pis si l’abjection abcédée lui entravait son bonheur, elle aurait souffert bien davantage d’avoir face à ses yeux la mémoire de ses conduites odieuses, superposées au sourire de cet être qu’elle avait gratuitement éprouvé jusqu’à presque l’abîmer. Non, il n’était pas vrai que le temps effaçait tout, qu’il était le garant des armistices et des concordes. Il n’avait toujours pas eu raison de l’amour endurant de cet homme, tandis qu’il l’avait eue de la perversité de cette femme qui avait ployé sous l’impossible recommencement, mais avait connu bien plus tard une grande passion qui s’était brisé devant l’Océan.

*

On ne pouvait pas dire que Ludmila fût simplement belle. Non, c’était autre chose. Autre chose. Descendue d’un ciel sur un char tiré par des chevaux arabes, elle avait la grâce qu’un démiurge à sa naissance lui avait certainement décernée en touchant son front de l’index, désignant le sort rare des beautés supraterrestres. Ses cheveux, longs jusqu’à mi-dos, étaient de la couleur du soleil lorsqu’il décline à son couchant après avoir doré le blé sous l’embrasement de la journée. Son visage paraissait avoir été sculpté dans la perfection d’un marbre blanc. Si le teint de sa peau, excellemment uni uniformément clair, et ses dents ivoirines alignées à la perfection de l’arc n’exécutaient pas à la seconde l’homme qui la regardait, celui-ci ne pouvait toutefois plus échapper à la pensée qu’il n’avait jamais été en présence d’une femme au visage aussi fascinant.

Depuis le fruit de sa bouche jusqu’au ciel de son front que ses cheveux enrubannés laissaient sans nuages, la grâce personnifiée rayonnait l’émotion d’une extrême bonté, jointe à une sensualité tout d’abord inaperçue : coïncidence entre le feu de l’esprit et la vénusté d’un visage. Un peintre eût pu s’éprouver à rendre le don de ce miracle, en bord de mer, falaises cristallines et haut de ciel qui dépose le frisson des chaleurs sur les peaux parfumées du sel des moiteurs, quand les esprits sont alanguis, que brise et embruns, suaves mesures de ce qu’est la perfection de l’instant, exhalent la caresse d’un effleurement de tous les sens.

Pourtant encore, et c’est bien ce qu’ignorent toutes les femmes du monde, la beauté n’a pas sa provenance du visage, encore moins du corps, mais tout uniment de la voix et de l’intelligence qui transparaissent aux mots prononcés dans une hauteur et un timbre enchanteurs, servis par le débit tempéré d’une parole mesurée. C’est le port de tête, le clignement des yeux ou bien leur plissement, le sourire en coin qui rendent verdict, autant que la savante alternance des moments de fragilité et de force. Mais, avant toute autre chose encore, la beauté d’une femme tient sa provenance du bonheur irradié qu’un homme est capable de lui verser.

« Ma bouche desséchée par l’absence qui m’embrase crie au salut de votre calice étanchant. L’ambroisie qui me délectera pansera ma décrépitude à ne pouvoir vous sentir, vous toucher, regarder le linéament parfait du profil que vous m’offrez lorsqu’assise vous faites lecture de vos auteurs favoris, que je lis moi pour retrouver le timbre, la hauteur et l’inflexion de votre voix à l’accord de ma diction. Dans ma solitude nos voix se mêlent et sous ce charme vous réapparaissez, telle imperfectible grâce de mes espoirs imaginables.

« Serez-vous, pendant le gala d’investiture du nouveau gouverneur, derrière la porte B13? »

De l’enveloppe elle retira, après avoir lu ce billet, un petit carré de vélin qui était une invitation pour la soirée qu’on lui proposait.

Ludmila sourit d’abord à cette déclaration inhabituelle, qu’elle jugea presque incongrue, qu’elle froissa et jeta. Elle se fit couler un bain à la clarté de deux bougies posées sur le rebord du lavabo. Elle mit un peu de musique. Un peu plus tard, immobile sur son lit, en peignoir, assoupie, elle se redressa tout d’un coup, retourna dans le séjour, fouilla dans la poubelle, reprit le billet, l’enveloppe et l’invitation. Elle irait.

Ce fut ainsi que Ludmila répondit à la première invitation de celui qui deviendrait sa grande passion. Elle avait mis sa petite jupe courte, légèrement évasée, noire qui lui rendait la silhouette si fine. Un peu de rouge aux lèvres, les yeux surlignés, un cachet de fragrance boisée à enivrer les morts. Elle était naturelle au possible, n’avait rien de bien commun avec l’artificialité des femmes du grand monde. La sophistication des toilettes et des accessoires, elle le laissait à celles qui confondaient le bonheur avec le vide à remplir.

Il était l’heure. La réception avait déjà commencé, mais toute femme sait que la ponctualité est une inconvenance pour son sexe. Le taxi qu’elle avait commandé l’attendait au bas du boulevard. Il la déposa vingt minutes plus tard au Norbert Hall où deux cent vingt-six invités étaient réunis pour célébrer la prise de fonction du nouveau gouverneur de Diepe.

Tentures ocre et parme, plantes exotiques, fontaines de champagne montées sur des coupes à pied de cristal ; personnel impeccablement habillé, fauteuils en cuir teinté, vert bouteille ou carmin, disposés en surnombre à chacune des encoignures que faisaient les renfoncements des murs si hauts, qu’un gigantesque cèdre du Liban trônait en plein milieu de la salle d’honneur, la seule qui fût accessible à l’ensemble des invités, sous la verrière refaite pour cette occasion par un entrepreneur local. Perpendiculairement aux murs, hormis les deux qui jouxtaient chacun la porte d’entrée, des corridors se dérobaient, masqués par une porte dont la couleur était celle de la tenture et dont la poignée n’était qu’un bouton à presser, si bien qu’elles passaient complètement inaperçues pour qui ignorait leur présence. C’était par ces passages que le personnel apportait mets et boissons.

Elle était arrivée après le discours inaugural qui n’avait rien eu de remarquable. Des groupes s’étaient formés, on avait servi le champagne et les petits fours. Le caviar arrivait seulement, accompagné de figues de Malagon. Au milieu de toute cette foule elle le chercha des yeux. On lui présenta une coupe qu’elle but tout de suite ; le monde, le bruit, l’empressement lui avaient donné une sécheresse de bouche que la rasade de champagne éteignit presque immédiatement. On la regardait, des hommes bien sûr, mais des femmes aussi, lorettes à lippe dédaigneuse rendues au culte de la sophistication, qui ne supportaient pas que les regards de leur cour fussent magnétisés par une femme dont la tenue sans extravagances était terriblement redoutable, et qui eussent arboré sans complexe, si les fonds de stock l’eussent permis, un chapeau jarreté à voilette noire ou même un vertugadin, en prenant grand soin de ne pas le faire goder.

*

Il la plaqua contre le mur. Par la consommation des chairs le désir veut l’accouplement ; la raison alors d’offrir ses faces de lutte : les insurrections éclatent, le corps entre en guerre contre lui-même, les motifs tirent chacun à eux et le désir disparaît dès que la jouissance abolit sa tension. Elle résista à peine. Sa main sur sa nuque, il remonta sa jupe. Elle fondit sous cet accès de sauvagerie. C’était le signe de son pouvoir sur lui. N’était pas maître celui qui pensait l’être ; consentir à sa domination entérinait sa puissance sur cet homme. Elle le possédait donc aussi. Il la prit de toute sa virilité de mâle. L’introduction lui fit pousser un cri, de plaisir mêlé à de la douleur. Elle suintait de partout. Il s’enfonça loin en elle. Il la tint fermement par sa queue de cheval. Ses trente-six ans n’avaient jamais été pris d’assaut de cette façon. Collée au mur, ses hanches serrées dans l’étau des mains de cet homme, elle ne cherchait pas à se débattre mais concentrait tous ses efforts aux coups de reins qu’elle subissait. Il la clouait. Elle devint bientôt pantelante, mal assurée sur ses jambes et ses cuisses qui menacèrent de se dérober au coup suivant. La volupté la déréalisait. Au bord de l’orgasme, elle râlait sous les assauts acharnés de cet homme qui la possédait pleinement. Elle ne pensait même plus que la petite porte B13 du couloir pouvait s’ouvrir à tout moment. Encore un coup, un dernier, et elle s’anéantirait dans le maelstrom de l’orgasme.

Ludmila choisit ces deux jours de retraite, l’abandon du monde, l’extase passionnel d’un semblant de noce, pour lui dire…

Atmosphère de tropiques. Embrasement du soleil dehors incendiant toute chose visible. Deux heures. Ciel vierge, sans air, oppressant les poitrines, donnant la suffocation aux enfants. Petite chambre d’hôtel en bord de mer, persiennes baissées. Ils étaient dans la pénombre poisseuse de ce climat d’extrême chaleur qui plombe de mollesse les plus fortes volontés. Alanguis et fiévreux, devinant à peine par tâtonnement le corps de l’autre, lui plongeait son visage dans la jungle de ses cheveux qui recélaient ses fragrances de femme. Chambre nue, tapisserie d’un autre âge, acajou d’une table basse ronde. Lattes desquamées d’un vétuste parquet. Elle, sur mains et genoux, tête dressée, lèvres entrouvertes, frissonnante haletait à chaque pression des baisers de cet homme. Elle avait leurs morsures insinuées jusqu’en sa moelle. Seuls par instant passaient au travers des persiennes, selon le battement des palmiers des terrasses, de faibles éclairs de lumière dans la chambre. Et ces rares commotions se rythmaient à celles que les deux amants ressentaient sous la brûlure des caresses pressantes. Après avoir longuement étanché sa soif au puits de cette femme, l’homme vint à sa bouche, et collant son souffle à celui de cette aimée il le transvasa en étreignant ce corps qui convulsa aussitôt sous l’étreinte conjuguée de ses bras et de ses mains, de ses hanches et de ses cuisses. La frénésie de ce frisson le gagna à son tour. Ils s’accouplèrent. En tailleur chacun, mais elle sur lui, collés l’un à l’autre, coeur contre coeur, ses cuisses sur ses hanches, battant frénétiquement la mesure sous le parfait balancier du plaisir, ils s’abandonnaient à l’abysse de l’extase.

*

Le lendemain se leva, enveloppé d’une ouate humide. Ludmila aimait ces petits matins indistinctement bleus ou gris, dont l’obscurité qui les enferme encore quelques minutes, est comme un voile de pudeur qui obstrue les regards. C’était cela, symbole de ce qui se pare encore de mystère, se tient sur sa garde, se réserve le plus qu’il peut pour ne pas tout donner en un premier feu. Certains préfèrent la fulguration, ce n’était pas pour elle.

Ludmila lui annonça qu’elle était enceinte.

*

Elle partait. Juste après qu’il eut refermé la porte sur son départ il alla à la fenêtre de leur petite chambre d’hôtel, la suivre encore un peu des yeux, avant qu’elle ne disparaisse totalement derrière le palmier gigantesque. Alors il se retourna, se trouva violemment jeté dans la chambre, seul. Un immense épuisement le prit alors, un haut le coeur, presqu’un étranglement de malaise juste derrière la gorge. Il sentit un frisson de froid, une montée d’obscurité. Il était seul, rendu à l’inquiétude de son soi qu’il connaissait par coeur.

Qui est-il?

« Il était sans doute la plus surprenante rencontre de toute la ville qu’on puisse imaginer. Il habitait un petit appartement de la Cité par les hautes fenêtres duquel il contemplait l’extérieur : ciel, pluie, nuages tourmentés, lumières du soir d’une ville en veille, couchers supra-terrestres en automne, les hautes tours toutes proches du centre d’affaires en journée, puis tous les quartiers résidentiels après l’immense bois des Universaux. Mais il y avait aussi, plus loin, tout au fond mais parfaitement discernable les jours de grand éclat, la naissance d’une chaîne de montagnes. C’était au travers de ce fantastique panorama qu’il vivait, ermite dans une société, bien qu’il fût jeune encore. Il passait ses journées seul à travailler sur un projet mystérieux dont il ne parlait pas, tout en écoutant de la musique, dégustant des cafés avec un nouveau modèle d’appareil à pression, faisant des clichés photographiques de l’exceptionnel paysage que lui offrait la minuscule terrasse de son appartement perché presque tout au haut de la plus grande des tours du centre d’affaires.

« Débrouillard, inventif, calme, méthodique et diplomate, plutôt effacé, avenant mais sobre en politesse, tenant peut-être plus de Courfeyrac que d’Enjolras, il parlait avec une voix profondément grave, empreinte d’un presque imperceptible accent que l’on ne pouvait identifier. D’une taille légèrement inférieure à la moyenne, il en avait souffert mais s’était guéri, comme de bien d’autres choses après qu’on s’est résolu à ne plus craindre l’artifice. Dans sa pièce carré, tout à la fois cuisine, bureau et séjour, il restait des heures assis à séjourner dans l’insondable de son travail, puis, quand l’appesantissement de son corps le forçait à quitter sa table, il se levait, allait s’allonger sur son canapé et reprenait le kaléidoscope dans lequel il collait son oeil. Ou bien, saisissant son violon il exécutait debout quelques notes rapides les yeux rivés sur le kandjar accroché au-dessus de sa table de travail, comme pour se donner de l’exercice propre à chasser une torpeur contractée par trop d’étude. Parfois il s’installait sur son fauteuil et se mettait à poursuivre une lecture interrompue parmi les quatre seuls volumes que possédât sa bibliothèque. Passionné d’art il réalisait des gouaches, préférait Delacroix mais révérait Botticcelli, ce qui ne lui paraissait pas incompatible. Il aimait les titres fracassants : « Robur le conquérant » n’était pas le moindre, ainsi que les noms de personnages : Cyrus Smith parmi ses favoris. Du reste athlète ; dès le petit jour, juste après sa lecture rituelle de Platon, il exerçait les muscles de son corps par des répulsions de bras puis par des tractions faites à la barre fixe.

« Dans la pénombre naissante il s’enveloppait de l’antique frac que sa soeur lui avait offert quand il souffla ses vingt et une années, et pendant dix minutes il déclamait Shakespeare ou Racine, enfin mangeait. Se couchait tôt, effondré par l’ardeur d’un jour destiné à être rempli. Et le lendemain serait le même, commencé à quatre heures quarante-cinq. Chaque jeudi soir il sortait au club échiquéen du boulevard N’diaye, y étudiait les finales des parties de Smyslov et travaillait sur la variante de la défense Grünfeld que le septième champion du monde d’échecs de l’histoire avait innovée. Les dimanches matins, chez lui il analysait avec minutie les finales de tours qu’Akiba Rubinstein jouait comme personne n’en serait jamais plus capable.

« Ermite, il l’était d’une certaine façon. Enfant on avait inscrit à l’encre verte sur son dossier scolaire du cours moyen : « difficilement sociable », mais ce que l’instituteur n’avait pas discerné dans cette mention était simplement que son être était né pour se maintenir en bordure de ceux en lesquels toute la foi se nourrit de la visibilité. Devenu adulte il était lui alors devenu l’homme de l’invisible. »

Voilà comment Timann, en biographe amateur, avait ébauché le portrait de cet homme qui l’intriguait et qu’il admirait, et qu’il reprenait quelquefois le soir chez lui, en y apportant des précisions pendant que sa femme et sa fille jouaient au bougma. Lui et l’ermite se connaissaient depuis plusieurs mois, mais depuis peu quelque chose avait paru changé chez ce dernier. Timann ne pouvait pas y mettre un mot.

Il était venu le visiter en cette fin d’après-midi, à cinq heures, juste avant que le soleil ne passât sur l’antenne du gigantesque gratte-ciel du centre des affaires, dont le toit servait aussi d’héliport pour la Taxothèque.

- Alors? demanda l’ermite les mains crispés sur les accoudoirs de son fauteuil.

- Rien pour l’instant. De toute façon trop tôt! continua Timann qui n’avait pas retiré son espèce de keffieh.

- Surtout avec la rétention d’informations dont vous me parlez.

- Ça fait déjà quatre semaines qu’on nous sert cette histoire de virus renchérit Timann qui regardait le kandjar gravé à son manche d’un N gothique, cette très ingénieuse histoire, très ingénieuse amorce pour résoudre la banqueroute de la Confédécratie.

Celui qu’il est

Il reçut le message d’alerte maximale, celui pour lequel il devait immédiatement tout lâcher et se réfugier dans l’abri le plus proche du lieu qu’il occupait. Ce serait facile aujourd’hui puisqu’il était chez lui, et seul. Le risque était en effet qu’il fût visité pendant la délivrance du message, parce qu’alors il lui aurait fallu trouver une excellente excuse de se débarrasser de ses hôtes sur-le-champ, tout en conservant le naturel de la situation. Il se leva donc immédiatement, prit la clé électronique de son appartement, le ferma, puis emprunta le corridor de droite. Il n’avait aucune raison d’être dérangé : il était le seul résident de ce dernier étage. Dans la traverse obscure, derrière le pot de l’arbuste qu’il déplaça il mit à jour une cloison, avec en son extrémité inférieure une fente ; il y ajusta sa clé WéKA. La cloison coulissa d’elle-même, une porte d’ascenseur apparut qui s’ouvrit immédiatement. Il entra. Après avoir descendu soixante-quinze étages la porte s’ouvrit de nouveau. Il sortit et s’installa dans le fauteuil qu’il connaissait pour s’y être déjà assis deux fois. L’opération n’avait duré que cinquante-quatre secondes. Là, il était dans l’un des quinze endroits les plus sûrs de la Terre.

Après quelques minutes un stimulus électrique qu’il ressentit lui fit savoir que c’était fini. Il remonta donc par le même itinéraire. L’exercice de mise en sûreté biannuel avait parfaitement réussi.

La « Seconde lettre de Diepe »

Dans l’enveloppe brune ce mot, écrit sur un petit papier de forme carrée : « Navas, s’il vous plaît, vous donnerez à Ludmila la lettre qui lui est destinée, je sais que vous ne l’ouvrirez pas. ». Navas s’assit, ouvrit la lettre pour Ludmila, et lut :

« J’ai aimé vivre avec toi. Non. Non ce n’est pas ça. Je ne devrais pas commencer ainsi mon expiation. Cette lettre sera une façon d’exutoire. Mais pour toi elle sera…

« Quand tu me chercheras je serai où tes yeux se poseront : sur cette violette fragile qu’un pas détruit, à l’onde du torrent qui se fracasse sur les roches de gypse, dans les drapés de ciel couleur de tes yeux qui ont tant pleuré depuis le secret de tes douleurs. Dans cette orchestration, exceptionnellement sublime, indépassable en tout qui déroule l’exacerbation des plus beaux sentiments dont l’homme est capable. Sur chaque pierre que nous foulâmes, sur chaque pas qui nous conduisit au toit de notre amour, dans l’encaissement solitaire du lac des hautes montagnes, sur la crête desquelles, les aigles nous toisaient avant de s’élancer dans leur vol majestueux.

« Comment se destine-t-on par exemple à devenir musicien? à embrasser la carrière de cymbaliste, à jouir de la résonance et de l’éclat que produit une clarinette, à vouloir en percer les mystères en lui faisant rendre les sons qu’elle détient selon l’agencement des doigts et la pression du souffle qui en traverse le bec? Comment en vient-on à être assis en représentation au sein d’un orchestre philharmonique? Qui nous destine à tenir ce rôle d’obscur en ce siècle de tourmente?

« Tu faisais une fête des petits rien, toi, enjouée pour toute chose. A tout propos tu as été patiente durant chacune des heures que j’ai consacrée à mon travail.

Tu te rappelleras l’église de Latvitza, le clocher aux pigeons, le puits en sinécure où les amoureux jettent la mèche de cheveux que leurs parents ont conservé de leur troisième année. Plus haut dans les escarpements de la montagne tranchée par les falaises de nickel, le promontoire ouvert sur la baie des oliviers. Sauvage extase bruissante, jamais une ride dans le ciel ultramarin, un espace crû par les traversées du vent fort qui semblait jouer comme un enfant. Enfin l’indicible impression de liberté jointe à la puissance d’un relief, d’un éclat sans défaut qui égalise chaque homme rendu à sa nature.

« L’amour… est ce par quoi chaque humain qui en a joui est sauvé pour avoir été l’élu d’un coeur, pour avoir été extrait par une âme de sa terrible condition de pour rien. Et moi je t’ai aimée.

« Je ne sais par où se sont immiscées la déchirure et la divergence de cette finale non superposition entre mes aspirations les plus sincères et l’homme que je suis devenu. J’ai fait certes ce que je m’étais proposé de faire, avec plus ou moins de bonheur mais je crois que c’est bien assez, car me sont vite venues les craintes des répétitions qui amoindriraient la réussite de ma vie ; je ne suis pas de ceux qui s’accrochent à leur peau comme les chiens à leur morceau de viande.

« Tout homme porte par-devers lui deux faces : la face visible et l’invisible face. Et sans doute a-t-on d’autant plus de hauteur que l’on fait coïncider l’invisible avec sa part la meilleure, disposant du visible comme d’un rempart.

« Un mois avant la fin de mon terme rien ne transparaît de la fièvre. Aucune inquiétude ne me saisit. Je crois même qu’un peu d’excitation se mêle à ce projet, comme si j’étais presque impatient d’en découdre. »

Il y avait, dans l’enveloppe brune, une seconde lettre cachetée, adressée à Navas cette fois, sur laquelle il lut : « Dernière lettre de Diepe ».

Le nouvel ordre du monde : la Confédécratie

Depuis la conférence des accords du Lesotho, il y avait six cent quatorze ans, tout avait basculé. Les attentats terroristes du sommet avaient été le point d’arrêt de la géopolitique mondiale, puisque la majorité des numéros un de chaque Etat y avaient été assassinés.

Quelque temps après les accords du Lesotho II avaient redécoupé la carte du monde des hommes en Confédérations, administrées chacune par une Chancellerie dont les membres décisionnaires étaient les légats. Si ceux-là étaient connus, les plénipotentiaires, les dirigeants des Confédérations, eux ne l’étaient pas. Anonymes, ils ne se connaissaient pas même entre eux, communiquant par le biais de connections sécurisées et inviolables grâce à la technologie WéKA, conformément à l’article premier de la nouvelle ère symbolisée par les accords du Lesotho II. Tous les sujets, hormis ceux qui touchaient au flux vésicant et à leur anonymat, étaient librement abordés. Toute décision se prenait à la majorité, requérant donc au moins trois voix sur cinq.

Il n’y avait plus d’élections comme les avaient connues les anciens régimes. La démocratie était une mode passée. C’était la randomisation qui désormais déterminait le premier homme de chaque Confédération. Un nom était aléatoirement choisi dans la liste des prétendants possibles, répertoriés dans une base de données du réseau intraconfédérationnel. L’investiture se réduisait simplement à une connexion franche de type Ж du port WéKA de l’inconnu choisi, avec le réseau. Elle était indéfectible. L’individu nommé ne pouvait se soustraire au choix informatique aveugle et tout-puissant sous peine de recevoir l’exécution du flux vésicant. Tout désistement, tout manquement aux prérogatives de la fonction dûment détaillées par la jussion transmise informatiquement, se résolvaient en la sanction capitale : l’exécution par le flux qui avait concomitamment irradié l’organisme de l’élu lors de la notification de son investiture, et qui restait jusqu’à la fin de ses jours intriqué dans sa structure cellulaire. La moindre exécution d’un acte contraire à l’ensemble des injonctions transcrites sur la jussion, et il s’activait, d’abord en répandant dans le système vasculaire sa forme libre, ce qui provoquait une géhenne, ensuite en bloquant les échanges de membranes, ce qui occasionnait une paralysie complète et irréversible de chaque muscle lisse ou strié du corps. Une fois la jussion délivrée, le plénipotentiaire intronisé était condamné à jouer dûment le rôle que la Confédération exigeait de lui. Il n’y avait pas d’autre échappatoire qu’une mort affreuse s’il contrevenait à ses nouveaux devoirs. Vivre en étant assigné à jouer au plénipotentiaire, ou mourir en obligeant donc la désignation d’un autre que lui à tenir ce même rôle. Peu souhaitaient mourir, mais tous auraient été désireux de se dérober à cette responsabilité. Ils ne cessaient donc pas de réfléchir à leur évasion, mais pour se réconforter ils pensaient à leurs homologues. Ils les imaginaient comme eux, prisonniers, emmurés dans ce lourd silence incessible. Si leur engagement était donc sans retour, ils jouissaient tout de même, s’ils le souhaitaient, de quelques privilèges traditionnellement dévolus aux dignitaires de leur rang, comme par le passé. Certes tout l’ostentatoire en avait été supprimé puisqu’il n’aurait pas manqué de le dénoncer, mais de nouvelles faveurs faisaient pendant, comme la préemption indivise.

*

Un beau jour un décret mondial destitua de leur nationalité les résidents étrangers. Ils devinrent apatrides. Quelques mouvements de protestations et de révoltes éclatèrent à l’annonce de cette résolution, mais comme elles ne furent pas nourries on ne s’en avisa pas bien longtemps. En pratique, les heimatlos comme on les appelait désormais conservaient l’intégralité de leurs prérogatives dans la Confédération d’accueil, jusqu’à ce que, quelques années plus tard celle-ci leur supprime finalement leurs droits civils. Aucune aide, pas la moindre subvention ne leur furent dorénavant plus octroyées. L’accession sanitaire devint du jour au lendemain interdite sans autre forme de procès que la terrible résolution mondiale mise en application de concert par les Confédérations. Rien ne permit que l’on dérogeât à celle-ci. Des dizaines de milliers de familles se retrouvèrent à la rue dans chaque Cité. Impitoyablement les sentiels avaient délogé les heimatlos. Ça avait été des cris, des pleurs, des coups d’armes, des blessés et des morts. Puis on organisa l’exode des bannis, sans aucune exception, au moyen de convois de camions qui roulaient la nuit en files interminables. Ce fut le bruit des moteurs du dernier d’entre eux qui berça l’invincible somnolence de Ludmila.

Il ressortit pourtant de cet épisode la création de l’Institut des Enquêtes, sorte de contre-pouvoir spectral dont l’existence apaiserait dorénavant les inquiétudes des idéalistes humanistes, réconciliant la morale avec la glaciale nécessité du devoir. On ne sut pas très bien ce qu’il advint des dizaines de milliers d’apatrides que chaque Confédération avait comme confisqués au déroulement de leur paisible vie. Ce que l’on sut en revanche d’une certitude inébranlable, c’est qu’ils ne rejoignirent jamais le sol de leurs origines.

Une famille

Timann n’était pas jaloux. Ce n’était pas la solitude qu’il aurait pu envier à l’ermite, mais peut-être l’impénétrabilité du travail dont il ne parlait jamais. Ce ne pouvait être non plus sa liberté qu’il désirait puisqu’il se trouvait tout aussi libre que lui. Certes il avait un ménage et l’ermite n’en avait pas. Mais ni Tessa ni Zoé ne l’étouffaient. Bien au contraire elles étaient précisément les conditions de sa liberté. Parfois, la nuit, quand il se réveillait au décours d’un rêve agité, il pouvait passer le temps avant de retomber dans le sommeil à se demander ce qu’il serait devenu sans les deux seuls êtres qu’il aimait plus que lui-même.

Chaque soir il revenait de l’Institut des Enquêtes de la Confédération. Il ne parlait d’abord pas, c’était son habitude, s’asseyait dans le coin sous le lampadaire, délaçait ses chaussures en écoutant Chopin. Puis il se renversait en arrière, en posant ses yeux sur la jointure décollée de la tapisserie, toujours la même, qui bâillait. Son regard se noyait dans le brouillard de fatigue d’une journée harassante. Souvent il s’endormait. C’était Tessa, rentrée plus tôt que lui qui venait doucement le réveiller en déposant un baiser sur son front. Alors il se redressait, l’embrassait à son tour dans le cou, juste à la naissance de l’épaule, puis il lui parlait en deux mots de sa journée. Chacun, bien carré dans le fauteuil, presque face à face, ils goûtaient le silence du soir descendant du ciel, en buvant un thé citron avec du sucre roux. Ils parlaient lentement, et chacune de leurs paroles se détachait avec netteté du fond du patio.

- Tu souhaites toujours te rendre dans la région des Lacs pour l’été prochain?

- Oui. Et cela plairait beaucoup à Zoé tu sais.

- Ce sera peut-être la dernière fois qu’elle nous accompagnera en vacances ; elle est grande maintenant. Tu as pris rendez-vous chez Comberlo?

- Oui. Pour la semaine prochaine neuf heures. C’est parfait car je serai d’après-midi. Tu sais quoi mon coeur, il y a Zelatrie qui se produit dans moins de deux mois, et je t’ai pris une place.

- Vraiment?! Il s’interrompit, saisi par la surprise. Oh comme ça me fait plaisir! reprit-il enfin, tu es adorable… Adorable. Il se leva, se pencha vers sa femme pour l’embrasser. Tu viendras avec moi?

- Non, répondit-elle doucement, ce soir-là je serai chez Paula… on y fêtera l’anniversaire de Ludmila.

- Ludmila? reprit Timann interrogatif.

- Oui, tu sais… l’infirmière dont l’ami s’est suicidé.

*

Timann et sa fille avaient eu un passe-temps qui, après le souper, les avait réunis de nombreuses années. De temps à autre encore, quand Tessa s’absentait pour assister à son cours hebdomadaire de la faculté des Arts, ils s’installaient tête à tête dans la loggia, Zoé le dictionnaire en mains, et Timann sommé de donner une définition à chaque mot que sa fille y choisissait. Au début c’était assez facile parce qu’elle prenait soin de les sélectionner parmi ceux que son père avait étudiés récemment, mais passé les cinq premières minutes d’échauffement la jeune fille accroissait la difficulté en remontant dans les premières lettres de l’alphabet. Parfois elle se piquait de malice en allant chercher un mot parmi des pages que son père n’avait jamais tournées, sortant le mot pochade, demandant le sens du mot polder ou bien celui de poljé. Zoé s’attachait à la prosodie muette et au mystère que la typographie recélait ; ensuite elle s’abandonnait au délice de la diction, découvrant un nouveau prononcé qui mêlait une juxtaposition de sonorités jamais entendue jusque là. Ses moments, courts en vérité puisqu’ils ne dépassaient pas le quart d’heure, avaient communiqué à la fille la passion que le père entretenait depuis son adolescence pour les mots, rares et précieux, inouïs et sortis de leur châsse, violés dans la parole.

Extase collective

Du ciel descendait une lumière orangé, surnaturelle presque parmi les réverbères à globe oblong qui bordaient la chaussée mouillée par la pluie. Encaissé par les hautes tours du boulevard, gris et perlé de vapeurs vespérales, brouillé par la buée en traîne des nuages, ce ciel noyait sa texture dans l’encre de l’obscurité dégradée. Plus loin et plus bas c’était le noir des abîmes. Timann, coiffé, marchait sur le boulevard, étourdi par le tumulte de sa journée qui se ramassait dans les coins de son crâne. Saoul, il avançait dans la foule qu’il fendait comme une proue de navire, parmi tous ces inconnus, hommes et femmes, chacun précisément dirigé vers un but parfaitement réglé, parfaitement connu. Et tout ce monde rejoindrait son lit dans quelques heures, quand les immenses boulevards de la Cité désertée seraient abandonnés à la gueuserie des loqueteux.

Dans la petite salle on se serra jusqu’à faire quasiment craquer les murs en carton plâtre. C’était une vieille salle de spectacle, très basse, à l’exceptionnelle acoustique, salle presque antique où ceux qui arrivaient maintenant devaient rester debout. Y résonnait un brouhaha indescriptible. Quand le rideau se leva tout le monde dans le même mouvement se tourna vers l’estrade. La chanteuse était assise sur une haute chaise bistrot. En retrait un piano à queue. Sur l’extrême gauche un soliste qui se dérobait presque à la vue du public. Une note d’accord s’éleva, assourdie d’abord par le bruit des auditeurs qui finissaient de se caler les uns contre les autres, mais dont le prolongement se détacha parfaitement du silence qu’avait fait naître la discipline spontanée des spectateurs voulant jouir d’un concert de tout premier ordre. La chanteuse, une sibylline jeune femme à la pâleur surlignée par le khôl des sourcils, fit glisser le plaid en cachemire grenat qui ceignait ses épaules. Elle s’ajusta sur le dossier, dodelina de la tête en guise de mesure puis décrocha la première note de son récital. Une voix à glacer la fournaise s’étendit à travers l’air de la salle. Ce qui s’échappait de son pharynx, le souffle qu’elle puisait de ses poumons, la vibration qu’elle détachait de ses cordes vocales, l’exacte position de la langue donnaient un envoûtement qui contaminait chaque personne, la rendait pantin, hypnotisée par le philtre mystique de cette clarté de voix venue d’outre-monde. Et tout concourait à cet extrême équilibre de jouissance qui donnait le frisson dans les reins, faisait clore les paupières au bercement du rythme irrésistible. La vibration des notes s’emparait des corps, s’insinuait dans les fentes synaptiques transies, et l’investissement de cette voix résonnait comme le diapason dont les vibrations se répandent dans le parcours des chairs. Toutes ces âmes se retrouvaient emportées dans la phase harmonique d’un chant extraordinaire. Les frissons remontaient jusqu’aux tempes, le mime des ondulations synchrones traversait les corps de la salle. Le sourire de la chanteuse brillait de tout l’éclat de ses dents, et sa chevelure blonde était flamme sur le fond noir de la scène. Zelatrie ne voyait rien de ceux qu’elle ensorcelait, entièrement livrée à l’extase de sa chanson.

Le chancèlement du monde

Ce matin dès huit heures Morton déposa sur le bureau de l’assesseur les résultats statistiques de la veille. Il parut à celui-ci que le colonel avait pris du poids, la veste de son uniforme était plus tendue.

- Dix-neuf mille sept cent cinquante-quatre corps acheminés hier soir annonça le militaire.

L’assesseur ne broncha pas, mais le secrétaire poussa un petit sifflement. Bien entendu hormis les membres de la Chancellerie personne n’avait connaissance de ces chiffres, et personne d’autre ne les connaîtrait aussi longtemps que les sources respecteraient la confidentialité des informations. Et quelque part cela était dans l’ordre puisqu’il appartenait à la Chancellerie de lutter contre toute panique, qui conduirait à l’émeute, se changerait invinciblement en une insurrection, spectre de la guerre civile. Il fallait donc sauvegarder l’état de droit, et c’était là son premier devoir. Bien sûr il était tout aussi naturel pour elle de s’interroger sur les questions de moralité que soulevait le poids du secret. Parfois le chancelier était saisi par la gravité de la charge qu’il servait. Le code déontologique n’était-il pas qu’un prétexte au final? Une protection psychologique légitimant une dérive toujours possible. Il connaissait, parce qu’il y avait lui-même déjà été confronté au décours de sa carrière, la rapidité avec laquelle la frontière pouvait être transgressée, sans que l’on n’y prît garde, en croyant de toute sa fermeté ne pas même l’avoir effleurée. Pour certains cela ne soulevait pas le plus petit scrupule. Pour d’autres il était problématique de concilier les jugements que le devoir ordonnait avec ceux que leur raison commandait. Il y avait même eu un précédent de démission par le passé : le cas Land-Steiner. L’ébranlement de la Chancellerie était passé près. La destination des vies en définitive, se disait souvent le chancelier, n’avait pas d’autre mobile que la saisie des petits instants de bonheurs : une réunion de famille, un repas entre amis, une fête de Noël, un baiser à perdre haleine, un couchant sur le sable, l’ivresse d’un coup de foudre à quinze ans pour une jeune fille rencontrée pendant le repas de mariage d’une grande cousine, et que l’on ne reverra plus. Le chancelier avait connu un semblable soir il y avait… si longtemps qu’il ne s’en souvenait plus. Toujours occupé désormais par les graves tâches que son devoir lui confiait il avait renoncé aux souvenirs et ne tenait son regard que fixé sur les impératifs du futur. C’était cette malversation envers les affaires de son couple qui avait poussé sa femme à prendre un amant. Du reste elle le lui avait dit le lendemain, et lui, trop bonhomme pour sentir la moindre once de jalousie, il avait consenti à cet écart qui équilibrerait leur relation par l’intrusion d’un autre. Si cela pouvait perpétuer la stabilité de sa vie il n’irait pas protester contre. Liebs lui n’avait pas ce problème, sa sexualité ayant toujours été inconciliable avec la fréquentation régulière d’une femme. Du reste, trop affairé pour chercher des aventures il s’en remettait à la mécanique hygiénique. Mademoiselle Amos ne passait pas pour une vestale, on le savait, elle aimait trop les jeux vénériens pour n’être pas collectionneuse. En vain elle avait tenté une liaison avec le chancelier, alors de dépit elle était devenue la maîtresse du colonel qui s’était incidemment pris pour un lovelace.

- Il y a eu un incident, hier soir, annonça ensuite Morton avec sa grandiloquence habituelle.

- Je vous écoute colonel répondit l’assesseur, assis, en fermant les yeux.

- Eh bien le dernier convoi de la nuit a été stoppé par une bande de manifestants. Ils l’ont paralysé pendant près de vingt minutes, jusqu’à l’arrivée des forces de sécurité.

- Pourquoi?

- Les revendications coutumières. Le manque de transparence reproché à la Chancellerie.

- Des blessés?

- Aucun. Ils ont toutefois voulu forcer les portes du fourgon.

- Ah! fit l’assesseur en ouvrant les yeux.

- Ils n’y sont pas arrivés. Mais avec dix minutes de plus les portes auraient cédé.

- Dix minutes. Nous sommes donc passés à dix minutes de la catastrophe. Pourquoi ne m’avez-vous pas averti?

- Le colonel d’opérations en a jugé autrement. Il a été immédiatement prévenu par le premier sentiel de la patrouille d’intervention mais il a pris sur lui de ne pas vous prévenir…

- De ne pas me réveiller, interrompit l’assesseur.

- Il s’est rendu sur les lieux ce matin, il va faire venir l’équipage du fourgon et confronter les dépositions.

- Et les terroristes?… Et les terroristes redemanda l’assesseur un peu plus fort devant le silence de Morton.

- Les manifestants se sont enfuis monsieur.

    - Ah! fit-il avec une note de reproche, c’est bien regrettable…

Il fallut donc parlementer. Du moins on s’y résigna. Négocier, transiger, ouvrir un espace de médiation pour ne pas sombrer dans le chaos, ou simplement pour différer la folie du chaos dont les peuples ont la violence lorsqu’ils s’opposent radicalement sur les questions cruciales du sens de leur existence.

Le débat, que réclamait depuis l’annonce officielle de l’épidémie l’Institut des Enquêtes, allait débuter dans la minute.

Deux tables : celle des trois mandataires de l’Institut face à celle du porte-parole de la Chancellerie. Une salle haute, aux vitres discrètement teintées donnant sur une cour sans vis-à-vis. Pas de terrasses, une unique porte, des sas d’évacuation contrôlés le matin, une sécurité en tout point conforme à l’exigence des sommets entre Confédérations. Partout des soldats du deuxième corps des Ciel : au total deux mille cinq cents hommes.

- Bien! commença le porte-parole après qu’on eût verrouillé l’entrée. Vous avez depuis… il ouvrit la chemise posée devant lui, ajusta ses lunettes sur son nez, souleva une feuille, une seconde, et poursuivit… depuis le quatre octogor dernier, sollicité une réunion d’information sur la situation de l’épidémie. Nous avons accédé à votre requête. Madame, messieurs, je parlerai au nom de la Chancellerie qui m’a désigné comme son représentant, et en son nom seulement ; je vous cède la parole et vous prie de bien vouloir débuter. La jeune femme se précipita :

- Pourquoi avoir attendu aussi longtemps avant d’organiser cette réunion?

- Nous comprenons l’impatience que vous avez manifestée et nous regrettons de n’avoir pu donner suite plus tôt à votre doléance. Mais…

- C’est la pression des masses qui vous a donc contraints à honorer ce que la moralité du devoir d’information commandait impérieusement depuis l’officialisation de l’épidémie.

- J’allais vous expliquer, monsieur Timann, que l’ensemble des faits rassemblés ne nous avait pas, jusqu’à la semaine dernière, permis encore d’officialiser quoi que ce soit de définitif concernant les points que nous allons, j’espère, ensemble détailler. Mais vous ne m’avez pas laissé le soin de répondre à madame.

Timann sentit que le porte-parole ne le suivrait pas sur le terrain de l’affrontement. Il avait répondu calmement, exactement du même timbre de voix que celui de sa présentation liminaire.

Il n’est pas celui qu’on croit

De fait, toute cette conjoncture était comme un puzzle dont les pièces, chacune à part elles se positionnaient pour faire apparaître la réalité de cette horreur. Une horreur comme sans doute jamais dans toute l’Histoire de l’Homme il n’y en eut. D’abord l’épidémie. Qui n’en était pas une. Qui avait été inventée, un jour, par des esprits qui aujourd’hui étaient morts depuis plusieurs siècles, mais qui en avaient laissé la descendance dans les options informatiques des plénipotentiaires. Le plénipotentiaire ensuite. Qui n’en était pas vraiment un lui-même puisqu’il était assujetti aux contraintes du programme inviolable que ces mêmes esprits avaient inventé pour la plus grande gloire de l’humanité.

L’épidémie, donc, en premier lieu. Cette mystification. Cet alibi. Ce sauvetage : comptabiliser la vie des hommes et des femmes, aller au-delà de l’eugénisme, anéantir les inutiles, rationaliser la destruction des forces improductives, cela n’avait jamais eu lieu que pour des régimes dictatoriaux vilipendés, combattus, pourchassés, assignés aux tribunaux internationaux, mais jamais, au grand jamais de telles résolutions n’avaient universellement été édictées, instituées puis gravées dans les nouveaux droits des vivants sur cette Terre. Cet homme, dont Timann en biographe amateur avait tracé les esquisses d’une personnalité celée, s’était prétendu être le plénipotentiaire lui-même. Mais qu’est-ce qu’ils croyaient donc à la fin! Que la Terre entière serait dupe!… Que des types comme Timann qui travaillaient à l’Institut des Enquêtes de la Confédération lâcheraient prise, n’y verraient pas clair, ne réclameraient pas des comptes… En fait, personne n’avait été dupe. La Chancellerie par exemple savait parfaitement que le secret d’exécution de cette mesure, labellisée par le slogan : « Les Lois Z », finirait par se lézarder.

Mais qu’est-ce que ces naïfs pensaient bon sang?! Que toutes les ressources naturelles de la terre et de l’air, du sous-sol et des eaux, indéfiniment alimenteraient les bouches des milliards d’êtres humains? Qu’il était loin le temps désormais de ces humanistes qui s’accrochaient à la vie d’un infirme, qui s’évertuaient à prolonger de quelques jours la souffrance d’un homme en fin de vie, grabataire, incontinent, dément et violent, délabré par les escarres sacrées et talonnières, refusant le moindre soin, impossible à nourrir, contentionné pour qu’il n’arrachât pas son hydratation hypodermique. Il en avait fallu du temps cependant pour que cette tendance trouvât ses détracteurs, qu’une aire de débat s’instaurât, et ce fut sans doute l’épisode de la quatrième canicule qui porta le point définitif à la légitimité de ce mouvement. Par milliers? Non! Par dizaines, par centaines de milliers des hommes, des femmes et des enfants périrent de ce feu descendu tout droit du ciel qui anéantit les ressources d’eau potable.

Il fallut organiser la rencontre de la dernière chance, de toute urgence avant que l’opposition des deux partis n’en vînt à jeter la troisième Confédération en pâture à une guerre civile qui ne manquerait pas, si elle éclatait, de se répandre aux quatre autres. On prit donc deux hommes pour représenter chacun l’un des deux axes. Et pas n’importe lesquels. Timann, avec son espèce de keffieh, sous la bannière de ceux que l’on commençait à appeler les révolutionnaires, et le plénipotentiaire de la troisième Confédération lui-même, qui avait dû enfreindre la jussion de l’intronisation, qui était celui que Timann appelait l’ermite, celui qu’il admirait, de qui il esquissait régulièrement le portrait, de qui il avait pressenti quelque chose de changé. Eh bien de cette prescience il en savait maintenant le contenu. Mais de toute cette cascade de rebondissements certaines ombres subsistaient, et la première, la plus saillante, celle qui frappait l’étonnement était de concevoir comment l’ermite avait pu enfreindre l’anonymat de sa charge de plénipotentiaire sans être exécuté par le flux. Y avait-il eu faille dans la sécurité des connexions? Un virus avait-il interféré? Ou bien cet homme était-il insensible aux effets du flux comme un corps peut être naturellement immunisé contre une substance? Ou bien… Ou bien!

La pièce était immense. Au milieu les deux hommes, perdus au beau milieu de cet espace vide, autour d’un guéridon en chêne. Deux verres, de l’eau fraîche, deux mêmes fauteuils, un lampadaire. Rien d’autre. Et personne d’autre.

- Alors? demanda Timann.

- Alors nous ne nous en sortirons pas répondit l’ermite.

- Vous voulez dire que nous ne tomberons pas d’accord.

- Oui, c’est exactement ce que je veux dire.

- Mais enfin! Vous savez parfaitement que votre position n’est pas tenable, que votre entêtement va tout précipiter.

- Il n’y a aucune autre solution pour moi.

- Alors… alors ce sera la guerre! lança Timann avec un geste d’emportement et de dépit.

- Oui, alors ce sera la guerre.

Il n’est pas celui qu’il a prétendu être – « Dernière lettre de Diepe »

« Navas, je suis le plénipotentiaire. Ecrire ceci vient de déclencher en moi le flux qui va me tuer dans moins de deux minutes, je vous dis donc adieu, je me sens déjà, déjà différent, engourdi. Prenez ma clé WéKA, c’est votre sauvegarde, la nôtre, celle de notre espèce que l’on veut condamner, lisez, c’est affreux! Il n’y a pas de mots… Il faut que le monde sache ce qui se prépare Navas, ce que sera en vérité cette épidémie, ce que seront « Les Lois Z ». Il n’y a pas de mots! je vous ai cherché, longtemps, cherché et trouvé, vous! la personne au monde en qui j’ai le plus confiance. Une dernière chose enfin, connectez-vous impérativement avant vingt heures ce soir avec ma clé. »

Quand Navas eut, après être rentré chez lui, pris connaissance du contenu de cette lettre, il réalisa que son grand ami était le plénipotentiaire de la troisième Confédération, qui avait choisi d’en finir et d’écrire une lettre de mensonges à Ludmila pour lui cacher les vraies raisons de son suicide qu’il avait maquillé en une fausse injection de quinine. Quels horribles moments avait-il donc traversés! Il comprit tout! tout ce qui se préparait dans le secret des décisions des cinq plus hauts dignitaires, la résolution à quatre voix contre une d’une élimination légiférée, méthodique, sous quinze mois (15), de celles et ceux à travers le monde qui avaient au moins soixante-treize ans (73). C’était ça, « Les Lois Z ». L’épidémie n’était qu’un écran de fumée pour faire avaler la couleuvre. Du moins elle le serait les premiers mois avant que des types comme Timann ne viennent fourrer leur nez. Ce recours de Z pendant à l’abîme de la planète : banqueroute mondiale, surpopulation, fuite de capitaux, raréfaction de l’air, disparition des eaux… A situation désespérée remède désespéré. Sauver ceux qui pouvaient l’être en réduisant de moitié la population mondiale. En condamner certains en leur donnant la perfusion de la nuit, pour ne pas condamner tout le monde. Faire de la vie humaine une durée limitée. Ça, le plénipotentiaire de la troisième Confédération se l’était refusé, c’était sa voix qui s’opposait à celle des quatre autres. Ces décisions qui se préparaient en silence sans qu’il n’en puisse rien changer le rongeaient. Mais que faire? Informer une population que l’on allait abuser? Il avait bien pensé fournir une vidéo à un organe indépendant, mais il n’avait pu jurer qu’une taupe ne se serait pas interposée ; en outre, et bien plus grave, son devoir de réserve était son droit de vie, l’enfreindre l’aurait condamné dans les deux minutes. Alors il avait prétexté ce suicide maquillé pour s’échapper du cas de conscience insupportable qu’il endurait, avec seringue et quinine qu’il ne s’était bien entendu jamais injectée, afin d’éviter l’autopsie qui aurait vraisemblablement retrouvé les effets du flux vésicant. Toutefois il ne voulait pas non plus que sa fuite fût une pure perte. Ainsi, après s’être rongé le sang pendant des nuits d’insomnie, il avait pensé à Navas, son meilleur ami, et, d’une certaine façon il avait répondu de lui, le faisant devenir l’homme du salut, lui confiant le devoir que lui-même aurait accompli s’il n’en avait pas succombé avant. Simplement il s’était trompé du tout au tout, Navas n’irait pas dans le même sens. Une fois que ce dernier comprit parfaitement les subtilités de la situation que le plénipotentiaire défunt avait tenu à lui révéler par le biais de sa clé WéKA, il fut à son tour pris de malaise et d’angoisse. Il comprit d’abord qu’il pouvait usurper le rôle du premier homme de la Confédération, et que lorsqu’il se connectait avec la clé WéKA de son ami mort, les quatre autres plénipotentiaires le prenaient pour le cinquième. Il se décida à tenir dûment le rôle qu’on lui avait fait endosser à son insu. Il devint l’usurpateur. Le temps joua contre le défunt, Navas finit par se ranger à l’avis des quatre autres, mais sans le leur avouer, en gardant pour lui seul son secret, affichant toujours l’opposition du vrai plénipotentiaire sans quoi ce revirement de position eût éveillé des soupçons et tout compromis. Un an passa. Navas avait incidemment rencontré Timann qui l’avait baptisé l’ermite ; ils se voyaient régulièrement. Il avait appris que ce dernier travaillait à l’Institut des Enquêtes. Plus tard, quand l’épidémie commença et qu’ils vinrent à s’en entretenir, Timann sentit quelque chose de changé chez Navas mais il ne put y mettre un nom. Simplement, et quoiqu’il fût un excellent acteur, l’usurpateur parfois laissait échapper un vague flottement dans ses réponses. Quand le monde apprit à la suite de l’enquête menée par Timann que l’épidémie était une histoire montée de toutes pièces, la Chancellerie fut sommée de s’expliquer, elle révéla, contrainte, la finalité des « Lois Z », ce qui précipita le partage de la Confédération en deux camps, ceux qui soutenaient le pouvoir, et ceux qui s’insurgeaient contre lui. On tenta des ultimes pourparlers pour sauvegarder la concorde, éviter donc le désastre d’une guerre civile imminente, et ce fut Navas lui-même qui, grâce à la clé WéKA que le plénipotentiaire lui avait légué, se présenta comme le haut dignitaire de la troisième Confédération pour défendre la cause des « Lois Z ». Le premier étonnement qui s’ensuivit auprès des légats de la Chancellerie puis de l’opinion tout entière, et auquel Navas n’avait apporté aucune réponse, était de comprendre pourquoi le flux vésicant ne l’avait pas tué.

DERNIERE PARTIE : 27…Fg7

A Monsieur Michel Peyrou, mon ancien professeur de latin et de français, en témoignage de deux années d’enseignement inoubliable.

« There is surely nothing other than the single purpose of the present moment. A man’s whole life is a succession of moment after moment. If one fully understands the present moment, there will be nothing else to do, and nothing else to pursue. »

L’impensable

C’était donc fait. Jusqu’à hier tout paraissait être encore normal, malgré les nombreux avertissements des dernières décennies dont le monde avait été abreuvé. On avait beaucoup parlé, trop pour certains mais pas assez pour d’autres. Timann et ses pairs avaient bien entendu repris le critérium humaniste pour étayer le débat, relayé violemment par la presse qui ressortait le blanc seing du n’importe quoi, mais maintenant « Les Lois Z »étaient jetées à la face des habitants de la Terre, et c’était ça qui faisait que quelque chose était irrémédiablement changé. Les plus farouches opposants à Z, euphémisme convenu pour désigner ces lois, n’admettaient même pas que la conjoncture mondiale ait pu faire surgir dans la tête des hommes de si barbares idées, qu’ils jugeaient contre-nature, pour régler la banqueroute universelle. Ils refusaient de penser que les contraintes économiques pussent l’emporter sur la parcelle d’humanité qui pétrit chaque femme et chaque homme de cette Terre. Définitivement ils renonçaient à évoquer l’extrémité de ce recours pour combler des abysses qui, selon eux, auraient été depuis longtemps résolus par le sacrifice des nantis dont les privilèges entachaient la dignité des sacrifiés. Mais tout se liait : les énormes multinationales et les gouvernements corrompus refusant de ratifier les traités de limitation industrielle, d’un côté les hôtels particuliers et les palais dont les meubles dorés étaient ceux des anciens monarques que la plèbe avait renversés des centaines d’années plus tôt, de l’autre côté des bidonvilles certifiés.

Axelle de Coursil regardait par la fenêtre de ses appartements la troupe d’hommes conduite par son mari partir. Il était duc, c’était donc à la dignité de son titre hérité, et non à celle de son mérite que s’en remettait la brigade abritée dans le camion, qui s’éloignait au pas jusqu’au portail de la propriété. Après ce serait autre chose, une longue course de plusieurs centaines de kilomètres pour rejoindre la base arrière du nouveau front que ceux qu’on appelait les révolutionnaires avaient ouvert la semaine dernière. Dans cette guerre, civile en vérité, rien ne se passait comme les spécialistes l’avaient imaginé dans les scénarios que leur art joint à leur science avaient pu produire. Les enjeux politiques et humanistes, l’ampleur des populations déplacées, la vitesse de propagation du ressort de ce conflit, décidément tout avait pris de court les stratèges des Confédérations. Mais le pire, le pire demeurait la dissension intestine qui éclatait en tout lieu, à tout moment, se répandant comme un choléra, infestant les plus reculés villages des montagnes, sévissant au sein même des membres des Chancelleries.

Chacun prenait position. La plupart des humains l’avait déjà prise, certains, comme Morton, la prendraient plus tard et attendaient encore. On s’était déchiré dans les foyers. Des fils avaient quitté leurs parents, des femmes leur mari, des frères leur frère, des élèves le maître, des soldats leur régiment. On s’était quitté, mais on se retrouvait, ennemi maintenant dans le théâtre des combats, anonyme, sale, souffrant, déporté, caché, fugitif, ou l’arme à la main.

Les dispositions radicales n’avaient pas été décrétées, on retardait la décision du point de non retour, on contournait encore tant qu’il était possible l’obstacle des fins irrémédiables. Se retirer un peu de sa chair, brûler son propre oeil demandaient pour l’instant des engagements auxquels aucune des deux parties ne pouvait humainement se résoudre. Aussi désirait-on que la guerre se menât dans la mesure, ce qui n’était pas sans des aberrations auxquelles on ne croirait pas si on ne les avait vues.

Croire que la totale maîtrise des Cités, et plus largement encore des Confédérations ou du monde était acquise à la cause des Chancelleries, en raison des pouvoirs de défense dont elles étaient les détentrices, serait un raccourci erroné. Le fait par exemple que Liebs ait finalement, et contre toute attente, manifesté un avis contraire à celui du chancelier sur la question des « Lois Z », invalidait l’utilisation des armes de défense. Ce cas n’était pas isolé, et il établissait que les deux partis qui avaient décidé de s’affronter n’avaient pas de coïncidence géographique, pas de délimitation ethnique ni même confédérationnelle, que les blancs et les noirs coexistaient dans les mêmes bureaux, que des femmes partageaient les salles territoriales de leurs ennemis, et qu’ainsi on ne pouvait choisir une cible matérielle à détruire sous peine de se tuer aussi. Les entités confédérationnelles de Chancellerie ou d’Institut n’avaient plus de sens. Il aurait fallu dans un premier temps situer spatialement les belligérants, cartographier la répartition des forces présentes. La tâche était rendue plus ardue encore par celles et ceux qui n’avaient pas choisi de camp comme Ludmila, ou qui, l’ayant choisi ne se résolvaient pas comme mademoiselle Amos à rejoindre les concentrations géographiques qui commençaient à s’esquisser : l’Est de la troisième Confédération voyait se masser par exemple un grand nombre de révolutionnaires, tandis que le Nord semblait devenir pro, mais que le Sud paraissait rester neutre. Mais toutes ces nuances n’avaient rien de bien tranché.

Dans l’immensité le ciel se déchira. Le tonnerre résonna, comme un lointain murmure d’abord, vers l’ouest, à l’opposé du large, puis il se rapprocha inévitablement vers le canyon, suspendant le souffle de l’air électrique. Le vent balayait les hautes herbes des immenses prairies, un cri de rapace dans l’encaissement des vallées, une envolée d’aigles près du lac salé cintré au nord par l’abrupte falaise de roche aussi rouge que la terre sur laquelle les tout derniers autochtones de la Terre cultivaient les céréales nécessaires à leur survie, à l’est par le gigantesque monticule qu’une légende rapportait avoir été formé, en des temps immémoriaux, avec plusieurs milliers de corps morts pendant l’affrontement des Facescla.

Un extra ordinaire moment, comme nul ne peut l’imaginer, et même, comme nulle femme ou nul homme le vivant, c’est-à-dire entrant dans la scène de cet événement, ne trouveraient encore les ressources pour en décrire l’extrémité singulière qui leur couperait le souffle au point de les précipiter au bord du malaise de la compréhension, l’extra ordinaire, caractère si dérangeant, étrange, bouleversant et chavirant, prêt à soutirer aux consciences la froide raison pour chanceler dans le fantastique d’une hypnose ou d’un rêve. Extra ordinaire donc, répétons-le.

L’immensité se condensa. La spatialité se rétrécit. Ce fut la brisure faite visible, accompagnée d’un gigantesque réseau d’éclairs. Ce fut simplement leur arrivée. Eux : aussi vivants conscients. Mais non hommes. Une espèce, soumise elle aussi aux règles de l’univers, régentée par les lois de leur corps. Intelligents bien entendu, mais d’une intelligence fascinante. Ils venaient sur la Terre. Rien d’humain ne vit cela. Aucune des cités confédérationnelles, en dépit de toute sa technologie, ne fut en mesure de détecter cette intrusion. Mais qu’importait, puisqu’il ne s’était pas écoulé plus d’une minute depuis la rupture du continuum qu’un message parti du point de leur arrivée, et se propageant à la vitesse de la lumière, se répandit sur toute la Terre.

« Hommes, femmes, votre civilisation est à la frontière de son anéantissement. La guerre civile, totale, que vous vous apprêtez à conduire envers vos frères, envers vos soeurs, vos pères et mères, va saccager les milliards d’années d’évolution que vous portez jusqu’en vos axones. Nous, parce que nous sommes gardiens de la portion Oméga de l’univers, ne pouvons supporter de vous laisser rompre l’universelle harmonie que le chaos de vos déraisons va briser. Nous prenons acte dès maintenant de notre résolution à vous empêcher l’irrémédiable holocauste, et par conséquent, peuple de la Terre, nous suspendons immédiatement le droit de votre liberté que vous avez amené au bord du précipice, par votre mise sous tutelle : votre réseau WéKa est désormais sous notre contrôle. Nous déciderons des dispositions futures que nous prendrons à votre encontre une fois que nous nous serons rencontrés. Vous recevrez de plus amples informations ultérieurement. Peuples de la Terre, nous ne vous voulons aucun mal. »

Ce message passa en boucle sur le réseau WéKa pendant douze heures. Parler de l’affolement des Chancelleries serait un euphémisme. Beaucoup de Terriens crurent tout d’abord à une intoxication en liaison avec l’affrontement final que les deux axes pro et versus se livraient. Liebs pensa lui aussi à une manoeuvre tactique de leurre. Timann, qui avait pu hâtivement et non sans risque analyser l’origine du signal, fut stupéfié par la signature du message : quelque chose n’allait pas.

L’humanité n’eut pas le temps de se remettre de sa surprise, et peu de légats eurent l’occasion de réfléchir bien longtemps à la possibilité d’un canular, puisque après la demi journée une visioconférence fut organisée par les Visiteurs au méridien de l’Arche. Tous les plénipotentiaires, tous les légats et un hologramme représentant les forces extra-terrestres furent au même instant connectés. Pendant les premières minutes de l’entretien les Visiteurs activèrent les codes de lancement des armes de défense des cinq Confédérations, puis arrêtèrent le compte à rebours. La démonstration faite de leur total contrôle sur le système militaire des Terriens, les doutes levés, l’hologramme parla. Il reprit en substance le contenu du message diffusé dès l’arrivée des extra-terrestres, mais développa amplement certains points. Il expliqua que la destruction de la planète Terre entraînerait un déséquilibre préjudiciable à l’harmonie universelle. Il précisa avec insistance que la démarche des Visiteurs était pacifique, selon le sens réservé par les humains à ce mot, que la tutelle les dérangeait eux aussi mais qu’ils ne voyaient pas d’autre issue pour le moment. Un légat demanda pourquoi ils n’étaient pas intervenus pour les conflits mondiaux des ères précédentes. Il n’y eut aucune réponse de l’hologramme. On demanda s’il était possible d’éviter la tutelle. Il fut répondu que non. On redemanda. La même réponse fut faite. On souligna encore qu’à situation exceptionnelle un sauvetage exceptionnel était encore possible pour préserver l’espèce humaine d’une entrave qu’elle n’avait jamais connue dans toute son Histoire. On rétorqua que son Histoire allait bien mal. Les Visiteurs précisèrent que de leur point de vue ils ne comprenaient pas très bien pourquoi les hommes paraissaient aussi torturés d’échapper à leur destruction, ils se proposaient non seulement à travers la tutelle de préserver l’équilibre du cosmos, ce qui avait été le motif déterminant de leur ingérence, mais encore d’aider les Terriens à parfaire la concorde parmi leurs peuples tout en les extrayant de leur impasse économique. On demanda faveur. Elle fut rejetée. Un des chanceliers, celui de la seconde Confédération, s’agenouilla, demanda grâce et pitié. Il n’y eut point de réponse. Un autre pleura à la fois de rage et de dépit, déclara tout cela injuste. L’hologramme dit que « les Lois Z » leur paraissaient injustes elles aussi, et qu’elles avaient été la dernière extrémité vis-à-vis de laquelle eux les Visiteurs avaient décidé de ne pas intervenir, parce que l’immoralité perpétrée ne remettait pas autre chose que le local existentiel des humains en cause. Mais désormais c’était encore plus dramatique : la fin de la planète Terre, suite à la guerre civile totale que les Confédérations commençaient à se livrer, perturberait d’une façon qu’elles ne pouvaient pas comprendre l’harmonie de la portion de l’univers dont les Visiteurs avaient désormais la charge. Quelqu’un demanda, le second plénipotentiaire ou le second légat, quelle instance leur avait confié l’administration de cette portion de l’univers. Il n’y eut aucune réponse de l’hologramme.

Un art universel : le jeu d’échecs

Il y eut des délibérations, du brouhaha, des cris mêlés de lamentations dans plusieurs des Chancelleries. On ne se rappela pas très bien, sans doute en raison de l’énorme pression émotionnelle subie par les protagonistes, comment naquit la proposition faite simplement à l’humanité de sauver sa liberté par l’entremise de deux parties d’échecs. Personne n’osa croire en une plaisanterie tant qu’on semblait rêver depuis les quatorze dernières heures, si bien que cette possibilité de sauvetage accordée in extremis parut tout aussi naturelle que l’arrivée des extra-terrestres sur la Terre. Tout le monde plébiscita ce compromis qui suspendit pour un temps la divergence des deux axes du monde.

Serait-il besoin de préciser la ferveur de toute une foule de millions d’individus qui virent dans l’arrivée des Visiteurs la manifestation de dieux invisibles jusqu’alors? On imagine l’ivresse, la passion, le grand n’importe quoi et la déraison des esprits, certes non systématiquement extravagants, non systématiquement prédisposés à la sirène de la vésanie. Il y eut là encore bien entendu prétexte aux plus grandes messes, dont les subjectivités ont le secret, qui prétendirent que les Visiteurs n’étaient que le bras armé du grand Législateur de l’univers.

Le jeu d’échecs avait perdu sa dimension métaphysique, surtout depuis qu’il avait vu des gamins de dix ans battre de forts joueurs dans l’âge. Il n’y avait donc pas de connexion entre le secret des victoires sur l’échiquier apparentées à des noms d’ouverture aussi inouïs que défense Grünfeld ou est-indienne, et le sens de la vie, le conditionnement opérant, la loi des aires, ou encore la sélection naturelle parmi les espèces. Des gamins ne pouvaient détenir ces hauts secrets, et s’ils battaient les plus vieux c’était que ceux-ci étaient moins forts, voilà tout. Les grands noms du passé n’étaient pas des sages, ils ne liaient pas les arcanes tactiques ou positionnels au mystère des pierres, du monde, de la vie et de l’immortalité. Tout cela n’était qu’un jeu au final, et n’apportait aucune solution au sens de l’existence. Sa maîtrise n’aurait su se substituer à l’impératif d’avoir à supporter le poids de sa subjectivité, à moins, et encore cette extrémité devrait-elle revêtir la plus grande prudence, à moins d’y plonger comme dans un sacerdoce, de se laisser investir obsessionnellement par les soixante-quatre cases au point de les identifier à la vie. Des cas semblables avaient été rapportés et la santé mentale de ces joueurs n’avait pas manqué de chanceler. Il ne fallait donc pas se tromper à dispenser ses plus vives forces pour une chimère qui eût occupé le plus gros de son temps en ravissant le summum de l’affaire humaine. Mais ne glissait-on pas en droite ligne sur la question de l’assoupissement des consciences et de l’opium des esprits? Que fallait-il en somme aux hommes? Des rêves? Des leurres? Des illusions qui leur ménageraient innocuité et confort? Ou bien alors le sceau terrible et dévastateur de la nudité existentielle? Quelle hiérarchie une fois encore établir? Car tout se résumait à une question de hiérarchie. Or le fait indiscutable qu’on ne pouvait outrepasser est que le gamin de onze ans ne possède pas le pouvoir d’appréhension de la nudité existentielle, et que le super calculateur de dernière génération est l’image opposée à la sagesse d’un homme assis sous un arbre, respirant la plénitude de la saison des blés.

Rehcsif

Il y a des êtres pour lesquels la négation est positive, ils se rendent donc à son culte, en ressentent la plénitude après avoir dissous de l’être ce qu’il a de vain. L’être, dont la parole n’est pas seulement celle que l’Homme en donne par sa voix, mais est aussi dans la prolifération des vies, la perpétuation des espèces, toutes les pistes infatigables et insondables qui grouillent en brûlant le feu de l’instant. La parole de l’être est la goutte des stalactites, autant que la partie d’échecs entre les cerveaux des hommes et le calcul colossal de la machine, en laquelle tout est déjà inscrit, toute partie possible étant insérée dans ses processeurs. Elle est tout autant l’acte des fins que celui des commencements et ne nous y trompons pas, les êtres fascinés par les fins le savent plus que n’importe quels autres.

Donc un match d’échecs en deux parties pour tenter la sauvegarde de l’humanité : l’une avec les Blancs, l’autre avec les Noirs. Avec les Noirs, tenter pour les humains par tout moyen de ne pas perdre ; avec les Blancs se contenter de la nullité. L’enjeu était clair et la formulation limpide : une défaite condamnait les hommes de la Terre ; en revanche, un difficile jeu égal ou une impossible victoire laisseraient le répit du destin pour autant qu’une concorde soit construite entre les humains. Il ne pouvait y avoir de chemin plus ardu, mais une possibilité existait et les légats, aussi bien que les plénipotentiaires, avaient à l’unanimité décidé de la jouer.

Donc en premier lieu rassembler avant la date du début de la confrontation les sept meilleurs joueurs mondiaux. Cela ne sembla pas présenter de grandes difficultés, mais après qu’on eut réfléchi sur la question il parut irrésistible que les plus forts joueurs de la planète n’étaient pas la réunion la plus parfaite pour ce genre de match en deux parties où la puissance de calcul extra-terrestre assommerait les pauvres limites humaines. Il fut, en effet, invinciblement établi qu’il faudrait compter avec les grands théoriciens des ouvertures, quelques très forts spécialistes des parties tactiques, et, enfin, de grands joueurs positionnels. En match traditionnel le plus fort eût été simplement choisi, encore qu’il y a toujours certains adversaires qui lui réussissent moins bien que d’autres, et que le numéro un mondial, statistiquement le plus fort, ne bat pas tout le temps tous les joueurs qu’il rencontre. On réunit donc le monde international des échecs en moins de vingt heures, et on délibéra deux jours (le temps pressait, la date de début de la première partie avait été fixée au six voboris) pour déterminer les sept représentants qui affronteraient les Visiteurs. On fut d’accord pour que Diepe soit le lieu de déroulement du match, on fut aussi d’accord pour le joueur incontestable du moment : le numéro un mondial. Le choix des théoriciens des ouvertures (le comité extraordinaire voulut d’abord en retenir trois) dont l’ensemble des connaissances couvrirait le plus large éventail de débuts, étant entendu qu’il était impossible de prendre le spécialiste de chacune des ouvertures existantes, fut bien plus critique ; Histing, l’ogre aux nerfs d’acier, parut cependant vite incontournable. Quant aux experts tactiques on décida de n’en retenir qu’un, auquel on ajouta un spécialiste des finales et un spécialiste positionnel des milieux de parties. On était déjà à huit joueurs quand des voix se firent plus pressantes après les murmures du premier jour. Le nom de Rehcsif était maintenant crié parmi les membres du comité.

Il avait été le meilleur du monde, et davantage que cela, il était le meilleur joueur de l’histoire ; et ce que personne ne savait, et que lui-même ignorait, c’était qu’il serait le meilleur joueur de toute l’Histoire de l’humanité. Le meilleur… de toutes les possibilités humaines, eussent-elles été entreprises, chacun s’essayât-il même de parfaire ses aptitudes pour ce jeu, chacun, c’est-à-dire toute femme ou tout homme, s’entraînât-il en tout temps, tout lieu, toute époque en vue de vouloir devenir un champion, que lui, le seul, il en sortirait encore comme le plus doué. Telle donc était sa science du jeu.

Il devint la personne la plus recherchée sur la Terre. Mais le retrouverait-on? Etait-il mort? Et même s’il était encore vivant et qu’on pût le retrouver, aurait-il conservé son extraordinaire génie alors qu’il n’avait participé à aucun tournoi depuis son évanouissement? D’aucuns prétendaient qu’il continuait à s’entraîner et qu’il réapparaîtrait pour défier le nouveau tenant du titre mondial, comme un coup de tonnerre dans le milieu des échecs, mais cette histoire, pas très sérieuse à dire vrai, semblait davantage un fantasme de colporteurs.

*

Les idées sont très puissantes sur les hommes ; elles leur permettent par exemple de résoudre des problèmes, d’éviter le naufrage de leur vie, mais aussi elles leur soutirent le plaisir. Par exemple l’idée de posséder des millions l’emporte sur le plaisir d’une après-midi de pêche avec une nièce, ou l’obsession de posséder le dernier cri de la technologie tend l’esprit plus que l’éducation de ses enfants. Les exemples grouillent en tout sens.

*

Comment organisa-t-il sa vie après son évanouissement?

Il avait choisi de n’obéir qu’à la réalisation de ses propres contraintes, celles qu’il aurait dûment choisies pour son corps et l’acuité de son esprit le long des ans que sa santé tolérerait désormais. Il ne voulait dorénavant n’être qu’à lui, ne plus se gâcher dans d’obscures occupations fatigantes. Oui! Trop d’efforts faits! Trop de temps perdu, avalé, anéanti. Ses plus robustes années y étaient passées. Se retirer ça oui. S’isoler du monde visible des humains, s’expatrier et rentrer en solitude. Vivre de l’eau des puits, de la caresse du vent, de l’aigreur du sol, de la rudesse des froids ou des bains de soleil. Manger sobrement, mesurer son geste à sa parole, fatiguer le corps par l’exercice qu’il se donne.

De l’origine des « Lois Z »

« Il n’y a pas coïncidence entre soigner et l’empathie qui devrait naturellement s’en dégager. Ainsi le corps médical n’est pas foncièrement aimable, ou, moins accablant pour lui, dresse sa barrière de neutralité thérapeutique. Pour se préserver? Pas vraiment ; c’est que chacun se moque des malheurs de l’autre et qu’il accomplit mécaniquement l’ensemble des gestes appris pour toucher à la fin du mois le montant de son salaire. Le reste s’adéquate tant bien que mal à une conscience professionnelle qui est le minimum pour ne pas être inculpé de faute voire de manquement grave, ou pour ne pas perdre un sommeil réparateur. »

Voilà les premières lignes d’un ouvrage explosif qui fit la renommée controversée du docteur en médecine Günter, statisticien, épidémiologiste, misologue et penseur (oui, cette catégorie foncièrement atypique a eu des représentants parmi les plus brillants sur cette Terre, et les contradictions peuvent se ménager des plages immenses dans la subjectivité). Initiateur, promoteur et chef de file d’un nouveau courant de pensée qui incluait l’individu dans le pragmatisme, le docteur Günter fut chef de clinique dans l’ancienne ère, c’est-à-dire dans la période de l’humanité antérieure aux accords du Lesotho. Après un début classique quant à ses conceptions à l’encontre des patients et des malades, ce sont plusieurs situations délicates qui menèrent Günter lentement à s’ouvrir sur la réflexion profonde de son métier, et, par voie naturelle, sur celle de la condition humaine. Il mit dans un premier temps de côté les acquis culturels, puis il les refoula tout bonnement et ce qu’il atteignit, il ne put jamais par la suite s’en dessaisir, ayant vu par une fois ce qui s’était indélébilement imprégné en lui. Ses études statistiques et la lecture de la Réflexologie de Greid, réalisées conjointement l’orientèrent dans le sens de sa nouvelle compréhension. Il rédigea son grand ouvrage dans lequel il proposait des idées révolutionnaires mais inapplicables dans le cadre légitimiste humaniste de son époque. Le joug de la morale, asservie à l’obédience culturelle sise au degré de développement humain du moment, l’en empêchait. Il fut jugé subversif. Il fut banni et radié de l’ordre des médecins. On manqua de censurer son ouvrage dans lequel on pouvait lire, en tête du chapitre premier :

« La vie fuit du corps.

« [...]

« Pas de lien entre ce que l’on a et ce que l’on est. La communauté des hommes a pourtant muettement institué cette équivalence pour sauvegarder un ordre, un sens, une moralité et un axe. En vérité tout est désordre et chaos, seuls les mieux adaptés existant et survivant. Or l’espèce humaine a contrarié cette propriété, du moins en apparence, s’occupant encore de ses vieillards, de ses handicapés et de ses incultes. Mais à quel prix tout cela. Une vie longue n’est pas le critère d’une réussite, surtout lorsque souffrance du psychisme et dépendance à satisfaire ses soins du corps s’y mêlent ».

Ou bien encore, dans le dernier paragraphe du même chapitre :

« Quelle satisfaction un médecin peut-il ressentir à faire injecter des antibiotiques à des patients grabataires, quand rien de leur état de dépendance ne sera modifié, quand leurs heures ne seront qu’une attente de leur mort dans un lit? On doit donc encore les changer et les laver, forcer le passage de deux cuillerées d’eau gélifiée pour la prise de médicaments qu’ils recracheront juste après. Les dents serrés, les yeux fermés ou le regard glauque, vide ou mort, quel plaisir pour l’infectiologue de mettre en pratique ce savoir durement acquis pour ces « cadavres en vie »?

« La médecine n’est pas totalement ce qu’en pense le grand public. Elle possède elle aussi son côté obscur, corrélatif d’un discernement faussé à la racine sur le mieux des humains : vie à tout prix. [...] L’incompréhension des exécutant face aux prescriptions, la carence des soins, l’incohérence décelée entre une surveillance resserrée d’un patient qu’il faudra réanimer en chambre s’il vient à subir une détresse cardio-respiratoire imprévisible, et son maintien dans un lit de médecine dépourvu de tout appareil de surveillance cardiaque, l’appel du médecin de garde devant la tachypnée de ce même patient mais rien de plus, hormis des aérosols de salbutamol toutes les quatre heures, voilà quelques-unes des réalités aberrantes avec lesquelles notre siècle a prise. »

Günter mourut jeune, et son décès fut étiqueté par le rapport de police de cette mention : « Sans autres renseignements ». Thorndique, un étudiant en sciences morales, reprit à son compte la pensée de Günter. Il la médita longuement, la réécrivit pour un usage populaire conservant dans son ouvrage le ton pédagogique remarquable de son mentor, et cela donna un livre intitulé « Les Solutions mondiales ». La nouveauté de cet essai résida dans l’issue économique, communautaire et politique qui manquaient aux idées théoriques de Günter, mais surtout, elle franchissait encore un degré dans l’immoralité ; à la page soixante-quinze de l’essai on pouvait lire en effet ceci :

« Abandonner mes derniers livres, ou me faire brûler au soleil, soit, mais ne pas avoir cette dernière lâcheté des vieillards qui, diabétiques, aveugles, sondés et impotents, acariâtres ou déments, sans cesse criant, insultant ou mordant, amputés et sans dents, mobilisent des ressources humaines et techniques immenses en proportion de leur désoeuvrement, de leurs incapacités et de leur improductivité. Ils sont des plaies pour eux-mêmes autant que pour nos sociétés ; ils s’accrochent à leur dernier air respirable jusqu’à ce que leur corps rende verdict, incapables de poser le constat qu’ils sont devenus des parasites. Et nous les supportons, et nous les endurons, par le nom de sainte humanité au prix de laquelle l’humanité s’entretuera. »

La parution du livre fut retentissante. Le procès que l’on fit à l’auteur et à l’éditeur se termina par la relaxe, au nom « du droit inaliénable de la liberté de penser des individualités », même si le livre fut momentanément censuré.

Les principes fondamentaux de la pensée de Thorndique, exactement coïncidant répétons-le avec ceux de Günter, eurent pour leur auteur double emploi : préserver d’abord la dignité humaine en la redélimitant, alléger ensuite l’économie mondiale. La clef de voûte était ce lien, condamné par les prétendus humanistes, entre une vie humaine, et son pendant économique.

Il refuse

On finit par retrouver le numéro un historique dans une petite bourgade du Sud qui n’avait pas encore été contaminée par la guerre civile. Il ne prit aucune précaution particulière quand il entendit qu’un mandat d’amener de première urgence avait été décrété en vue de sa participation au match de la dernière chance. On le trouva à sa table de café habituelle, avec la gazette du matin, son complet beige, un jus d’ananas posé à sa droite. On lui expliqua tout tout de suite, il dit qu’il était au courant de la situation de la planète, on lui reprocha sèchement de ne s’être pas livré aux autorités, il ne répondit rien là-dessus. On lui demanda où il résidait, il leva les yeux devant lui pour désigner l’hôtel Karlfaurt. On lui demanda d’aller faire ses valises car il n’y avait pas une minute à perdre dorénavant. Il ne bougea pas, prit son verre, en but deux gorgées, le reposa tranquillement et reprit la lecture de son article. Le plus grand de ceux qui l’avaient accosté le brusqua alors. Rehcsif leva la tête, fixa le sentiel dans les yeux, intensément, sans colère, sans haine, et de sa voix posée, monocorde et grave il déclara que tout ceci ne le concernait pas, que ce qui était arrivé il ne l’avait jamais voulu.

- Je ne parle pas de l’invasion extra-terrestre reprit-il, qui me réjouit au plus haut point et grâce à laquelle la mise sous tutelle de la Terre nous sauvera de l’holocauste des hommes, non, ce que je souhaite vous faire comprendre, simplement, c’est que je n’ai précisément jamais souhaité toute cette discrimination selon l’âge et les facultés du corps, cet enrichissement des uns au détriment des autres, tout cet artifice des régimes et des dirigeants qui ne sont pas dans le monde de l’homme de la rue, mais seulement dans celui des relations intraconfédérationnelles qu’ils ont fabriquées. Je ne souhaite qu’une chose désormais, la victoire des Visiteurs à ce match, et cela ne leur sera pas bien difficile, que je joue, ou que je ne joue pas. Oui messieurs, il n’y a guère que la tutelle de notre planète qui puisse nous sauver de l’abîme que les hommes et les femmes ont préparé de toute leur paresse, de tout leur orgueil, de toutes leurs forces.

Ce furent ses derniers mots. Le meilleur joueur de tous les temps fut arrêté sur-le-champ dans ce petit café, puis écroué sans jugement à la prison de la Chancellerie de Diepe, puis fait suicider quelques jours plus tard par un commanditaire anonyme.

Les deux parties

La grande salle de cinéma du Norbert Hall, l’hémicycle avec ses rangées de strapontins en tissu grenat disposées en cercles concentriques, puis le gigantesque écran mural où seraient reportés les coups des deux parties du match.

Une atmosphère feutrée, des luminaires discrets qui trouaient le paquet de nuit par taches d’étoiles, un bruit de pas étouffé par les moquettes pourpres, un très haut plafond, une ventilation discrète, bref, un excellent endroit pour venir dépenser des heures de réflexion. Puisque Rehcsif ne s’était pas joint au groupe on avait incorporé le numéro deux mondial du moment, Veselin, absolument pas vexé d’avoir été, dans un premier temps écarté, mais impatient d’en découdre.

La première partie de ce match historique débuterait le lendemain, pour l’heure, il était question de savoir qui la commencerait. Le tirage au sort du trait eut lieu le plus simplement du monde. On se rendit dans la loge, pièce ovale pourvue de caméras et de micros, Histing prit les seize pions qui composent l’échiquier au début de la partie, les glissa dans un sac de coton incarnat, le secoua pour mélanger les pions, et le plus jeune des sept, Veselin, y plongea sa main pour en ressortir un pion de couleur blanche. Ce serait aux humains d’avoir à commencer le match.

*

Les deux parties pourraient être suivi par tous les habitants de la planète s’ils le souhaitaient, puisque en plus des échiquiers digitaux sur les places publiques, à l’entrée des bouches de transports, dans les centres d’affaires et les salles territoriales, la connexion WéKa contrôlée par les Visiteurs retransmettrait instantanément aux particuliers le déplacement des coups joués. Pourtant, il était notoire que peu des humains des Cités confédérationelles savaient jouer aux échecs, et qu’enfin, comme tous l’admettent, déplacer les pièces sur les soixante-quatre cases ne revient pas à comprendre l’essence d’une partie.

L’humanité débuterait donc avec les Blancs. Avoir les Blancs pour commencer était vérifier la solidité du jeu des hommes face à une force inconnue, au moins égale à celle des super calculateurs de la Terre auxquels depuis bien longtemps plus aucun grand maître ne se mesurait, sous peine de subir une sévère défaite. Aucun des hommes présents n’avait évalué la force du jeu qu’on leur opposerait, mais ils savaient que ce serait un jeu mathématiquement parfait auquel les hommes devraient répondre par le meilleur coup à chaque fois, sous peine d’obtenir une position inférieure. Les joueurs optèrent pour un début réputé solide, le système Colle, bien que ni Tomazhof ni Lukacs ne fussent d’accord avec ce choix.

Un coup par jour, c’était la cadence de jeu qui avait été retenue, chaque partie pouvant donc durer un mois et demi, peut-être moins, peut-être plus, mais cette indication de temps constituait une bonne estimation pour chacun des sept hommes.

Les joueurs avaient toute liberté, ils se réuniraient aux heures convenues par eux pour analyser la position et envisager les variantes générées par les coups candidats. Deux conditions seulement étaient fixées : l’impossibilité du recours aux moteurs de recherche que les Visiteurs utiliseraient certainement, et l’obligation de jouer le coup avant minuit (aucun ajournement n’était possible), faute de quoi la partie serait déclarée perdue.

La tension était palpable en cette fin de matinée dans la grand’salle de cinéma. Un profond désaccord sur la suite à donner opposait Histing et Veselin. Dès le début de l’analyse la scission avait été évidente, les deux points de vue exposés correspondaient à des sensibilités distinctes. On décida d’ajourner de deux heures la délibération de la ligne requise pour traiter la position. Veselin sortit le premier, se dirigea vers les Universaux ; il s’assit sous un charme, près du faisceau des séquoias, et s’endormit le dos calé contre son tronc. Histing lui resta sur le parvis, ressassant les raisons du différend tout en jetant les yeux sur une page déchirée d’un article de psychologie de la revue Gnosos, sur le donjuanisme.

« Le donjuanisme n’est pas un fait de perversité, mais une manifestation existentielle de la nudité que l’homme éprouve face à sa vie. Cette consommation des chairs est la thérapie d’occupation du passer le temps, la proie étant anonymement considérée, dépersonnalisée comme le moment de l’aventure qui est accumulé à la suite des autres aventures, sans souvenir, exactement comme des repas qui se succèdent viennent combler la faim du corps pour sa survie. »

Tomazhof s’était allongé sur la pelouse, à deux pas du pilier Sud de la grande entrée. Le Soleil irradiait sa chaleur en éclaboussant de lumière chaque parcelle de la ville. Même les ombres s’empreignaient d’éclat, et n’était le passage de courants d’air réguliers, frais, les autorités eussent déclaré l’état thermique cinq.

Ce fut la ligne à laquelle Tomazhof se rangea, puisqu’il s’était abstenu jusque là, qui fut choisie, et le coup correspondant ne fut pas plus tôt envoyé qu’il regretta d’avoir été décisif pour une ligne qui lui parut dès lors inférieure à l’autre.

Il ne servirait à rien d’essayer de monter faussement un quelconque suspense sur l’issue des parties que les sept représentants de l’espèce humaine livrèrent aux Visiteurs. Le résultat était, en effet, d’une certaine façon déjà inscrit dans les bases d’analyse, avant même le commencement, et le mieux que l’humanité aurait pu espérer, résultat toutefois hautement improbable, était l’égalité. Tout le monde le savait en somme, y compris chacun des sept joueurs même si au plus profond d’eux ils se raccrochaient encore à un mince espoir. Avec les Blancs les humains firent nulle, manquant de justesse la catastrophe d’un mat à la suite d’une combinaison en treize coups démasquée par Irazieff le tacticien. Avec les Noirs ils perdirent dans une position de la Grünfeld que pourtant quatre des six joueurs maîtrisaient parfaitement, le numéro deux mondial étant même le grand spécialiste notoire. Personne n’avait vu le drame en cours, sauf Saviano, un fort amateur qui suivait minutieusement le déroulement des deux parties depuis sa connexion, à plus de sept mille quatre cents kilomètres de là, et qui s’était rendu compte, pendant la deuxième et dernière partie, du piège stratégique qu’avaient tissé les Visiteurs. Il avait connu les heures les plus torturées de sa vie. Dès le vingt-septième coup le sort des humains fut scellé par leur fou en g7, faute, presque invisible… puis le reste n’avait guère été difficile à calculer entre des joueurs de force hors du commun, surpassée pourtant par une autre que les hommes reconnurent comme étant comparable à celle de plusieurs super-calculateurs couplés en série. Les humains venaient donc de perdre par un demi-point à un point et demi le match de la dernière chance. La tutelle serait prononcée le lendemain.

EPILOGUE

Quand Liebs, Morton, le chancelier de la troisième Confédération et ses homologues, les plénipotentiaires et tous les Terriens apprirent, le lendemain de la défaite humaine, que les Visiteurs n’appliqueraient pas la tutelle dont ils les avaient menacés, qu’ils partaient seulement en espérant que les habitants de la Terre tireraient une grande leçon des événements de ces jours derniers, ils furent tous ébahis, interloqués, heureux, pleurant les larmes de leur liberté sauvegardée. Mais après que le premier mouvement de joie, toujours désordonné, fut passé, tous, tous comprirent qu’ils venaient de vivre l’unique expérience du contact d’une espèce intelligente de très grande bonté qui venait, ils l’espéraient, et ils espéraient pouvoir encore longtemps l’espérer, mettre les hommes sur le gigantesque chantier de l’équitabilité des biens, de l’humanisme et de la tolérance.

TABLE DE Z

PREMIERE PARTIE : LETTRES DE DIEPE

Préambule

La fin du premier homme de la troisième Confédération

Ce que l’on fait à la Chancellerie

Pépé

La « Première lettre de Diepe »

Carnage et Amour

Qui est-il?

Celui qu’il est

La « seconde lettre de Diepe »

Le nouvel ordre du monde : la Confédécratie

Une famille

Extase collective

Le chancèlement du monde

Il n’est pas celui qu’on croit

Il n’est pas celui qu’il a prétendu être – « Dernière lettre de Diepe »

DERNIERE PARTIE : 27…Fg7

L’impensable

Un art universel : le jeu d’échecs

Rehcsif

De l’origine des « Lois Z »

Il refuse

Les deux parties

EPILOGUE

TABLE DE Z

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