L’I D R

L’

I

D

R

L’I D R

A mon frère, l’être que j’aurai le plus aimé en cette vie :

Ris-Orangis, pour le vingt-neuf février deux mil huit

« Le malheur est l’occasion de la vertu. »

Il fallait cependant que les choix continuassent à se faire. Il fallait bien que la boulangère continuât à coucher avec l’inspecteur, que le train de huit heures douze passât à huit heures seize et devînt ce train de huit heures seize. Il fallait le ciel, l’immeuble, le bonjour du boulanger qui ne voyait pas le bonjour de sa femme à l’inspecteur. Il fallait l’effervescence des élections municipales et de ses trois listes. C’était toute cette trame invincible sur les rails de laquelle glissait sans secousses la palpitation du quartier qu’il fallait donc.
J’habite dans une cité. Elle n’a pas toujours été aussi calme qu’elle l’est finalement devenue depuis que la mairie a provoqué l’expulsion des mauvais locataires. Il y avait bien ceux qui mensuellement s’acquittent de leur loyer, descendent leur poubelle dans des sacs bien fermés, se recouvrent de silence après vingt-deux heures et ne se livrent pas à d’obscurs commerces dans les caves où personne n’ose plus se rendre. Et il y avait les autres…
Ce nettoyage ne s’était pas fait sans mal, il avait fallu recourir à la force, ce à quoi chacun s’était attendu : deux cars de gendarmes en tenue de guerre. Il avait fallu ensuite essuyer la dissension parmi les élus, d’où les trois listes.
Je continue de rendre visite au vieil emphysémateux du troisième. Lui, il croit qu’il va rendre les os à chaque hiver, et chaque printemps le fait bourgeonner tout neuf, retapisser ses alvéoles jusqu’aux nouvelles rigueurs d’octobre. Aussi, le plus dur pour moi c’est qu’il va encore me falloir trouver la force de lui donner le courage pour le prochain hiver.
Le vieil emphysémateux m’invite à le rejoindre ce soir chez lui. Nous serons quatre. Ses deux belle-soeurs viennent pour le dîner. Elles sont veuves toutes les deux. Lui ne s’est jamais résolu au mariage. Comme il me l’a souvent dit, les choix de chacun se doivent d’être le plus cohérent possible. Mais je me demande moi si dans ce lieu de cohérence n’entre pas quelque relation avec l’une des deux soeurs. Bien sûr, la complicité de leur sang trouve à ces sursauts du sexe ses limites.
Je n’irai pas chez le vieil emphysémateux : Rombier m’a écrit, il me prie de le recevoir ce soir ; cela semble urgent. Il n’a pas le téléphone et travaille la nuit. C’est mon voisin du dessous. Nous sommes assez proches, suffisamment pour qu’il glisse sous ma porte au petit matin lorsqu’il rentre de ses onze heures de travail, abattu, le petit mot qui l’a remué toute la nuit.
Lui et son amie auraient souhaité avoir des enfants mais Rombier ne peut pas. Avant, quand ils ne savaient pas que elle, ne pourrait en avoir avec lui j’entendais les secousses de leurs jouissances monter à travers les murs. Ça a duré plusieurs mois. Je n’avais encore vu ni l’un ni l’autre, je ne connaissais pas même leur nom. Lui sortait à dix-neuf heures trente, (elle poussait le verrou et ça c’était le signal). Il n’y avait en somme que des bruits à des bruits sur la régularité desquels s’échafaudait tout leur petit monde.
Cette femme je ne l’ai pas vue et des raisons me poussent à penser que je ne la verrai vraisemblablement jamais. Rombier ne m’en a montré aucune photo. Il m’a seulement expliqué, quelques semaines après que nous nous fûmes rencontrés que son amie l’avait quitté parce qu’il ne pouvait pas avoir d’enfants. Moi, j’ai bien compris, même si lui n’a rien ajouté, qu’elle ne l’avait pas aimé comme lui l’avait aimée, et que cette déclaration, à vif, de préférer l’amour de son enfant en idée à l’amour réel d’un homme de chair est l’une des pires humiliations qu’on peut recevoir d’une femme.

C’est le soir, Rombier ne va plus tarder. Je sais qu’il aura mangé… Je ferme la fenêtre, sors les infusions, au cas où…

J’aime bien Rombier. Il possède la mesure de la parole, écoute quand on lui parle, réfléchit pendant qu’il écoute, sait toujours ce qu’il a à dire et le dit bien. Il n’est pas de haute taille bien que son complet beige le fasse paraître plus grand que moi alors que c’est moi le plus grand de nous deux. C’est simplement qu’il lui sied bien.
Il n’a pas de moustache, mais c’est un homme à en avoir une. La première fois que je l’ai vu, dans l’escalier… (lui il descendait quatre à quatre les marches et moi je revenais de ma visite mensuelle, c’était un mardi) il m’a effleuré le coude, s’est arrêté, s’est retourné, s’est excusé, et je me suis immédiatement demandé pourquoi ce type avait rasé sa moustache.

- On ne peut pas prévoir… me dit Rombier. On se met avec quelqu’un, cela est bien dans l’ordre! puis commence ce rêve de vie initié dans un coin de murs, un matin de chasteté sous le frisson de feuilles vertes d’arbres de cour. On y est. L’autre est dans son lit et on l’embrasse du poids de sa solitude d’avant.
On ne peut rien dire de cette femme que l’on aime et qui dit nous aimer parce qu’on ne sait jamais si c’est vrai, et si ça l’est… alors il nous faudrait encore aller ouvrir cette boîte de crâne pour vérifier si elle entend les mots qu’elle prononce comme la signification qu’on en reçoit, ou même seulement si elle ne s’abuse pas de paroles incertainement plus légères. C’est là le prix des vérités du Monde qu’il faut somme toute nous monnayer!
C’est comme ce… leur monde… Elles tournent toutes autour de nos yeux, s’agitent comme des mouches, jouent les effarouchées dédaigneuses mais ne transpirent qu’au songe de l’homme. Le soir, frénétiquement elles ressentent sous leurs draps d’inextinguibles langueurs, d’irrépressibles compulsions à sentir de l’autre le poids du corps sur leur électrique corps. Le jour elles font la moue, s’insurgent contre le moindre prétendant mais de toutes leurs forces et en silence de paroles appellent d’autres prétendants plus nombreux. C’est une cour d’élan qu’elles somment de les rejoindre à la noce de leurs toilettes. Imaginez la manigance!
Mon amie, elle, m’avait avoué que j’étais l’homme de sa vie! Vous entendez!? Mais quelle connerie!
Or j’ai su pourquoi!… et c’est là l’une des vérités que j’ai su m’arracher pour toujours : l’idée chez l’Homme, n’est pas à la mesure de l’épreuve du Temps.
Ah! J’en oubliais presque pourquoi j’étais allé vous prier de me recevoir… Je vais déménager. J’ai trouvé le nouvel appartement mais il me faut ce que le propriétaire appelle une « personne caution solidaire »…. vous savez, au cas où des « difficultés de paiement surgiraient »… comme il dit. Remarquez que j’ai toujours été en règle de ce côté-là. C’est d’ailleurs là-dessus qu’a porté ma défense. Rien n’y a fait. J’ai trouvé le logement, un petit appartement dans le quartier des Fauvettes, à deux pas de mon service… j’ai pensé naturellement à vous. C’est un énorme service que je viens vous demander, ça je le sais, et ce d’autant plus que nous ne nous connaissons pas depuis longtemps. Vous n’êtes absolument pas tenu d’accepter. C’est bête ce que je vous dis là, vous le savez aussi bien que moi ; ce que je veux dire, c’est simplement que je ne vous en voudrai pas. Et pour tout avouer, sachez que je n’ai jamais compris moi que les règles permettent qu’on en vienne jusque-là. Aussi, peut-être qu’un jour lorsqu’un homme aura tué un autre homme, on ira chercher ceux dont le nom était inscrit sur le registre « caution solidaire homicide ».

« Sauver, c’est reconduire quelque chose dans son essence afin de faire apparaître celle-ci pour la première fois telle qu’elle est. »

C’est un très soir tard de novembre. Il a plu fort dans l’après-midi. Cependant quand la nuit est tombée, douce et vite, les gouttes ont moindri, se sont désépaissies. Mais le temps demeure humide, les chaussures gardent l’eau, le froid se love sur les nuques. Les voitures passent et tard dans la nuit on les entend vrombir sur la chaussée, et faire gicler l’eau des flaques. Les ruisseaux sont rivières, galopent leur écume blanche par faim, roulent leur corps dans un étirement infini sur un lit trop étroit ; d’éclater, menaçant à la seconde. Les réverbères semblent les plus stoïques, affichent l’officiat sans scrupules.
Dense, trahie par la rare sauvegarde des luminescences, la nuit est complète. Les closes maisons dorment. Les chiens sont rentrés, les chevaux à l’étable partagent la maigre chaleur auprès des vaches grasses. Les champs gorgés se gorgent encore plus, ou finissent par vomir en torrents la boue de leur boisson.

1.

Il est nuit. Nuit. Noir.
Il est dans cette nuit. Avec son manteau. Dans cette nuit qui le colle comme une poix, le fait anonyme, le naufrage dans l’espace. Dévore sa chair.
Il y a la route, pas les lampadaires, personne à côté, mais ses mains, ses bras, ses pas.

*

Seul dans la nuit « il abdique son passé ».

*

Tout est disparu. A peine entrevoit-il les paquets d’ombre d’arbres opaquement monstrueux par contraste sur le ciel, comme tâches de poix informes laissées sur la toile du noir de la nuit. Des cris. Des cris perçant comme des aiguilles la chair de ses oreilles, avalisent d’indistinctes présences, d’indistinctes vies grouillant tout autour, tapissant même l’arrière-monde de ce décor macabre. A chacun de ses pas il en déchire la toile, avance comme dans une chair impalpable qui se referme sur lui, inaliénable elle.

2.

Il a une femme, mais pas d’enfants ; bien qu’il en ait espéré de haute lutte. Son abnégation pour toutes les choses de son ménage a éclaté devant ce refus de paternité qu’avère pour finir le temps de son couple. C’est surtout à cause de sa femme… elle est perdue… L’enfant aurait encore pu tout sauver.

3.

Authentifier un savoir possédé c’est cela qu’il vient puiser aux bains de ces nuits.
Il se parle, se donne le tu. Ses souvenirs sont une mesure d’une perte de lui, lâchée tout d’un coup par le comble du temps ; en bref, rendue par le verdict de regret du je. Les larmes doivent bien finir par submerger tout cela.
Par moments il s’arrête. Il met alors les mains dans ses poches, et de lui, dans ce lieu à l’instant il rend l’instantanéité d’une image mentale : il se voit lui-même, debout, dans cette nuit, là, vu de haut et de biais.
Et droit, le corps droit, le regard droit, fixe, scrutant cette nuit comme l’ouverture sans fond d’un infini de spectacle en tumulte, il rencontre l’absurde.

*

Il y a une échappée du Monde, que le Monde rattrape.

*

Sa femme est perdue : elle le trompe. Pourtant, dans ces promenades de soir il y gagne un autre éclatement que celui de la face. Il sent le frôlement du Monde frémir à son corps une haleine tiède. L’incompréhensible du Monde le saisit désormais dans une empreinte aiguë de lucidité acquise, dont il ne peut plus se déprendre.
A secouer toujours, le Monde est à son dû depuis son fondement, de rendre son à ses ébattements.
Il y voit la législation d’un ordre au sein d’une législation d’un autre ordre, supérieure en ce qu’elle l’inclut de toutes les issues abordables.
L’absurdité découle de ce que le je ne se rend pas à la superposition inclusive des deux ordres, mais bée l’abîme.

4.

Il s’arrête une nouvelle fois. L’air n’est pas réellement frais mais il endure bien son habit.

5.

Il est homme. Et que pourrait-il être d’autre? Et certes il faut qu’il soit homme pour s’asséner le cran de cette vérité. Pourtant, il lui prend aussi parfois le plaisant regret de désirer autre chose que l’homme qu’il est. Est-ce bien cela l’inexpiabilité du je?

« - Je manquerai la personne que j’attends, dit K. en hochant la tête…
- Vous la manquerez de toute façon, que vous attendiez ou non, dit le Monsieur…
- Alors, j’aime mieux la manquer en l’attendant, dit K. »

Il ne voulait pas que cette heure-là vînt.

La veille il avait fait très chaud. Entre les quatre murs la température avait vite grimpé. A onze heures il y avait eu trente-six degrés.
Le reste était demeuré semblable. Le reste, donc aussi le terme.
Aujourd’hui pourtant serait encore un même jour, la même chaleur, le même rosissement à travers l’étroite fenêtre tout au haut du mur. Et le même rougeoiement, à la fin. A ceci près que ce jour était son dernier.

Il ne voulait pas que cette heure-là vînt. Il ne l’avait jamais voulu. De toutes ses forces il s’y était opposé. Mais aujourd’hui cela serait vain. Il aurait fini de soupeser l’écart de chaque jour, de chaque heure, de chaque pleur ; il n’avait du reste pu rien en sortir. Aucune faille. Pas le moindre écartement qui eût pu lui faire espérer le moindre répit. Il ne savait seulement pas où il était.
En prison ça oui! il s’en était vite rendu compte. Mais où? et pourquoi? La raison lui avait longtemps échappé.

Il n’avait plus rien vu du dehors depuis les sept années qu’il était enfermé. Aussi, il avait naturellement fini par penser que le dehors n’existait plus autrement qu’en ses souvenirs.
Il savait que cette heure viendrait, et savait même quand : ce fut la seule chose qu’on lui apprît. Qu’il tînt de ses geôliers eux-mêmes.
Il n’en était désormais plus qu’à un lever de Soleil.
Et ce lever ne serait pas différent d’un autre, qui viendrait encore après ; semblable à tout autre qui l’aurait précédé. Pourtant il l’envelopperait ce lever, dans l’impénétrable recommencement de levers tout semblables que rien ne saurait déranger.
Lui, misérable, condamné, il cesserait… tout bonnement.

Il ne s’était jamais réellement senti concerné par ce Monde. Il en tenait la rançon.
Au fond, il avait vécu sa vie d’emprisonnement comme la restitution de l’exclusion qu’il avait décerné au Monde.
Personne n’aurait su rien changé à ce qu’il était, ni au fait qu’il fût. Il eut bien un père et une mère, qui n’étaient rien de cela eux avant qu’ils finissent par le mettre au Monde lui.

Il habita un village maigre du Centre, ne s’y sentit pas mal à l’aise, usa d’un orgueil démesuré qui ne fut pas une entrave à la trop bonne opinion qu’il confiait à sa personne. Il n’initiait pas les commencements, laissait ça aux autres et aux autres ligaturait la part la meilleure de lui-même.
Quand il était enfant ses parents habitaient une petite maison en pierre de taille allemande parmi d’autres maisons toutes semblables. Ensemble elles formaient le lotissement le plus neuf.
Sa mère avait investi un petit héritage de ses beaux-parents avec lesquels elle était brouillée depuis près de dix années. La confrontation chez le notaire est restée un sommet de la bêtise possible parmi les gens de même sang.
Son père gagnait misérablement sa vie, et lui savait qu’il en souffrait ; non pas à cause d’un orgueil déplacé (son père était résolument moderne par ce côté-ci), mais parce qu’il eût aimé gâté et la mère et le fils.
Il aima tout de suite l’herbe verte, le repos de ses brins fraîchement fauchés sur son lit tout menu. Il n’aima pas l’école, fut néanmoins studieux. Le dimanche il se débarrassait le plus tôt qu’il pouvait de ses devoirs. Il leur sacrifia le rite des heures les plus jeunes, celles dont la malléabilité meilleure ne devrait pas n’être laissée qu’aux dos courbes tendus sur des pages d’exercices.
Les cours d’école eurent la revanche des traversées solaires. Les professeurs qui ne connaissent pas les élèves autrement que par le noircissement de leurs devoirs, ni autrement que par le nombre de levers de doigts comptabilisés pour l’heure à la réponse de leurs questions, n’eurent pas le loisir de le savoir tout différent de celui qu’il affichait dans leur classe. Son professeur d’arts plastiques lui avait fait entendre sans ambages qu’il eût préféré de lui un investissement moins soutenu dans sa discipline, en contrepartie de résultats meilleurs en mathématiques, une matière qu’il lui entendit pourtant dire détester.
Il allait mourir.
L’ampleur du temps de son sursis lui avait d’abord parut inatteignable, bien qu’il sût, qu’il sût d’une certitude de raison qu’il y avait un jour qui l’attendrait, l’attendait déjà, en fait, dissimulé dans le néant de son ennui.

Sept ans! Sept ans sans rien voir, et rien entendre. Que la voix propre de son pahrynx qui en deviendrait bientôt une autre. Puis finir par devenir fou.

« - C’est stupide, docteur, vous comprenez, vous comprenez. Je n’ai pas été mis au monde pour faire des reportages. Mais peut-être ai-je été mis au monde pour vivre avec une femme. Cela n’est-il pas dans l’ordre? »

- C’est donc fini?
- Comme l’autre ne répondait pas, ne le regardait pas, embrassait de ses yeux l’immense vision de la mégalopole engloutie dans l’immense plaine, il conserva le silence, par respect du silence de cet homme.
C’est donc fini? redemanda-t-il quand même.
- Vous voyez cette immensité : millions d’hommes et de femmes cloisonnés où chacun est à l’accomplissement de sa petite parcelle de tâche, sans rien savoir de celle des autres, de laquelle pourtant il est si redevable à un point qu’il ignore tant.
C’est une réciprocité souterraine qu’entretiennent tous ces hommes et femmes, jusque dans leur oisiveté, jusqu’à leur excrétion.

- C’est donc bien fini? N’est-ce-pas?

- Oui.
La fin… avait déjà bien commencé que personne n’en savait encore rien.
Oui! il reste, en dernier ressort à savoir quand la fin commence réellement à être la fin. Et l’homme désigna du doigt, vers l’Est, un gigantesque mouvement d’argent que faisait ployer dans sa courbure l’ovale d’un tout aussi gigantesque nuage.

- Vos enfants? Votre femme?

Alors c’est dit?

L’homme regarda sa montre, vit l’heure presque faite.
-Allez! donnez l’ordre. Et il lui tendit la main. L’autre la prit, la serra, et la retint en un dernier instant.
- Je n’ai jamais pu vous remercier dit-il.
- Nous avons manqué de temps, c’est tout, mais voilà qui est rattrapé.
Adieu.
Il le regarda encore une dernière fois, lui tourna le dos, s’éloigna.
Alors une grande fatigue l’investit tout d’un coup, le fit pantelant jusqu’à presque le laisser choir. Il resta debout cependant, face au souffle d’un vent qu’accompagnait désormais une pluie fine et pénétrante, il rabattit les deux pans de son manteau, sortit son bonnet, l’ajusta sur la tête.
Il était beau, avait le bel âge de cette jeunesse à laquelle rien n’est impossible.
Il regarda sa montre. Plus le choix et même, trop tard…
Tout était lancé, rien n’enrayerait désormais plus le mécanisme ultime de la fin, qui avait commencé il ne savait pas bien quand mais qui allait s’achever ici, sous ses yeux, au bout de ces quarante dernières secondes. Là-bas, là-bas loin quelque part dans une cave un homme aussi avait regardé sa montre. A la cinquante-cinquième minute de l’heure la sonnerie du téléphone avait glacé le silence.
Sur le terre-plein qui surplombait l’immense mégalopole une pluie fine et pénétrante s’était mise à tomber. Il y avait là un homme. Qui avait le bel âge de cette jeunesse à laquelle rien n’est impossible.
Dix secondes avant la nouvelle heure un autre homme dans une autre cave ouvrait un boîtier de verre, finissait lui aussi le décompte du temps à la pendule de son cadran.
Sur le terre-plein la pluie venait de s’arrêter. Loin de là, ailleurs quelque part on pressait un bouton rouge sur une console de belle couleur olivâtre.
Sur le terre-plein l’homme enlevait son bonnet.

« Si tu compares le sort de deux hommes dont l’un est doué d’un vrai mérite et l’autre joué d’une fausse gloire, tu auras le sentiment que ce dernier est plus heureux que son rival et presque toujours plus riche. L’imposture excelle et triomphe dans le mensonge mais sans l’imposture la vérité n’est rien. Cela n’est pas dû à nos yeux à quelque mauvais penchant de notre espèce mais au fait que la vérité est toujours trop simple et trop pauvre pour contenter les hommes qui réclament afin de se divertir ou s’émouvoir une part d’illusion et d’erreur. La Nature est la première à nous abuser ainsi, car c’est essentiellement par l’illusion et le mensonge qu’elle nous rend la vie aimable ou tout au moins supportable. »

Or,

il rêvait souvent de son père.
Son père était mort et lui maintenant était un homme. A peine l’était-il devenu que son père le quittait. Il avait d’abord crié à l’injustice, avait pensé ne pas s’en remettre mais n’avait pas compté sur l’inimaginable pouvoir du temps. Cependant il ne se trouvait pas tout à fait guéri puisqu’il rêvait encore de son père, certains soirs qui ne prévenaient jamais.

*

Chacun de ses jours s’imprégnait de tous les autres jours, rendus ensemble à leur passé.
Ainsi le matin était neuf, s’assimilant des matins sans nombre qui restaient comme suspendus en l’air, à la fois ramassés et condensés les uns dans les autres, pêle-mêle, à l’offrande de ce matin de règne. Et quelque part tout semblait donc égal, s’égalait dans la terne indifférence d’une invisibilité sans laquelle cependant rien de tout ce qui était sous ses yeux maintenant n’aurait pu exister.

*

Les solives exhalaient leur arôme, et le feu lentement s’essoufflait. Il y mit une bûche, se frotta les mains, se rassit dans le fauteuil face aux trois portes vitrées du salon. Le feu rassasié se mit a crépiter. La demie sonna. Il avait prit ce soin, auparavant de remonter le mécanisme de la pendule, puis, aux crochets d’ajuster les poids. Il avait ensuite plongé le gobelet, l’avait porté à ses lèvres pour se les humecter, avant d’arroser le palmier. Le feu en pleine vigueur jetait des fantômes d’ombres sur les murs alanguis, repus de jour, droits et justes, jusque dans leurs fondations.

*

C’était un matin de septembre. Il y avait quelque chose d’un sacre dans la majesté tranquille de cette montée d’orage. C’était aussi ce matin, pareil à ceux qui font les coeurs comme des chiffes molles, les aplatissent à la terre des lits, tant qu’on en finit même de savoir si demain serait meilleur.
Les balcons des immeubles d’en face portaient à bout de leurs bras l’étreinte des lumières vacillantes. Car le Soleil dénudait l’éclat de sa mansuétude, qui promulgue l’habit, la coutume, les fastes et l’irrigation des cultures. Mais il ne réussissait ce matin qu’à se brouiller comme un oeuf sur les vitres des fenêtres d’en face. C’était sûr, l’orage éclaterait bientôt.
Tout montait. Et rien ne manquait au concours de cette préparation de violence. Et cependant tout était égal, s’égalait dans la terne indifférence d’un passé invisible, inexistant mais stigmatisé.
Ainsi chaque instant est un sursis, s’ouvre lui-même sursitaire aux bouches des hommes, à leurs pas aussi, sur par exemple le macadam gris. Les solives exhalent et le feu s’essouffle. Puis chaque homme se porte au Soleil des dimanches pour jeter l’espoir de sa promenade en forêt, de son pique-nique avec ses filles tandis que les murs restent alanguis et repus, droits et justes jusque dans leur fondations insondables.

*

Il se leva, se mit à la table et s’assit.
Ce matin, encore et malgré cette montée d’orage battait toute la splendeur de ses pores. Ce fut exactement ce qu’il se dit en lui-même lorsqu’il leva la tête en direction de ce rayon de Soleil, réfléchi et tout étincelant qui lui battait le coin de l’oeil.
Le fait était, que cet homme assis à cette table n’était pas heureux. Il l’avait vraisemblablement été… avant. Aujourd’hui il possédait les plus sérieuses raisons de ne l’être plus.
Il avait mené sa vie comme d’autres mènent leur barque et lui, ce qu’il en aima de la vie avant toute la gloire de ces jardins, bien avant que les secousses les plus infimes ne parcourussent les croissantes interfaces des chairs jusqu’à l’ébranlement du commencer, ce qu’il en aima tant fut le signe des fins. Par exemple l’immense puissance des couchers sanguins quand le crépuscule est une solution du Monde, et qu’enfin monte de toute la terre l’ultime révélation des pour plus tard.
Il aima le pin, en hiver d’abord, glacé dans le frisson de janvier, avant de lui envier le clair-obscur en silhouette des « hauts pins parasols », avant pour finir de reconnaître qu’aucun lieu ne l’est assez pour reconduire l’ornière de la cohérence.
Les faits ce matin, à cette table grouillaient comme un paquet de vers entrelacés dans le papier journal d’un homme qui va pêcher ; de façon qu’il lui était devenu impossible de les tenir en sommation, la fatigue des yeux se mêlant à celle de l’esprit dans le recours du dénombrement, semblable aux soirs d’été, allongé sur l’herbe et désireux d’un fou désir d’enfant de compter toutes les étoiles du ciel.
Sa première vérité n’eut rien d’apparenté à celles qui s’enseignent au lycée, comme le sont les théorèmes de géométrie bien qu’eux sont démontrés, autrement dit prouvés pour toujours. Cependant, la certitude de sa vérité à lui lui paraissait plus forte… car d’une autre certitude.
Il avait tenu, lui, à s’apporter ses propres vérités et non à les encaisser à la force des devoirs de géométrie, dans la mesure où une vérité n’en était désormais devenue une pour lui que s’il énonçait l’investissement qu’elle lui avait arraché. Ainsi l’une des tâches de sa vie devint bientôt de se rendre à l’exigence de leur énoncé. Il lui était devenu inimaginable par exemple de croire que des hommes ou femmes en vinssent au désir d’embrasser la carrière de guichetier d’autoroutes. A côté, il y avait ces vérités de protagonistes que le hasard lui avait fait croiser, qui lui avait lancé une parole dont eux ne se souvenaient à présent ni de contenu ni simplement de la lui avoir jamais tenue cependant que lui s’en trouvait traversé, elle le faisant l’y interroger, parfois le réveillant dans le sursaut du silence de mort des nuits, lui en sueur. Lui faisant aussi sentir tout l’implacable que peut serrer l’insignifiance, de sorte que si un autre jour l’eût fait rencontrer les auteurs de cette parole et qu’il leur eût déclaré : « Au fait! savez-vous que vous m’empêchez de dormir? », ils se fussent retournés, révulsés sans doute, imaginant que lui sortît juste d’un hôpital psychiatrique. Et ça, il l’avait longtemps savouré parce que c’était peut-être ce qu’il aimait par-dessus tout : la grandeur de ces petites folies, ravisées qui font précipiter tout le bien qu’on lie aux hommes mais qui comme le reste n’est qu’un malentendu d’opinions, les maintiennent longtemps endormis sur le bord d’une tranquillité d’esprit, d’une assurance qui ne demande juste qu’à basculer dans la folie de leur réveil.
Une autre de ces grandes certitudes était que les hommes sont toujours épris des mêmes vérités, et par là, au moins, tiennent à l’éternité.

*

Son premier penchant avait été de laisser le soin aux autres. Toute sa jeunesse avait rendu ce que ses parents en avaient attendu. Jusqu’à ce qu’il ne dormît plus ; jusqu’à ce que l’enfant devenu homme vomît toute l’hypocrisie de sa première jeunesse.

*

Rêver de son père à la longue finit par le réconforter.
Son père mort, l’unique possibilité d’une co-existence d’eux deux qui corrompît la certitude de la mort de son père, qui fût telle donc qu’une nouvelle vie pût les réunir en passait par le rêve. En ces sommeils l’abolition des veilles était promulguée. Et bien sûr qu’il lui semblait que tout fût vrai! Il ne pouvait pas censément dire que tout était faux. Tout cela n’était que rêve et la veille détruisait le rêve.
Quel était donc ce critère au nom de quoi immanquablement on en venait à faire balancer la vérité au poids de cette veille? Il se l’était très souvent demandé, avait secrètement désiré prendre en défaut l’allégeance muette de ses veilles. Le plus fort argument qu’il aurait pu produire en faveur de leur réalité reposait sur leur communauté : l’entente par exemple des hommes sur la fraîcheur nouvelle des ficus plantés à la lisière des cimetières de la ville.
La certitude, les hommes l’avaient surtout conquise depuis les autres, et ça, plus personne ne le reconnaissait désormais plus. Si lui savait qu’il y eût un ciel, puis que cette chose « dans » le ciel, à la fois brillante et brûlante fût le Soleil, il ne le devait pas à lui-même. C’était à son père en premier qu’il le devait. Ses vérités à lui avaient passé d’abord par les autres. Toutes?

*

L’eau du ciel se mit à tomber dans un soudain fracas : l’orage venait de crever, qui s’atténua ensuite un peu, se régla, comme l’instrument qu’on accorde et dont les sons qu’on en tire deviennent harmonieux. Il se leva, demeura sur le seuil des portes vitrées, respira l’air, mêlé à ce si particulier parfum de l’asphalte humide. En face, sur les vitres d’en face la pluie s’abattait dure et froide. Les enfants qui jouaient encore la minute d’avant étaient tous rentrés ; l’appel de leur mère avait sur-le-champ anéanti tout effort de réplique.
Il se souvenait maintenant des jours tout pareils, lorsqu’enfant il jouait sur la place, sous les saules, creusant dans la terre d’imaginaires canaux ou bien fortifiant à l’aide de cailloux d’imaginaires villes. En bas la maison d’un ami de jeu, sur deux étages, avec des volets bleus, la porte bleue et la rosace en haut. Ce qui lui faisait s’en souvenir après le long repos de sa mémoire était qu’un soir, semblable en tout au matin de cet orage son père, … son père était venu le retrouver sur la place. Lui il ne l’avait pas d’abord vu parce qu’il s’occupait à déterrer une racine. Il avait finalement senti une main sur l’épaule, s’était retourné, et avait surpris le long sourire de cet homme… qui était son père.

*

On ne réfléchit pas métaphysiquement à la naissance de l’enfant.
C’était le leitmotiv de cet homme-ci. Il y avait un levier, entre son père mort d’une part, et l’enfant à naître de l’autre.

« J’ai beau mourir, l’univers continue. Cela ne me console pas si je suis autre que l’univers. Mais si l’univers est à mon âme comme un autre corps, ma mort cesse d’avoir pour moi plus d’importance que celle d’un inconnu. De même mes souffrances. »

1.

Il n’y avait rien de si naturel que cette agitation d’arbres, sur les bords de ce fleuve. Que ce nouveau dimanche au matin de son jour, presque virginal encore, mais dont l’accomplissement goûté de religiosité se détendrait à l’écoulement de secondes pressées, les unes contre les autres.
Il n’y avait rien de si naturel, en somme, que cette vie témoignée, qui éclatait en chaque coin de cet espace.
Viart, assis sur le banc s’aperçut que ses semelles n’étaient pas si sales, puis il continua de regarder cette famille installée sous le saule : l’homme, qui pêchait et que sa femme regardait. Ils se parlaient peu, communiquaient plutôt par la présence des gestes qui s’impliquent.
Faisaient-ils encore l’amour? se demanda Viart en lui-même remuant à peine le murmure de ses lèvres. Touchaient-ils encore l’épaisseur de leurs chairs?
Ils l’avaient fait pourtant. A moins qu’elle ne l’eût fait avec un autre, dans son dos. Ou fait sous ses yeux, poussés de vice devant la scène de sa femme prise par un autre. De là la fille? Encore ce couple pouvait-il l’avoir adoptée après tout! Se dit Viart qui se leva. Quoiqu’il en fût la fille était bien là.
Il marcha en direction de l’ancienne minoterie, obliqua rapidement à droite, reprit son pas nonchalant, descendit un petit chemin de poussière et s’engagea sur le sentier. Il pénétra ensuite dans le sous-bois peuplé par des saules. Viart avait remarqué que de tous les arbres qu’il voyait les saules verdissaient les premiers. Aussi commençait-il à les guetter dès la fin de février. Il adorait particulièrement leur robe longue, cinglante, dont les franges, comme des verges folâtrent d’exotisme à l’inflexion des voix du vent. Entre les hautes allées fleuries du vert-jaune tendre des feuilles naissantes, il se sentait comme dans un chez lui ; la proximité de cette flore lui faisait une respiration d’abandonnement. Là, plus que partout ailleurs il sentait la sérénité du Monde. Il marcha tout en levant par brassées les mèches végétales qui lui soufflaient leur haleine de chlorophylle, puis s’arrêta lorsque le ciel s’ouvrit, fit trois enjambées sur le côté, s’étendit tout de son long sur le dos, avant de s’endormir.

Viart tourna la dernière page puis ferma le carnet, se leva, fit deux pas vers les fenêtres. Des bruits montants de derrière les murs abrégèrent son moment de distraction. Il écouta. On se disputait là haut. Il s’approcha plus près des fenêtres, souleva le rideau, jeta ses regards sur la cour. Les hangars qui servaient jadis de baraquements étaient à l’abandon, gagnés par une végétation dense de désordre. Pas de chênes, mais ces gigantesques marronniers mêlés en nombre moindre à des peupliers jeunes encore. C’est alors qu’il vit passer une ombre devant ses yeux, dont la trajectoire finit dans les broussailles. Au même instant :
- Salaud! Espèce de salaud! tu l’as baisée! Les fenêtres ouvertes du troisième par lesquelles la valise venait d’être lancée permettaient maintenant à Viart d’avoir tout le cru de la scène de ménage qui avait crevé comme un orage, et dont il n’avait d’abord entrevu que les éclairs. Les fenêtres claquèrent, le calme revint.
Le lendemain il se leva de belle humeur. Il lui restait encore un jour entier avant la reprise de son travail. Le temps couvert, venteux, frais, presque froid n’entama pas son élan de liberté.
Il déjeuna. Puis il lut.
De l’agitation souleva les pans de silence qui jusqu’à cet instant s’étaient empesés. Si rares étaient-ils qu’il fallait que Viart se jetât dessus, ne les laissât pas filer sans les avoir si bien pressés qu’il ne pourrait pas regretter leur terme. Qu’il les filât lui-même donc. Cela présupposait d’abord qu’il fût dans une excellente disposition d’esprit, qu’il se réveillât suffisamment tôt pour n’avoir pas le voile de brume devant les yeux et dans le crâne, qu’il se couchât tôt, dormît bien. Bref il fallait que toute cette conjonction se produisît dans le rythme régulier des jours auxquels Viart pouvait tout entier se livrer, de sorte que réflexivement non ces jours, mais une parcelle d’eux pût se livrer à leur tour pour « le plus grand travail de Viart ». « Le plus grand travail de Viart » : exacte expression de lui.

2.

Viart se levait habituellement à six heures. Se rasait d’abord après s’être mouillé le visage avec de l’eau chaude. Ne quittait pas le sens contraire du poil, s’aspergeait la peau d’eau chaude encore puis la tamponnait soigneusement avec une serviette. Faisait cela sans lumière, comme s’il eût eu peur de saisir de lui quelques pentes de visage au hasard de ses gestes, sur la glace du dessus. Il se rasait le torse nu, finissait de s’habiller ensuite.
Il prenait la casserole sur l’évier, lavée le soir du jour d’avant, y versait le lait, plaçait la casserole sur la plaque, l’allumait et tandis qu’il préparait les tartines à beurrer surveillait le lait qu’il n’attendait pas de porter à ébullition. Mangeait. Essuyait les gouttes de lait dont la pesanteur leur faisait suivre le linéament de son menton, et pensait à lui face à l’accomplissement de tels actes, face à cette chaîne déroulée, continue, qui le capturait en cette obligation de lieu, de levers à répéter si semblables qu’il en mélangeait les jours. Rêvait-il? Avait-il dormi? Venait-il seulement de se réveiller? N’était-ce qu’un matin?… La continuation de ce matin-là qui commençait à être celui que Viart pouvait désigner et sortir de sa tête pour être devenu le premier matin de l’Habitude.
Il repensa que se coucher tôt lui avait toujours réussi.
Il sortit. Vit la minoterie dont le haut de la cheminée à l’incandescence flottante montant du jour, comme une vapeur, ondulait cylindriquement sa construction de briques rouges. L’air était immobilement lourd, percé de sons stridents d’insectes que la chaleur revigorait, qui faisaient battre leurs ailes, et dont la cuirasse, impeccable réverbérait une noirceur patinée. Et c’était cet éclat, lourd aux yeux, mobile, que Viart ne quittait pas.
Il s’allongea, sentit la chaleur sur sa peau… et cela lui fut bon.

3.

« Le plus grand travail de Viart » : « Quod operae tibi est audire. »

Lorsque Viart se leva ce matin du deuxième jour, le paysage portait encore les stigmates patents des pluies passées.
A la plus suave liberté de l’air se descellaient les cachets les plus frêles des tiges de feuilles du bouleau de derrière.
Vaste, verdoyant et fort, le tronc oblique, la palme si lentement agitée par l’air, le mûrier représentait une sorte de symbole familial dans la propriété.
- Bien sûr! reprit Léna, que tout aurait pu être différent… J’aurais pu être avec un autre, et plus riche et plus beau, mais ni sa richesse ni sa beauté ne m’auraient entretenue à lui être fidèle.
Léna s’arrêta. La veine de son front ressortait en ce moment et lui faisait une grande zébrure. Elle fit mine de reprendre la parole mais se ravisa, resta une longue minute silencieuse. Viart ne desserra pas les dents ; ce silence ne le mit pas mal à l’aise : il en avait une certaine habitude.

4.

Viart rangea les serviettes et le menu linge sur les étagères de l’armoire, plia la dernière chemise, s’assit sur le lit, lut placardées les consignes d’évacuation des locaux. Puis il défit le noeud de sa cravate et la posa sur la chaise.
Une femme entra.
- N’hésitez pas à nous prévenir si vos douleurs augmentent Monsieur… N’hésitez surtout pas.
Il était six heures et demi du soir. En hiver c’est déjà la nuit. Viart mangea l’entrée, laissa le poulet, goûta la tarte au citron. Une autre femme entra, débarrassa le plateau. Il lui souhaita une bonne nuit, se déshabilla et se coucha. Il se tourna dans les draps, se dit qu’il avait supporté l’insupportable, du moins, avant que l’insupportable ne se mit à commencer.
Il était tard, peut-être. Pas un cri, mais l’invisible promiscuité maladive, abstraite des cloisons en tapisseries d’abeilles fauves. Du normal pourtant, mais indistinct, broyé dans l’inhabitude non froissée des lits à mouler. De la dérobade, ça oui ; sol qui se dérobe, fuit, s’approfondit sans fond, abîme et déshumanise. Souffle qui faut, angoisse et gêne, puis suffoque. Corps perdu sous les draps, que le lit avale. Se perdre soi… Cela oui : finir par se soi-même perdre dans ce premier noir de nuit d’inhabitude.
Il était tard.

5.

La douleur était inimaginable. La solution faisait sentir une froideur de métal dans la veine. Étendait aussi des plages de soulagements solaires.
La nuit Viart ne dormait plus. Il y avait réussi au début.
- Dormez autant que vous pourrez, cherchez le sommeil partout même si dormir le jour vous contraint à veiller la nuit. Voilà ce que le gros homme chauve à blouse blanche lui avait dit.
Faire provision de sommeil donc. Engranger la dernière bouchée de « sérénité », et ne pas faire que des rêves affreux.

Le dimanche vent dehors. Suspendu à la lutte, ouvert aux théâtres des plus belles beautés climatologiques.
La pluie ne battait pas violemment sur les vitres. La couleur n’était pas régulièrement sombre.
On a des sursauts d’effroi, qui sont sursis, aussi, à la lente descente des puits de vie au fond desquels il y a le fond du vide. Réveil, transi de débattements, étouffé par l’opacité des murs ; lente descente que le cloisonnement sonne de pudeur.
Le dimanche, jour heureux, au plus près duquel les chants des enfants font éclater leur vie, comprimée et pressée de mordre la brûlure des actes.

Les draps étaient transis de sa sueur. Les cheveux aux mèches noires aussi, le corps rendant l’eau en guise de paiement dernier.
Dimanche, onze heures.
La tranquillité des abeilles fauves, l’immobilité d’un air enceint rassérénaient l’implacabilité de l’achèvement commencé et rien, aucun acte autre n’eût débouté le verdict rendu par le corps de Viart. Ses pensées étaient demeurées en suspens, comme un souffle commencé qui ne finira pas, parce qu’il ne le peut plus, dans l’au revoir du corps au Monde qui le porte encore dans sa chute même, mais qui, face première, est adieu… bras pendants.
Un rayon passa. Il sembla s’asseoir sur la joue droite, s’immobiliser, se roidir, crisper sa chaleur blanche et comme un hommage, comme un sceau posé sur le terme de la chair, coupa, définitive l’existence de Viart.
On ne réclama pas le corps, et suivant ses instructions anthumes il fut incinéré.

« Vieil océan, aux vagues de cristal, tu ressembles proportionnellement à ces marques azurées que l’on voit sur le dos meurtri des mousses ; tu es un immense bleu, appliqué sur le corps de la terre : j’aime cette comparaison. »

Je ne me masturbe plus depuis que j’ai rencontré… Et pourtant nous ne faisons pas l’amour. Mais le désir de me satisfaire seul m’a quitté. Du moins momentanément. J’ai bien sûr très envie d’elle mais pour l’instant je ne la touche pas. Tout au plus je me permets quelques baisers, sur sa bouche aussi, et l’effleurement de ses seins. Cela paraît lui suffire. Du moins pour l’instant. Bien sûr elle est très belle, possède la violence des grâces surannées jointe à l’avidité de son sexe, qu’elle rase je crois.

Je l’aime, il me semble bien que je l’aime, oui… mais mon amour ne s’appuie pas sur ses qualités propres, sur ce que l’on appelle les qualités inhérentes de la personne car j’ignore bien encore quelles elles sont, et si même elle en possède. Si bien que je ne saurais dire précisément sur quoi se fonde mon amour pour elle. Peut-être, peut-être simplement sur ma solitude d’avant notre rencontre. Peut-être sur cette peur de moi-même seul, face à moi-même au travers du silence des meubles entre eux, ou des moteurs de voitures dans la rue d’en bas. C’est peut-être seulement ça oui qui m’a précipité sur elle, qui m’enjoignit à la garder en lui inséminant le besoin de moi. Or je n’ai pas réussi dans mon projet.
Nous voici donc ramenés chacun à la solitude de l’autre. C’est-à-dire désespérément seuls, avec la brûlure du souvenir d’elle pour moi, de ses longs cheveux d’ébène dont elle s’enrubannait avec grâce. Et cette peau! Sa peau!

Comment cela vint-il? De qui cela vint-il?
De nous, bien évidemment de nous. De ce que nous sommes, chacun de nous individuellement et de ce que nous fûmes, puis devînmes une fois ensemble.
N’eûmes-nous qu’un empressement à nous abîmer l’un dans l’autre pour briser et démonter cette solitude de nous?

Maintenant, il va falloir que je pense à l’oublier. Non en y pensant, mais en n’y pensant pas, précisément. En n’y pensant pas… en échappant à son visage, à ses hanches, sa bouche…en échappant à ses lèvres, à son ventre et ses cuisses, à ses jambes, à ses mains, ses bras et son dos…Il va me falloir tout oublier, tout emporter, tout chasser hors de moi pour me prémunir de la folie de son absence.
Chaque seconde qui me voit ne pas penser à elle est une victoire contre la possible servitude que je lui ratifie sinon. Chaque seconde où je lui échappe est une abolition de son emprise, car dès que je trébuche, l’invasion de haut me prend par la nuque et s’immisce, s’insère, me traverse et me déroute.
Mais est-ce à elle que je suis attaché? Est-ce à elle?

Quelle fascination donc est-ce là… Quelle fascination…!

Ces nuits sans sommeil, ces nuits agités auxquelles le réveil apporte l’abattement, apporte une fatigue plus écrasante encore que la somme des veilles, tout!… tout est seulement par l’invisible qui entoure nos têtes! c’est-à-dire par celui que nous nous créons nous!… Nous! de toutes pièces…

Elle viendra lundi, en soirée, récupérer ses affaires. Ce sera la dernière fois que nous nous verrons ; cela durera à peine le temps de se dire bonjour, de se demander si ça va, de supporter une seconde le silence que fait peser la mauvaise contenance des fins de relation vécues comme si elles ne nous atteignaient pas, comme si on les supportait très bien, ne nous faisaient pas mal, ne nous laissaient pas un trou au fond de nos coeurs. A peine enfin le temps de lui donner les deux sacs qui contiennent ses affaires. A peine le temps pour elle de se retourner vers la porte que je lui ouvrirai alors, … puis le temps à peine d’esquisser l’esquisse d’un moindre mouvement de sa tête tandis qu’elle dira l’au revoir scellant notre adieu.

Il y a ces instants…qui fuient, qui ne sont pas plus tôt commencés que déjà ils se terminent, ou sont finis, même. Qui déroutent notre entendement et qui déroutent notre coeur. Aussi, parce qu’ils ont longuement été ressassés dans le crâne avant le moment de leur venue.

Je me regarde dans cette glace de salle de bains et je vois, se superposant à l’image de mon visage l’image du visage de celles qui se sont coiffées, et maquillées face à la glace de ma salle des bains. Je revois leurs yeux, leurs gestes précis, la brosse dans les cheveux puis le fer à lisser branché sur la prise où se branche celle de ma machine à laver. Je vois leurs petits yeux fatigués dans le petit matin encore tout chargé de nuit. Et je me vois, par elles, allongé encore, dans les draps de mon agonisant lit.

« Chacun sera l’antidote de l’autre, la solitude nous guérissant de l’horreur de la foule, et la foule, de l’ennui de la solitude. »

Dès que la conscience s’agit en pensée le drame l’épaule. Il ne faudrait pas penser.

Par un calme lentement soir jaune moussant blanche l’écume d’un ciel outre-mer, il la vit. C’est-à-dire elle.
De suite l’aima.
Leur rencontre se fit au plus grand toit du monde.

Dédié chastement, ce poème au reposoir de son coeur :

Un pays verdoyant tout peuplé de rivages
Aussi purs que le ciel sous les chaudes saisons
Emerge de l’écume enflammée par les plages
Jusqu’aux soleils vengeurs qui baignent l’Achéron

L’atmosphère embrasée est dit-on guérisseuse
J’irai tenir ma cour à cette demoiselle
Pendant que des hydres dans l’écume baveuse
Frapperont mollement la falaise mortelle

J’ai vécu le bonheur sous le rêve espagnol
Près des saules puissants j’ai cueilli les fruits mûrs
Parmi les bruissements du haut pin parasol
J’ai touché d’autres cieux d’autres cieux mais obscurs

Trouverai-je jamais cette terre jumelle
Dans un coin de mon coeur à l’abri du Soleil
Des lourds soleils vengeurs qui s’enfuient qui s’enfiellent
Pendant que le temps passe aux cadrans de vermeil

Il marche au matin, dans l’air minéral qui s’étend en sons mélodieux, en tout chant jetant à tout coin le perceptible murmure d’invisibles flux traversant les verdures.
Et c’est le choc sec d’une chute, d’un gland d’or qui sursaute sur le sol parce qu’il est tombé, quand l’infatigable attraction de la Terre a vaincu la tension de la branche, … de la branche vaincue.
Il marche dans l’après-midi commençante sur les terres brunies d’eau. Il la sent l’humidité traverser ses chaussures à lacets, les coller à la peau de ses pieds sous une caresse de cuir. Se retourne. Voit les traces visibles que l’on a passé par là. En l’occurrence lui. Il traverse les champs sans toit de verdure, un sous-bois s’esquisse, qui borde une rivière. Voici l’être des variétés diverses.
L’endroit qu’il accompagne est charmant ; il continue de l’être à ses regards quoiqu’il le connaisse depuis près de vingt années, quoiqu’il n’ait cessé d’y venir dans la régularité des appels de sa liberté qui s’inspire depuis la racine de ses cheveux.

« Craindre la mort, parce qu’elle nous enlève le présent, c’est comme si, parce que la boule terrestre est ronde, on se félicitait d’être par bonheur justement en haut, parce que ailleurs on risquerait de glisser jusqu’en bas. »

1.

Elle avait sûrement dû beaucoup pleuré ; jusqu’à peut-être s’imaginer passer par-dessus le balcon des huit étages. Jusqu’à même s’en rapprocher, s’y accouder, fermer les yeux sur la dureté de cette douce nuit. Approbante est la nuit, parfois, qui lève ses pans comme les femmes lèvent leur jupe, sur des scènes vécues dans les passés vécus…

2.

Sans doute n’ai-je eu ni la force ni la résistance à la mesure infinie de son amour versé sur mon être, tandis que j’en possédais l’idée de mesure, et tandis que je ne disposais plus que de l’ultime expédient de la rupture définitive après toutes les relations dont l’engagement s’était répétitivement brisé. Sans doute là me fallut-il un courage dont la force et la résistance s’équilibrèrent au plus juste à celles de l’amour déversé sur mon être, par cette femme…

3.

Les plus grandes choses viennent non pas quand on y pense le moins, mais quand on n’y pense pas du tout, et mieux encore quand on n’y a jamais pensé. Mais c’est alors toute la sagesse dont un être est capable qu’il faut, pour qu’à lui vienne le saisissement de cette grande chose, c’est-à-dire pour qu’il puisse la reconnaître comme une grande chose…
Pour moi, c’est l’amour qui m’est arrivé comme une grande chose. Des filles bien sûr j’en avais rencontré, assez déjà au goût de ma mère, et bien sûr elles m’avaient donné du plaisir, … du plaisir? Oui! Et pas le bonheur que je reçois aujourd’hui de cette femme. Mais toutes ces choses-là il se trouve que nos parents sont incapables de nous les apprendre, comme il se trouve aussi que le lemme de Fatou reste bien plus facile à prouver que n’importe quel chagrin d’amour est plus difficile à surpasser dans la vérité de son instant.

4.

J’ai bien fini par comprendre comment je fonctionnais : incapable de conserver le peu de bonheur qu’un être autre que mon frère était capable de me donner, dès que je sentais sa génération m’atteindre, quelque chose d’irrépressible, d’irrésistible, d’insurpassable me faisait obligation de tout liquider en une seconde. C’était toujours la même histoire de suicide sentimental. De l’amour, je ne pouvais approcher mes lèvres jusqu’à seulement les humecter pour la première gorgée de calice. Cela fut en rapport je pense avec une mortelle langueur qui m’atteint dans mon âge d’homme jeune. Il me sembla bien vite oui que toute cette histoire ne valait pas deux sous d’application. Ni la vie, ni donc ce qu’il y a en elle, c’est-à-dire ni l’amour, cette immense et ultime illusion, ni son plus proche corrélat, à savoir le sexe ; ni même seulement l’étude, ou encore seulement l’astriction à une voie de conduite dont certains ont dressé l’exemplarité au-dessus de tout De fait, j’ai eu beau retourner tant que j’en eus l’ardeur toute cette masse de possibles dont se sertit le Monde, je ne pus guère me contenter trop longtemps sans que cette humeur lancinamment mortelle n’insinuât insidieusement ses poisons dans mon cerveau, et ne fît tourner mon axe hypothalamo-hypophysaire dans la façon d’envisager dans les plus extrêmes perspectives le suicide de mon propre corps. Oui, bien souvent, (ma pudeur doit maintenant apprendre à le reconnaître) j’ai souhaité de première force que le destin m’ensevelît sur la minute, faisant exploser le charme de mise au Monde lancé par « l’Existence » depuis son fait à elle de surgissement. Bien souvent…sur la chaise d’une salle d’attente de consultation, j’aurais sur-le-champ ratifié la dépossession de mon existence. Et pourtant, pourtant cette brûlure à me faire dessaisir par un charme supra-terrestre a toujours jusque-là céder face à un quelconque acte de fin de ma part à l’encontre de ma vie.

5.

Que peut-elle bien faire à cette minute?
Son image d’elle vacille partout sur mes murs noirs de nuit. Je la vois nue, ses cheveux dénoués sur son sein embarrassent sa marche ; ses hanches s’électrisent à la tiédeur suave de cette impudiquement nuit qui monte.

6.

Elle avait sûrement dû beaucoup pleuré ; jusqu’à peut-être s’imaginer passer par-dessus le balcon des huit étages. Jusqu’à même s’en rapprocher, s’y accouder, puis fermer les yeux sur la dureté de cette nuit douce.

7.

Que peut-elle donc bien faire à cet exact instant qui me tourne vers la vision de ses cheveux, le vert de ses yeux, leur si eux plissement qui les fait s’étirer comme deux amandes, et leur donne un indicible sourire, les fait sourire oui, mais avec une grâce désuette qui leur mêle un voile de brume et me fait demander si elle va pleurer son bonheur par les larmes de ses yeux?

8.

Maintenant que j’ai du temps, enfin!… que je puis disposer des longues et sereines heures de ma volonté de jadis, eh bien désormais me voici donné à la panne des mers, à la plus mortelle des langueurs, au dépérissement de mon jeune âge, qui sont, tous ensemble, le syndrome de la dépression de mon être au monde. Ce temps de ma vie, si précieux, si convoité jadis, je le laisse dorénavant filer à l’écoute de niaiseries vulgaires, me disant jour après jour, semaine après semaine : « Je verrai plus tard, j’ai du temps, tout le temps que je désire maintenant… ». Et c’est ainsi, de cette façon précisément que se perdent les vies. Pauvres de nous!

9.

Je suis dans mon lit. C’est la nuit. Dehors, c’est le froid, dehors c’est l’hiver.
Mon lit, avec sa nuit, est mon grand rempart. C’est là que je me suis senti le plus à l’abri des insinuations du Monde. Car c’est dans cette position d’absolu repos, vécue dans le plus grand noir dont une pièce n’est pas toujours capable, que je me suis emmuré le mieux en moi-même.
C’est là, là que la subjectivité du sujet de moi a livré ses meilleures résonances et cela, je m’en souviendrai à jamais… ou plutôt, je décrète ici y revenir le plus souvent possible. Combien de fois en effet n’ai-je pas songé aux premières pages de ce très haut roman à mon coucher?
C’est la nuit, mais je vois sur la toile noire devant mes yeux ouverts le Soleil d’avril qui bâille ses rayons jaunes sur la plaine. Hêtres, ormes, charmes, chênes… cèdres… tous ces peuples d’arbres embrasent le fond noir de ma chambre.

10.

D’une certaine façon elle m’avait poussé à mon aveu, et donc, par là à notre rupture. Car elle m’avait pressé à lui dire ce que j’envisageais pour nous, ou plutôt, ce que je n’envisageais pas.
L’amour même n’était pas suffisant : elle voulait une famille, un mari, des enfants.
Et là, sous-jacente se déployait la question du poids de notre amour.
J’avais pensé que le sien était inférieur au mien, qu’elle déméritait donc l’amour que je pouvais lui porter.

Nous nous quittions donc (enfin!) – tout était dit -, anéantissions la tangence rencontrée à notre être, et tout ça sur trois phrases, courtes, mais d’irrémédiable verdict. Car tout fut dit. En l’espace de trois minutes les affaires furent pliées, rangées, données et rendues. Ne rien oublier. Dire au revoir, ouvrir la porte, la regarder partir… regarder son dernier mouvement de tête vers l’arrière, laissé comme une traîne… puis fermer la porte, à clef ; à clef, … sur ma solitude.
Revenir dans la chambre, devant ce lit, où cinq minutes plus tôt nous nous étreignions pour sacrer l’instant de l’adieu de nous. L’instant de l’adieu, qui dévaste toute la proximité entretenue, toute l’intimité de deux êtres qui se sont livrés tout à l’autre, ont donné l’abîme de leur être pour combler l’abîme de l’autre, et marquent le désintéressement absolu après l’investissement le plus absolu.

11.

Toi ma fille, je ne te ferai pas, dussé-je faire périr la longue lignée de ceux qui sont existentiellement scellés, jusques aux premiers ascendants. C’est à ce prix, certes, mais je m’en arroge ce droit. La place a fortement dégénéré.

Toi ma douce, douce amie… la plus douce amie de mon coeur, je ne te chérirai pas ma vie durant, mais je consommerai notre rupture en une grande déchirure pour encenser une plus grande douleur… jusqu’à ma consomption, puisque je sais maintenant que tous mes bonheurs sont consomptibles.

« La folle avidité des mortels a séparé les possessions et la propriété, et croit n’avoir rien pour sien de ce qui est public. »

Cela finissait par une mauvaise nouvelle. Et cette nouvelle, mauvaise, fit de cette journée si banale jusque là une journée mauvaise. Du reste cela était égal. Il alla s’asseoir à la terrasse du café, commanda un demi, sortit de sa poche un carnet, l’ouvrit, le feuilleta, puis le rangea. Il but d’un trait le demi, ressortit le carnet, leva les yeux vers le ciel, marqua un moment de pause comme s’il lui venait une idée, sembla s’apprêter à la coucher sur le papier, se ravisa tout net, enfin déposa deux pièces près du verre avant de se lever et de s’engager sur le boulevard.
Après le pont il dépassa la ruelle Bastillen, l’impasse Jaret, mais s’engouffra dans la sente Munon.
Le quartier était sordide. Dans son immeuble les commodités étaient communes, et quand un locataire désirait se satisfaire il lui fallait mettre le pied sur la porte pour la coincer, parce qu’aucune ne fermait plus à clef.
Mais lui cela ne l’indisposait pas ; il était de ces natures à qui la pudeur du corps fait défaut mais qui, pour se rattraper disproportionne au-delà de toute convenance la pudeur de l’esprit. Pourtant il avait la compagnie facile, mais il se désengageait avec une tout aussi nette facilité des rencontres dans sa pièce (par exemple personne n’était plus rentré chez lui depuis la visite de sa soeur), au point qu’il se prenait parfois à sourire de son mystère, comme encensé tout autour, et rendre un personnage de brouillard.
Sa chambre était tout imprégnée de lui : il y avait sculpté les bas-reliefs de ses humeurs, bien que le matériau lui manquât. Car s’il l’avait eu en proportion de ses envies des volutes se fussent embrassées au coeur d’un dôme vert, le Paros eût ensanglanté le sol, et sa voix se fût perdue dans l’inaudible horizon de tours vertigineuses jusqu’au ciel.
Il mangeait sur sa table, y travaillait, s’y endormait parfois, engourdi, assommé. Il s’appliquait à la générosité du fondement que les actes si simples prodiguent lorsque l’on s’y entend : le ruissellement de joie plus, encore, au laver le corps que le ruissellement des gouttes sur la peau. Et s’entendre s’essuyer, faire caresser le coton des serviettes à la nudité des chairs, après que le pied eut quitté le contact du blanc émail de la douche.
Une chose était sûre, il avait voulu être un juste. Appartenir à la communauté non pas de ceux qui ont l’exaltation de la justice, mais l’exaltation de la justesse. Vivre juste était bien son aspiration, souvent déposée certes, comme par un coup à la porte de quelqu’un qui frappe, malheureusement dépassée par l’incessant flux des choses, des ici et des ailleurs… ; du Monde en somme.

Il était nuit. C’est-à-dire que la nuit, aussi, avait fini par venir.
A cette heure il ne faisait plus bon sortir. Lui sortit cependant. Il était de ce quartier. Pourtant la fréquentation était loin d’être caution. L’impudence à la rigueur pouvait expliquer qu’un homme sortît seul à l’heure du lieu ; mais cet homme-là n’était pas impudent. Il sortit, marcha, parut d’abord s’aventurer un peu au hasard, fit un premier demi-tour, longea la passerelle, croisa un homme de haute taille, fit un second demi-tour, prit à droite et tomba au bout de la rue sur le bar. Il y entra, alluma une cigarette puis, sur la prudente recommandation du garçon de café l’écrasa dans le cendrier du comptoir. Il commanda un demi. Une fois servi il alla s’asseoir dans l’arrière-salle, déposa sur la table la somme pour laquelle il avait consommé, sortit son carnet, tailla son crayon avec son canif, éprouva l’aiguisage par la pression de la mine sur l’index, et… et il y eut un blanc… Une femme s’assit, immédiatement croisa les jambes, de suite donna à sa tête un mouvement dont le prolongement jusqu’à ses longs cheveux d’or fit comme danser de soie une flamme dans l’obscure bouche de la salle. Ils n’y étaient que les deux.

Il dormit mal, n’aurait pu dire pourquoi. Un mauvais rêve? Il ne se souvenait pas? Il s’était parfaitement détendu sur le dos sur le lit, après juste avoir éteint les lumières. Ce matin pourtant il avait comme la gueule de bois.
Il composa sur le clavier de son téléphone le numéro qu’il avait demandé à cette femme.
Ils se rejoignirent dans un petit hôtel de ville, sordide autant que sa chambre à lui. Voilà pourquoi il se dit qu’elle avait aussi, elle, un logis sensiblement aussi sordide que lui l’avait ; que pour commencer il valait mieux encore dénuder les corps, fût-ce dans un noir, que de jeter à soi la honte de son amour-propre pour avoir jeté le cru, à la face de l’autre, de sa pauvreté.

« Il est facile de bien gérer ce que l’on est sûr de posséder, si peu que ce soit ; il faut beaucoup plus de soin pour veiller à ce qui peut nous faire défaut à un moment que nous ignorons. »

C’est un sursis.
Cinq ans tranquilles c’est un sursis ; plus ou moins c’est la condamnation qui l’attend.
Aujourd’hui c’est le ciel hollandais sur les docks. Les voiliers sont dans la rade, c’est dimanche. Sur les quais des marins ; lui marche à l’aise parmi les badauds. On sent qu’il est sûr, sa démarche ne le déconforte pas. Il a bien quarante ans. Il porte un complet de toile beige, des chaussures sable, une chemise en flanelle claire. Ses cheveux sont blond cendré, courts lui dégagent bien la nuque qu’il a longue. Il est beau, le sait, les femmes se retournent à son passage toutes affolées du magnétisme qu’il répand. Il sent bon, se parfume, sait l’art du regard intense qui empoigne jusqu’au tréfonds l’interlocuteur qui le hèle.
Les rues de la ville sont étroites. Hautes, les habitations font l’ombre tout le jour, sur le pavé poisseux qu’infestent des détritus jetées par brassées.
Il y a peu de voitures, les piétons se font rares dès seize heures, les femmes ne sortent que pour leurs courses.
Les enfants sont seuls les seigneurs du dehors. Ils jouent leur journée entière par les ruelles désertes, font résonner la balle, crient, tapent sur les portes, chahutent, reçoivent à proportion de leur vacarme, pêle-mêle sur les têtes les poubelles ménagères. Et cela invariablement se termine par les pires insultes.
L’homme est français ; il boit son scotch deux fois par jour, fume des cigarillos, porte des chaussettes en fil d’écosse. Il se fait tailler ses vêtements sur mesure, a l’argent, aime les voyages ; les histoires de femme ne le rebutent pas, il possède plutôt la prédilection des aventures. Il aime la mer, passe des heures à la contempler depuis les rivages, choisit les villes côtières, les hôtels qui ont vue sur la plage.
Il existe. Pour lui cela signifie : manger bien, penser bien, donner effort au corps, dormir le nombre des heures qu’il suffit ; respirer bien. C’est par tous fronts que l’homme repaît « l’Existence ». Il vit au calme d’une vie dirigée sans qu’aucun effort ne coule de sous son front.
Il est matineux, ne ferme pas ses volets, ne prend pas de parapluie ; s’il pleut se mouille. En été bras nus, tête nue, épaules larges et fine taille dans son pantalon de coton ; les cheveux courts et le sourire large.
Au chant du coq debout.
L’homme sait le rare secret des gestes du bonheur, connaît l’alliance du lieu et du temps, de la couleur, d’un être et d’un acte. Sur l’épaule gauche la serviette blanche.
Il y a l’ouverte fenêtre, l’air par bouffées, tout le tressautement par retard d’un coin de monde au réveil, appesanti longtemps sur une clôture en crépi rouge, une toiture en ardoise, un pignon blanc.
Ce matin-ci il est en chemise. Il descend l’escalier, ouvre la porte, sort dans la rue. Sur les murs il y a l’ambre, profilée des toitures en triangles aplatis.
Il entame la descente vers le pont. Bitume rouge d’abord, cabane de bois peint ensuite dans un jardin où l’herbe haute fléchit sous sa propre pesanteur.
Et il arrive sur le pont. Lorsqu’il voit un homme à l’eau se débattre. Il saute. Le froid le saisit. Il nage, n’atteint pas l’homme, a un malaise, finalement se noie.
L’autre en réchappe, manque donc l’épisode de son suicide, souffre le reste de sa vie d’avoir ravi l’existence à l’homme du pont, jusqu’à ce que la mort vienne, là aussi l’emporter dans sa quatre-vingt-seizième année.

« J’avais fait mon métier d’homme et d’avoir connu la joie tout un long jour ne me semblait pas une réussite exceptionnelle, mais l’accomplissement ému d’une condition qui, en certaines circonstances, nous fait un devoir d’être heureux. »

I

- Tu m’aimes plus?

Comme Rubaud continuait de ne pas répondre, Hélène se tourna vers lui, étendu, se rapprochant davantage de lui immobile près d’elle depuis qu’elle avait commencé à parler. De sa même voix douce, qu’elle s’attacha pourtant à rendre plus claire, à mieux faire saillir sur le noir de cette nuit qui les enveloppait tous les deux sur le lit, elle reprit : – Tu ne m’aimes plus?
Du temps encore passa, sans plus aucun autre bruit au point qu’Hélène en vint à faire effort pour que sa respiration ne fût pas perturbable. Mais ce silence prolongé finit par crever : de nervosité elle toussa ; et c’était sans doute cette moindre perturbation du silence que Rubaud attendait puisqu’il repoussa le drap et se leva.
Pieds nus il marcha jusque dans la cuisine, ferma la porte à clef. En les pliant chacun sur leurs coulisses à charnières il ouvrit les volets (les fenêtres n’étaient pas fermées), puis s’accouda sur le rebord. Devant ses yeux, calme endormie la multitude citadine : le chantier de la patinoire, plein est celui des bains publiques, avec sa forêt de grues jaunes que des projecteurs éclairaient et qui semblaient dissimuler des fauves en cage.
C’était la fin du printemps. Les travaux n’en auraient plus pour longtemps et cela ferait bien des heureux pour l’été qu’on prévoyait caniculaire.
Il prit une bière dans le réfrigérateur. La porte ouverte déchargea cette commotion de lumière qui lui fit froncer les sourcils. Son corps nu s’éclaira dans le noir.
Le couple se préparait au déménagement : les cartons étaient entassés, en piles hautes dans les coins. Certains n’étaient pas encore fermés, les autres avaient, au marqueur noir, en grosses lettres d’imprimerie la désignation de leur contenu : nécessaire de cuisine, vêtements, service à fondu, disques compacts… Avec l’enfant ils seraient à l’étroit dans le deux pièces.
Tandis que Rubaud continuait du regard le parcours des mille feux de la ville dans la nuit, et que par accès brefs montait le bruit nocturne des moteurs qu’on pousse, ou celui des crissements de pneus sur l’asphalte, il vit à droite, sur le rebord de la fenêtre une abeille que la réverbération jaune des lampadaires montrait, là immobile… agonisante. Il pensa d’abord que son corps pouvait avoir été endommagé, puis finit par admettre que là aussi la Nature en quelque sorte rendait son verdict. L’abeille meurt de vieillesse, se dit-il. Et il se surprit à s’étonner du sens de ses propres paroles.
Hélène était enceinte ; et cela Rubaud ne l’avait pas voulu. Maintenant il ne pouvait pas dire que cela lui était égal, que c’était pareil, qu’elle le fût ou non. Il fallait dorénavant quitter l’immeuble auquel il était habitué, et les voisins. Il fallait déménager, quitter ce haut de ville, la plus belle des vues, l’air le moins vicié, pour un appartement au rez-de-chaussée dans les faubourgs près des gitans. On racontait de sales choses sur ces gens-là. Non! Ça, Rubaud ne l’avait pas voulu.
Ça avait été un choc. D’abord il n’y avait pas cru. Il la fit asseoir, lui dit qu’il était plutôt chanceux d’avoir vers la fin de ses vacances ce soleil-là sur son visage. Il lui servit un peu d’eau, prit pour lui une bière, et une fois qu’il fut assis lui demanda ce qu’elle avait acheté. Elle, lentement, articulant plus que de coutume chaque syllabe de chaque mot lui dit : « Je reviens du gynéco… je suis enceinte mon chéri. »
- Elle bouge encore! Rubaud eut l’idée d’apporter un peu d’eau, pour voir. La petite flaque enveloppa la tête de l’abeille ; elle remua vivement, se retourna, fit sortir son dard. Un bruit de réacteurs, venu de bien loin dans le ciel monta en sourdine. Des yeux il chercha les lumières, ne vit d’abord rien, se pencha sur l’abeille, ne la vit plus, entendit bien plus fort d’un seul coup le bruit de l’avion, distingua le clignotement rouge et blanc qui se mêlait au scintillement des astres.
- Le postal! A la verticale du bois, comme il s’y attendait l’avion vira. Immédiatement le bruit décrut. Et ce ne fut plus qu’un murmure de moteurs englouti par l’accroissement de la distance.
La situation avait changé. Il l’avait vue changer, dans les plus légers des jours parmi ceux-là qui donnent l’aval aux gradations implacables, et d’où le retour n’est plus permis. Lui, s’était jeté dans cet amour, s’était cru senti guérir. Mais, s’ouvrant les yeux un matin il vit l’Habitude tenir les fils de leur corps. Au fond, il y avait cette sécurité, cet arrière-plan qui asseyait chacun d’eux à la garde de l’autre, et tant qu’elle durerait il n’y aurait qu’à continuer, c’est-à-dire à ne pas tout recommencer : la solitude d’abord, effrayante la solitude. Puis enfin le mutuel apprivoisement des nouveaux corps, cette espèce de lente longue rééducation de gestes. En somme il fallait ravir ce degré de pénétrabilité des coeurs et corps qui s’engonce à l’accumulation des actes, se sertit des rires et des baisers, se coiffe d’attentions, étend les blancs matins aux ciels de lit des dimanches. Puisque c’est dans l’abandonnement réciproque que l’on se jette.
- Hélène, je t’ai aimée… et tu as fait l’enfant dans le dos. Ainsi, tu auras eu la sagesse des expédients ; tu n’auras pas à regretter de n’avoir pas tout essayé. Il faut t’encourager même Hélène à n’avoir aucun regret.

II

Lorsqu’il se réveilla Rubaud sortait d’une mauvaise nuit. C’était la troisième qu’il dormait seul dans le nouvel appartement. Bien sûr il ne s’y était pas encore fait. Les cartons n’étaient pas tous ouverts, l’aménagement n’était pas terminé, la livraison du réfrigérateur était attendue pour le surlendemain. Il ferait sans jusque là. Le plus difficile maintenant était à venir ; cela il commençait seulement à se le représenter. Car il n’était pas totalement encore rendu à la perception de la solitude qui l’emplirait lui et le nouveau trois pièces. Certes il n’avait pas manqué d’y penser. Les soirs, lorsqu’il déposait sa veste sur le fauteuil il se gonflait d’acrimonie, songeait à tout ce qu’il pourrait faire si elle n’était pas sur le divan à l’attendre. Il se disait que son absence le contraindrait bien sûr à ses charges ménagères, que cela lui mangerait le temps, mais que le fait était que lui avait du temps pour rien et qu’il cesserait peut-être de l’éprouver dans sa plus pesante longueur. C’est ainsi qu’il avait passé à éprouver le dernier mois avant le déménagement, et à s’éprouver aussi. Il s’imaginait par exemple penser qu’Hélène n’était pas à côté de lui lorsque pourtant elle s’y trouvait. Il commençait à réduire les gestes qui l’impliquaient elle, mais tout en prudence, pour qu’elle n’allât rien suspecter. Ainsi, prêtant le moins d’attention qu’il pouvait à sa présence, il tentait de se conforter dans la force à faire naître, par le rite tenu de lui conscient que sa réelle faiblesse surplombait : se sachant faible, il se fortifiait dans cette attitude initiée.
Rubaud voulait rompre ; il avait fini par s’en convaincre. L’acrimonie qu’il existait les soirs, lorsqu’il déposait sa veste sur le fauteuil était un emballement à cette conviction. Lui voulait rompre. Il avait déposé suffisamment à plat les prémisses, qu’il n’en ignorât dorénavant plus leur verdict. Pour qu’il se convainquît de la rupture, que son ménage enfin était consommé, il avait fallu tirer du temps son immobilité d’acteur pour exploser sa passivité en un réveil de crise.
Rubaud habitait dorénavant le nord de la ville, c’est-à-dire son bas ; donc n’échappait plus à la pollution sonore des avions de ligne qui passaient la verticale, s’enfonçaient quelques secondes jusqu’au-dessus du bois avant d’obliquer vers l’aéroport. Le bruit des réacteurs était l’enfer sur Terre.

Il était seul dans l’appartement. Seul assis. Et c’était la nuit. Il était seul, mais l’enveloppe ténébreuse lui faisait imaginer qu’elle dormait dans la pièce d’à côté. Et venait cette confrontation de virtuelle présence à celle de virtuelle absence lorsque réellement elle s’assoupissait migraineuse sur le sofa d’à côté. Il s’imaginait alors comparoir au sacrifice des solitudes journalières. Il ne pouvait tenir semblable sentence qu’au joug confrontationnel, à mesure que passait cette débauche bien réelle de son vide d’elle, attendu qu’il fallait qu’elle ne fût point migraineuse endormie sur le sofa d’à côté pour que se déchainât cette déprédation corporelle.
Il savait, le piège tendu et retendu où il tombait et retombait dans l’ivresse plénière de leurs accouplements ; ils refaisaient le chemin.

III

Le parking était achevé. Il n’avait cessé d’être le constant souci des administrés ces sept derniers mois, et voici que septembre commençait. L’odeur de la rentrée s’encrait dans les soirs de la ville. La veille, chacun était rentré chez soi plus tôt que l’habitude des vacances ne l’avait toléré.
Léa avait laissé l’heure précédente Rubaud et Deville seuls face à face, installé chacun dans un confortable fauteuil, autour d’une table basse en verre. C’était au début du mois de juillet qu’ils avaient fait connaissance. Les deux hommes n’avaient pas mis longtemps à s’apprécier. Deville n’habitait pas les faubourgs, régulièrement croisait Rubaud sur le trajet qui le conduisait à son travail.
- Alors?
- Oui?
- Vous ne m’avez toujours pas dit comment vous la trouvez.
- Léa? ma foi elle est absolument ravissante.
- Et ce charme…
- Oui… beaucoup de charme c’est vrai. Comment vous êtes-vous rencontrés?
- Dans le tram.
- Vraiment? Racontez-moi.
- A l’arrêt de la rocade de l’Esplanaz. Elle est montée ; moi j’étais sur l’impériale, côté rue, je regardais la foule qui se pressait sur les trottoirs, les forains sur la place, le ciel magnifiquement bleu étayé de bancs de nuages. Elle est montée… Moi je ne l’avais pas encore vue. J’ai regardé le conducteur, je me souviens très bien du conducteur, un costaud au cou de boeuf qui suait à grosses gouttes dans sa chemisette à carreaux. Là elle s’est adressée à lui… et c’est là que je l’ai vue… elle… Elle était, … si différente. Définitivement différente. J’ai reçu comme une commotion. Elle n’est pas montée sur l’impériale. Je l’ai abordée. Nous sommes descendus à la patinoire ; je l’ai invitée à prendre le thé dans un salon mais elle a refusé. Je lui ai demandé si je pouvais espérer la revoir. Elle a souri, puis m’a laissé son numéro de téléphone. Ça fait cinq jours que nous nous voyons.
- Vous avez l’air bien ensemble.
- Ma foi, vous savez, on est toujours heureux au début. Après, … et puis ça me fait un peu oublier Hélène.
- C’est donc maintenant qu’il faut s’accrocher Rubaud, ainsi, plus tard le souvenir dormant pourra être rallumé, et à sa lueur vous vous rassiérez plus aisément dans ce bonheur d’aujourd’hui.
- Savez-vous qu’elle est de dix ans ma cadette?
- Ça ne se remarque pas d’un cheveu.
- Avez-vous vu son sourire? Ah! son sourire… Tout s’est fait très vite je dois dire. Dès le soir je l’avais appelée et nous avions convenu de nous retrouver vers treize heures le lendemain pour déjeuner. Nous étions convenus de ce rendez-vous pourtant, au moment de raccrocher je sentis une imperceptible esquisse d’incertitude.
- Imperceptible… répéta Deville en dessinant un sournois sourire.
- C’est bête, mais je suis resté la nuit entière à me demander si elle viendrait.
- Et elle est venue!
- Oui.
- Allez! elle vous aura bien fait ruminer!
- Vous savez comment sont les femmes!
- Et elle n’habite pas les faubourgs?
- Heureusement que non!

- Avez-vous remarqué Rubaud comme la place se dégrade? Il n’ y a plus un jour sans qu’une altercation explose, qui fait déplacer la police, appelle d’infinies discussions…
- Oui Deville, nous sommes sur une poudrière.
- Absolument.
- On pouvait tout de même espérer savoir à quoi s’en tenir en arrivant ici.
- Et alors? vous vous y retrouvez?
- Vous voulez dire : est-ce que l’idée que je me faisais des faubourgs me conforte avec ce que je vis ici?
- Oui!
- En fait, et en toute franchise, c’est pire que le pire que je pouvais imaginer. La journée passe encore : je travaille, mais le soir je me demande si je ne vais pas finir par sortir armé.
- Et Léa? Qu’en pense-t-elle?
- Elle souhaite que je déménage.
- Pour que vous habitiez ensemble?
- Pas précisément.
- Vous pourriez vous installer chez elle?
- Elle vit chez ses parents.
- D’accord.
- Nous verrons. Toutefois il n’est pas exclu que nous…
- … Ecoutez!
- Un coup de feu.

- C’est fini.
- Que disiez-vous?
- Que pensez-vous des gitans Deville?
- Les gitans… c’est vrai qu’on en parle beaucoup par ici. En fait, ils sont constamment désignés. Pourtant, croyez-moi, c’est surtout beaucoup d’histoires qui circulent parce que… sachez bien que je pèse mes mots Rubaud… les gitans sont avant tout l’écran de la fumée.
- Comment ça?
- Ils sont un prétexte.
- Une couverture? C’est-à-dire?
- D’autres agissements bien peu recommandables se préparent… et sur leur dos.
- C’est-à-dire?
- Je dis que la place est devenue le moins sûr possible. Je dis que si j’étais vous je filerais bien vite d’ici comme vous le conseille sagement Léa. Vous savez, il n’est pas toujours utile de vouloir contrarier les femmes qui nous aiment… surtout lorsqu’il se peut qu’elles aient raison. Je dis que quelque chose se prépare, qu’il y a là manigance et qu’il ne fait pas bon attendre que ça vienne. Oh! Je puis bien me tromper, bien sûr! Il faut d’ailleurs que je me trompe… On a dit de sales choses sur les faubourgs, sur les gitans, et il n’y a certes pas de fumée sans feu, mais le feu, le vrai feu, n’est pas celui qu’on croit Rubaud, et il se fait encore attendre, car son foyer n’est peut-être pas bien défini.
Rubaud disparaissait presque dans la pénombre de cette fin de coucher solaire. Il faisait encore grand jour cependant. Mais c’était le soir, le soir des villes, plongeant rassasiées les foules de la chaleur du jour dans un immense repos de noir. La fin de l’été s’y annonçait : il faisait soir moins tard, et tôt descendait des cieux, comme un drapé jeté en plis, la confrontation des couleurs qui donnent, seul imaginable sous les yeux, la magnificence grandiose des émotions retenues. Rubaud avait écouté, immobile. Le silence était retombé dans le petit salon. La présence de ces deux hommes muettement s’entretenait. Deville n’apercevait plus l’expression du visage de Rubaud. Le sien en revanche s’éclairait de toute la dernière mêlée de lumière qui perdait pied cependant, peu à peu, depuis l’horizon là-bas coupé par l’érection rectangulaire des tours de la cité. Des chiens déchiraient la quiétude du soir. Deville prit son verre sur la table basse, but deux longues gorgées, avec lenteur, montra la satisfaction d’étancher une soif que l’excitation de la parole avait fait naître.
- Donc vous me conseillez de partir.
- Oui.
- Pourquoi?
- Je vous l’ai dit.
- Il vous faut bien matière à ces suppositions! Non?
- Avez-vous remarqué?
- Quoi donc?
- Ce silence.
- Oui!… La grève… Si elle pouvait s’éterniser!…
- Quel rêve cela serait!… n’est-ce pas.
- Oui! Mais vous ne m’avez pas répondu.
- Vous savez Rubaud, en fait je n’ai rien à vous dire de plus, non par quelconque souci de mystère que je pourrais désirer entretenir, ni par rétention d’informations que d’ailleurs je ne possède pas, mais bien parce que précisément je ne les possède pas.
- Reconnaissez tout de même que vous êtes intrigant.
- Admettons, soit, mais que cela ne vous fasse pas perdre de vue l’essentiel.
- Qui est?
- De s’avertir des symptômes que nous commencions à évoquer.
Deville était parfaitement carré dans le fauteuil, il venait d’allonger ses jambes sous la table basse, signe pour Rubaud qu’il s’apprêtait à se délivrer d’une gerbe de révélations auxquelles lui, par avance attachait peut-être une importance sur-mesurée. Rubaud lui aussi allongea les jambes, ce qui plaça les deux hommes dans une égale disposition de détente. Par rectangles tranchés, sur les tours, ocre s’ensevelissait la mousseline d’ouate légère, dont les marbrures de pinceau, par ondulations dansaient au rythme de l’enfoncement solaire. Sur les vitres des portes du meuble du salon il y avait un reflet jaune orange sang.
- En somme vous vous attendez à quelque grave événement.
- Précisément.
- De quel genre?
- Du genre effroyable… Ils ont bien semé, bien récolté mais une fois encore mal distribué. Mauvaise répartition Rubaud! Qui commence par le délaissement de notre police : ici même, la loi ne s’applique pas. Le délaissement commence à nos portes. La municipalité n’a pas bien joué, oh non! Premier coup fatal : ce couloir aérien au-dessus de nos têtes, tandis que le reste de la ville est épargné.
- Mais pas les faubourgs.
- Précisément.
- Et le deuxième?
- Il est en cours. Toute la cité a les yeux braqués sur ce mercredi vingt-six, et je vous assure Rubaud que si le jugement est rendu dans le sens que nous savons tous alors joli! le feu d’artifice.
- Donc vous me conseillez de partir.
- Partez! Déguerpissez d’ici. Le piège se tend. Mais vous avez deux longues semaines pour vous. Mettez-les à profit.
Rubaud se leva, ferma les fenêtres, et comme il se retournait se retrouva nez à nez avec Deville, debout, les mains dans les poches.
- Vous partez?
- Je vous laisse. Il se fait tard, et j’ai encore à marcher.
Sur le perron, tandis que Rubaud refermait la porte, brusquement Deville se retourna en approchant son visage du visage de Rubaud.
- Une dernière chose : emmenez Léa si vous quittez la ville. Au contraire si vous y restez quittez-la. Et sans attendre il descendit l’escalier d’un pas pressé.

« Parmi les maximes sur le mur du Seigneur Naoshige il y avait celle-ci : « Les sujets de grande importance doivent être traités avec légèreté. » Maître Ittei commenta, « Les sujets de peu d’importance doivent être traités avec gravité. » »

Il y avait eu ce paraplégique, qu’Egèse avait connu il y avait… il y avait longtemps ; le balcon-terrasse, sur lequel chaque matin sur son fauteuil face à la ville, face au Soleil il prenait son thé vert, sans sucre, et s’entendait dire à l’étale du calme : « C’est bien. »
Ces moments du jour, renouvelés sans heurts, teintés de cérémonial Egèse se les rappelait dans la force intacte de sa mémoire et certes lui n’était plus le petit enfant de dix ans, que ses visites enthousiasmées jetaient tout essoufflé dans les bras de ce haut vieillard éternellement assis. Les ans s’étaient passés, le souvenir s’en était plutôt affermi, se nimbait de quelque chose que le fond de son âge enluminait d’un éclat de fascination ; s’en était affermi, inexpugnable, mais le paraplégique était mort aujourd’hui. Egèse lui était vivant, se souvenait de l’éblouissement de sa première visite ; aucune répugnance à l’égard de ce vieillard infirme. La première heure près de lui avec sa mère l’avait précipité pour longtemps à une assuétude qu’il ne manqua pas de poursuivre pendant près de trois années. C’était rue Nailly, chaque vendredi, qu’Egèse allait respirer l’air de cet homme.
L’appartement était étroit, sans meubles ; le volume libre existait les parcours les plus inattendus du fauteuil. Il y avait des livres en cascade qui ajoutaient murs nouveaux aux murs des pièces.
Entre cet enfant et cet homme vieux régna une économie de paroles ; pourtant leurs rencontres étaient pleines d’anecdotes.
Un jour que le petit Egèse faisait question, le vieillard répondant : « Parce que l’on ne jugera pas cela raisonnable vois-tu », celui-ci leva d’un coup son corps par appui de ses mains sur les accoudoirs du fauteuil, se laissa brusquement retomber en entamant cette diatribe : « Mais ça l’est, selon eux les mêmes, de ne pas changer des habitudes qui tuent. Car cela n’empêche pas de fumer les funérailles auxquelles on assiste. Au contraire! Une précipitation enjoint à la frénésie l’acte des consomptions. Mais finalement ce n’est rien… puisque de toutes les façons il reste à mourir. Ce qui m’échappe… ce qui m’échappe serait davantage la douleur du coeur que stigmatisent les remords et regrets de n’avoir pas agi tel, que les plus raisonnables recommandations n’avaient cessé de l’indiquer tout le long des ans de la vie de chacun. Pour qui les conseils ne s’appliquaient pas jusqu’à ce que d’un coup, à bout portant non seulement ils le touchent mais désormais l’achèvent et rassemblent sa famille pour un ultime adieu. » Egèse ne comprenait pas tout.
Si le vieillard s’écoutait un peu parfois parler, il pouvait, dès que l’ampleur de ses réflexions décousues l’emportait sur des heurts de vertige, d’un geste brusque et bref prendre la pose. Il n’offrait alors plus que son profil, sans mots, le port de tête haut, le regard fixe et perçant comme s’il s’était soudain rappelé qu’un numismate s’éprouvait à son effigie. Il y avait dans ces moments comble de fascination dans l’esprit du petit Egèse tourné vers un vieillard qu’il n’entendait jamais se plaindre, qui ne se déconcertait pas, faisait mouche, toujours, aux questions les moins attendues, paraissait bien plutôt puiser sa vigueur de son invalidité, sa netteté comme sa clairvoyance de l’immobilité d’un homme condamné au fauteuil qui ne se désengageait pas de sa quête du bonheur. Il en parlait comme d’une chose qu’il avait si longuement côtoyée qu’il ne lui suffisait qu’à l’énoncer dans un geste auguste pour la tenir à sa main, et lui sourire. Respirant de son idée, il s’époumonait presque à vouloir la faire toucher à ceux qui le visitaient, les ébranlant jusqu’aux larmes parce que eux se seraient vus mourir de mille morts à cette pensée de condamnation à vie au fauteuil. Aujourd’hui ses jambes empêchaient juste la vacuité d’avoir plus grand visage.
Un soir le vieil homme mourut en s’endormant. Et le petit Egèse pleura les larmes de sa vie.

« Est invulnérable non pas l’être qui n’est pas frappé, mais celui qui ne subit pas de dommage. »

J’ai tout laissé tomber.

Finir par ne rien faire. Ne rien plus faire…

Tout en somme m’aura été désillusion. Me retrouver ici chez ma mère!
Ainsi l’espace ouvert se sera refermé, inexistant toute cette profondeur productrice et moi, comme au commencement mais moi l’espoir coupé.
C’est bien un empire que je reconnais et conforte envers celui qui me cause douleur, chagrin, peur ou colère. Les épreuves de mon existence sont et seront des élans de jauge pour connaître qui je suis.
Chaque possession nous détruit. Chaque chose eue nous dépose un peu plus. Comme chaque palier posé qui nous anéantit lorsqu’il n’est pas atteint, recule l’échéance jusqu’à presque l’infini jusqu’à ce que l’infini finalement soit atteint, et nous anéantisse comme jamais. Alors, alors ne restent plus que les larmes.
Cette rétrospective pour qui la fait ouvre la gueule des abîmes de notre vie : ces mauvais choix, ces entêtements, ces principes à presque contre-coeur qui finissent en crève-coeurs. Ces pas que l’on n’a pas pliés, cette échine que l’on n’a pas su voulu courber. Pourtant ce sont bien là des prétextes qui déconfortent du vide que nous avons édifié.
Ma mère n’est plus toute jeune. Je suis son unique fils. D’une certaine façon mon retour a rechargé son pouvoir. Moi j’ai dû plier l’échine, me ramasser à l’exigence de ses arrangements. Mais après tout quoi de plus naturel! C’est bien moi qui ai mandé son aide, et c’est encore beau qu’elle ait accepté… D’autres m’auraient laissé crever comme un chien. J’aurais joué au sans-logis, en serais mort de honte d’abord et de faim ensuite. Voilà un rôle que même l’exigence de mener ma vie à tous les bouts n’aurait pas su me faire jouer.
Je n’ai ni frères ni soeurs et c’est un avantage de taille. Autrement, je serais certainement tombé dans le lacs d’inextricables histoires de famille. Pour moi donc ici, les choses sont plutôt simples.
Je suis installé dans la chambre d’amis, avec mes meubles, du moins ceux que je n’ai pas sacrifiés. J’ai conservé ma table de travail, mon fauteuil et le clavecin. Tout le reste et jusqu’au guéridon j’ai dû m’en séparer. Je me suis aussi passé du garde-meubles : les mille francs par mois qu’il me demandait étaient encore trop ; j’en donne déjà pour moitié à ma mère…
La chambre n’est pas si mal : parquet, papier peint piqué d’arabesques fauves, luminaire d’Arcq, pas de porte mais une lourde tenture en brocart pourpre. Les plinthes sont en merisier, le tapis que j’ai mis je l’enlèverai : maman ne supporte pas qu’on ne voie pas les lames de son « beau parquet », et moi je n’ai pas d’autre choix que de lui céder.
Ici je ne vois personne. Pourtant ce n’est pas la peur de recevoir qui me retient. Je n’en ai pas parlé à maman mais je crois que cela ne la dérangerait pas.
Elle se met à la télévision tout l’après-midi jusqu’au souper ; nous ne nous voyons guère et moi j’attends le soir pour courir un peu, entretenir ce qu’il me reste de forme, mais avec dix kilos de trop ce n’est pas vraiment facile.
Mes tortures se tapissent dans mes nuits, m’abordent en lâcheté à l’heure la plus faible, ensemencent mes rêves de leurs remords de sueur.
Je me lève tôt les matins. Je fais bien attention de ne pas réveiller maman.
A cinq heures il fait nuit. Je devine des silhouettes vagues agitées par des vents, parfois la pluie menue sur l’oeil des réverbères. Je suis assis… et tout me saisit, tout étend l’étrangeté d’un long silence. Quelques bruits échappent, et sont autant de tentatives de rompre l’inassumabilité de cette solitude. C’est autrement l’étrangeté de cette situation montante qui me monte elle aussi. J’obtiens la pleine acération de ma conscience totale : je suis à la maximalité de mon être possible. Chaque chose approchée m’atteint presque en abolition de sa distance. Tout est reposé, en dépôt quoique prêt à sortir sur mon intimation.
Le matin donc, quand ma mère dort, je suis seul à l’heure dite. Je demeure noyé par cette pénombre qui m’imprègne de chaque respiration d’objets voilés, faisant silence, jusqu’à ce que le jour, jusque sur la peau de mes mains, berce sa mansuétude. C’est alors que je sors.
Ça n’a pas été facile de revenir chez maman après vingt ans d’absence. Mais ces douleurs participent sans doute elles aussi à ce qui fait le bien des hommes, jusqu’à les faire devenir des hommes de bien.
Je sais combien déjà je m’étais disposé à ce qui aujourd’hui m’asphyxie : me retrouver seul, dormir seul, réduire toute ma sociabilité à ma seule mère. C’est l’orgueil qui m’a compté. J’ai voulu le pur moi-même, le pur pour soi. J’en ai rongé de sourdes heures à me dévorer d’actes auto-glorifiants! Je n’étais pas, et cela aussi il me le faut avouer, à l’image de mon système. Moi! moi qui me prévalais d’exploiter les expédients de la piété je crachais le suint de la vanité sur la tête de ceux à qui j’en faisais récrimination. En somme, je me flattais de me tenir à leur exact opposé… Quelle ironie! Je fus pire que l’abjection de ces êtres. Mon abjection plus grande vint de ce que je me croyais à l’ingénuité de mes raisons. Mais ces raisons étaient en vérité contre l’ingénuité et s’en délectant, par rebroussement me précipitaient tout d’un coup sous la trappe dérobante, au firmament de l’orgueil le plus céleste. Je finis par le voir.
Celui qui s’ennoblit de cacher sa valeur aux yeux des hommes, qui sur ce principe fonde sa souveraineté, celui-là est déchu. Les blâmes que je lançais – ces premiers signes – eussent dû me tenir en leur garde…
Au fond, il faudrait seulement en rester à ce qui nous demeure irréductible. Non pas à l’irréductibilité que les autres nous arrêtent, mais à celle de notre soi spectateur : ce qui n’est pas de norme, et n’en a…
Mais je voudrais croire encore qu’il reste, où? mais quelque part, sanctuaire quelque part de ces traces, laissées et lassées, d’actes, faits et finis… sur des murs? Mais où?!…
Il s’agirait donc de regarder sa vie, de dérouler le fil qui supprime en somme du temps ses tensions, abolit les attentes et ne laisse, en lecture, qu’un extraordinaire magnifique condensé.
C’est bien notre vie oui que nous devons mener en conquête. C’est bien notre vie que nous devrions mener en conquête, sans aller trop vite, car ce n’est pas qu’il faudrait être lent, mais ne plus considérer ni lenteur ni vitesse… et laisser faire.

« Rien n’est plus sot que de traiter avec sérieux de choses frivoles ; mais rien n’est plus spirituel que de faire servir les frivolités à des choses sérieuses. »

J’ai connu un amour, et incidemment une femme, jeune fille d’abord, de dix-sept ans, puis femme ensuite, de notre rupture. Une femme… telle que jamais aucune autre, jamais, ne pourra m’aimer d’un amour de telle force, de telle sincérité, de telle éternité qu’elle en fut seule capable. Et cela s’est gâché.
Nous disons que c’est ainsi, que le temps est responsable, mais c’est nous qui sommes les responsables, car c’est bien de nous que tout cela dépend, en fin…

« Sur l’entablement reste la photographie.

« De bien des façons j’aurais pu commencer. Et j’aurais pu tout aussi bien ne rien dire. Pas même les lourdes silhouettes, pas même la fenêtre ni la tôle découpant sombres ses arêtes.
« J’aurais pu débuter par : « Nous pourrons alors échanger de furtifs regards, tout ombrés de bocages vert-de-gris, fleurdelysés de neuf comme d’une première fois, où là, j’enfouirai mes yeux dans les vôtres, pour y atteler de longue absence nos définitifs départs, au tumulte des fanfares.

« Tu n’auras pas ces lignes.
« C’est drôle… mais je me suis habitué à cette folie d’incinération. Longtemps ça m’a donné le vertige, au point que j’étais partagé entre l’obligation… non! la contrainte, oui… disons la contrainte… la contrainte d’y penser pour atténuer l’effroi (c’est-à-dire m’acclimater à cette décision de longue main), et le viscéral penchant de m’y soustraire. Nos confrontations avaient lieu, moi je levais sur le plafond les yeux, y déposais des humidités de paupières, sentais ce vide du vide atteint par germination d’anéantissement définitif. Je ne jouais pas d’allopathie, chaque jour visait sa scène destructrice.

« Tu me manques…

« J’ai toujours de toi sur moi… dans la doublure d’un des pans de mon manteau (le droit), ces mèches de cheveux de toi que je t’avais demandées et dont par coquetterie, (pour quoi d’autre donc toi qui alors m’aimais comme l’oiseau aime l’azur?), tu ne finissais pas de m’en différer le don.

« Te souviens-tu? Jadis, lorsque je t’interrogeais sur une insignifiance, une volition, un parfum, tu répondais par le oui ou le non, invariablement avant d’ajouter : « Pourquoi? ». Puis tu renouvelais le oui ou l’initiais avant que je dise : « Parce que cette question m’est venue à l’esprit. »

« J’aimais ton corps, le révérais comme un autel, pourtant nous n’hésitions pas à l’embraser à nos rencontres de caresses.

« Ni chez toi ni chez moi nous ne tenions en place. Moi, si calme à l’ordinaire, je tournais comme une mouche pour m’aplatir dans le coin des pièces, l’air gauche, mains ballantes, ne sachant pas m’initier au décollage, décoller quand même, voleter par la pièce pour m’aller poser ailleurs.
« Aussi en avons-nous passé des nuits dehors, par les rues, les obscurs chemins, les cours d’école et les lavoirs antiques.

« Nous regardions les trains, la nuit passer loin de nous, fugitivement existants dans cette course de rails, qui échappe, file selon la secousse des traverses, et dont le rythme berce les étroites couches closes, de corps remuants mais inertement endormis. Moi je pensais à la cloison des couchettes, à ce volume suffoqué de feux d’une lumière en raies, indiscrète vite éteinte.

« Te rappelles-tu notre bonheur? au plus haut de nous démunis.

« Les dimanches, … ce sont les jours où les langueurs mortelles sont les plus assaillantes. Te rappelles-tu? ceux que nous dévorions sous le couvert de lundis moroses, attractés à la masse des salles et tables autour desquelles les conversations gravitaient des bouches, à la masse des autres qu’eux aussi les dimanches avaient ajournés. J’étais seul assis à l’une d’elles, devant à droite, à la gauche de la porte. Toi, les yeux pleins de saveurs dominicales, de l’hier tu et rompu vers la largesse de nos baisers, seule aussi à cette, la, ta table, subissais l’attraction et rêvais dans l’ardeur, depuis l’envol de l’hier à nos retrouvailles sous un ciel, sur la route… à ce prochain dimanche.

« Nous nous quittions au serment émané de nos lèvres, ratifié par nos corps.
« Te rappelles-tu? Nos premières amours, lieux et chemins à nommer leur pouvoir ; tracer les écarts d’abri du temps qui ramasse, les épaves terrestres.
« Te rappelles-tu ces dimanches à gaz? Les guipures voilées et les blanches nappes, ces quinze heures vingt et dans une heure déjà, départ…
Rien de moins aveuglant que les quais des gares, les dimanches gris.

« J’ai ce grand sentiment qu’aucune des heures, de celles qu’on mêle au tumulte des joies, n’aliénerait jamais, languissant, l’appesantissement morbide de la jointure où l’un des deux disparaît, enseveli sous les draps du Néant.

« Parfois je lève les yeux, et me surprends à te découvrir, à voir ton visage alors sourire sur le ciel.
Et là d’où je suis ton sourire est un large rivage aux vents forts; et de ce promontoire ma hâte est que tu m’y retrouves, pour que la mer se livre à nous deux, nous deux amoureux.

« J’écrivis sur nous :
« Il aima cette femme et le sut ; et l’aima en retour et le sut. Et cette certitude leur suffit. Et chacun d’eux sans s’être encore touché, sut par le mot ce que l’autre savait aussi.
« Aussi en surent-ils, à l’infini du savoir de savoir, de l’un de l’autre. »

« Si je n’avais pas eu les plus sérieuses preuves de tes retours, ou des miens, je me serais tué. C’est certain. Cette certitude je l’ai de maintenant, du fait de regarder par les vitres rideaux écartés, de m’enfuir les yeux par les dédales de lumière dégouttant des choses qui sont au-dehors, et se tiennent d’elles-mêmes droites, debout, et seront encore là demain.

« Tu étais belle, je t’aimais, mais je n’ai pas su me contenter que de toi. Tu m’avais précisé que je n’avais pas pu… Et c’est exact…
« L’apparat, les fastes, ce peuple de fioritures et de glace ont corrodé ce que nous tenions l’un de l’autre. Ton embarras s’est bien vite débridé face à la couardise des pressants assauts. Les uniformes te fascinaient, je le lisais dans tes gestes. Et bien que tu t’offusquasses de mes remarques, non! pour cette raison même, oui, pour elle tu ne faisais rien devant les avances de tes prétendants toujours plus nombreux, s’enhardissant surtout de détails si ténus mais décisifs pour l’audace galant d’un homme, que tu distribuais par attente d’heures plus langoureuses. Je n’y ai plus tenu!… Tu faisais la guerre des nerfs, refusais les explications, te plaignais de mes scènes. Il te fallait une cour qui fût bien à toi, en haleine tenue devant les appas de ta céleste beauté… J’ai sauté sur la première. Littéralement. Ensuite j’ai su que tu n’aurais jamais été à l’un de ces hommes. J’ai su aussi que tu m’avais poussé à me jeter dans les bras d’une grue pour à ton tour me brûler au sang de ce que tu appelais la juste mesure de mon infidélité. »

« Parfois les malades doivent ignorer les soins qu’on leur donne ; beaucoup sont morts d’avoir appris qu’ils étaient malades ».

Elle était encore là, il y avait vingt minutes à peine, avec ses cheveux lâches, des yeux tristes, son coeur sans doute déjà bouleversé, sans doute au bord de ses larmes.
Avec son amour aussi, au travers de cette pièce changée, bouleversée elle aussi par le déménagement dont l’acte, enfin rendu donnait définitif ce verdict de fin, à la fin déjà faite. Encore là, encore elle, avec son infini amour dont le hiatus était l’exacte exhalaison de son infatigabilité. Car oui, il est des êtres dont la seule raison d’exister est d’aimer, et qui, quand ils ont trouvé l’être à qui vouer l’indéfectibilité de leur don ne savent plus le retour à l’initial état.
Et elle en était, elle, de ces êtres-là.

« Il n’avait pas songé que l’homme actif, vivant et vibrant, se fatigue de tout dès qu’il a saisi la stupide réalité, à moins qu’il ne s’abrutisse au point de ne plus rien comprendre. »

Il n’y avait pas tout à recommencer.
La fatigue était venue, les yeux faisaient mal. Fermés, l’apaisement leur était immédiatement donné.
Le timbre ne résonnait pas encore. Pour qui souhaitait lever les mots de ça par la gorge, les résonner en l’air tiède, la complexité des efforts souscrits avait son lot. Debout, le colloque se distribuait comme un toast qui éclate de seconde voix l’allocution festive. Le sexe n’était pas dans la nuance, le corps permettait les plus insidieux outrages, et par moments tenait la culmination des plus stupides exacerbations spirituelles jamais proférées. Mais quoi! qui aurait pu le signifier? Le silence? Mais lui n’était plus désormais que le Monde était en paroles.

***

Il n’y avait plus rien de quoi désormais je pusse être sûr. Et c’était parce qu’il m’avait fallu attendre (en vain) l’âge qui me flattait à la table du salon devant le petit gâteau sans bougies, sous les combles, que je pouvais m’assurer de tout ce à quoi je n’aurais plus à m’assurer.
C’était l’hiver. Il ne faisait pas encore vraiment froid. Il n’avait pas neigé. Dans les rues l’après-midi la foule était égale à celle que l’on croise pendant les chaleurs de juillet mais ce soir, bien que les devantures des magasins fussent encore allumées, il n’y avait plus personne sur les trottoirs.
Les becs de gaz avaient brûlé autrefois dans ces rues (c’est aussi ce que je me disais lorsque je les parcourais) et aujourd’hui, c’étaient des réverbères oblongs à lumière émeraude.
J’habitais au dernier étage du vingt-deux boulevard Arneuil. J’étais sous les combles, fêtais seul mon anniversaire (pour une fois!), avais attendu cet événement à la faveur duquel, enfin, soulageant était tombé le couperet : il n’y avait plus rien désormais de quoi je pusse être sûr.
Cercle.
C’était comme un cercle en effet, l’arrivée au point d’un départ commencé sans vouloir, commencé je ne savais où, perdu dans un horizon que personne ne pourrait remonter, dans l’acte d’une naissance touchant à la patience d’un demander tel sur l’origine de moi. Ne plus m’assurer de rien c’était en même temps ne plus rien posséder qui pût assurer. L’issue elle, s’en tenait encore à ce qui tenait de l’Habitude : il me faudrait ce soir encore me coucher, défaire le lit, reprendre le travail dès le lendemain. Donc un salut existait qui ouvrait à une série d’actes tout prêts, ouverts par le rail de ma posture dans le monde d’ici. C’était au moins déjà ça d’arraché.
Il faudrait dorénavant me taire. Ne plus rien dire mais esquisser les sourires, encore, prometteurs des plus chères rédemptions du rien, comme si en semblant d’un après le mot, en espoir de cet après ouvert, par une éternité de temps… à passer.
Au travail sourire, hocher tête, suer mains, courber un peu l’échine : l’inclination ne messied pas à la fourbe. Faire saillir mes muscles, mais dans le silence des exsudations, rictus facile sur la bouche, dents très blanches, carnassièrement blanches.
Au travail fermer la porte, éprouver chaque jour, chaque fois que se ferme la porte la commutativité de la multiplication. Ne rien dire parmi les hommes! gageure! Ils ajusteraient leur haine rassise, se déprendraient de la finesse qui chèrement se donne à leur tête. Oh! certes, ils feront la montre, rendront le change, se montreront forts dans une matérialité qui crève par tous les coins, et il restera la solitude de celui qui se tait, s’abandonnant des hommes, abandonné du Monde, à qui sera la charge d’assumer cette double défection.

***

Dans le wagon se presse la foule qui vite cherche à s’asseoir. Les hommes ne laisseraient pour rien leurs places aux femmes. On joue des coudes. Les derniers, résignés se tiennent près des portes, passent leurs mains sur la rambarde froide, se calent l’épaule dans l’encoignure, obliquent les appuis de leurs pieds sur le lino.
Sonnerie de fermeture automatique. Le train s’ébranle. Emportés par le petit matin sur des rails froids d’eau de pluie les visages s’offrent aux visages. C’est un nouveau sommeil dans un nouveau lit que l’on partage à soixante-cinq.
Ces gens me sont inconnus. Au travers de leur tics je lis leur bêtise. Leur panoplie vestimentaire m’engage au percement de leurs histoires qui se ramassent au noeud tourné de la cravate, aux bottines sales, à l’affiquet de mauvais goût, ou à l’ourlet visible. Les corps se blottissent, les jambes se croisent et la tête incline.
Moi je me sens bien. Je sors du sac le livre, l’ouvre, en reprends la lecture à la page que j’avais laissée la fois d’avant :
« Pourtant l’humanité pourrait, sur le seul argument qu’elle n’a pas failli à sa pérennité lorsque la médecine n’existait pas, simplement s’en passer. »
Je ferme le livre. Encore cinq minutes et je serai dehors.
C’est la simplicité qui me faut… puisque je ne puis pas me contenter de ne rien faire, de n’être que là… que ça, sailli par le temps de ce Soleil pâle de presque hiver qui s’il ne chauffe plus ne manque pas notre aveuglement.
Comment ne suis-je pas l’un de ces êtres à qui suffit l’ampleur d’une vie sans histoires?
Je souhaite un auteur, un auteur qui me détacherait, m’enlèverait vers le sein d’une nature simple. Il y aurait une eau… calme, un champ… vert, ou ce pré. Il y aurait cet air tiède, une chaleur jaune de feuilles plus rares, l’étouffement de pas du chemin d’un sous-bois. Je m’assiérais sur le banc, reposerais mon humeur, irais dans le rêve en refroissant les trois ou quatre pages de ce livre à ma centième lecture…

Après le train je marche, par les rues qui ne sont qu’ombres à l’heure où les chalands dorment. Par les quelques vitres sans volets je happe les signes de silhouettes. Je refais l’itinéraire qui me fait être sous ce lampadaire éteint, juste avant de franchir le porche. Après, c’est autre chose.
Je rêvais de rencontres, de découvertes parmi les vierges ou les autres qui talonnent les quais. Décors obscènes d’une vie communautaire sur le boulevard, encaissés par les hauts immeubles vomissant de désuétude. J’épiais les minces ombres endrapées d’une chaleur maigre, le souffle givrant échappant des mobilités monocordes.

« Nous nous dérobons à notre tâche lorsque nous nous absorbons dans le passé ou l’avenir. L’éternel ne nous est accessible qu’à travers la réalité présente. C’est seulement en empoignant le temps que nous atteignons le lieu où le temps s’éteint. »

- Et sans doute alors le sommeil est-il lui-même une aide sans égal à l’oubli du jour par lui-même.

Il se lève il se couche, descend l’escalier de bois, remonte quatre à quatre [les marches de bois sont comme les côtes d'un thorax où les percussions de pas se confondent].
Au monter, qui est celui du destin aussi, il marche ses pas sur l’attiédissement des tapis qui étouffent. Regarde alentour, ouvre les portes de bitume, ne conçoit pas autrement qu’il fait, passe le doigt sur les tablettes des bibliothèques.

Sur les murs sont les aïeux. Sur les parquets les livres à lire… s’entassent.

Il voit le bois de la rampe. Touche lisse et verni le bois de la rampe.
A ses caresses, relate des aperceptions frelatées que sa main, la paume sur, veut faire passer de temps, accumulé sur et dans.

*

Il voit les tapisseries, posées des murs, que ses ancêtres ont posées.

Temps bas. Invalidité de gestes. Close pièce de close ombre.

*

Matin. De ceux ouverts sur les vies qui naissent – ô ptôse abyssale des glycines – ne sont encore rien, mais dont l’acte d’être ne peut plus revenir au néant, simplement parce qu’il en vient.

*

Toujours ces fenêtres par trouées du dehors, trop connu, sur l’impalpable haleine de nos nous-mêmes.
Toujours ces fins de jours acheminées depuis le matin même, au réveil de nos corps, nous acheminent aussi.

*

Soir. Parfaitement su, parfaitement vécu dans d’autres soirs qui semblent, veulent et appellent leur reparaître par images montées en boucle.

*

Toujours fanées ces allongeantes ombres. Et leur fin de jour, – dans les Soleils sans soir -, qui long temps chancèle, pour d’un coup de nuit choir.
Les verreries s’allument, sont comme un reposoir géant et la ville, toute la ville qui s’érige en hautes tours, est comme un catafalque donnant au Soleil un feu.

*

Il a toujours la particulière affection des réverbères.

S’étonne d’être au Monde. Se dit : « Qu’est-ce que cela qu’être au Monde? »
S’étonne d’être lui. A le propre étonnement de lui-même étant.
S’étonne de voir qu’il n’est pas rien. Qu’il n’a jamais été rien mais qu’un jour quelque chose est devenu lui.
S’étonne, aussi parfois de la spatialité, de voir sa main et son bras et de pouvoir faire venir sa main, de la lampe, … de l’abat-jour de la lampe, jusqu’à sa joue ; et d’embrasser comme une invisibilité d’étendue d’elle à lui, par le mouvement de, du vers elle à, au vers lui.

*

Il est l’unique survivance de ces situations d’enfance, désuettes, qui renvoient à la scène vécue l’abolition des temps. Il ne s’y fixe pas. Il ne s’y attarde pas son sang. Il ne se dit pas : « Fixe-toi à l’instant cet instant! »

*

Il lève le doigt, souvent se touche la tempe, et déclame. Car il aime s’entendre s’écouter parce que cela le fait croire s’exister à lui-même.

Au soir, écoute immobilement le coeur de la cuisine remonter le ressort de son corps ; s’abîme, pense à la tonsure, séjourne dans son crâne, s’indiffère, tourne les pages, parcourt des déserts, s’extrait des vastitudes avec peine et lourdeur, marche, retourne à la salle d’armes et fatigue le corps. Dort.

Par quoi existerait autre qu’en soi-même ce Monde, par lui tenu de possibilités distingantes pour le faire être tel?

*

Il sait qu’il a existé.
Parce que d’autres que lui ont dit et lui ont appris qu’il avait existé.
Ainsi, il se dit que lui aussi il avait eu des artères et des tempes, desquelles il avait palpé sans doute les battements de son myocarde lorsqu’il posait ses doigts sur, en les effleurant.
Et qu’il avait eu encore un nez et des lèvres, parce que cela est, à qui en est de l’homme.

… toutes les raisons probantes, et toutes les réponses aux questions qu’il pourrait se soumettre, quelle serait encore cette certitude là acquise définitive et que vaudrait-elle, et de quelle façon faudrait-il qu’il la prît, qu’il la conçût, qu’il la comprît ou qu’il s’en servît comme instrument décisoire dans le rapport à la vie qu’il mène?

Lui donnerait-on toutes les raisons, non les meilleures mais les raisons, suffisantes donc par cela-même, et n’en fût-ce encore qu’une, éternelle si haute, inatteignable mais qu’on eût pliée jusqu’à lui en faire respirer le contenu et l’esprit de ne pas s’inquiéter de la douleur de voir mourir sa mère, qu’il ne se retiendrait pas de verser l’amour de ses larmes sur son si froid front…

Sort. Dehors, n’y a plus de vert guère que l’herbe verte, matinalement humide, que les ombres indéracinables du jour garderont humides tout le jour.

Il sourit.

A combien en est-il de journées aujourd’hui? Toutes journées comparables en ce qu’elles se rangent sous cette dénomination, mais dont l’épaisseur de leur foule, depuis qu’il naquit fait qu’elles sont advenues sauf surtout celle d’aujourd’hui, dans l’irréalité d’actions remémorées.

*

Lorsqu’il , il a besoin d’avoir devant sa table de travail un mur où lever les pensées, haut, plutôt que le vide de la pièce lorsque le bureau est placé en son milieu.

*

Il lit les autres ; et dit qu’il faut les lire. A qui le dit-il?!
Qu’il faut lire les autres pour qu’il sache tout ce qu’il n’est pas.
Pour connaître à quel point il les distingue et le distinguent en retour.
A quel point eux étaient riches de ce dont il est pauvre.

Imagine une descendance. Possible. En idée. Quelque chose de lui, en extérieur qui serait le plus près de lui, indépendamment des espaces.

*

Il lui faut savoir et pouvoir tout oublier de ce qu’il a fait, afin de pouvoir faire encore.

*

A vingt heures douze se demande ce qu’il est : de la chair? Du souffle? du vital?… Du tout cela? Mais qu’est-ce que cela veut dire?
Ce sont leurs mots.
Quel est le sens de la chair? Aucun sans doute.
Le sens de la chair est possible pour celui qui peut l’énonciation du mot chair, à condition que l’énonciation l’y fasse pencher dessus.
Lui, regarde le rapport de ce qu’il appelle la chair à ce qui lui permet de savoir de quoi il parle.

Il préfère les levers aux couchers. Mais admire la Nature pour la lourdeur de ses couchers. N’y peut retenir d’imaginaires sanglots.
Les couchers sont de longues plaies qui saignent ; qui scellent le sceau du silence des hommes au silence du Monde.

*

Les moindres événements lui font le sourire, parce qu’ils le détournent avec telle aisance de ce qu’il sait s’être lui, qu’il en vient à suspecter la réalité.
Il se sait avoir été par certains champs du réel, sous certains arbres, très réels alors, … sur de l’herbe qui même l’avait coupé.

*

Il y a ce creux temporel ; un temps qui s’arrête, en cloisonnement.

Même s’il lui semble que le repos des lieux offre un endormissement à son coeur, un comme répit de lui, rien cependant ne s’arrête jamais du Monde.

La monumentalité du Monde le touche.

Il devient aussi, le propre accomplissement de nouveautés advenues qu’il s’explique mal [à lui-même] mais qui sont, et dont il a conscience et au sujet desquelles il dit : « C’est bizarre », par étrangeté que cela le touche désormais lui qui s’en défendait depuis qu’il put penser, et que par l’acte de penser il traçât en idée, délibérément et distinctement l’enceint de son être par les délimitations de ses possibles.
Serait-il autre qu’il n’était lui qui se sent lui et à qui rien ne vient à manquer lorsqu’il rappelle les parties de son corps? Se peut-il être qu’il fût distinct en conscience, justement par l’acte délibératif de ce que sa conscience est inchangée?
Il frémit à l’écroulement pressenti dans la dissolution possible de lui-même.

Eteint la lumière de la chambre. Se hisse par le bleu clair sombre à travers le couloir, rentre la plante ; ferme les volets métalliques par leur coulissement de charnières.
Il voulait souvent la vie en idée.

*

De ces murs qui le saillent il y a viscéralement des idées de manoir qui flottent par les airs, quelque part de sculptures de jours beaux bleu noyés d’éblouissances : contraste légitime d’un mysticisme subjectif au rapport de son lieu de vie puisque la chambre est en parquet, que les tapisseries sont le tout sauf l’insouciance à grandir, – (y aller de soi-même sourire, entrain de sous le crâne, muscles aguerris et possibles), – que l’enclos pèse des toutes atmosphères sur les parois, à en refuser l’accès jusqu’aux parcelles moindres des légitimations.

*

Lit. Lit beaucoup. Lit à mourir d’en lire, lui qui lit dans le but seul de faire tout autre chose que [de] lire ; pour qu’en fin il sache qu’il a lu assez de sa vie pour s’en fuir vers ce qu’il rêvait, depuis qu’il commençait à se dire qu’il ferait tout autre chose que [de] lire.

Il veut l’impassibilité de l’esprit non en idée puisqu’il la veut, mais tremble aux pourpres de parterre lorsqu’il sème les regards, et coule la sueur à ses tempes aux voix de métal. S’agite. Le crâne le frappe, l’étourdit à l’enfoncer dans d’obscures pensées qui passent sur son front, et l’obombrent.

*

En parlant d’un passé, il entre-lève.

Il a des souvenirs si prégnants, que l’élévation d’eux le stupéfie par la résonance de proximité qu’ils laissent en lui comme si l’intervalle de temps jusqu’à ce présent s’était contracté entre, asymptotiquement y laissant une juste superposition.

*

Il savait que cela viendrait. Que ce moment serait.
Tout homme le sait en lui-même.
Cependant, par anticipation il n’avait pas le cadre, ni le fixe : le lit, l’hôpital, la façon de mal qui l’emporterait. Ni surtout l’année de fabrication des draps qui le baigneraient de sa dernière sueur.

Mer. Vert de mer toisé par l’azur. Plages. Etendues par vues de voeux. Appesanties de ciel, au dos des peaux tiédies leurs marques.
Rien de pareil qu’un corps, distançant par le sable les fenêtres de ciel.

*

Regarde cette vague se briser. Ne peut s’empêcher d’y mettre à la voile.
L’eau de cette mer verte, bouillonne l’étalement de vagues mourantes, qui déterminent des séries d’autres qui, dès qu’elles sont formées, par instinct se mettent à courir à leur tour le plan de mer sur leurs rouleaux ; déroulent toute leur vie sous ses yeux, grossissent, jusqu’à adultes rendre le fracas de toute leur histoire rassemblée sur le sable des plages.
Mourantes les unes, dans l’expiration fracassante, par leur fin même, mécaniquement peut-être, déterminent les autres à naître, et ainsi, jusqu’à ce que la mer même cesse d’être sur le bord, là, dire, mordre le flanc de bord des plages.

Il dit ceci : « Il faut savoir que l’on ne sait pas… pour s’y mettre ». Se mettre en route… vers l’origine de cette grâce qui se donne le vouloir ; vers le savoir qui se sait ne sachant pas.
Qu’il n’y aurait rien à chercher qu’il lui faudrait encore y aller pour le trouver. Y aller là-bas! pour en ramener de quoi, ou de rien!

Monte par les airs la présence des fauteuils, en miroir de leurs bras, clos espace, le refermer sur lui, ou sur eux, pour ne plus étouffer d’une vacance, toujours possible, d’échappement de sens à prendre vie de leur néant.
Ces échos! lancés des vies d’avant, [ ] à ressaisir toujours.
Ces dans dix ans j’aurai trente ans. Ces dans vingt ans s’imaginer. Et y être. Et fermement tenir la vue de l’au revoir lancé. Et ne pas se reconnaître tel que l’on s’était promis de se retrouver.
Et saisir et l’étrangeté une, et le malaise d’un vomissement à se sentir l’étrangeté telle.

*

Se détourne, par lassitude de questions à combler de l’horizontalité des bibliothèques, dont la rectitude la leur ouvre, sans pudeur, les infinies terreurs de leurs crânes avides.

*

Lui n’a pas conscience du mouvement de ses hormones.
Il dit ses hormones en tant qu’elles se rattachent à l’unité qu’il nomme son corps. Elles ne cherchent pas à le satisfaire, parce qu’elles auraient conscience qu’il existe. Et pourtant elles sont ce qui peut le satisfaire.

Le Texte à lui est le recommencement total. A chaque blanc s’épand l’effort, renouvelle le commencement de leurs levers de jour, vierges visages d’eux vierges encore.

N’a pas de père. En voudrait un. Pour lui demander pourquoi il l’a mis au Monde. Ce qu’il voulait en faire. Ce qu’il contait en faire de lui à naître. S’il espérait qu’il contribuerait à son bonheur. Se faire expliquer cela, avec des raisons sensées.

*

Sa mère, en l’idée, l’avait engendré pour qu’il disparût un jour. Elle avait fait l’acte, nuit de l’acte en la chambre, close de souffles de vies à vivre en futur.

Le temps le prend de se suspendre à ses interrogations. Lui n’ignore pas qu’il a décidé d’aller jusqu’en leur fonds, de les inexister en somme par leur dissolution.
D’elles, il possède l’intuition qu’une élaboration méthodique d’extrême dépouillement achèvera leur problématicité par évanescence. Mais si fort l’Habitude! que de lui-même il reconstitue l’enchevêtrement d’échafaudages qui reconstruisent fortifiés le mirage, d’où les questions prendront re-naissances.

*

Lui dit qu’il peut s’interroger, et interroge, exactement parce qu’il existe. Et qu’il existe, parce que précisément existe ce sur quoi il s’interroge, … et à partir de quoi il est.

Il a maintenant l’impatience des fins de vie. Non pas un mais ni un lui, mais l’encore toujours neuf.

*

Epars se dressent, en regard les uns des autres quelques troncs courts, secs, tors, morts, désordonnés mais morts, dans l’unité de leur corps et de leurs branches, mais morts.
Les eaux du lac sont froides. Lui est l’inquisiteur. Il rappelle le jour saint où se sont étanchées les paroles du spectacle. La phrase alors avait cette acération du trait à pourfendre tout décor.

Il part. Quitte le chez lui adolescent à la couche maritale caduque. Les géniteurs sont révolus. Veut tourner la tête pour d’une pièce tenir embrassée dans le regard le dernier, ce lieu sa vie depuis quinze. Lieu de racines des arbres du jardin dont les feuilles jusques aux branches agitent l’au revoir.
Presse le pas, baisse ses yeux puis immédiatement les lève au plus haut.

Ne rien voir du départ, ni même l’allée laborieuse des industries passées. Ne rien entendre des éclats de voix, ni des rires. Ne rien se souvenir du bonheur étalé. Ne rien sentir des frissons sur sa peau, couchée là avant, sur épaisse l’herbe qu’il foule. Lever, lever les regards au plus haut pour planter par souffrance les larmes qui lui viennent. Qu’il en ignore, cristal le ciel, réconfort des réserves de couleurs avant la rigueur, l’hiver, sa noirceur.

Le temps est humide, et glacial.
Les arbres sont nus.
Leurs branches donnent au froid le grelot de leur corps.
Sur la lande pas un homme. Un corbeau seul joue le risque quand s’est arrêté le vent, de traverser en volant un peu de pan du ciel.
Large alors il croasse, et ses ailes sont une palme. Et seul il passe, sur le Soleil,

énorme et falciforme.

L’Infini le surprend.
Monte en lui les degrés résonnants de l’escalier du donjon.
Le beffroi n’est pas seul.
Le geôlier tend les mains. Les clefs n’y sont pas, plus!…

L’Infini donne les éclats de ses rires éternels, en fait vibrer les masses profondes des murs. Reprend sa croissance ; en asphyxie aiguë ; monte tous les chaque degré des individuellement ; avec cette lenteur inimaginable de l’Infini.
Derrière lui est le il : l’ultime des degrés qu’il avait à lui opposer.
L’heure est là, donc minute exacte de finir « l’Existence » de lui :

l’Infini est la ponctualité du hasard.

Bien sûr il se retourne. De suite trouve les regards de lui. Immédiatement les pénètre et pulvérise « l’Existence » qui le serrait sur sa nuque pour lui l’image à peine du disque rouge, énorme du Soleil s’engloutissant dans la mer de ce calme beau bleu de fin de jour montant des vies restantes à vivre.

« Oh! pourvu que je tienne jusqu’à l’aube…
… Une lueur pâle parut dans l’horizon…
- Enfin,…
… elle s’allongea par terre dans sa belle fourrure blanche… »

Il y avait ces cinq hommes et cette nuit. Et il y avait le fait suivant : avant la fin de la nuit, à six heures cinquante exactement, deux de ces hommes seraient morts. Ils ne savaient pas encore qui, mais savaient comment. Ne connaissaient donc pas les trois qui auraient le plus à faire : survivre aux deux autres.

I

L’oberlieutenant scrutait avec ses jumelles le relief des dunes de cette portion du désert. C’était lui qui était au commandement de ce que l’on continuait d’appeler la division Rabaul. Il fit donner l’ordre à son second d’arrêter la colonne de blindés. Celle-ci s’immobilisa dans l’encaissement. On désigna les plantons, on établit les durées de garde qui devaient être aménagées selon la hauteur dans le ciel du Soleil. Or il était midi, l’heure la plus dure ; les sentinelles ne resteraient que cinquante minutes à leur poste, seraient ensuite relayées par des hommes qui resteraient le même temps, car ce ne serait qu’à partir du troisième roulement seulement que les rondes augmenteraient progressivement en durée. Le soldat Meier serait de ce troisième roulement. Il avait reçu l’horaire de son tour de garde à six heures trente ce matin, du second officier lui-même. Pour aujourd’hui il avait eu de la chance, parce qu’avoir fait l’heure la plus dure (comme il se trouvait qu’il l’avait faite hier), ne dispensait pas automatiquement de celle du jour suivant, contrairement à la règle établie dans la plupart des autres unités ; cependant il se trouvait que le hasard du tirage au sort l’avait cette fois favorisé. Ce n’était malheureusement pas le cas du soldat Setzer qui en était lui à son troisième tour pour midi. Il s’était même demandé si cette malchance n’avait pas un certain rapport avec son insubordination de l’autre jour vis-à-vis de l’adjudant. C’était encore une fois très exactement ce qu’il était en train de ressasser lorsqu’il vit, là-bas sur l’horizon, plein est, une très légère nappe grise. Il prit ses jumelles, et regarda. Pour qui n’en aurait pas eu l’habitude, ce signe serait passé inaperçu, mais ici chaque soldat connaissait son importance. Il annonçait presque toujours le déplacement de convois : blindés, camions, colonnes de ravitaillement en essence, en vivres ou en munitions. C’était aussi précisément l’une des deux raisons pour laquelle les unités stoppaient leur progression peu avant midi : à cette heure en effet elles devenaient particulièrement vulnérables à la détection des observateurs. L’autre raison était la préservation des moteurs qui se mettaient en surchauffe lorsque la température de l’air excédait les quarante-quatre degrés Celsius. Il fallait les épargner d’autant que l’eau était avec l’essence la préoccupation primordiale des chefs d’unité, mais pas toujours malheureusement celle des généraux de l’état-major. L’oberlieutenant le savait plus que tout autre ici, si bien que lorsqu’on lui signala un très probable déplacement militaire à une soixantaine de kilomètres, et dans la direction de Moufra, il dit tout bas mais suffisamment haut pour que l’officier en second entendît : « Leur raison doit être sérieuse. »
Il monta lui-même jusqu’au point d’observation du soldat Setzer, regarda la direction qu’on lui indiquait, s’allongea sur le sable en y plantant ses deux coudes, et prit les jumelles qu’on lui tendait. Ce qu’il vit il l’avait déjà vu ailleurs, de nombreuses fois depuis qu’il était lui-même soldat, puisqu’il était sorti du rang, avait commencé par faire des tours de garde interminables pendant d’interminables années, comme ce soldat qui lui prêtait sa paire de jumelles et à qui il fit un signe de tête lorsqu’il la lui rendit. En redescendant la dune il s’adressa à Nimwitzch, l’officier en second qui avait lui aussi, en même temps que son chef observé sur l’horizon, vers Moufra là-bas, cette légère nappe grise de fumée de moteurs et de sable, produite par des roues de véhicules : « Qu’en pensez-vous? ». Nimwitzch, comme à son habitude ne répondit d’abord rien. Il garda le silence, parut réfléchir, demanda à l’adjudant qui les rejoignit lorsqu’ils furent arrivés en bas si d’autres nuages avaient été remarqués par les autres sentinelles, se fit répondre que non. C’est alors seulement qu’il formula sa réponse : « Cette fois les Labdacides veulent en finir à tout prix avec Moufra ».
Les trois hommes rentrèrent dans la tente du commandement, la seule qui fût systématiquement dressée pour des haltes d’au moins une heure. L’air y était plutôt supportable. Il y avait au centre une table et ses trois chaises pliantes, sur la table un thermos, et l’énorme C.h1 Zuker : le poste des transmissions ; le radio était le soldat Makorvski, le seul qui fût habilité à demeurer au commandement en l’absence des deux officiers.
- Du nouveau Makorvski demanda le second?
- Non Monsieur.
- Soit! dit-il Il va être l’heure maintenant… Vous recontacterez le relais 1 du Haut Commandement et vous l’informerez d’un déplacement d’engins observé direction Moufra à douze heures quinze. Demandez notre conduite à tenir. Réitérez ensuite notre demande urgente d’essence. Nous attendons depuis près de sept jours maintenant le remplacement du camion-citerne que nous avons perdu pendant le raid aérien. Mais bon sang! qu’est-ce qu’ils foutent! Nous laisser comme ça à l’abandon! Ignorer les forces vives de notre Armée! et du même coup compromettre une victoire déjà bien incertaine!…
- Nimwitzch! Ça suffit maintenant! interrompit l’oberlieutenant. Et se rapprochant du second il dit à voix très basse pour n’être entendu que de lui seul : « Pas devant les hommes… »
Cela était tout à fait inhabituel : les officiers des Atrides étaient aussi choisis pour la surprenante maîtrise de leurs nerfs, sur le profil d’une série de tests très éprouvants. Cela était d’autant plus insolite que Nimwitzch, lui, était d’un caractère exceptionnellement réservé, introverti même avait signalé l’instructeur Mayerson. C’était peut-être vrai finalement, mais peut-être pas, puisqu’il venait de montrer que lui aussi avait ses propres limites, que cette guerre atteignait, et semblait dorénavant même dépasser. C’était lui qui s’était porté volontaire pour le désert, la zone des combats la plus dure avec celle des glaces, mais il n’avait pas hésité un seul instant, et tout le temps de sa préparation il n’avait songé qu’à la division du Commandeur Rabaul. Il l’avait finalement rejointe après quelques tergiversations sans grande importance et après un délai plutôt raisonnable, et ce, sans que sa candidature fût appuyée par ses chefs du peloton de préparation. Il n’avait obtenu le mérite qu’à son excellent classement et pourtant, pourtant il était loin d’être ce que l’on nomme parfois un foudre de guerre. La discipline toute militaire le lassait, en raison notamment d’un tempérament profondément libertaire qu’il avait et qui le soustrayait naturellement à toutes les formes d’uniformisation.
- Avez-vous joint le Haut Commandement Makorvski? demanda le second.
Comme le radio ne répondait pas tout en s’agitant sur les touches du Zuker ce fut l’adjudant qui lui reposa la même question. « Avez-vous joint le Haut Commandement Makorvski? » mais sur le même ton et sans qu’un signe d’impatience fût ressenti.
- Non adjudant répondit Makorvski d’une voix blanche, et il ajouta : « Le poste ne fonctionne plus. »
- Comment cela? demanda Nimwitzch.
- Je ne sais pas, on dirait un problème de corodeir, tout le reste me semble en état.
- Si c’est le corodeir, alors le Zuker est irréparable ici, précisa l’oberlieutenant. Makorvski! prenez le manuel des nomenclatures et faites le diagnostic des pannes envisageables. Venez m’avertir dès que vous aurez terminé.
- A vos ordres.
- Nous messieurs, allons faire un tour dans l’ubervan. Et l’oberlieutenant sortit de la tente, suivi du second et de l’adjudant.
C’était l’heure des relèves, Setzer venait de quitter son poste, avait échangé une plaisanterie avec le soldat qui le relayait, et passait devant la tente du commandement quand les trois hommes en sortaient. Depuis que l’oberlieutenant était à la tête de la division il avait toléré que le subalterne ne saluât plus ses supérieurs, – ce qui était encore inimaginable une semaine plus tôt – , si bien que désormais plus personne ne saluait. Setzer croisa l’oberlieutenant, puis le second, et quand il arriva enfin devant l’adjudant qui était un peu à la traîne, il lui donna le salut militaire, un salut impeccable, un salut d’école, que l’adjudant fut obligé de rendre avant de morigéner tout bas. Meier vit la scène à une quinzaine de mètres devant lui. « Quel culot ce Setzer! se dit-il, il n’arrive toujours pas à digérer ses tours de garde! »
Le ciel était déjà un peu moins éclatant qu’à midi. Il s’enrubannait désormais d’une mousseline grisâtre que dans les grandes villes occidentales on aurait pris pour de la pollution. Mais ici ce n’était pas cela, il s’agissait d’un tout autre phénomène qui, très exceptionnellement selon des sources indigènes pouvait aboutir à la formation du Calamante, processus météorologique très mal connu à dire vrai, à mi-chemin entre le typhon et la tempête de sable. Aucune des deux armées engagées dans le conflit mondialiste ne l’avait jamais observé, bien qu’il existât selon certains récits de peuplades reculées. Aussi, le Calamante était ignoré de la plupart des officiers mais certains, très rares, en avaient entendu parlé, mais sous les traits d’une légende. Le Commandeur Rabaul, l’un d’eux, avait été fasciné par ce qu’il en avait appris d’un vieux chef de clan qui n’avait pu guérir des complications d’« un pied diabétique ». Il s’en était d’ailleurs entretenu à plusieurs reprises avec ses seconds. « Possible, avait simplement répondu l’oberlieutenant lorsque le Commandeur lui avait demandé son avis ».
L’adjudant ferma la porte de l’ubervan, parce qu’il y était rentré le dernier, puisqu’il avait nécessairement respecté la préséance due au rang des deux officiers ; il passait donc après eux, non qu’il fût moins bon ou qu’il déméritât mais simplement en raison de cette distinction que l’on nomme « grade », et qui est bien commode pour la parfaite détermination des responsabilités de chacun, même si elle n’est pas systématiquement en proportion de la valeur des hommes, reste donc assez souvent plutôt arbitraire pour cette raison même. Ces trois hommes qui se connaissaient très bien le savaient parfaitement, mais n’en parlaient pas, autant par pudeur sans doute, qui confinait ici au plus extrême respect que chacun entretenait à l’égard des deux autres, que par l’absence d’une coïncidence au même instant de cette même remarque dans les divers sujets de leurs conversations. L’oberlieutenant avait étudié la physique pour devenir ingénieur dans les travaux publics, le second le droit, pour présider une cour, et l’adjudant les lettres, pour essayer d’écrire un jour.
Dans l’ubervan la température de l’air était fraîche, grâce à l’installation d’un système de refroidissement ingénieusement aménagé sur l’ordre du Commandeur. Il avait lui-même insisté pour qu’on apportât ce qu’il appelait « l’équilibre », entre la dureté des opérations militaires d’un côté, et le confort dû à son rang de l’autre. Il était le seul dans toute l’armée des Atrides à s’être doté d’un tel système. Cela le rendait encore plus singulier, et affichait à la fois l’impudence de son personnage et l’impunité dont il jouissait auprès du Haut Commandement.
- Messieurs faisons le point! lança l’oberlieutenant. Je souhaite connaître vos avis sur notre situation, et entreprendre avec vous la réflexion sur la conduite qu’elle commande. Robeine!?
- Nous ne pourrons guère avancer de plus de soixante, voire soixante-dix kilomètres répondit l’adjudant… du moins… jusqu’à ce qu’on nous ravitaille en essence. De surcroît, et pour comble de notre malchance nous voici désormais et sourds et muets.
- Nimwitzch?!
- Il y a… aussi l’aspect stratégique, à considérer. Moufra, à quatre-vingt kilomètres d’ici, dans la direction de laquelle nous avons observé une colonne de fumée, signature probable d’un déplacement de blindés labdaciens, il y a de cela une heure à peine. Or, nous connaissons l’aspect névralgique primordial de cette cité. Et cela n’a rien de nouveau : tout le conflit engagé dans la zone des déserts tourne depuis le premier jour au contrôle du segment Moufra – Qualaht. Enfin, et pour finir, les dernières informations que nous avons reçues du Haut Commandement concernaient une initiative de convergence totale de nos forces vers Moufra.
- C’est exact reprit l’oberlieutenant, mais ces informations datent de trente-six heures déjà, elles n’ont pas été confirmées… ni avalisées par la procédure de sûreté. Nous ne saurions donc nous y fier d’une façon absolue.
- Mais nous ne pouvons pas ne pas en tenir compte non plus!
- Oui Nimwitzch, oui, bien sûr vous avez raison. Et c’est pour cela que nous avons un problème. Il va nous falloir prendre des décisions sur la base d’une absence d’éléments ; c’est bien pour cela que j’ai besoin de votre regard sur notre situation actuelle, de manière à anticiper également ce qu’elle pourrait devenir…
- Du café messieurs? demanda l’adjudant.
- Pas pour moi merci.
- Merci non, répondit l’oberlieutenant en faisant un signe de tête.
- Et si nous envoyions un petit détachement vers Moufra? lança le second.
- Histoire de voir ce qui s’y passe?…
- Oui! renchérit l’adjudant, nos postes radios couvriront la distance ; quant à la consommation du carburant elle ne devrait pas diminuer notre réserve de plus… de plus de cinq pour cent approximativement.
- Logistiquement dit le second cela ne poserait pas de problèmes.
- Stratégiquement messieurs, reprit l’oberlieutenant, cela nous permettra de faire un point sur la direction de l’impulsion que nous pourrions être amenés à donner, pour une issue, peut-être du problème de Moufra. Qui enverrons-nous? Qui va commander le détachement? Toi? Nimwitzch dit-il en s’adressant au second. C’était très rare qu’il en vînt à lui parler sur un ton si familier, et s’il le faisait, ils étaient toujours seuls.
- Si vous me le demandez alors j’irai, répondit Nimwitzch.
- Tu auras Setzer et Meier. Plus deux hommes de ton choix. Tu n’y vois pas d’objections?
- Aucune. Cependant…
- Oui?
- Ils sont précieux ces deux-là. Vous ne voulez pas les garder avec vous?
- Non, ils te seront indispensables là-bas. Sais-tu quels sont les deux autres que tu veux emmener pour cette mission?
- Makorvski et Ubner. Qu’en dites-vous?
- Ça me va. Vous prendrez l’auto-mitrailleuse, deux radios, des vivres pour quatre jours, de l’eau pour six, une arme de poing et une lampe électrique chacun, trois armes de hanche, un kit de survie, une carte d’état-major de la région, deux boussoles et une trousse de premiers secours. Ubner a une formation d’auxiliaire sanitaire, ainsi nous pourrons conserver nos deux infirmiers. Makorvski emmènera l’un des trois radiomètres, Setzer le polarisant.
But de la mission : donner le point de la situation à Moufra. Pas plus. Durée escomptée quinze heures. Départ à la nuit. Messieurs des questions?
- Non, répondit l’adjudant.
- Non, ajouta le second.
- Très bien. Robeine occupez-vous de l’ensemble des préparatifs logistiques, et vous Nimwitzch, informez les hommes, et préparez l’itinéraire. Briefing à dix-sept heures trente sous la tente. Messieurs, vous pouvez disposer.
Chacun des hommes sortit de l’ubervan, fit le tour des camions pour donner ordres, précisions et réajustements. On sentit assez nettement une effervescence parcourir l’immobilité de la division : c’étaient des appels lancés, des entrechoquements de métal, pourtant pas un homme qui courût ; si l’on était sur une hauteur de sable et que l’on devait descendre pour répondre à un appel, on se laissait simplement glisser sur le dos pour dévaler la pente.
Le temps avançait, le Soleil infléchissait sa course, l’éclat du ciel se matifiait.
Le soldat Ubner était prêt, attendait dorénavant que les aiguilles de sa montre se missent à leur place, à la place qui était le symbole de cette angoisse. Assis sur le sable à l’ombre du camion de la division qui le transportait à travers le désert, il attendait, les yeux entrouverts mais comme grisés, ou même embués, fixés sur une légère dépression du sable que le pas d’un soldat avait laissée. Il y plongeait maintenant le regard, l’abandonnait au gré de ces grains de sable qu’il essayait de fixer pourtant, d’isoler dans leur unicité, de détacher du fond homogènement jaune, et en même temps il se sentait irrésistiblement envahi par une chaleureuse impression de bien-être venue peut-être d’un bref répit, d’un relâchement transitoire des tensions qui s’agrippent aux hommes qui font la guerre, peuvent mourir à tout moment dans l’épouvantable fracas d’une bataille en ligne, ou simplement par la malencontreuse rencontre du sifflement d’une balle perdue. Les hommes ne songeaient presque jamais à leur fin proche, même quand un des leurs ne revenait pas, trop occupés qu’ils étaient par le déroulement des manoeuvres, ou trop abattus par la fatigue et l’insoutenable chaleur. Enfin, le saisissement pétrifiant qui soudainement met l’homme face à sa possibilité de mort n’était plus guère goûté par des soldats roués aux combats.
Ubner rêvait, les yeux ouverts, hypnotisés par ces lignes de sable suave. Il y voyait Eva, sa peau dorée, ses cheveux longs et blonds, les robes qu’elle mettait les dimanches lorsqu’elle s’apprêtait après le petit-déjeuner, en vue des longues sorties dominicales. Lui l’emmenait sur les chemins de halage. Il y avait l’eau du fleuve, la bordure des ormes, le susurrement des brises. Il y avait là l’infini bonheur d’être deux, de verser dans l’être de l’autre toute la passion de l’amour dont un homme et une femme sont capables ensemble.
Comme il l’aimait Eva! A en crever… Mais c’est la guerre qui le tuerait, et pas l’amour. Il pensait à elle : « Il y a quelque chose d’indéfinissable parfois, dans le visage d’une femme se dit-il en lui-même. Un inexprimable. L’indicible de ce qui a captivé. Oui! L’alliance d’une grâce et d’une exquise fragilité peuvent au détour d’un regard rendre pour très longtemps captif, agiter les sommeils de terrassantes insomnies. Mais ce n’est expressément pas la Beauté faite chair sur le relief d’un visage, ni seulement l’absolue «perfection» de la régularité des traits dans la symétrie qui peuvent être motifs à l’irrépressible fascination que l’on peut ressentir lorsque ce visage harponne plus fort que ne le fait la Terre sur la pomme. Cette vénération tient, se dit-il enfin, aussi son secret d’une singularité : un port de tête, une ouverture des yeux, un plissement du coin des lèvres, un regard de biais, ou encore un hypnotique sourire ».
Après le briefing l’oberlieutenant prit à part le second, échangea avec lui quelques mots, lui serra la main, et lui dit adieu en plongeant son regard dans le sien.

II

Les cinq hommes ne disaient rien dans l’auto-mitrailleuse. Ils étaient traversés par la trépidation du moteur, finalement pas trop secoués sur les sièges mais serrés sur la banquette arrière. Il faisait nuit, et ils roulaient lumières éteintes dans cette nuit. Il faisait froid, et ils étaient pris dans le vacarme du chauffage.
Makorwski tenait le radiomètre entre ses jambes, il était derrière, entre Meier à gauche et Nimwitzch à droite. Setzer lui conduisait et Ubner faisait la navigation, éclairant de temps à autre la carte avec sa lampe électrique, puis éclairant le cadran du compas, allant de l’un à l’autre, comparant, et lançant à l’oreille de Setzer des précisions sur la direction. Personne bien évidemment ne dormait. Tous étaient dans l’insomnie de ce qui était peut-être leur dernière nuit. Les paupières bien sûr étaient lourdes, les yeux voulaient se fermer et on s’était passé un peu de café, celui que Meier avait mis dans le thermos juste avant de partir.
L’auto-mitrailleuse roulait dans le désert. Dans quelques minutes elle serait à son objectif.

Fracas.
Explosion et souffle. L’auto-mitrailleuse se renverse, les corps se projettent. Puis du silence, et le saisissement enfin de l’état de choc.
Les corps restent immobilement meurtris, mais l’on entend des cris, comme des mots sortis d’un rêve, d’une langue que l’on ne comprend pas.
- Heimmat! Heimmat! Ne bougez plus!
- Les Labdacides!… dit Nimwitzch d’une voix blanche et faible. Nous sommes morts…

III

Il y avait ces cinq hommes, et il y avait cette nuit. Enfin il y avait l’assurance du fait suivant : avant la fin de la nuit, à six heures cinquante, exactement, deux hommes parmi ces cinq seraient morts. Personne ne savait encore qui, bien qu’on leur eût appris le déroulement de l’exécution et les conditions de ce déroulement. Personne ne connaissait donc les trois qui auraient le plus à faire : survivre aux deux autres. Le plus à faire ensuite, c’est-à-dire après qu’ils auraient choisi eux-mêmes, par eux-mêmes, qui se porterait volontaire pour être exécuté. Car là était la première condition que les geôliers avaient posée ; et si ce choix n’était pas réalisé à l’heure dite, la seconde condition était qu’ils mourraient alors tous.

« Quand il s’agit de perdre son temps, on est prodigue dans le seul domaine où l’avarice serait honorable. »

Il faudra résoudre ce malentendu : je n’ai jamais été concertée pour vivre.

Cette vie m’est devenue étrangère, à moins que ce ne soit moi l’étranger désormais.

Baudelaire a pu dire : « J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans », et moi je puis écrire : j’ai plus d’histoires à dire que n’en contient mon âge. L’affaire ici, est que je ne veux point me gâcher, mais j’ai si peu de forces… qu’une phrase par avance les a toutes rassemblées, et vite épuisées, ne me disposant par là qu’à de piètres restes de pages. Là : c’est-à-dire le lieu de mon défi, qui est le lieu de mon drame.
Je ne désirerais point que ma prolixité abattît son contenu, et je crains n’avoir pas la science de l’équilibre.

J’y suis parfois, pourtant. Oui… je m’y pose parfois sur la table, au matin bleu du jour qui bâille, sous une vague clarté de rideaux, à tirer comme une esquisse de ce que fut ma vie, … jusqu’à ce bout de papier que ma plume noircit. Puis jusqu’à ma vue levée, rêveuse, à travers la douce clarté de mon passé qui me murmure.

Jadis, je rêvais de « vérité » comme certains peuvent rêver d’argent. J’étais jeune, incertaine là aussi comme il se trouve que je le suis devenue aujourd’hui : je n’ai pas cessé de tourner autour, et à cette heure, qui est mon heure, la révolution s’achève, l’arrivée se lie au départ et le foyer s’en trouve aborné. Son champ n’aura finalement étendu que le rendez-vous du hasard, autant près du caillou de cette terre sèche, qu’au milieu de ces amphithéâtres.

Ai-je voulu devenir une femme comme on n’en rencontre pas?

Ai-je voulu être un lieu de mystère auquel se mêlent les mystère de paroles : de longs silences qui égrènent parfois comme une longue sentence, semblant réunir tout l’effort d’une méditation?

Je me rends compte maintenant que je n’ai plus cette force pour penser à d’autres vies. Peut-être… peut-être ai-je trop joué d’orgueil au fond, à n’avoir pas regardé les hommes et les femmes autrement qu’ils me regardaient. Il me semblait pourtant que cela devait suffire à ma propre estime. J’ai souhaité faire du mieux qu’il pouvait m’être donné. C’est ce que je défendrais… si je devais jamais défendre quelque chose.
C’est encore sans doute en lien avec une pauvre attente de ce monde que j’en vins naturellement à de si pessimistes propos. Car je vins à en vouloir à la vie même! et donc, en premier lieu à mes géniteurs qui furent le ressort de cette haine pour cette vie, et que naturellement je finis par haïr aussi. J’en vins à exécrer ces hommes en qui je ne voyais plus que de la bassesse à vouloir continuer les lâchetés d’une vie insipidement sauvage, triste, prévisible, à vouloir sauver leur misérable existence de périssables au travers de petites joies qui allument ça et là les feux follets d’un incommensurable abîme. Ces hommes! tenant à leur petit rôle dans la hiérarchie du système de nos sociétés à la façon qu’ont les chiens de ronger leur os, et de grogner prêts à mordre si l’on en s’approche trop près. J’en ai voulu à ces êtres qui mettent tous leurs malheurs en eux-mêmes, ne le reconnaissent jamais, ne le peuvent et se soustraient toujours par le lot des autres. J’en ai voulu autant à ces pauvres têtes à qui seul importe la paire de chaussures qu’elles n’ont pas qu’à ces autres qui nous incommodent par le bruit de leur scooter. Je les ai haïs au-delà de toutes les espérances dont ils ne seront jamais capables.

J’ai rêvé d’une maîtrise que je n’atteindrai pas. J’ai trop joué d’abus contre moi-même. Restreindre ses envies jusqu’au seul point de page est une chose, et peut-être bien belle, mais cela n’en demeure seulement qu’une. Quant au reste, tout le reste il n’a fait que m’excéder. Par exemple je ne me suis plus sentie à l’aise parmi les autres, leurs écarts, leurs regards, leurs silencieuses attentions tendues vers mes gestes silencieux. Il y avait comme un malaise que j’étais seule à discerner, tel en lui-même qu’en définitive il pouvait me pousser à le faire ressentir à tous les autres.

Je n’ai désormais donc plus que les lâchetés de mes fausses raisons ; or, il faut le courage de ses lâchetés. Pour vivre à cette idée, à cette hauteur de vie-là il me faudrait suivre une radicalité dont je ne me sens pas la force, et pour laquelle je ne l’aurai pas. Je demeurerai simplement jusqu’à l’endiguement de mes compromis.
Qu’eût-il donc fallu que je devinsse pour vivre moi selon l’aspiration de cette étoile? Quelle lâcheté est-ce…donc, que cette vie?! Oui!… il y a cette telle disproportion entre l’inestimabilité de nos vies et nos conduites, que c’en est souvent pour moi jusqu’à me fendre le coeur. Car oui nous ne soumettons pas tous nos actes à leur raison, et c’est par coins d’ombre sur coins d’ombre seulement que la plupart d’entre nous ajustons.

Aujourd’hui je suis allée dans cette bibliothèque et j’y ai vu tous ces livres. Et tous ces livres m’ont fait peur! Parce que j’ai su qu’aucun n’était capable à la fois de les lire tous et de les comprendre tous, ou même, et cela suffit encore trop à ma frayeur, de simplement les lire tous. Aussi me suis-je sentie muettement serrée, étreinte et nouée par les pensées des morts qui eurent quelque chose à livrer, mais sans voix. Ainsi, en somme, la parole du livre est avant tout un silence de lui, face aux actions de nos vies, et face au temps donc que nous n’accordons pas, à leur lecture.

Je n’ai pas désiré venir au Monde, mais j’y suis venue… on m’y a mise. Et une fois au monde, à défaut d’y désirer rester c’est le désir de le quitter qui m’a manqué. Lâcheté?

Je n’ai pas désiré venir au Monde, ce qui, en un autre sens signifie que je n’ai pas voulu le Monde. Mais je ne puis en changer ; ni changer mon fait d’existence.
Enfant, je n’ai pas su que je n’aimerais pas le monde de mon âge de femme. A l’époque je l’aimais, sans doute, mais à cette époque il n’était pas celui de mon jourd’hui. Le mien d’alors me satisfaisait : il s’agissait d’aller à l’école, de bien faire ses devoirs. C’était le monde des possibles et du futur ; le monde facile et masqué de la tutelle en somme, des promesses ensemencées depuis les profondes terres noires de l’enfance.

C’est sur le fond de cette solennité de perspective non rase que je désirai devenir femme écrivain. Pour espérer dévoiler quelques-unes des interrogations qui déjà m’enserraient.
Par exemple, je me demandais quel était cet empêchement qui ne pouvait faire d’une fin d’après-midi de dimanche une fin d’après-midi de jeudi, hors ce fait que précisément il s’agissait bien d’un dimanche de fin d’après-midi. Et j’ai fini par comprendre, mais tard, que c’était juste en raison du fait que je savais qu’il s’agissait d’une veille de lundi.

J’ai aimé cette fille ; j’en suis sûr ; mais elle en retour m’aima d’une attention infinie dont je ne pus rendre la mesure. Aussi, elle disproportionna par avance tout l’immense déploiement des forces de mon amour tendues vers son être d’infinie bonté.
J’eus donc en retour moi le repentir infini de mon malheur, les visitations imprévisibles de son souvenir porté par les lieux qu’elle habita, les routes qu’elle marcha, les places où elle se tint comme les bancs où elle s’assit.

J’ai aimé cette fille dis-je. Avec mes veines, avec mes larmes et avec mon sang.
J’ai gâché cette fille, aussi… Mon amour et le sien… Et l’acte ne pouvant pas ne pas s’être passé ; et le pardon n’étant pas rédempteur, face au remord.
Je mourrai, et par ma mort s’anéantiront mes forfaitures : je serai lavée. Là sera lieu de ma définitive délivrance, là sera mon repos définitif.

Ici c’est la vie qui se joue, les flots de larmes ou l’intumescence, la chanson populaire et la fatigue des yeux qui fait plomber les paupières en sarcophage.
Gomme, livres, feuilles, lampe. Lieu : toujours un autre. Temps : heures et montre. Moi jamais la même. Mais la mémoire. Bref tout un assemblage qui pour l’humain se colle au mieux, au plus près du Monde.

Moi, je n’aurais jamais pensé faire ce qu’il se trouve que je fais aujourd’hui ; je n’aurais jamais pensé habiter la ville que j’habite, ni seulement encore celles que j’ai habitées. Je n’aurais jamais pensé marcher les routes que j’ai marchées au matin de juin, en m’imaginant avoir l’âge qu’il se trouve que précisément j’ai aujourd’hui, ni écrire ce que j’ai écrit, ni aimé ceux que j’ai aimés, ni grandir le désespoir à la mesure qu’il aura pu atteindre, à la fin.

Moi face au tout ; l’existant par là dès ma conscience à l’enserrer. Y tombant même sa distance d’elle depuis elle-même. Et ce n’est censément pas en cette espèce qui occupe ces pages que ceux qui peuvent se vanter de s’occuper d’eux le font. Leur foyer n’est pas cette source d’où avec lenteur s’insinuent ces frontons. Il y a bien autre chose à faire que de jouer comme le paon à la manifestation de ses affiquets… bien autre chose. Par exemple devenir celle qui déjà te réclame ; par exemple être à l’aune de ton possible.
Toujours donc ce pouvoir repousser le siège, maintenir la place. Se ramener soi à l’inexpugnabilité de sa personne de sous le crâne, mais se faire si vite chavirer, si facilement prendre au coeur, se savoir si fragile et devoir rassembler tant de raisons à refaire naître, encore! comme un trait sous la main pour brandir menaçante sa défense.
Ainsi tu n’as sans doute pas à t’occuper des autres. Tu n’as pas à reconnaître leurs discours ; tu n’as pas à te soucier de leurs regards qu’ils posent sur ton corps et ses gestes. Donne le bonjour, offre le sourire, invite la répartie mais ne juge pas pour ni parce que. Reste au-delà, car à l’indépendance, des paris hasardeux – fussent-ils même à ton possible avantage.

Lorsque je m’apprête à faire une chose, je ne devrais plus rien avoir d’autre à l’esprit que cette chose-ci, au lieu que toute une foule d’idées parasites vient trop souvent me distendre et me gâcher.

Je suis dans mon lit. Il est tard. Du moins je le présume.
Ce don du repos est une jouissance plus grande encore que la satiété donnée par la faim. Mais peut-être diront certains que je n’ai jamais eu la faim à la proportion de ma fatigue.
Il est nuit. Maintenant il n’y a que le noir. Est-ce cela être aveugle? Il faudrait finalement demander : « Est-ce bien le noir que vous voyez vous autres aveugles? » Car au total est-ce bien si différent? voir le noir, et ne rien voir lorsque le noir des yeux a cessé.
Oui… c’est peut-être bien le noir… que vous les aveugles ne voyez finalement pas.
Il est nuit, et tout ce qui n’est pas vision se trouve accru dans le pouvoir de captation d’un hiatus dérobé sur fond de cette toile noire. Mes yeux sont ouverts. Pour dormir il vaudrait mieux que je les ferme. Mais ce n’est pas ce que je souhaite… Trop longtemps j’ai dormi… les yeux ouverts encore! et debout! et en marche! endormie dans les plus assourdissantes actions du jour.

J’ai vécu, senti, pâti de toute cette mascarade liée à notre communauté : les rapports entretenus dans nos professions par exemple. Mais quel exemple! Ces rondades devant nos ronds de cuir! dont les vingt années d’études supérieures sont la contrepartie de ces subtilités méthodo-logico-administratives. Et voyez cet air bien appliqué, cette condescendance finement mêlée à la fatuité, ou bien encore la cour qui caquète, et ces règles de nos maternelles : « Avez-vous demandé la permission? »
J’ai souhaité faire quelque chose que j’aime! Sans me contraindre à des pressions externes.
J’ai souhaité ne me livrer qu’à la plus impérieuse contrainte, qui serait donc mienne – ayant mis sur mes yeux les oeillères de mon courage. Ne me livrer qu’à cette tâche! bien sûr, mais excédée par la faillite des résolutions de ne plus céder à tous les faux semblants. Mais quelle endurance donc!… et quelle puissance aussi me faudrait-il! qui elles me faudront.
Ah! devenir mon propre centre, le centre de moi-même, plutôt que de glacer sous les rares lumières, des soirs, pâles d’un éternel hiver.

Où vont donc tous ces gens? feutrés sous la pluie dans leurs sombres manteaux.
Ces femmes je les croise. Tous leurs visages me sont inconnus. Je traverse la voie ; celle-ci au volant de sa voiture, si elle pouvait m’écraser elle en serait réjouie. Et le soir, soir d’avant Noël devant ses enfants, près du sapin qui clignote elle entamerait son réveillon dans la plus assourdissante humeur d’avoir tué une femme.
Or la mort d’une femme est la mort d’un Monde, et cela, on ne se le représente pas. Car ce n’est plus assez neuf, ni assez inouï en regard de l’avidité qui frétille dans tous les magasins possibles. Les voix les plus fortes sont couvertes par l’émission la plus plate.
Et donc nous regagnons chaque soir la demeure du repas, servi sur la table.

C’est toujours incompréhensible de savoir comment je vais finir par mourir, moi qui tiens sous exacerbée tension, en ce précis moment mon acuité perceptive. Comment cela pourrait-il cesser?!
Et pourtant je sais d’une inébranlable certitude que cela va cesser. Que je ne verrai plus, que ma peau ne frissonnera plus, que je ne parlerai plus… que je ne serai plus, tout simplement… plus.

J’ai peut-être désormais trop vu la bêtise, l’insoutenable bêtise des hommes qui plombe toutes les espérances de retour des hommes entre eux, mains tendues, genoux à terre, et tête baissée, au lourd silence des rédemptions qui font clore les yeux, couler les larmes d’une mansuétude infinie que mêle aussi l’atroce épanchement des remords.
J’ai sans doute eu mes torts, mes fautes, plus grandes encore pour n’avoir osé rompre l’inertie de nos silences qui fait consentir aux plus insignes injustices. Mais c’est encore là surenchère sur surenchère qu’il faudrait démonter, et démontrer, donc. Car un à un tous les petits silences volés, c’est-à-dire les non dits de nos malheurs, font les pires ravages à nos fréquentations. L’interprétation s’y mêle et la rupture éclate, sans qu’aucun symptôme n’ait averti la crise.

Je m’épuise en ces jours infinis qui m’abattent à petits pas. C’est aussi cela ma démesure.
Infinie démesure entre, ma versatilité, et l’immuable neutralité existentielle.

J’eus donc ce Monde en haine, et j’eus ce temps où je dis : « Je hais ce monde, son y être qui nous a pris une fois pour toutes. Qui nous a tissés avec ses fils à lui, dont nous ne pouvons plus nous défaire qu’au prix de notre seule mort. »
Ma haine reposa vraisemblablement autant sur les pires conditions auxquelles sont livrés les femmes et les hommes que sur l’hypocrisie du vivre, de l’existence et de l’exister humain. Ce grand mirage, cette telle lumière qui fait que nous ne l’avons vue sauf pour si peu ou pour un si court temps… rejoint au fond ce que l’on a ailleurs appelé la persévérance dans son être. Si ces deux notions se distinguent on verra aussi par quel bout elles s’accouplent. Notre aveuglement est le ressort à poursuivre cette existence.
C’est donc la misère de la condition de l’Homme qui m’ulcéra, et moins encore cependant que notre passivité à son maintien.
C’est donc ce monde des femmes et des hommes que je reniai, mais pas celui des montagnes, du désert ou des prairies aux pentes douces d’où s’aperçoivent les vallées. Ni la jaune lumière du matin qui tapisse les terres, éclaire les regards.

J’ai six ans.
Je suis dans mon lit ; les draps me recouvrent bien jusqu’aux épaules.
J’ai six ans.
J’eus un père et une mère. Qui eurent eux-mêmes père et mère. Et ainsi jusqu’au commencement.

Ainsi, encore une fois, que devient-on en fin des choses? Cependant on en vient, quand même, un beau jour maladroit après vingt ou trente années, à être ce quelque chose qu’on tenait pour un mauvais tailleur de laine vierge.

Le drame a peut-être déjà commencé que nous n’en savons rien encore.

Quant au sans voix du drame, il est le drame le plus grand : il faut la Nuit pour connaître l’Etoile.

«Il n’y a pas de honte à perdre ou à échouer. La honte, la seule qui puisse nous faire honte est d’être inférieur à nous-mêmes.»

Mon nom n’a pas d’importance. Il suffira simplement de savoir que je suis l’héritier de Japhet et de ses fils, que j’habite un pays pauvre, dévasté et rude.

J’aimerais te parler librement. Ce serait le rêve!… Il faudrait… il faudrait un discours qui fût libre, sans fausse complaisance, sans mauvaise foi ni retenue. Il faudrait la nudité du coeur jointe à celle du visage. Il faudrait que les regards fussent nus, que la volonté se fît bonne, que l’Homme se tînt dans le ciel du Monde, et offrît sa face…
Il ne s’agirait pas de dire les choses. Ni de proclamer une fois pour toutes ce que sont les choses parce qu’il est présomptueux qu’un homme soit venu pour dire ce qu’est ceci, ce qu’est cela, jusqu’à englober les diverses significations dans un long déroulement historique, auquel lui le sage viendrait déposer la dernière pierre coiffante pour unitairement murer un édifice en son sens, avant à son tour de partir.
Non! Ce serait un plaidoyer de liesse, à l’unisson des clameurs de tous les peuples de tous les âges.

Pauvre est mon pays ; les guerres l’ont ravagé. Il est devenu rude et dépeuplé.
Nous vivons désormais de rien et nous occupons de peu. Nous ne sommes plus qu’une nation de vieillards aux vétustes coutumes. Les chefs de nos clans en savent là-dessus plus long qu’aucun de nous mais il n’y a guère que nos très rares enfants qui pensent encore à les interroger. Pourtant je crois que nous devrions renouveler notre sagacité à l’endroit de ces questions, que nous oublions et laissons s’éteindre pour n’avoir pas su l’empressement à régénérer nos possessions. Oui! certes! nous disons que nous savons. Pourtant nous entendons seulement par là que nous nous souvenons du soir où nous avons su, sans plus connaître en profondeur ce que nous sûmes, et c’est cela qu’il nous faudrait connaître, non plus avec nos yeux d’enfants, mais aujourd’hui avec nos coeurs d’hommes.
On nous racontait que nous avions eu un temps comme le vôtre. Il n’en reste désormais plus un seul vestige. Hormis la langue.
Nous eûmes nos savants, nous travaillâmes la terre à la sueur de nos corps, aimâmes nos femmes, mourûmes, eûmes nos hommes illustres et nos soldats.
On nous contait les soirs sous la tente près du poêle notre vie telle qu’elle fut semblable à votre vie. Car nous eûmes un temps nous-mêmes qui fut votre temps, tel qu’il advint pour vous.
Car nous aussi hommes de notre terre nous voulûmes les possessions palpables. Notre vanité s’en rassasia, parce que nous en usâmes comme jamais un peuple en usa : ce fut la grande course à l’étant. Toute l’immensité de nos contrées s’y employa en bon ordre. Notre pays devint une gigantesque débauche permise par nos lois. Chacun désira ce qu’il ne possédait pas parmi les possessions des autres hommes. Non que cela fût vital à sa survie! Mais qu’il en devînt vital à son orgueil. Car lui est un maître. A ce point qu’il peut pousser au simple désir de rejeter tout ce à quoi maladivement une communauté aspire. Et l’on peut encore grandir cet orgueil si se joint le devoir de taire tout propos sur cette résolution. Mais si l’on s’en flatte, c’est que ne sont encore connues ni les oeuvres ni les actions au sujet desquelles il n’y aurait plus qu’à se taire.

« Cependant, l’homme s’est cru beau dans tous les siècles. Moi, je suppose plutôt que l’homme ne croit à sa beauté que par amour-propre ; mais, qu’il n’est pas beau réellement et qu’il s’en doute ; car pourquoi regarde-t-il la figure de son semblable avec tant de mépris. »

1.

KONJIRO. (Tout bas) Avez-vous des nouvelles?

RESOS. Oui, cela semble bien se confirmer.

KONJIRO. Bon, et croyez-vous donc qu’il viendra?

RESOS. C’est probable. (Silence) Pensez-vous qu’il pourrait ne pas venir?

KONJIRO. De quel genre… probable?

(Silence).

KONJIRO. (A Resos de nouveau) De quel genre probable?

RESOS. Du genre : je n’en suis pas certain c’est vrai… Du genre, ça peut toujours arriver puisque la durée n’est pas encore révolue. Du genre… c’est possible.

KONJIRO. Et non donc du genre c’est probable?

RESOS. Soit. Si vous vous enquérez de la nuance, soit… ce serait finalement davantage en faveur du : c’est possible, plutôt que du… c’est probable.

KONJIRO. (Pensif, et regard perdu) « Il entre dans le chez lui adolescent, tire le verrou, retire l’imperméable, délace les chaussures, se met à la fenêtre, regarde par les yeux la trouée du bosquet, encense les si par brefs cris divinatoires »…

ATIMAQUE. Messieurs! Voici Egiste.

KONJIRO. (Un sourire énigmatique sur les lèvres). Il est venu! Il est peut-être donc l’heure…

2.

(Konjiro embrasse Egiste).

EGISTE. (S’installant). Ce qui importe maintenant, ce qui importe seul messieurs, c’est que chacun sache ce qu’il a encore à faire jusque-là. Que chacun s’imprègne bien de son rôle.

HALSINBORG. N’ayez aucune inquiétude. La distribution ne peut avoir été mieux faite. J’aimerais dire, si cela était permis, et si je croyais en mes propres paroles… qu’elle a été parfaite.

SUAREZ. (A voix basse). Je voudrais que tout fût déjà fini.

HALSINBORG. (Qui a entendu, lui répondant). Patience!… mon ami, patience.

SUAREZ. Oui!… C’est bien ce qui m’aura longtemps coûté… la patience.

RESOS. (Se levant). Messieurs! Que je suis heureux! de vous retrouver tous, les uns et les autres, enfin réunis, nous! Nous les nostalgiques de ces immémoriaux où les plaisirs participaient à la chaleur du sable, au bercement des vents, à l’haleine des mers vierges, dont les bains… rendaient cette grâce à ce don seul. Nous sommes bien tous nous ici résidents de cette nostalgie. Voilà pourquoi, aussi, nous ne nous épargnerons pas!… Cette assemblée n’ignore rien de sa tâche…
Nous voulûmes, rappelons-nous, connaître dans la précision permise de quoi était née non la vocation du penseur, parce que nous tînmes le penseur pour autre chose qu’un apprivoisement d’une idée à lui-même. Nous voulûmes en connaître le fonds, l’assise, moins que son dépliement ou que sa survivance. Nous voulûmes chercher l’essor… et comment : arrêter le temps à l’émergence de la pensée, démonter et dénombrer les causes psychologiques qui seraient l’explication de l’orientation méditative… oui messieurs! voilà bien le projet dont nous voulûmes nous faire les arpenteurs.
Il ne fut même pas impudent, je le soutiens ici, de prétendre que la profondeur des constructions que nous dressâmes en réponse à cette confrontation évoquée à l’instant fut exactement adéquate à la hauteur à laquelle l’interrogation l’éleva.
Nous apparûmes nous comme une bénédiction.
Nous développâmes les conséquences imaginables.
Nous tînmes la rupture : c’est-à-dire qu’ici nous plaçâmes la raison de notre devoir au-dessus de nos raisons à tous ; au-dessus de toutes les raisons.
Nous définîmes ce devoir, notre devoir!… tel, qu’aucune exception, aboutée à quelque autre et s’aboutant à l’ininterruption d’exceptions « supérieures » n’aurait pu combler le fossé que la définition de notre devoir, exactement entendue, avait ouvert.
Et certes! nous ne nous sommes pas épargnés, cependant, cependant nous ne fûmes pas tous dès l’abord de notre tâche à la hauteur de l’idée pour laquelle nous nous sacrifiâmes ensuite.
Enfin notre souci, et je veux le rappeler ici brièvement, – veuillez me permettre encore une de ces petites digressions quasi… historiques, elles le sont de fait! -notre souci n’a jamais été le principe actif puisque la formule était sue de qui ouvrait à la lettre c le second volume de l’encyclopédie « Runbrik ».
Cette découverte, la découverte du principe actif nous la devons à Seltzmann, qui comme il nous l’a par deux fois raconté décida un matin l’abandon de ses infructueux essais de couplage probablistique, auquel il se livrait depuis bientôt trente-sept mois pour inverser la référence des permutations. C’est – je le cite presque mot pour mot – « en regardant se briser les ondes du sillage des péniches qui remontent le fleuve », qu’il eut l’ingénieuse idée de ce que l’on ne désignerait désormais plus que par l’acronyme I.C.A.

SUAREZ. I.C.A.?

SELTZMANN. Inverse – Couple – Analysis. Il s’agit d’une modalité stochastique révolutionnaire, foncièrement distincte de tout ce qui fait jusque-là. Elle s’est révélée très prometteuse pour bon nombre de « petits problèmes » qui sont encore insolubles aujourd’hui.

KONJIRO. Et personne jusqu’à nous semble-t-il ne paraît avoir tourner la solution dans le sens que nous lui imprimons.

RESOS. Personne?

SUAREZ. Pour l’instant.

RESOS. Permettez-moi d’esquisser un sourire… léger.

SELTZMANN. Que je reprendrai moi aussi si vous me le permettez, car qui parmi nous sait ce que les Lemniens préparent? Ou encore qu’en-est-il avec le Ghadehmis?… Personne ici ne saurait rien affirmer.

RESOS. Ni rien nier.

HALSINBORG. Personne!

(Silence).

Cependant… Cependant puisque vous semblez vouloir réaborder de front ce problème, que par ailleurs je reconnais moi aussi de haute importance, mieux vaudrait aujourd’hui le reprendre à neuf, si vous le voulez bien plutôt que de s’enfoncer dans d’inextricables méandres.

(Silence. Les regards des protagonistes s’entrecroisent).

En premier lieu, il me paraît au vu du délai qui s’est écoulé depuis la divulgation de la découverte de Seltzmann, et en raison de l’absence de tout signe depuis cette divulgation que rien, rien de ce que nous nous destinons à accomplir ne l’a encore été. Voici l’alternative telle que je la vois : ou que personne n’en a eu l’idée et cette hypothèse, loin d’être aussi fragile comme je vais vous le montrer est celle des deux qu’il faudra tenir le plus fermement ; ou que le détournement de votre découverte Seltzmann requiert qualités et connaissances que les seuls résultats des conclusions de vos analyses sont bien loin de fournir. Cette hypothèse… me semble encore assez plausible.
Si, comme nous l’avons déjà clairement auparavant explicité, que nous soyons les premiers à la réalisation de notre tâche est subordonné à la tâche même, mais souffre que d’autres en viennent au terme avant, ce qui nous soustrairait à toute précipitation, cette même tâche à laquelle nos raisons s’asservissent nous ordonne qu’elle soit réalisée, c’est-à-dire qu’on la réalise car, bien qu’une multiplication d’instigateurs n’est pas à redouter, et serait bien plutôt un accroissement de chances, de nos chances, rien pour l’instant ne nous autorise à penser que nous ne sommes pas seuls, et que le poids tout entier ne repose pas sur nos têtes, si bien que chaque seconde s’écoulant est une possibilité à notre arrestation, notre emprisonnement, notre condamnation… puis à notre mort. Soit donc au final, à la non réalisation de notre tâche…

(Halsinborg tourne sa tête vers Seltzmann).

SELTZMANN. Oui, c’est vrai que la démarche expérimentale est suffisamment embrouillée dans la détermination des références aléatoires, pour qu’une équipe qui ne s’y est pas frottée de près y parvienne sans détours.

HALSINBORG. Délai?

SELTZMANN. Pour des chercheurs sans cette expérience,… je dirais… sept mois au mieux.

HALSINBORG. Et pour votre équipe professeur?

SELTZMANN (Réfléchissant, puis dessinant un petit sourire). Je dirais au mieux cinquante-sept jours.

HALSINBORG. Professeur! J’aimerais connaître le nombre exact des jours qui se sont écoulés depuis celui de votre découverte, qui sera pour nous le jalon, c’est-à-dire le jour premier à partir duquel des recherches auront pu s’orienter vers la direction à laquelle nous voulons aboutir.

SELTZMANN (Réfléchissant). Cent dix-sept jours.

SUAREZ. Pourquoi Halsinborg l’hypothèse selon laquelle personne n’ait encore eu l’idée… (Interrompu).

HALSINBORG. … N’a!… N’a, encore eu l’idée…

SUAREZ (Avec un léger sourire). N’a encore eu l’idée… du détournement de cette découverte aux fins qui sont les nôtres?

HALSINBORG. La solidité de cette hypothèse est purement psychologique, et comme telle Résos pourrait nous en faire réponse, ou Egiste. L’explication tient dans cette charade : c’est toujours facile quand on sait. Or Seltzmann savait, parce qu’il a su avant ; c’est-à-dire parce qu’il avait, avant même la spécification de ses résultats, l’idée de notre projet ; si bien qu’étant en rencontre dans le domaine d’un but de possible réalisation il a fait adroitement assujettir ses recherches à l’horizon de cette idée. Il a toujours conservé la perspective droite à son front, de forcer ses travaux à s’engager dans l’étroitesse de cette possible réalisation. Par suite, et pendant toute leur durée tandis que son équipe tenait l’aboutissement des recherches comme la finalité de son effort, Seltzmann la tenait tout autrement pour un moyen, ce moyen subordonné à l’idée de notre tâche : notre but à tous. C’est cette interversion-là messieurs! qui nous préserve encore de la concurrence.

RESOS. Plutôt bien vu.

HALSINBORG. Un second point s’impose immédiatement. Vous teniez, Seltzmann, la non possibilité d’avoir gardé pour vous seul les résultats décisifs de l’I.C.A. comme un malheur… Mais vous ne pouviez pas dérouter la sagacité de votre équipe, cela aurait paru insolite, et l’insolite alors aurait été pour certains prétexte à la mise en route de leurs recherches vers notre motivation à nous, pour le but dont nous parlions, ce qui aurait pu tout faire compromettre, pour peu qu’alors leur prise de conscience s’avérât distincte de la nôtre…

RESOS. Je constate que chacun cerne remarquablement toutes les subtilités de notre situation.

KONJIRO. Sans doute… Je crains cependant que le ressassement de toutes ces questions devienne nuisible au statu quo précaire et fragile que nous avons arrêté. Une brèche peut s’ouvrir qui nous emporte tout d’un coup, la raison n’étant pas continue en ses concepts, peut se mettre à sauter et nous mal assurer de son franchissement, pour ce qu’elle nous aura pris à contre-pied sans rien nous avoir montré des abîmes qu’elle côtoyait.

EGISTE. Comme tu as raison! Toi mon ami.

KONJIRO. (Souriant et interrogatif) Oui? (Silence). Je ne pouvais espérer meilleure entrée de ta part que cet assentiment que tu me donnes…

EGISTE. Merci. En effet… ne pensons-nous peut-être pas encore de nos pensées ce qu’elles s’apprêtent…seulement à nous dévoiler.

RESOS (interloqué). Que voulez-vous dire Monsieur?

EGISTE. Seulement… seulement que nous sommes peut-être en train de nous tromper.

« Une raison de vivre est en même temps une excellente raison de mourir. »

Mais j’ai tout simplement omis une chose : je ne me suis pas présentée. Avant, lorsqu’on me demandait qui j’étais immédiatement je répondais : « Je suis une femme écrivain », comme si cela était une grande chose… Ce qui jetait l’interlocuteur dans l’embarras si bien que moi, vite, je reprenais : « Oui! certes, vous ne m’avez pas demandé ce que je fais, or c’est par là que je vous ai répondu ; aussi, vous vous dites que j’ai mis à côté, mélangeant l’être et le faire, et vous n’avez pas tort. Pourtant… pourtant en vous disant cela en guise de réponse j’ai bien mieux atteint votre demande que ne l’aurait fait toute autre réponse, eût-elle même bien répondu au goût de votre attente… ». L’Habitude m’avait donné la facilité du tour de ces formules, et avant même que l’interlocuteur ne se ressaisît je continuais : « Ce qui signifie que je vous ai par là livré tout de moi. Oh bien sûr! pas comme vous l’entendez puisque vous ignorez encore mon nom, mon âge, le lieu de ma naissance, les affinités de mon sexe ou le sort de mes parents. Vous ignorez aussi le cours de mes études, le destin de mes rêves et celui de mon coeur… Cependant, (croyez-moi), vous en tenez infiniment davantage que tous ces menus détails. »
Je peux confesser aujourd’hui avoir toujours adoré ces petites allocutions qui donnèrent leur effet bien soigné, furent comme une décharge paralysante qui insidieusement m’en gagnèrent plus d’un à ma petite cause.

« Et où as-tu connu pente vers la mer qui ne se transformât point en navire? »

J’ai connu, de très loin j’ai connu un homme et une femme qui s’aimèrent, comme bien d’autres se sont aimés ou finirent par s’aimer. Mais ils étaient eux, et par ce fait, ils n’avaient rien de bien commun avec les autres, quels qu’ils fussent.

Ils s’aimèrent, menèrent le rite des heures heureuses, épaule contre, et tête sur.
Rite, rite des heures, heureuses qui désignent la cible des bonheurs rares.
Comme ceux que livre l’extase d’un ciel, au matin, à son matin de lui, vaste et clair, ou langé de dentelles scellant l’aquarelle des plénitudes les plus totales où rien au-delà n’existe, puisque l’emplissement des coeurs est total lui aussi, parfait donc.
A seize heures le thé, dans ce service de Chine aux veinures émeraude. Et bois de l’olivier – sa senteur, exhalant jusqu’après le seuil des ouvertes fenêtres.
Lecture des dimanches, la voix levée pour l’aimée, elle enchâlée jusques à ses mains, dos voûte, et sourire des yeux, empesés eux des silences d’éternels diamants… et non du pour plus tard.

Or le drame, dans la fin des présences ravies par les sorts.
Et ce fut pour lui, le survivant des deux, la tunnelisation de l’acte, le rétrécissement du champ de conscience jusqu’à cette déroute où délivrance et mise à mort sont la plus parfaite équivalence.
Résolution dernière donc,
celle qui conduit à se nier soi-même.

« C’est avec une grande âme qu’il faut juger des choses, autrement nous leur attribuons un défaut qui est nôtre. »

J’ai donc fini par la fuir cette vie!
Jeune, j’ai quitté ce Monde et me suis blotti dans la solitude des montagnes. Je devins une sorte de pâtre, chaudement habillé l’hiver dans ma hutte près de l’âtre, et torse nu l’été sous les ramures des pins.
Je connus là un homme qui arborait ses études, ses diplômes comme une revendication à se laisser tapisser par les autres le respect de lui-même. Il arguait sa carapace se récriait souvent, se scandalisait aussi qu’une si grande foule d’hommes ignorât le ton convenable à l’adresse de ses mérites. Je pense que c’était la raison profonde de sa retraite. Et j’en connus un autre… Ou bien il s’asseyait à une table au milieu d’individus qu’il n’avait jamais rencontrés, pour résoudre un problème posé de la semaine d’avant, mais su par lui de la minute d’après, et pour lequel il s’était préparé au long de ces huit derniers mois, en des temps mêmes en lesquels le problème n’existait pas, mais en lesquels lui savait qu’il existerait sur la table, posé d’une certitude absolue. Ou bien il ne souhaitait pas rentrer dans l’enceint du système. Parce qu’y rentrer il le savait l’eût porté à prendre des choix – il le savait! – qu’il n’eût de tout temps désirés. Je me rappelle encore un de ses propos :
« Il faut n’avoir cesse de se défier du patriotisme à deux sous qui a tôt fait l’amalgame entre gloire, homme, matrie, honneur, fils et frères, république et famille, souffrances et efforts, martyrs et science. De sorte que tout devienne prétexte à tout. A n’importe quoi donc. Et que tout par-dessus la jambe puisse se légitimer sans heurts, par le rot incongru du naturel qui va de soi.
« Lorsque j’en entends par exemple qui parlent de leur Histoire j’aimerais bien leur demander et de quoi ils parlent, (ou plutôt pensent parler), et de quelle grandeur ils se réclament. Puis surtout leur faire préciser s’ils se considèrent l’ami d’un Saint-Just qui au nom même de leur même grandeur les eût fait guillotiner sans ambages ».
Cet homme avait vu tout cela, l’avait lui-même mis en forme, scrupuleusement noirci des mots les mieux faits à rendre l’idée qu’il avait mûrie. Non! … qui l’avait mûri lui. Il tenait tout cela semé dans quelques chemises diligemment posées sur l’étagère de sa bibliothèque. Personne ne connaissait son secret, il n’y avait donc pas même l’once d’un mystère. Aujourd’hui encore il s’en tenait à la seule proximité de son travail. Car il avait depuis longtemps expérimenté qu’une communauté de vivants conscients a parfois plus de force sur l’individu que l’individu ne peut en avoir sur lui-même. Oui! Il y avait les enjeux, le harcèlement pour des rien, la bêtise des autres qui eux-mêmes autres le ramenaient si vite à la terre, le jetaient à une bêtise de lui, les repères s’y perdant, chacun tenant pied, défendant pas à pas, ouvrant une position tenue par deux bouts qui en rendaient donc deux positions distinctes, tenue chacune fermement vraie par chaque tête.
A leur manière, chacun de ces deux hommes était trop généreux pour conserver la solitude des montagnes, qu’ils désertèrent assez vite.

« Toute joie veut l’éternité de toute chose, veut du miel, du levain, veut un minuit ivre, veut des tombes, veut la consolation des larmes sur les tombes, veut le flamboiement d’un couchant d’or. Que ne veut-elle pas la joie! Elle est plus altérée, plus cordiale, plus affamée, plus terrible, plus intime que toute douleur. Elle se veut elle-même, elle se mord elle-même. La volonté de l’anneau luit en elle. Elle veut l’amour, elle veut la haine, elle est trop riche, donne, gaspille, mendie pour que quelqu’un la prenne, remercie celui qui la prend. Elle aimerait bien être haïe. Elle est si riche la joie qu’elle a soif de douleur, d’enfer, de haine, de honte, d’infirmité, soif du Monde, car ce Monde, ô vous le connaissez, hommes supérieurs c’est vous qu’elle désire la joie, l’indomptable, la bienheureuse, elle désire votre douleur, hommes manqués. Toute joie éternelle languit après les choses manquées, car toute joie se veut elle-même, c’est pourquoi elle veut aussi la peine. Ô bonheur! Ô douleur! Ô brise-toi coeur. Ô homme supérieur, apprenez-le, toute joie veut l’éternité ; la joie veut l’éternité de toute chose, veut la profonde, profonde éternité. »

Prologue

Il y avait donc dorénavant pour elle ce différé de la fin, (mourir ça oui), sur les rails d’un parcours qui se maintenait dans l’équipollence de deux issues : ou la probabilité vertigineusement montante d’une contamination incurablement mortelle à terme, en raison d’un comportement sexuel délibérément imprudent, ou l’expédient d’une injection intra-veineuse et massive d’insuline lente, rapide et semi-lente. Elle avait il est vrai pensé tout d’abord à du potassium, mais des bruits couraient que les troubles cardiaques qui suivaient son injection n’étaient pas sans douleur ; elle désirait mourir oui, mais non souffrir et c’était précisément pour ne plus souffrir qu’elle se suicidait.
La certitude en attente de mourir par contamination avait fini par devenir l’alibi, qui désormais la disculpait d’avoir à se suicider sur-le-champ puisque noétiquement son suicide était en train. Cette imprécation noétique à l’indubitabilité de sa mort était le secours qu’elle avait appelé pour supporter une insupportable passivité de disgrâces que sa vie avait dorénavant atteinte.

Pourquoi ne pas aimer vivre relèverait-il de la psychiatrie? Pourquoi faudrait-il l’entente entre son fait de vivre, sa persévérance dans son être et la joie d’exister? Pourquoi vouloir se faire déposséder de l’existence serait-il contraire à la normalité alors qu’il est un fait certain que nous disparaîtrons tous. Quelle est cette mascarade psychiatrique? Mais cette psychiatrie appuiera ses sentences sur une carence en certains récepteurs de liaisons synaptiques ou sur je ne sais quel autre argument de vent.

I

Lorsqu’elle écarte ses cuisses, elle sent réflexivement monter jusqu’à son cortex ce désir animal du corps de l’homme qu’elle aspire à recevoir en elle. C’est indissolublement à sa condition de femme que rien ne saurait changer, que sa bouche s’ouvre, palpite d’abord puis frémit sous la chaleur de cette idée qui s’ensemence jusqu’en la plus profonde entaille de sa chair de vivante sur cette Terre.
Alors elle prend une douche, met une jupe, bas et bottes, un chemisier de mousseline à col danton, s’enrubanne enfin le cou d’un foulard de soie, s’encapuchonne s’il y a ce vent dans son long manteau rouge.
Elle sort.
Dehors c’est la rue, voitures et hommes, et femmes aussi mais c’est des hommes leur corps qu’elle devient languissante. Par trottoirs ses bottes ; leur martèlement fait dresser les truffes qui hument la fragrance d’un parfum de gibier sur une suave épaule, mordorée ou d’albâtre, peu leur importe pourvu que les coulissement et balancement chaloupent l’excitation des sexes enfouis.

L’étanchement de la passion naissante.
Une chaleur tropicale propre à l’étourdissement des esprits, à l’exacerbation des désirs des corps… au parfum des attachements?

Désunion des corps repus de leur faim, assommés par l’extase.
Elle, rajuste la jupe piquée de fleurs sans parfums sur l’oeillet qui a bu. Ses yeux sont noirs, l’orgasme donne les cernes et blanche sa peau la fait revenir d’outre-tombe.
Lui ne bouge pas, scellé encore par l’éclair qui l’a transi, il demeure immobile sur le drap, nu le corps en croix.
Se rhabiller, vite et seule, remettre la culotte, rester les seins ballants sous la chemise écrue, la ceinture dans le sac. Elle file son bas en enfilant le premier pied, sera donc jambes nues sous la pluie de l’aurore, bleu gris matin tremblant du premier jour de mai.
Glace, pour jeter un peu de poudre aux yeux ; ses lèvres ourlées s’alignent rouges au dessin du pinceau. Fard à joues puis finir par les cils.

Il dort maintenant. Elle tire un peu le drap et l’en recouvre, dépose un souffle sur son front, éteint la lampe sur la commode ; part.
La porte claque un peu il se lève, va vers la fenêtre et nu sourit en la regardant maladroitement s’éloigner, alternant marche et course sur ses talons qui martèlent.

Mais qu’est-ce donc que cette fourniture des hommes et femmes entre eux?
L’amour n’est pour rien dans leur commerce de sexe qu’ils ratifient à leur rencontre. Espèrent-ils se méprendre? Se tromper eux-mêmes? Point davantage qu’il ne sied à la préservation du haut-le-coeur sur-le- champ lorsque l’autre attend dans sa voiture, aussi bien sur le quai d’une gare ou d’une station de métro. Aussi bien…
Et l’on joue la scène ; on se regarde de biais et l’on se rassure en se disant qu’il n’a pas l’air trop mal. Ensemble, on rentre. S’asseoir, boire, garder la contenance, ne rien laisser transparaître de nervosité tout en affichant les signaux du désir de consommer ce corps. Ne pas perdre de temps sans trop se hâter : la mitoyenneté entre feinte pudeur et montée de la consomption rafle tous les prix d’interprétation. Se donner oui, mais sans que l’on passât par les degrés d’une décente civilité.

II

Cette ville n’est pas une belle ville. Elle y vit. Elle y écrit aussi.
Sa beauté est d’un exceptionnel mauvais goût, celui de ses habitants, naturellement qui ne la reconnaissent pas mais plutôt l’insultent en jetant leurs déchets sur son visage. Habitants « magnanimes » que préoccupent en tout l’équipe de leur ville, le parler fort dans les rues, autant pour montrer qu’il faut les redouter que pour pavaner un orgueil de mise au Monde, dont jamais ils ne se déprendront et qui les enterrera.

La ville, les quais… les trains du réseau express, les allées hautes bordées de saules parmi les parcs, et puis aussi les places menues, nourries de graviers, presque des cours d’école mais sans préau, quand le temps vacille, chancèle entre la résolution d’une pluie fine et serrée, ou la grandiose apothéose d’un ciel immense, fresque par où s’ouvrent l’élicitation adamantine des béances de lumière, et le clair-obscur violé soudain par la soutenance d’un Soleil aveuglant, trônant en plein dans le panorama du champ optique.
Des badauds partout, le rire des fêtes foraines, la fanfare des voix, des mouchoirs agités sur les ponts quand passent sur le fleuve les bateaux, souvenirs pour les plus tard des retours chez soi entre amis.
Là-bas, gerbes d’eau qui désaltèrent un air oppressé, marchands de sandwichs, couples volages.
…………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………..

Elle lit.
Ce roman qu’elle a trouvé dont elle n’a pu tirer du vendeur le nom de celui qui l’avait écrit. Juste un titre.
« Il est bizarre ce livre lui a-t-il lancé de biais, il n’y a pas même de préface, le papier est tout jaune et la typographie semble d’un autre temps. Mais essayez-le. »
Elle le prit.
Dès le soir elle entrait dans « Crisétémis » :

« Il y avait la Montagne au Nord, le sable au Sud, à l’Est l’Oasis et la ville.
Enfin l’Océan, à l’Ouest. »

A la page suivante, encore :

« La ville ne coïncidait pas exactement avec l’Oasis, c’est pourquoi on les distinguait par l’usage distinct de ces deux mots. Ainsi dire être dans la ville ne recouvrait pas le sens de : être à l’Oasis. »

Curieusement les choses devinrent plus simples une fois qu’elle apprit qu’elle était infectée. Elle n’en fut pas moins surprise que soulagée, déchargée enfin d’une suspicion au regard de ses actes, si bien que lorsqu’à la lecture de ses résultats elle comprit qu’elle était contaminée, elle eut en même temps un tressaillement de tête et un soulagement de coeur : « Enfin… ». Il n’y aurait désormais plus qu’à laisser faire, qu’à s’écouler comme un fleuve dans le lit de son terme, à quelque cinq ou six printemps de là, en un mois de mai radieux qui ouvrirait son front sur des soirs veilleurs, fanaux d’avant-morts lamés de chants d’oiseaux heureux. C’était bien d’ailleurs vers ce mois de l’année que son inclination se tournait. Et il n’y avait pas que la tension de vapeur poétique que le bât des années aurait pu émousser, ni seulement le souvenir de marches pacificatrices sous les ormes du canal qui auraient pu rendre explication de la profonde inflexion d’une intimité pour ces jours-là. Il y avait bien autre chose : le secret d’une provenance, oui, sans doute, que l’avènement de la fin dévoilée nimbait maintenant du sacre d’une grâce.
Les choses devinrent donc plus simples. Ses relations sociales par exemple furent plus légères, ou peut-être moins étouffantes parce qu’elle leur mettait désormais moins de forme, non qu’elle perdît en politesse, ni qu’elle devînt pointue, mais qu’elle perdît moins de temps en étant plus directe, disant non quand c’était non sans chercher même à donner raison ou à rendre la répartie d’un sourire en guise de semblant d’excuse.

Cette ville n’est pas une belle ville. Rarement sans doute une architecture si désordonnée ne disciplina un aussi mauvais goût. Mais c’est le lot des anciennes cités, hypertrophiées, dont l’organicité ne s’est maintenue qu’au prix d’une hybridation par greffes. Comment pourrait-on avoir la contemporanéité des habitations et des structures urbaines quand l’expansion est sans fatigue? Ici donc, le vétuste côtoie ce qui se fait de plus ultra dans l’ère des matériaux et des énergies, et c’est tout étonnés mais ravis que des touristes apprécient l’ajointement d’une aube qui tourne sur le canal de l’Ourque, à l’immense éolienne de la Conciliation.
Cette ville n’est pas belle.
Elle y vit.
Elle s’y terre plutôt désormais. Au début sans doute y vivait-elle quand elle sortait acheter le pain le matin, avant de pousser ensuite sa promenade jusque vers la haute façade de la bibliothèque qu’elle apercevait très bien de biais, contre laquelle une verrière gigantesque était adossée. A l’intérieur on y avait placé des plantes et des arbres exotiques dont l’acclimatement avait posé de gros tracas. Les immenses pans de cette verrière coulissaient entre eux, on pouvait donc l’ouvrir à la venue de l’été. L’air s’y engouffrait alors très facilement et plusieurs fois elle y était venue s’asseoir à l’ombre d’un acer.

Elle y vit.
Elle y écrit aussi. En exergue de son OEuvre elle a tiré de sa mémoire :
« Je décidai de faire mon propre journal. Je l’écrirai pour moi. De cette manière je dirai la vérité. Je noterai les pensées çà et là au hasard du temps. Après tout « Les Essais » de Montaigne, sont tirés de son journal, le grand intérêt de la chose, c’est de noter les pensées à mesure sans se soucier qu’elles soient ou non contradictoires. Comme il n’y a, ni chronologie ni contrainte de forme, l’authenticité reste préservée. »

STILLATICIA

« La première impression est muable ; l’effet de saillance possède lui aussi sa délitescence.
Cela m’est arrivé à plusieurs reprises. Pour exemple d’un homme dont la beauté m’avait troublé la première fois qu’il m’avait été donné de le voir. J’aurais même adhéré à la sentence : « Trop beau pour moi ».
Mais la connaissance de son être que je retirai de sa fréquentation en fut fatale à sa beauté. »

_

« Je suis revêtue désormais par les habits de mon âge de femme ; mes cheveux ont blanchi, mes yeux ne sont pas encore caves mais des pattes d’oie sillonnent leur encoignure, et bien que je ne puisse pas dire avoir pris beaucoup le Soleil dans ma vie je sens que mon visage a déjà bien souffert, du temps, qui sur lui s’est abattu. Je n’ai plus la peau de ma première jeunesse, ni seulement de mes vingt ans ; cela est fait désormais, et rien ne saurait le faire changer. »

_

« Le rêve possède indéniablement la vertu de nous conseiller en ouvrant un débat avec nous-mêmes, manifestant la parole d’une autre partie de ce qui pense en nous, de façon que dans cette co-expression de ses deux versants le jugement se trouve équilibré et prenne une mesure d’impartialité, que nous ne savons pas nous donner toujours à nous-mêmes en état de veille. Certes le langage onirique est pétri d’une symbolique où la linguisticité est minorée par rapport à l’utilisation qu’en fait notre état vigile, mais la contrepartie est la visualité. Il convient, donc, une fois réveillé d’être attentif à ce mode inhabituel de symbolisme pour ne pas manquer la richesse d’un conseil que notre veille nous occulte. »

Et le suspens du pour plus tard :

« N’être pas assez riche pour faire cadeau de quelque chose à quelqu’un.
« En vue de.
« Inféodation.
« Sans pouvoir de longtemps en atteindre le fond.
« Non plus d’ailleurs que.
« Il parlait aussi mal qu’il écrivait, ou encore aussi, il écrivait aussi mal qu’il parlait.
« A quoi bon tout dire? Pour l’obtention d’une bien blafarde gloriole?
« Impéritie
« Vulgate
« A l’envi
« De manière instante
« Sa pensée était d’une grande fermeté.
« Rien ne semble pouvoir être… sans perdre sa vigueur.
« Il n’y a pas de… qui paraissent tout à fait incapables de…
« Cause injuste servie par de bons arguments, un verbe somptueux.
« Cause juste desservie par un verbe plat. »

Elle vivait l’amour par la virtualité des sentiments qui se fussent mutuellement investis entre les êtres aimés s’ils eussent pris la peine de pousser un peu plus loin le sort de leur fréquentation. Or seule, et le demeurant, chaque soir poussé par la roue de l’Habitude, identiquement posturalement assise comme il y avait vingt ans plus tôt, dans sa chambre les yeux plongés sur ces pages de l’étude, parents en bas.

Elle lit.
« Crisétémis ».

« Il ignorait ces noms, mais il les aurait semblablement invoqués de haute voix tout le jour en marchant sur la plage, dans le roulement que les vagues donnent aux galets, face aux blanches et hautes falaises réverbérant comme un miroir ce diamant de ciel embrasé par le Soleil de ce climat. Il ne connaissait pas ces noms, et pourtant, il en aurait certainement pleuré d’invoquer Thémystocle, Périclès, Eudoxe, Empédocle ou Scipio. »

Il lui aurait resté peut-être encore près de quarante années à vivre, à moins qu’elle ne pérît sous le coup d’un accident de la route.
Quarante années… Qu’aurait donc été cette durée, elle qui ne l’avait pas même atteinte encore par son existence posée sur cette Terre, mais qui avait suffisamment éprouvé celle dont son corps avait été investi. Suffisamment certes! mais passée en courant d’air, et pas même comme une mousson, ni un triumvirat ou la monographie d’une glossologie. Il y avait le travail obscur d’un quelque chose qui ne sait pas s’arrêter, qui dès lors qu’il a commencé ne cesse de se produire, de renouveler les plus justes mécaniques enchaînements de tous les lieux, de tous les actes pour toutes les races, ainsi soient-ils. Et son corps en était, de ses actes, et son sang dans ses veines, à la fois aspiré et refoulé par cette pompe dont l’arrêt serait le sien, et pour laquelle il était ridicule de s’extasier du milliard de contractions qu’elle était capable d’offrir en une vie.
Qu’aurait-elle donc fait de ces quarante années de vie? Elle ne les aurait bien sûr pas endurées dans le balancement du balancier de la pendule que sa mère se refusait à lui donner, voulant attendre d’être morte elle aussi avant de délivrer le maigre héritage qu’elle avait reçu de ses aïeux : aussi bien des dettes, que l’assurance-décès n’épongerait même pas.
Aurait-elle délivré l’ébat de ses actes à l’unisson de ces milliards d’autres? gaspillant le plus haut don qu’est celui de contracter l’existence, gaspillant la plus auguste richesse qu’est l’extension du temps de sa vie. Elle était femme… d’abord. Devant sa mère. Devant son père. Et devant chaque inconnu que le hasard lui faisait rencontrer. Femme. En raison d’un quelque chose qui était sa cause ; autrement cause que la rencontre des gamètes qui avaient présidé à ce qu’elle fût. Cause autre, de laquelle elle partageait aussi bien sa communauté avec la torsade des nuages dans le ciel bleu de cobalt, qu’avec l’événement de la Réforme, la loi forte des grands nombres, la venue de ce bouton sur son nez, la rédaction de L’Iliade, l’avulsion d’un bras dans un accident de la route, les morts du tremblement de terre de Lisbonne, ou sa volonté de son suicide.

« Ce n’est pas qu’il y a une fausse vie ; ce n’est pas qu’il y ait une vraie vie non plus ; ce n’est pas que la vie de l’étudiant absorbé dans l’horizon de son domaine d’étude est inauthentique ; ou que celle du sage méditant délivré de la phénoménalité des actes soit authentique, mais c’est que, chaque instant investit en sa façon la singularité ponctuellement du je. »

« Longtemps, je me suis couché de bonne heure. »
Elle se laissa porter par cet Habitude peu après l’âge de dix-sept ans, et c’était seulement la crainte d’éveiller chez ses parents un questionnement intempestif qui l’avait poussée à différer la pulsion de ce désir. Longtemps avant de commencer le rituel de ses couchers prématurés elle avait ressenti l’attraction que pouvait exercer sur le fond de son être le coucher dans le lit, jour dehors, volets clos de close ombre. Se coucher si tôt, c’était se retrancher un peu de vie, par l’anticipé d’une mise au tombeau de ses jeunesses.
Chaque soir donc, dès les dix-neuf heures locales, elle déposait le baiser nucal à chacun de ses deux parents.

« Je suis un écrivain de langue française. Pas très douée à dire vrai, mais ma prétention ne dépasse pas le cercle de mes deux plantes.
« Ecrivain, vocation, comme si l’invisible m’avait par un soir de fin d’école, fenêtres hautes, fenêtres ouvertes par la bouche d’or de sa poussière prometteuse, donné la révélation d’un grand OEuvre pour la vie…
« Donc j’écris, et puise la sève de mon inspiration dans les malheurs et les heurs de ma petite vie de femme. Mes souvenirs sont la source secrète qui vient alimenter les phrases les plus inouïes que je puisse créer. Je dois dire aussi que je m’épuise à réfléchir longuement sur le sens de mon travail. J’ai même commencé là-dessus un petit essai dont je suis ma foi plutôt fière, quoiqu’il soit loin encore d’atteindre ce que l’idée me dicte, mais le parasitage est inaliénable. »

« L’Être de l’étant.
« On racontait beaucoup de choses sur lui. Mais on ne savait pas qui il était, ni ce qu’il faisait, ni à quoi même il ressemblait. Pour cette raison qu’il y avait désormais bien longtemps qu’il était parti dans la Montagne, de sorte que la mémoire du visage de celui qui s’était retiré s’était effacée de ceux qui avaient pu le connaître quand ils auraient pu le croiser ; quant aux autres, de très loin les plus nombreux, c’était seulement par ouï-dire qu’ils en tenaient connaissance. »

Ces deux verticalement rides entre ses sourcils.
Peut-être… parce qu’elle pensait souvent à la « courbe ROC ».

« Il n’y a nul devoir de connaître le tout pour juger du meilleur. Ni même pour juger du pire, et le pire ici est ce que j’aurai fini par atteindre seule.
« Les Immortelles? Les Eternelles? Tergiversation de titre… Que choisir? Où en être? Vers? Prose? Fulgurance de parole jointe à l’acérité d’une pensée? Faire le jour de la marche sans l’ultimatum d’une fin, mais savourer la vérité de l’instant par le biais de la génération de l’acte de l’instant. »

III

La pluie battait fort désormais. Elle entendait le clapotis des gouttes sur le capot de la voiture, qui ne couvrait cependant pas le gazouillis aigu des oiseaux dans les arbres. Les habitants du pays ne comprenaient toujours pas comment le ciel pouvait vomir toute cette eau. C’était juin, depuis six jours, et le temps demeurait triste, pluvieux et gris, imprévisible et froid. Mais elle, cela ne la dérangeait pas. Tandis que sa mère allait se coucher elle s’installait dans le garage, ouvrait grand les battants, s’asseyait sur l’antique transat, et, Chateaubriand en main laissait son regard se perdre sur le dehors. Orme, agité en face, vert de la splendeur du printemps qui le fait, façade jaune salie par le temps, semblant accroupie comme un monstre dont la tête dressait fièrement l’incurie d’une cheminée, et pignon d’ardoises chromées absolument impeccables, régulièrement enchâssées, figurant perspectivement un tétraèdre.
La pluie venait de baisser. Pour combien de temps? Les éclairs, eux, poursuivaient l’entrecoupement du tableau, comme s’ils eussent voulu poursuivre les secousses ou les sursauts qui auraient pu retarder encore la lente descente de l’enténébrement du monde. Le tonnerre parfois claquait, vibratoirement poursuivi jusqu’au tympan de ses oreilles, dans une trépidation qu’elle ressentait jusque sous ses pieds. Les oiseaux s’étaient tus. Elle venait de s’en rendre compte, alors elle dodelina de la tête, aperçut à travers les feuillages au loin la percée d’une lumière de réverbère, si fine, si timide que l’imperceptible remuement des branches de l’orme d’en face la faisait paraître et disparaître comme le scintillement d’une étoile. Les flaques avaient grossi. Elles gorgeaient la pelouse contaminée de pâquerettes d’une façon si complexe qu’un hydrographe aurait trouvé à en redire. Et pourtant son père, elle s’en souvenait maintenant, avait passé trois longues heures un matin, perdu désormais dans sa mémoire, à creuser à la pioche de longs et profonds sillons pour y installer de grosses pierres en guise de drain, avant de les recouvrir ensuite de terre.

« J’ai pu mesurer en premier lieu l’empreinte de ma commutation : cette langueur insinuante a fini par me terrasser tout à fait, après une primo-conversion passée inaperçue qui précéda cette incubation aussi longue que le long épuisement de ma maladie.
« Aujourd’hui je me sens lasse, tout m’indiffère, hormis cette ultime illusion qui m’a sauvée encore un peu.
« Me voici désormais à l’heure blême, celle de l’impatience des fins, qui une fois qu’elles sont sues et digérées se nivellent dans l’égal. »

_

« Quand le Même inlassable dans le lieu de son règne m’aura ensevelie, le je de mon corps se disloquera à l’éclair de ma mort, et sous le caveau de marbre mangé par une lèpre verte, le corps de mon ancien je deviendra ossements.

La chose qu’elle craignait dorénavant plus que de mourir seule dans sa chambre sur son lit dans un étouffement de l’été, c’était qu’elle en vienne à se réconcilier avec elle-même pendant le sursis que lui offrirait sa maladie. Cela pouvait paraître étrange, contradictoire de surcroît qu’elle pût, au sein d’un champ d’idées si sombres non pas espérer quelque chose à quoi on se raccroche en dernière instance, elle n’espérait plus rien quel que fut le côté vers lequel elle tournerait les yeux hors sa fin précipitée, mais avoir encore la venue d’une idée de réconciliation avec elle-même.
Sans doute ne croyait-elle pas vraiment à ce que, du bout du possible, elle se réconciliât avec elle-même : elle avait tellement attendu de ne plus pouvoir se souffrir pour précipiter la machination de ce qu’elle ruminait depuis des ans!… mais certainement aussi elle ne voulait pas souffrir davantage que ce qu’elle avait enduré jusque-là, et la seule chose qui, désormais, lui donnerait la plus grande souffrance de sa vie, incommensurablement plus grande que le ressort de ce qui la précipitait, qu’elle avait donc à redouter du coin de l’esprit, à ne pas perdre de vue tout en ne s’y fixant pas de peur qu’un mouvement d’humeur inopportun ne vînt précipiter son emballement, cette chose, était sa réconciliation avec elle-même.

« - Puis cela est venu. Et les Lois Z après. Nous n’avions pas fini de liquider la peur qui nous rassemble. Car bien sûr on ne chasse pas la peur par décision, ni par les lois. Aussi cette peur se reflétera-t-elle encore longtemps dans plusieurs miroirs, et nous rendra-t-elle plusieurs images. La première est celle à laquelle père vous et les vôtres vous êtes vendus.
« - Je suis… Me voici frappé… sonné! Rendu au sol avec le goût en plus déjà dans la bouche de la terre!

« - Il fallait! nous sauvegarder de toute catastrophe, et les Lois Z père, sont l’écroulement du dernier rempart contre notre chaos. Avec elles nous livrerons le sang, le viol, nous mènerons guerre sur guerre en répandant le carnage dont les hommes se sentent possibles lorsqu’ils sont perdus seuls ensemble.

« - Tu aurais eu tout cela pourtant! Ils ont été nombreux les refondateurs! On connaît leurs noms à tous! autant que l’impitoyable de leur race. Nous tous n’aurions plus qu’étendu nos bras en manière de prière.

« - Ce sont de belles phrases que tu assènes depuis trop longtemps maintenant contre le bonheur possible des hommes, notre bonheur à nous, ton bonheur à toi! possible lui aussi… mais auquel tu sembles avoir voulu te refuser pour toujours. (Silence).

« - Crois-tu vraiment que je n’ai pas envisagé tout… tout ce qui était ouvertement envisageable pour le devenir de ce Monde? Que je n’ai pas entrepris ce qui serait le meilleur pour lui? Que je ne me suis pas posé mille fois les mêmes questions, donné mille réponses distinctes, mais revenant toujours en fin à cette conclusion que le choix qui m’avait engagé serait la moins mauvaise de toutes les solutions recensables? Crois-tu que je n’ai pas pensé à eux?! A ces hommes! A ces femmes! A ces pères, mères, soeurs, filles, enfants! Penses-tu que je me sois enorgueilli à la façon d’un créateur considérant le destin qu’il allait imprimer à sa créature? Crois-tu cela? Dis-moi! Dis-moi! »

Qu’était-elle donc elle-même devenue? Elle… qui finissait par se brûler le corps pour enrayer la marche du temps au travers de sa peau, ou bien encore par scarifier les parties où les télangiectasies apparaissaient. Elle! Qui jamais n’aurait pensé en avoir! Qui ne comprenait toujours pas comment il était possible (et plus que cela) qu’elle en ait désormais, dont ni la mère ni le père n’en avaient jamais eu, qui si régulièrement se donnait de l’exercice, ne fumait ni ne buvait, laissait cela aux autres, mais qui cependant en souffrait bel et bien alors que de surcroît jamais elle n’accoucherait.

Quelques printemps donc encore. Endurer ce délai. Trouver l’équidistance entre deux lâchetés communes. Le dépérissement de l’âge qui commande son abrègement mais auquel trop peu d’entre les humains rendent acte de cet écho non sourd, et la poursuite d’une vie qui échappe quoi que l’on fasse.

« Ne plus guère écrire, je n’en ai plus le souffle, et l’ahan ne ferait qu’apporter la fâcheuse répétition de ce qui est désormais assez. »

_

« Quand mon être disparaîtra de la pierre des actes, alors ma parole aura sa grande mort à elle, aussi, puisque disparaîtra la source d’où jaillit l’originelle impulsion. »

La nuit avait son dû. La rotation terrestre maintenant allait précipiter le local hors du cône d’ombre, et la vérité phénoménale allait encore une fois coïncider avec un lever solaire. Il n’était plus guère temps… moins d’une heure, à peu de temps près.
Véronèse n’était plus, mais ce qui était dans ce ciel à cet exact moment-là était de lui tout entier : couleur d’abord, indistincte couleur noyée de nuit et de bleu d’où les actes efforcent leur naissance. Puis l’espace : macabre suaire d’où, enténébré encore le halo de toute chose exhume, cursive ou droite, ô térébrante myose de l’oeil qui cherche et distingue, l’aréopage du Monde qui s’offre.

Encore la nuit, maigre nuit, essoufflée nuit du repos qu’elle a porté. Levers d’hommes au local, tumulte de nations longitudinal.
Six heures deux : une lumière de ciel de résurrection des hommes lavée au frontispice écologique.
Appartement noir, profilé d’ombres. Pluie. La pluie désormais. Pluie forte, forte comme un rideau sonore dont l’incessant épanchement sur le bitume fait des routes des rivières que chasse le passage des voitures.

« Le lieu était, dans le temps où ni Zorn ni Zermelo ne réélèveraient avant longtemps la voix de l’ensemble non vide bien ordonnable pour le second, de l’élément maximal de tout ensemble inductif non vide pour le premier. »

« On attend parfois des gens ce qu’ils ne peuvent donner ; aussi est-ce nous… qui avons tort. »

Monsieur Sereitromed la fit rentrer dans son bureau.
- Asseyez-vous, lui dit-il sobrement.
Il parla, développa quelques lieux convenus pour meubler un peu de temps, avoir une certaine bonne conscience et surtout – cela elle le sentit après, par un jugement rétrospectif – pour donner au tour de son épître un parfait équilibre dialectique que ce premier moment préparait comme une enjambée. Il parlait plutôt bas mais le coffre de sa voix la lui rendait clairement discernable. Il se carra dans son fauteuil – ça, c’était le signe manifeste du commencement de la seconde partie – marqua une imperceptible pause, qu’elle perçut remarquablement, et entama sa diatribe.
-Eiovas Irneh-Erreip en veut à votre peau.

Le ciel blanchit, rattrapé par la vieillesse d’un jour qui ne fait cependant que naître.
Mais d’où viennent ces ébats furieux pour des vies que l’on n’a pas vécues, et qui semblent affermir jusqu’à leur trépas en faisant éclater des vertiges à chacun de nos pas, quand le jour murmure encore, pénétré de la somnolence de son réveil ; quand les pages du Livre se sont fermées sur le chevet de la nuit, et que se déroute le sinueux espoir des recommencements?
La colline enfin re-naît, s’enlumine dans une parure d’or jaune matinal. L’air est frais, les frênes et les ormes, puissants, ne vibrent pas encore. Le bitume se tait ; tout fait écho à ce silence qui est le prolongement d’une profonde respiration retenue.
C’est peut-être seulement ça… le bonheur : la plénitude de cette participation pleinement assentie par l’acte délibéré de ne plus exprimer quoi que ce soit de soi, mais de simplement s’ouvrir, corps et crâne, pour se laisser traverser par le peuplement du Monde, de ne plus même sentir les arômes lourds des bougainvillées de la cour, mais d’être un immense courant de vie, de fermer peut-être aussi les yeux à cet aveuglement de l’est, et de simplement s’étendre… sur l’asphalte frais, pour recevoir le baiser des ombres qui s’en vont.
Le bonheur? Il lui semblait bien l’avoir connu avant. Avant?…
Dans sa première jeunesse, les soirs d’été sous la véranda, autour d’un melon ouvert et de boissons sucrées, quand son père au piano jouait quelques ballades reprises en choeur.

« Je n’ai point soutenu l’effort à mener ces révélations à leur terme, et je ne sais si le courage me saisira.
« Je suis dans mon lit, il est nuit. Je viens de m’allonger sous les draps, et de les bien rabattre jusque sous mon menton. Les fenêtres sont fermées, les volets tirés. Je ne vais pas tarder à m’endormir. Je suis bien, je suis bien sous mes draps dans mon lit. Si bien… que longtemps je n’ai pu vivre cet instant sans y associer la pensée que de la journée il était la seule jouissance offerte pour laquelle j’avais vécu tout le jour. Même un bain chaud en plein hiver ne m’a jamais apporté un aussi grand plaisir. »

IV

Elle s’était exilée, elle en avait maintenant assez, non pas de son exil, quoique… mais de ce que le sens de cette vie avait fait d’elle d’abord, de lui ensuite… Où en était-elle? Rien ne paraissait désormais plus l’inter-esser, son humeur était triste et lorsque ses yeux se posaient sur les alibis de joie d’autrefois, ce n’était plus qu’un haut-le-coeur qu’elle ressentait sur l’estomac ; celui de ne plus vibrer à ce qui la faisait rêver quand elle était de vingt ans plus jeune. Elle avait donc changé à ce point…

Dimanche. Encore…

Et puis non…

Et puis non.

Qui était cet auteur?
Elle se le demandait à chaque nouvelle page qu’elle dégradait.

Elle aurait aimé le connaître, lui parler, avoir un visage, un nom, une humeur ou… ou lui poser une question, oh comme ça , toute bête, de celles qui sortent quand on n’a rien à dire mais que pour rompre l’installation d’un silence de malaise on pose… précisément pour ne rien dire.

« Axelle de Coursil regardait par la fenêtre de ses appartements la troupe d’hommes conduite par son mari partir. Il était duc, c’était donc à la dignité de son titre hérité, et non à celle de son mérite que s’en remettait la brigade abritée dans le camion, qui s’éloignait au pas jusqu’au portail de la propriété. Après ce serait autre chose, une longue course de plusieurs centaines de kilomètres pour rejoindre la base arrière du nouveau front que les révolutionnaires avaient ouvert la semaine dernière. Dans cette guerre, civile en vérité, rien ne se passait comme les spécialistes l’avaient imaginé dans les scénarios que leur art joint à leur science avaient pu produire. Les enjeux politiques et humanistes, l’ampleur des populations déplacées, la vitesse de propagation du ressort de ce conflit, décidément tout avait pris de court les stratèges des Confédérations. Mais le pire, le pire demeurait la dissension intestine qui éclatait en tout lieu, à tout moment, se répandant comme un choléra, infestant les plus reculés villages des montagnes, sévissant au sein même des membres des chancelleries.
« Chacun prenait position. La plupart des humains l’avait déjà prise, certains la prendraient plus tard et attendaient encore. On s’était déchiré dans les foyers. Des fils avaient quitté leurs parents, des femmes leur mari, des frères leur frère, des élèves le maître, des soldats leur régiment. On s’était quitté, mais on se retrouvait, ennemi maintenant dans le théâtre des combats, anonyme, sale, souffrant, déporté, caché, fugitif, ou l’arme à la main.
« Les dispositions radicales n’avaient pas été décrétées, on retardait la décision du point de non retour, on différait, contournait encore tant qu’il était possible l’obstacle des fins irrémédiables. Se retirer un peu de sa chair, brûler son propre oeil demandaient pour l’instant des engagements auxquels aucune des deux parties ne pouvait humainement se résoudre. Aussi désirait-on que la guerre se menât dans la mesure, ce qui n’était pas sans des aberrations auxquelles on ne croirait pas si on ne les avait vues. »

Il n’y avait assurément pas que la présence de son père qui avait fini par lui manquer après ces années de vie sans lui. Ce qu’il y avait aussi, assurément, c’était la pensée que son père pouvait poser sur ses épaules ou sur sa nuque, cette pensée, qui pouvait l’enserrer tout en lui offrant l’assurance d’exister par la réaction qu’elle imprimait à son être. Ce troisième oeil sur le front de ceux qui, votifs absents, lui manquait le plus peut-être, peut-être, puisqu’il était tout bonnement impossible de dissocier cette absence de pensée de la source physique absente elle aussi. Ce père, son père, elle le revoyait souvent en représentation, devant ses yeux, en lieu et place de mosquées ou d’usines en toits de flutter. Elle revoyait en netteté l’acérité de son regard, la noblesse de son front. Sa fierté enfin.

« Il préféra rêver sa vie, se replonger dans ses souvenirs plutôt que de continuer la poursuite d’une assignation à être pour laquelle il n’avait plus ni goût ni motif. La vie l’avait épuisé, séché, rendu d’une grande lassitude. Il possédait dorénavant l’emplissement des destinations de grâce, assis entre les murs de son séjour, les yeux fermés sur le soir qui tombe en novembre face au gave.
On n’entend plus que son grondement ; on ne discerne que le fracassement de son métal d’huile contre les mâchoires de la roche qui affleure. Derrière, c’est l’embrasement final des dernières feuilles scellées sur les arbres froids et sombres. La dernière pâle lumière d’un jour au trépas qui succombe, qui jette sa toute dernière vie dans la mêlée des existant terrestres. Feuilles, feuilles embrasé rouge du sang qui coule des veines du jour de fin. Jaunes feuilles rares qu’un moindre souffle de glace décachète, fait tournoyer par l’air en leur chute. Feuilles pourpres, ciselées et gonflées comme le buvard repu des vies, toutes feuilles qu’elles sont, prêtes à la mort. La longue allée vide déploie l’alignement des arbres, sombres, qu’on ne saurait discerner leur espèce, ni leur communauté. »

« Il s’était résigné à ne pas écrire le Roman auquel l’Existence l’avait convié. Il le garderait dans le possible de son vécu, non moins que celui de ses axones. De la même façon il avait gardé la parfaite même constance à taire tout ce pour quoi il n’y avait aucune raison de rompre le silence ; tout ce en quoi l’ébattement des femmes et des hommes s’engluait de tout temps. C’était bien plus simple ainsi, et surtout bien plus conforme à l’exigence de ses pensées : ce qui pour lui n’existait pas n’avait pas besoin de la redondance qu’il en affirmât qu’il le tenait pour un flatus vocis. »

Elle prit congé en fin de la vie comme on prend congé d’une réception, après s’y être sans doute amusée, avoir vu le monde, fait preuve de la déférence nécessaire à l’endroit de la maîtresse de maison, et quand elle décida qu’elle avait finalement fait tout ce qu’elle s’était proposé de faire elle se suicida.

Sur le froissé drap de son lit, posé retourné en cette façon de lecture pour ne pas du livre perdre la page, « Crisétémis », en sa dernière :
« Alors essoufflé il posa son sabre. La sueur lui coulait sur les yeux, son sel lui donnait des démangeaisons. Ses cuisses tremblaient et ses bras avaient mal. De sa main coulait le sang. Alors il s’adossa. Lentement. Il continuait à souffler fort, à cause de l’épuisante course. Il s’essuya le front avec sa manche, puis se laissa tranquillement glisser sur le tronc, les yeux sur le Soleil, plissés et piqués par le sel et la sueur, ayant un voile de larmes et de fin tout ensemble. »

Commentaires:

Laisser un commentaire

«
»