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AVERTISSEMENT

« En somme, je suis enclin à penser que la majeure partie des difficultés, sinon toutes, qui ont jusqu’ici amusé les philosophes et ont fermé le chemin de la connaissance, nous sont entièrement imputables. Nous avons d’abord soulevé un nuage de poussière et nous nous plaignons ensuite de ne pas y voir. »

1.

Cet ouvrage n’a pas été écrit pour être lu, et cette guise d’avertissement n’est pas un effet rhétorique. Il y a tellement mieux à faire pour un lecteur que de se plonger dans ces pages ennuyeuses et par endroits hermétiques, de s’abîmer dans une terminologie inutilement excessive. Mieux. Sortir de chez soi d’abord puis entrer en forêt ; entendre et voir palpiter le chant du vivant, passer à gué les ruisseaux de la campagne, dilater ses yeux au cuivre des feuilles d’automne, faire la cour à la femme qui obsède ses nuits, ou se pencher sur la particularité du théorème de Pappus à engendrer tous les théorèmes de la géométrie euclidienne. Mieux, d’autant que la totalité des pages de cette monographie n’aura été qu’une mystification. Oui, en aucun cas d’abord ceci ne devrait être considéré comme un travail de philosophie. Pour deux raisons dont la première est que je n’ai de compétence en la matière que de parcimonieuses et sauvages lectures de quelques auteurs. Pour cette autre ensuite que je ne possède pas le génie de la Pensée qui aurait pu ouvrir une brèche pour autre chose que ce que j’ai lu. Philosopher avec une incorruptible rigueur qui ne tressaille pas en se payant de mots relève d’une prouesse à laquelle bien peu dans toute l’Histoire des portefaix seront appelés. Pour moi, avec l’intermission métaphysique tout a été dit. Quant au reste, presque tout le reste il n’a guère plus consisté qu’en des greffes externes, descriptions plaquées ou autres analyses pseudo-poétiques, si géniales fussent-elles par ailleurs mais parlant toujours d’un autre domaine, dévoyant la pureté d’une entreprise la plus haute sous le couvert de contenus en réalité distincts de cette même oriflamme.
Il n’a donc jamais été question pour moi de faire une philosophie ; je me suis bien défié des constructions de systèmes. De ceux qui embrassent jusqu’à la totalité, même, et surtout de ceux qui par itérations s’englobent et englobent chaque autre système, légifèrent puis promulguent une bonne fois jusqu’à la fin de tous les temps, bouclent définitivement tout ce qu’il y aurait à dire ne laissant derrière eux que des miettes d’un mémorable repas. Car on raisonne toujours très bien en rejetant les émotions, la faim ou la survie, la spoliation, les carnages et l’imprévisible qui font que l’infini semble s’insinuer dans le creux de nos veines, y distiller sa compulsion de soif, de lui. Pendant à d’autres instants où le claquement des doigts nous fait ramener ce tout à une simple illusion… « L’existence est le récif sur lequel la pensée pure fait naufrage. »

L’« hypothèse téléologique » de ce travail sera la manifestation d’un temps passé à livrer à ma roue des répliques la simplicité accomplie, qui définitivement brise l’obsession et le mirage des questions, et non pas à délivrer une quelconque eschatologie. J’ai mesuré l’empreinte de ma commutation : la seule… la seule motivation de cette entreprise aura été de m’insuffler la quiétude enfin du silence.
Dit autrement ce travail, mon cénotaphe en somme, n’a pour tout autre que moi de légitimation que son fait d’érection, en toute indépendance de quelque immixtion visant le contenu où ne gît qu’un monceau de trivialités que j’aurais pu commuer en fatrasie. C’est ici désormais le lieu d’avouer que tout ce que j’aurai pu mener dans ma vie comme projet, n’aura rien été en comparaison du haut degré d’excitation intellectuelle que cette pareille entreprise m’aura inoculé pendant les années qui la requirent dans sa génération. Cet opuscule, que je prenais l’habitude d’appeler « L’Ancien Z », aura été le recours de ma survie pendant d’interminables années. Pourtant, ma fin prononcée sacrifiera la puissance dont elle aurait pu être investie par l’endurance de cette tâche. J’aurai toutefois suffisamment anticipé mon regret. C’est assez dire que ce travail n’est que la frêle ombre du maximum opus que je rêvais, mais le projet détient une puissance sur sa réalisation comme le témoigna Mallarmé avec un seul fragment d’exécution du « Livre ». Voilà qui, pour toutes les éternités est maintenant proclamé.

2.

L’empêchement de la révision intégrale de ce travail, y compris sa dernière lecture, sont liés à une contrainte temporelle. L’inertie qui s’attache à toute entreprise de Pensée est à ce point que l’achèvement de ses premières grandes épreuves de correction coïncide trop souvent à son obsolescence et à sa péremption. On s’aperçoit que ce que l’on vient de terminer est déjà dépassé : la Pensée court incessamment seule à travers son péristaltisme idéatif ; elle appelle en conséquence des reprises, de plus incisifs éclaircissements, un remaniement d’ordre des parties, une réforme réflexive ou un renvoi à d’autres nécessités de concepts. Enfin elle décèle des connexions inaperçues ; les nécessités génétiques co-naissent aux problématiques ponctuelles soulevées en cours de chemin par l’irrésistible érection de la Pensée. Ce demi-défaut est d’autant plus naturel que la vision scrutatrice originaire a été moins pénétrante dans la prospection de l’entreprise à générer.
Le temps m’aura fait défaut ; c’est un fait. Ou plutôt c’est moi qui lui aurai fait défaut, c’est mon choix.
Ce qui s’étend au travers des pages de ce petit travail n’a plus la caution de celui qui écrit cet avertissement en dernier. Or je ne souhaite pas la pollution des addenda ad libitum si imparfaite soit la structure de cet effort, puisque ma préférence se lie au laconisme sentencieux dont je n’ai pas le talent. La « perfectio » pour moi aurait coïncidé en des énoncés holophrastiques. A peine l’état de ce qui est présenté pourrait-il me servir d’une substruction pour une entreprise sérieuse. Il me faudrait dix années de plus pour achever cet effort interrompu à la fin de la dernière ligne de cette oeuvre introductrice. Introductrice mais non propédeutique, comme Hegel en réalisa une après l’exposition de ses grandes idées. Somme toute, le témoignage juratoire et cacophonique de ces pages l’aura emporté sur le rien qui m’aurait égalisé à la neutralité d’un néant. Ce qui gît là n’est pas même le compendium dont l’extension de l’arborescence délivrerait une complétude que je ne prétendrais jamais atteindre ; enfin en aucun cas ces remarques ne sont une quelconque détraction de mon travail que j’assume dans son intégralité.

L’idée que j’ai donnée à la littérature et à la Pensée ne s’est pas conciliée avec un quelconque marchandage. La règle intangible fut la gratuité de l’accession, le renoncement donc au mode d’édition traditionnel. Il n’y a pas eu de forfaiture. Le prix à payer en fut la quasi non divulgation du « Sacre des fins », intitulé sous lequel repose le premier volet de mon rêve.

Tout effort peut être soutenu par une direction qui nous harponne une fois qu’on l’a choisie. La collimation du mien fut la mémoire d’un père que l’adversité a chéri. Pendant sa vie, et surtout après sa mort il m’a délivré les plus grandes leçons de courage concrètes dont j’ai pu être imprégné. Les autres, presque tous les autres ne m’ont délivré que la vitrine de l’égoïsme outrancier, surtout lorsqu’ils pensaient en être le plus éloigné.

J’ai été très sensible aux instants. J’ai découvert le pouvoir que nous initions à leur état, ce signal immortel que nous leur attribuons et qui ne cesse d’émettre en direction de notre futur.

Je possède l’extrême désormais de ma lucidité : plus je parlerai et plus j’aurai à parler, le dire s’appellera, de lui-même, voulant s’étancher lui-même mais ne réussissant en fin qu’à s’embrouiller davantage lui-même. Pour moi, j’ai suffisamment vécu… et j’ai dit tout ce que je pouvais porter au bout du souffle de ma parole… On me traitera là de fou et ils auront leurs raisons, auxquelles pour une fois je ne céderai pas. C’en est désormais fait… C’est assez… J’ai rempli mon devoir, rendu forme à l’assignation de « l’Existentia » : ma voix a pris son corps pour recevoir sa mort.
J’aurais continué à déployer ma parole sur le silence des banquises, or, l’esprit d’une parole, à défaut celui d’une formule qui tient ramassée comme le trait la pensée d’une épreuve, est beau plus pour ce déclarateur qui même s’en flatte dans sa condensation : parce que l’esprit est beau à l’esprit. Continué à m’insuffler la quiétude enfin de cette recherche du silence… Mais pour le reste, plus aucune vitalité ne m’a transis assez pour perpétuer l’acte de ma mise au monde.
Mais vivre une fois n’est-ce point vivre pour toutes les fois? Et que sont quelques dizaines d’années à surseoir le point du retour au néant éternel.
J’ai réduit le cercle de mes accointances à la stricte nécessité, finissant de mon vivant l’abîme au bitume de l’anonymat.
Mourir, entrer dans le « sommeil sans songes », sombrer dans l’oubli mais être délivrer d’un corps, et d’un je libéré à son tour de l’incessible qui l’intime dans son être.
Je crois, comme je l’ai écrit ailleurs pour un de mes personnages, avoir parcouru l’ampleur de mon temps de ma meilleure façon correspondant à ma loi d’essence. Je le réduirai pourtant certes trop en rapport à ce que je me propose encore à ce jour de faire. Mais tant pis car au fond, c’est-à-dire depuis le fondement de tout ce qui est imaginable, l’ajout de quelques provisions à ma fourniture existentielle est inutile, dérisoire et leurrante. Sans doute y a-t-il bien à réfléchir deux fois pour l’élaboration des plans en vue de la construction d’une école, la furie d’un projet de guerre ou l’abandon d’une supplication de paix. Aussi bien il n’y a localement rien à sauver quant à ce qui côtoie l’unique légitimation de son soi. C’est, je crois, censément en lien avec cette révélation-là que j’ai toujours fermé les portes à l’extension de ma localité vers des cordes fraternelles, amoureuses et paternelles dont l’opportunité se leva sous de renouvelés horizons. Je crois que je voulus toujours rester à la mesure de mon seul être pour légitimer la pérennité de mon existence sur cette Terre. Demeurer le seul pivot de ma poursuite à vivre… donc, jusqu’à ce que le solde, une fois recensée l’entièreté des ressources à disposition m’inclinât à disparaître dans ce final absolutoire de cymbales étourdissant.
« Elle prit congé en fin de la vie comme on prend congé d’une réception, après s’y être sans doute amusée, avoir vu le monde, fait preuve de la déférence nécessaire à l’endroit de la maîtresse de maison, et quand elle décida qu’elle avait finalement fait tout ce qu’elle s’était proposé de faire elle se suicida. »

« - Tout ce que vous pouvez voir autour de vous est, … est vôtre!!
Nous devons y renoncer, nous vous l’offrons! et nous vous… prions de venir nous guider vers notre destin.
- Ou de partir.
- Partez si vous l’désirez.
- Oh je n’sais pas j’hésite.
- Montez sur l’estrade, parlez-nous!
- Vous y t’nez.
- Enormément. Vous êtes le plus grand. Faites une déclaration, une déclaration qui soit à votre idée et qui n’vous soit dictée par personne, je vous en prie faites-la pour nous, souv’nez-vous de nous, ne nous oubliez pas, ne nous oubliez jamais ; nous sommes tous à vos ordres. »

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AVANT-PROPOS

« Une philosophie qui n’est pas systématique se condamne à n’être plus qu’un ramassis hétéroclite d’impressions et d’opinions. »

On nous demandera donc de la finesse pour rencontrer la finesse qui nous encense. Aussi, il faudra choisir une hauteur juste. Ni trop sèche pour que l’aridité n’épuise pas nos efforts. Et ni trop basse pour que notre intérêt se maintienne.

Hauteur juste, médiane entre deux excès qui précipiteraient l’alibi d’une oeuvre dans l’abîme de l’isolement. En premier lieu ne pas anéantir les volontés par le devoir d’efforts disproportionnés, donc déployer toute la panoplie du pédagogue pour ne pas sacrifier la noblesse d’un enseignement qu’on ne peut ployer jusqu’à la bouche des esprits, puisqu’il est de son ressort à lui de la leur faire gravir dans la mesure. En second lieu donner à l’intrigue le nerf d’un suspens que des générations entières ne reconnaissent pas, délaissent plutôt pour les occupations les plus plates. Nous, mendiants ne se sachant pas, qui croyons pouvoir le don mais cultivons de facto la demeure de notre indigence, occultons notre plus profond besoin et poursuivons notre distribution de critères.

Penser – et j’ai pensé! – qu’il faudrait attendre d’avoir tout parcouru, de s’être attaché à cette tâche de lectures infinissables avant d’oser le premier saut sur la page blanche… On ne ferait donc rien!
La prostration est cette position-là. Comme s’il avait fallu que Descartes attendît Husserl pour « Les Méditations métaphysiques », ou Spinoza Hegel pour « Ethica More Geometrico Demonstrata ».
Or les grandes idées surgissent inopinément ; en rapt, devrais-je même dire.
Je ferai donc une oeuvre selon l’art de l’ordre. Cependant toute oeuvre sans ordre peut n’être pas sans dessein. J’ouvrirai cette lutte ici, de front pour au moins une fois, et dans toute la profondeur requise.
Ici, au lieu le plus nu. Ici, à la recherche la plus essoufflante, à l’entêtement le plus grand.
L’atypicité d’une OEuvre dépasse à mon sens tout académisme conventionnellement copie conforme d’un grand ouvrage, fût-elle d’une éclatante intelligence : « Tractatus » et « Boléro ».
Les choses seront donc sérieuses, engageront la responsabilité de leur auteur que l’humanité détient.
Cependant la parole, aussi sublime puisse-t-elle quelquefois se révéler, aussi grande et aussi haute le décelant* peut-il la conduire est par avance désarmée, en raison simplement du handicap que recèle sa génération : celui de l’axe syntagmatique. L’expansion de la chaîne parlée nécessite le déroulement temporel qui autorise la juxtaposition des mots et des phrases. Or cette succession est préjudiciable au regard de l’instantanéité dont se drapent la res, ou l’instinct de la certitude, irréfléchie elle, résidente elle, tenace donc.
Loin s’en faudra qu’elle tienne cette oeuvre, à quelque ressemblance (je ne l’ai pas souhaitée barlongue), ce qui ne saurait nier qu’elle ait eu des modèles, parmi ses plus grands. Et quoique l’admiration persiste, le devoir jacent d’expérimenter à mon tour la Pensée s’est consumé puisque la route n’existe et ne peut exister qu’autant que des voyageurs l’existent à leurs pas.
Toute oeuvre est positionnelle : sa « veritas » tient à sa situation, et à son déploiement. Et c’est de sa poursuite, comme de sa totalité qu’elle tire son éclairement. Tout premier maillon semble en l’air ; des poèmes de jeunesse dans un cahier bleu ne se rapportent vraisemblablement qu’à une tension de brume ; le premier tient le second, le second le troisième et ainsi de suite en fin… jusqu’à ce que le cahier finisse au feu.

Le « Boléro » de Ravel.
Commencé à un seul pour finir à cent vingt… quand résonne l’éclatement des cymbales, en vertigineuse acmé de cette apothéose qui proprement en infinie croissance vers les transports des ailleurs nous fait sortir de nous, quand coeur, esprit et corps sont exhumés de leur chair.
J’écoute, cette rythmicité lancinante, et lentement longuement montante, crescendo. Yeux fermés j’écoute. Et chaque apparition instrumentale me conforte dans l’idée que je tiens d’un rapport d’organicité entre chacun des musiciens, au travers de sa partition et de son instrument, et l’OEuvre tout entière au décours de son orchestration.
Une oeuvre publique n’appartient ni à celui qui l’a créée, ni davantage à qui en jouit par ses sens, qu’elle n’appartient encore à celui qui matériellement la possède. Ainsi cette interprétation de Toscanini, d’extra ordinem exécution selon Rubinstein, mais orchestrée deux fois plus rapidement conduisant Ravel à le rencontrer en coulisses après la représentation pour le lui signifier. Le grand maestro de rétorquer alors : « Vous ne comprenez rien à votre musique! » Et Ravel plus tard :

« Je dois dire que le Boléro est rarement dirigé comme je pense qu’il devrait l’être. Mengelberg accélère et ralentit excessivement. Toscanini le dirige deux fois plus vite qu’il ne faut et élargit le mouvement à la fin, ce qui n’est indiqué nulle part. Non : le Boléro doit être exécuté à un tempo unique du début à la fin, dans le style plaintif et monotone des mélodies arabo-espagnoles. [...] Les virtuoses sont incorrigibles, plongés dans leurs rêveries comme si les compositeurs n’existaient pas. »

Le « Boléro », exemple autre de l’échappée du qu’est-ce d’une oeuvre dont le retentissement est allé démesurément au-delà de ce que Ravel en avait voulu, finalement agacé peut-être qu’une composition de facture si simple récoltât une si grande renommée que n’eurent jamais certaines de ses oeuvres investies au contraire d’un si haut degré de recherche dans l’art musical, que selon sa justice il eût souhaitées pour celles-là le vacarme du « Boléro », et pour celui-ci le second plan que le sort livra finalement aux autres.

Maurice Ravel, à plusieurs reprises, exposa le dessein qu’il s’était fixé au travers de la réalisation de ce ballet pour orchestre en do majeur :

« Je souhaite vivement qu’il n’y ait pas de malentendu au sujet de cette œuvre. Elle représente une expérience dans une direction très spéciale et limitée, et il ne faut pas penser qu’elle cherche à atteindre plus ou autre chose qu’elle n’atteint vraiment. Avant la première exécution, j’avais fait paraître un avertissement disant que j’avais écrit une pièce qui durait dix-sept minutes et consistant entièrement en un tissu orchestral sans musique – en un long crescendo très progressif. Il n’y a pas de contraste et pratiquement pas d’invention à l’exception du plan et du mode d’exécution. Les thèmes sont dans l’ensemble impersonnels – des mélodies populaires de type arabo-espagnol habituel. Et (quoiqu’on ait pu prétendre le contraire) l’écriture orchestrale est simple et directe tout du long, sans la moindre tentative de virtuosité. [...] C’est peut-être en raison de ces singularités que pas un seul compositeur n’aime le « Boléro » – et de leur point de vue ils ont tout à fait raison. J’ai fait exactement ce que je voulais faire, et pour les auditeurs c’est à prendre ou à laisser. »

L’épopée d’une oeuvre est accidentelle, tout comme la renommée d’un auteur. Pourquoi Rimbaud passe-t-il vertigineusement à la postérité tandis que Montherlant est occulté? Le seul argument du génie ne peut prévaloir sur l’irrationnel du destin fait par la société des humains. Il y a des rencontres déterminantes au milieu de cultures qui produisent l’explosion de l’ensemencement. Le hasard et le tamis du temps sont les grands magistrats de l’impévisibilité, et n’en déplaise à La Bruyère l’habilitation n’est pas systématiquement au carrefour des justices. Quant à la volonté de réhabilitation elle est surpassée quelquefois par l’imprégnation du tissu de l’Histoire : Einstein est déclaré le père de la « relativité » alors que les noms de Poincaré, Lorentz et Hilbert sont inconnus du grand public.
L’existence d’une oeuvre est, en regard de sa disponibilité, équivoque. Aucun d’entre nous ne peut prétendre ni les connaître ni les pénétrer toutes, aucun d’entre nous n’étant à la cime de chaque discipline humaine. La beauté de « l’Immortelle » d’Adolf Anderssen jouée à Londres en mil huit cent cinquante et un, « Génie » de Rimbaud, « Νίκη της Σαμοθράκης », les outils mathématiques puissants mis en jeu dans la démonstration du théorème de Fermat-Wiles, l’album de Robert Del Naja, « 100th Window », à propos duquel Stylus magazine écrivit : « Is a masterpiece of its kind », l’épopée cinématographique rendue par le long métrage « Gladiator », « La Marche funèbre » de Chopin, ou bien enfin l’admirable jeu d’acteurs de Jean Rochefort, Didier Sandre et Jacques Narcy dans le téléfilm « Saint-Germain ou la négociation », ne sont pas accessibles au premier venu. Cette difficulté ne ressortit pas spécifiquement à la capacité cognitive exigée, mais encore à la question de ce que l’on baptise communément le goût et la sensibilité de chacun.
Il ne s’agit certes pas de hiérarchiser les domaines culturels selon l’investissement cognitif à produire pour accéder à une compréhension des oeuvres. La distinction des champs d’application définit à son tour une distinction du processus de la génération cognitive mise en jeu. Le fil de conduction génératif d’un poème n’est justiciable ni de la logique ni de la rationalité, contrairement à une collimation argumentative dont se sertissent les textes de pensée. Là, la liberté est maîtresse à l’élan du sublime qui n’est pas du ressort de l’entendement, quelque chose doit toucher le coeur ou l’émouvoir. On ne comprend pas « Igitur ou la folie d’Elbehnon » comme on comprend le théorème de Fermat-Wiles ici énoncé sous sa forme originelle : « Il n’est pas possible de décomposer un cube en somme de deux cubes, une puissance quatrième en somme de deux puissances quatrièmes, et généralement aucune puissance d’exposant supérieur à 2 en deux puissances de même exposant ». Parce qu’ici comprendre embrasse des mécanismes distincts au regard de la distinction du champ de leur application. Ces deux exemples tranchées que sont les mathématiques et la littérature montrent une précocité de créativité pour les premières qui explose à l’âge médian des vingt années, tandis que le vieillissement pour les lettres est garant d’un accroissement du talent, voire d’un sacre du génie. Je renvoie le lecteur au magnifique passage des « Misérables » in « III. Le 18 juin 1815, Livre premier : Waterloo, tome II Cosette », dans lequel Victor Hugo nous livre les effets de la vieillesse sur le retentissement facultaire des créateurs. La modalité cognitive d’intelligibilité mise en jeu dans un théorème de trigonométrie est exclusive de celle que réclame « Le Cid », distinguées toutes deux de la façon d’aborder un tableau de Magritte. Et spécialement la peinture surréaliste n’est pas appréhendée avec la même instrumentation conceptuelle ou technique que la peinture impressionniste, ou que la peinture moyenâgeuse, car le couvert même d’un seul champ disciplinaire n’est pas encore caution à l’existence d’une unique modalité compréhensive de ce champ. Ainsi par exemple la sensibilité de l’intelligence dans un problème de topologie n’est pas superposable à celle d’un problème statistique, et je me rappelle nettement, c’était en mil neuf cent quatre-vingt-quatorze, mon professeur d’analyse numérique de licence répondre dans la montée de l’escalier menant à notre salle de travaux dirigés, à l’étudiant qui lui demandait son avis sur la démonstration du théorème de Fermat fournie par Andrew Wiles, que toute cette partie des mathématiques lui échappait complètement. Et lorsqu’on sait qu’un logicien de la trempe de Gödel donna une preuve ontologique que nous reproduisons à titre de curiosité, sans chercher à la discuter puisque je dénie à la logique sa souveraineté sur ces questions, pour unique raison que leur contenu est une fumée, on a sous les yeux une fois de plus l’outrepassement d’un entendement à courir après les chimères de ses phantasmes, comme l’a clairement expliqué Kant.
« Preuve ontologique » de Gödel :

« Définition 1 : x est semblable à Dieu si et seulement si x ne contient comme propriétés essentielles que les propriétés qui sont positives.
Définition 2 : A est une essence de x si et seulement si pour chaque propriété B, x contient nécessairement B si et seulement si A entraîne B.
Définition 3 : x existe nécessairement si et seulement si chaque essence de x est nécessairement exemplifiée.
Axiome 1 : Si une propriété est positive, alors sa négation n’est pas positive.
Axiome 2 : Toute propriété entraînée par – c’est-à-dire impliquée uniquement par – une propriété positive est positive.
Axiome 3 : La propriété d’être semblable à Dieu est positive.
Axiome 4 : Si une propriété est positive, alors elle est positive nécessairement.
Axiome 5 : L’existence nécessaire est positive.
Axiome 6 : Pour toute propriété P, si P est positive, alors d’être nécessairement P est positive.
Théorème 1 : Si une propriété est positive, alors elle est consistante, c’est-à-dire exemplifiée possiblement.
Corollaire 1 : La propriété d’être semblable à Dieu est consistante.
Théorème 2 : Si quelque chose est semblable à Dieu, alors la propriété d’être semblable à Dieu est une essence de cette chose.
Théorème 3 : Nécessairement, la propriété d’être semblable à Dieu est exemplifiée. »
Si une hiérarchie des domaines culturels s’avérait finalement exigible, ce serait peut-être le critérium de la potentialité vibratoire qui devrait être retenu, autrement dit la capacité d’une oeuvre à générer de l’émotion.

Cette oeuvre tentée sera frappée par la fatalité de l’inachèvement ; et c’est moi, moi seul qui aurai cautionné cet état de choses vite vu comme marque d’imperfection. Mais je la revendique! cette « imperfection » prétendue. J’aurai laissé [ ] pour tâche d’exemple. Celui qui admet, reconnaît et dénonce ses faiblesses est celui-là qui a la force. Puisqu’il est celui dont l’exposition de ses faiblesses ne fait pas craindre une faiblesse plus grande, mais peut être une assomption… Sans doute serai-je vu comme un cynique. Et sans doute cette vue n’aura-t-elle pas échappé à l’empire de mon assomption du pour rien. Plus profondément encore, et je vais ici au centre du ressort viscéral de cette oeuvre, il y a eu pour moi un jeu de forces antagonistes dont la résolution se fixa en cette date du deux décembre ; une aspiration d’un côté à générer un effort aussi représentatif que mes possibilités déployées dans le fil temporel auraient pu délivrer, de l’autre une restriction de ce même fil temporel à l’avenant d’une résolution sursomptive de moi envers moi.
Selon toute vraisemblance je ne crois pas être venu au monde pour gagner de l’argent, ni même pour légitimer le monde de mes parents (?!), mais sans doute ai-je été mis au monde par mes parents qui dès lors me mirent en demeure d’avoir moi à répondre de « l’Existentia » elle-même, au point qu’il m’aura fallu engager la sinueuse recherche d’un sens. Et je sens bien au fond, au fond! c’est-à-dire dès le fond de moi depuis le ventre de ma mère, que mon examen touche à savoir ce que c’est, ce que c’est que d’être au monde, ce que c’est que d’exister, en somme… de surgir comme il se trouve que « l’Existentia » surgit une fois. La Pensée affine à ce qui bée.

Ce que j’écrirai d’autres l’auront écrit. Ce que je penserai d’autres l’auront pensé. Et mieux, et davantage et plus loin. Je ne serai d’aucun conseil et ne veux pas en être. Je ne donnerai pas ce qu’ils croiront être venus chercher. Réjouir de paresse leur volonté de réponse, non : de chacun à sa sueur, car toute chose est point focal confrontationnel de génération sémantique entre son créateur et son contemplateur. Là est le grand secret. Nous, hommes et femmes sommes caisses de résonance avant que d’être caisses de raisonnement.
Nous portons le bât du miracle de notre Ouverture*. La Pensée est l’appel de la pente de cette nuit.
Le je sera de mise. Pourtant je n’aurai rien dit qui n’ait déjà été dit, et n’aurai rien à ajouter d’autre que ce que j’aurai écrit. En outre, de ce que j’aurai pensé le contraire sera parfaitement envisageable, et louable. J’aurai recours à tous les expédients imaginables. J’essayerai de me sauver encore un peu. Et toutes les pensées seront bonnes. Au besoin j’en inventerai. J’userai de toutes les ruses et mes faiblesses s’équilibreront à la vertiginosité des existentiaux.
Je possède une responsabilité. La manifestation de cette responsabilité résidera dans le choix de mes instruments élus au procès existentiel que j’instruis.
J’ai senti que vivant il fallait que je fasse. Dans nos vies d’enfant, se lèvent tôt pour certains de nous de hautes destinées que l’on reconnaît très vite, qui précocement se dessinent et dont les sorts se lient au nôtre, si fort, que c’est nous qui finissons par les lier à notre sort. Ainsi, mourir sans avoir fait amèrement voilà l’ultime privilège d’une race de mortels.
J’ai soutenu que la suffisance est une force. Moi, j’aurais volontiers aimé devenir cet homme pour qui la maîtrise fût devenue la seule occupation. Or ainsi peut-être mes journées eussent-elles fini par se ressembler toutes sur tous les points, qu’elles eussent donné le parfait exemple d’un homme dont la vie n’offre plus aucune surprise.
L’ir-reproductibilité des actes sera mon va-tout, je prophétiserai la vassalité de tous mes maux à l’endroit de ce qui est aveugle, sans pourquoi (quem in finem), sans raison. Je démissionnerai la Raison…

Ce que j’ai fait n’est rien, ce qu’il me reste à faire est tout.

La durée du temps de notre vie est inconnue, délivrée par le concours de forces magistrales qui nous irradient, simplement parce que nous sommes. Temps prêté, à tuer par le choix de nos actes qui pondèrent de leur lest les instants que ce concours nous offre. La vie d’une femme ou d’un homme ne peut vraisemblablement se meurtrir de sacrifices que s’il y a eu accession à la gravité existentielle, signée par l’ir-reproductibilité de son être au monde. Car vivre ne reviendra pas, et c’est la seule meilleure allégation que nous puissions rendre à cette idée de faire de notre vie une grande chose. Non pas à celle que l’on nous fait mener, à laquelle trop peu d’entre nous sommes capables de résister.

Je ne suis presque rien, ai commencé comme des milliards d’autres qui furent destinés à finir, périssables eux aussi mais dont certains cependant portent le souvenir inextinguible d’une époque dont ils furent le flambeau. Car je vais finir, moi étant la pâture de cette « veritas » qui m’attend, en son lieu à son heure bien tapie. Car oui!… au plus intime de la plus étroite proximité ce à quoi en fin de tout compte cette « veritas » nous réduit, les uns et les autres, individuellement chacun dans le déroulement de son parcours que borne ce couple de singularités, naissance et mort, n’est qu’une obligation d’avoir à passer le temps.
Je ne suis presque rien, n’ai pas les dons qui distinguent les illustres, mes penchants ne vont nulle part, n’atteignent nulle cause ou plutôt nulle cause de ce monde ne peut plus les exciter, et pourtant je suis ici, par ces rues, sur des chaises, dans mon lit, à travers les couloirs des sièges sociaux, passant des dimanches allongés sur de l’herbe, d’autres affalé sur une table sous le poids de l’étude, fenêtres ouvertes l’été, ma concentration couverte alors par les mêmes chants d’oiseaux que ceux que j’écoutais déjà vingt-sept ans plus tôt, moi toujours en vie, mais ces oiseaux remplacés, mais leurs chants les mêmes.

DEDICACE

En mémoire de celui qui fut mon père :

L’Ousse, pour le deux décembre deux mil dix

PROLOGUE

« Wir lassen nie von Suchen ab,
und doch, am Ende allen unserren Suchens,
Sind wir am Aungangspunkr zurück
und werden diesen Ort zumersten Mal erfassen. »

La patience du commencement

Avant toute mêlée, avant de se jeter pour peut-être se perdre, de suer à seaux sous le concept se raviser. Ravaler son mouvement du hors de soi, retenir sa soif, attendre. Contempler et ne pas brûler trop tôt trop vite pour, pour quoi?… mais faire pénitence et boire la patience de ses efforts.
Apprendre à se réfréner. Ne pas céder à la surdétermination, ou perversion de sa puissance. Mais faire diligence à l’humilité.
Avant d’entrer dans le bain de la croyance, avant donc qu’elle ne dégoutte sur la peau de nos je il faudrait se rasséréner, et s’asseoir pour attendre. C’est-à-dire surseoir ou, si cela se pouvait éviter l’investiture de ce dont on ne pourra plus se défaire, après. Or la désinvestiture de sa culture n’est pas raisonnablement possible, ni même seulement envisageable partout et par tous, tellement elle s’imprègne ne serait-ce simplement déjà que dans la langue. Tout jeter? tout rejeter? Se vouloir nu et déraciné? Que répondre aux soldats japonais élevés selon le bushidō qui ne comprenaient pas pourquoi les militaires anglais, faits prisonniers à Hong Kong, ne pratiquaient pas le seppuku honorable?
Il s’agit pourtant de trouver une voie, un chemin, une direction et vite! car comme le sommait Descartes nos actions ne souffrent pas le délai. Or leur accomplissement sacre bien souvent notre déroute, que nous empressions le pas à la seconde, ou qu’au contraire la surséance de nos actes frôle celle de notre vie, en un espoir d’illumination de fin…

Avant le commencement se rasseoir donc. Et juger avant, … avant le commencement.
Commencer par savoir ce par quoi commencer, qui est précisément cela. Qui renvoie aussi bien sûr à l’étude légitimante des instruments avec lesquels peut s’épanouir la Pensée.
La question du commencement met la fondamentalité en cause ; nous ne pouvons dépasser la nécessité d’un commencement à ce qui existe.
La question du commencement, si on la lève, est quasi toujours rétrospective.
Le commencement est toujours en même temps fin. La fin de ce à quoi il succède et à partir de quoi il est. S’il n’est ni aperçu ni reconnu alors il n’existe pas l’antérieur, il est le Même. Entretient et conforte donc le cela au sujet de quoi on n’a rien de neuf à dire. Si au contraire on le sacre alors « l’ultérieur, dès son commencement dit Jules Vuillemin dans un accent bergsonien, modifie la constitution de l’antérieur au moment de son apparition »
Comment commencer?
Par quoi commencer?
Pour quoi commencer?
Quem in finem commencer?

Notre solitude au monde nous appelle à la résolution… à notre résolution. Cependant elles se font ces résolutions, sans que nous sachions que chaque instant est une solution que nous apportons en raison seul du choix de l’acte que nous investissons dans l’instant, ou que l’instant fait que nous investissons en lui.
Or ici, à cet exact moment de lecture, il faudrait faire halte, semblablement à celles que faisaient les grandes armées avant de livrer les immenses combats des ultimes affrontements, quand se joue… quand se met en balance le sort des empires, qui est presque le sort du monde. Il faudrait déployer toute la patience dont les hommes ont le possible, sans doute pour rendre le sacral de la grâce des instants de fin, qui sont aussi ceux de grandioses commencements. Pourtant, les commencements ne sont pas tous grandioses. Et surtout leur qualité n’est pas un critère à ce de quoi ils sont le commencement.

Celui de cette monographie aurait pu être autre ; jusqu’à ce qu’il advînt celui-ci. Qui une fois pour toutes dès lors anéantit définitivement l’expression par avance provisoire de tous les possibles qui s’y liaient. De facto donc, ce commencement ne pouvait être résolument autre. Pourtant tout autre eût commencé autrement. Pour autant que l’idée d’abord d’un commencement se fût lové dans ses chairs.

Sans contredit la prolepse serait la prééminence d’une assise visant à une sauvegarde reconduite. Par avance énonçant la possibilisation non de sa déroute, étant entendu que sa première entreprise coïnciderait avec sa préservation, mais de ses erreurs, ou mieux de ses écarts, à l’unisson avec d’autres écarts d’autres systèmes, dont la préoccupation première est la légitimation.
Mais cela ne se fait. Car vraisemblablement cela ne se peut. La croyance nous tombe dessus comme une poix dès que nous sommes. Ainsi prédis-je des folies plus grandes encore à fouler pour la virginité de nos vies.

La faim de croire

« L’opinion est une créance (« fürwahrhalten ») consciente d’être insuffisante subjectivement tout autant qu’objectivement. Si la créance n’est suffisante que subjectivement et est en même temps tenue pour objectivement insuffisante, elle s’appelle croyance. Enfin, la créance qui est suffisante aussi bien subjectivement qu’objectivement s’appelle le savoir. La suffisance subjective s’appelle conviction (pour moi-même), la suffisance objective s’appelle certitude (pour chacun). Je ne m’arrêterai pas à clarifier des concepts aussi aisément compréhensibles. »

1) L’intromission de la culture : le décelant* hétéronome

La culture est le processus ostensible d’interprétation et d’orientation que donne diversement dans le temps et dans l’espace à l’ensemble événementiel de ce qui est, l’humanité à travers ses communautés et ses représentants. Plus simplement, la culture est le résultat du refus de l’être brut.
De cette définition il ressort que la presque totalité de notre bain environnant procède d’une origine culturelle, au même titre que les processus que sont l’anthropogénie et la sociétalisation. C’est l’insurpassabilité de la culture qui fait définir l’Homme comme « une idée historique » par Merleau-Ponty, ou qui intronise le « Dasein » heideggerien en place de l’« animal rationale » stoïcien. L’hégémonie culturelle est si totale qu’elle exerce le pouvoir de son influence dans des domaines que l’on oublie facilement, mais dont on se souvient tout aussi facilement si on y est re-sensibilisé. L’aggiornamento manifeste la dérive attractive d’une configuration réale sur une institution.
Tous les appareils de la sociétalisation sont des produits de culture : langue – cette compétence sociale -, politesse, justice, art, philosophie, religion et souffrance, langage et science, théorisation politique, sexualité, régime alimentaire et gastronomie, et cetera. Ces appareils ressortissent chacun dans leur gestation, puis dans leur exercice à une détermination dont le modus operandi est justiciable de l’empreinte culturelle régnante. Une société, dans le règne de son moment exerce sa domination à penser selon le sens qu’impriment ses plus grandes servitudes. Par exemple le modus de production foncier d’une société est déterminant dans les créations aussi variées que peuvent l’être le contenu d’une Constitution ou l’organisation d’un appareil policier. Le déterminisme socio-historique exerce une formidable pression sur le judicium (jugement), le goût, les courants littéraires, qui les fait apparaître plutôt comme une mode. Non seulement par exemple le naturalisme est une production ressortissant au contexte social du dix-neuvième siècle, écho de l’explosion industrielle et de la frénésie scientiste, mais Zola lui-même, écrivain français et défenseur de Dreyfus est un produit socio-historique, tout comme Voltaire qui fut le prototype de l’intellectuel engagé qu’incarna Sartre dans la deuxième moitié du vingtième siècle.
La confrontation des cultures engendre chocs et crises, mais elle n’a pas le monopole de l’explosion des mentalités. Le brassage ethnique qui résulte de la plus grande facilitation des migrations humaines n’a pas eu pour conséquence unique le métissage génétique, il a aussi présidé au métissage culturel des communautés, mais encore des individus eux-mêmes qui se tissent, inconsciemment ou pas, un assemblage hétéroclite de pratiques et de croyances : le statisticien superstitieux n’est pas une contradiction, il exprime simplement l’imprégnation plurielle des cultures qui, par une diversité des entrées a contaminé la compartimentation de son réseau cognitivo-psychique.
La constitution de l’être culturel humain est complexe, elle n’est jamais achevée, entretient des rapports indiscernables avec les processus inconscients et silencieux de ses fonctionnements psychiques. Comme il l’a été rapporté, l’individu peut très bien échapper à l’uniformité d’une tendance culturelle tout en ressortissant à une consistance contextuelle à partir de laquelle rétrospectivement pourra s’expliquer la singularité du fait culturel qu’il aura exprimé. Les arguments présentés pour avaliser le déterminisme de la culture le sont faits presque irrésistiblement de façon ad hoc, ce qui leur délégitime toute prétention scientifique, parce que trouver toujours moyen de tout expliquer comme s’y attellent marxisme et psychanalyse signe la faillibilité d’une théorie.

Bien entendu, dans la limite de la liberté concédée on ne réalise pas ce qui nous répugne, on s’y tient plutôt à bonne distance ; ainsi nos propres actes sont leur recours à une délégitimation des actes des autres… lorsque les nôtres ne sont pas les leurs. Par ce seul fait que nous les fassions eux et pas ces autres. C’est pourquoi on laisse plutôt facilement à autrui ce qui le contente, même si son contentement est ce qui finit par nous contenter aussi, parfois.
De la même façon la matérialité déployée chez certains est comme une démonstration du bonheur dont ils sont capables. Cependant, quelquefois il survient que leur contentement passe par ce que nous-mêmes ne pouvons tolérer, non seulement pour nous, et c’est pourquoi nous ne le faisons pas, mais aussi pour ceux qui le revendiquent. Au nom de quoi alors franchissons-nous la liberté de l’Autre? Est-ce seulement la violation du mimétisme qui nous engage à quitter notre repos pour la riposte d’un débat? Ne serait-ce pas à une idée de l’Homme, du couple, de la famille, de l’éducation et de l’équilibre psychologique des enfants qu’on en appellerait pour répondre à la question de l’homoparentalité? Ne se sentirait-on pas assigné par la fraction d’humanité qui nous tisse à l’exposition d’une sauvegarde de l’idée que l’on se fait de ce qui doit être?
Il n’y a pas jusqu’à la pédophilie qui ne soit culturellement située, condamnée dans les nations occidentales de notre époque, ou soutenue dans la Grèce du quatrième siècle avant notre ère. Mais il convient d’être précautionneux, de préciser que la désignation par le même mot de ces pratiques sexuelles apparentées, réalisées à quelque deux millénaires d’écart est impropre. Cette distance de temps donne une signification distincte à des conduites qui extérieurement peuvent s’identifier l’une à l’autre, or la fonction éducative de cette pratique dans la société grecque les disjoint.
L’inceste pédophile dans l’Egypte antique sauvegardait l’extraction de toute impureté.
Il n’y a pas jusqu’à l’anthropophagie qui ne renvoie à une représentation interprétative locale du monde, concomitamment génératrice de sens par ceux qui la pratiquent.
Il n’y a pas, pour en terminer par ce troisième thème jusqu’à l’Art lui-même, qui n’ait livré sa révolution culturelle dans le soulèvement du modernisme à l’emblème du « ready-made » duchampien. C’est la nature de l’Art elle-même qui fut ébranlée : La Beauté, son absolu critérium sacralisé fut détrônée au profit du concept, générateur sémantique. C’est corrélativement l’usage établi de la noblesse des matériaux travaillés qui fut bouleversé.

L’amétropie culturo-historienne (ACH)

N’occultons pas l’impact et l’emprise que détient circulairement chacune des dimensions des divers domaines culturels, non seulement sur la culture elle-même, mais encore sur la constitution de l’être culturel que sont une femme, un homme, une communauté.
La circonspection est de règle, la culture étant un espace d’errements, de pièges, d’erreurs et d’illusions. Les amalgames, les brouillaminis rétrospectifs semblent irrésistibles, certains grossiers d’autres perfides. Aucun n’est immunisé. Heidegger nazi, (les plus grands esprits sont capables des plus grandes déroutes), Les Etats-Unis d’Amérique s’auto-proclamant pays de la liberté alors qu’ils restèrent ségrégationnistes jusqu’à l’abrogation des lois Jim Crow, en mil neuf cent soixante-quatre seulement ; la réhabilitation officielle de Galileo Galilei par le Vatican le trente et un octobre mil neuf cent quatre-vingt-douze, croire Spinoza spinoziste, ou qu’enfin Abélard fut nominaliste.
L’oblitération des regards sur le contenu des travaux de Gregor Mendel, le peu de cas qui en fut accordé entretinrent un rejet des prémices de la génétique pendant près de trente-cinq années, tellement la remise en cause apportée par la mise à jour de ce que l’on couplerait selon les termes phénotype-génotype sortait des cadres implicitement irrévocablement convenus.
L’amétropie culturo-historienne est l’état d’erreur d’un judicium provoqué par les contraintes de situation et de son contexte, ressortissant doublement aux pôles historien et culturel de cette situation. Une localité, qu’elle soit temporelle, spatiale, culturelle, historienne façonne les déterminismes auxquels se conforment les résidant de cette localité. Le déploiement d’une Pensée n’y échappe pas, ne serait-ce déjà simplement lorsqu’elle efforce le synopsis comme le parfait « le musée des philosophies » hégélien, ou lorsqu’elle est l’expression d’une contre-culture. La volonté d’affranchissement est un acte réactionnaire à l’encontre d’un événement-pivot auquel l’exercice de cette liberté de Pensée se réfère dans le même temps qu’il s’en démarque.
Qui cherche par exemple discursivement l’Absolu, loin de s’affranchir de la culture s’y abandonne au contraire de toute l’effectivité dont son être a la puissance. Il use préalablement d’un instrument émancipateur au service d’un concept : une feuille de papier pour écrire des notes sur une partition, ou les tercets d’une fin de sonnet, ou le troisième chapitre d’une construction philosophique ; une toile pour un monochrome d’« International Klein Blue », un bloc de marbre qui deviendra la représentation du corps d’une femme.
La « veritas » elle-même est une illusion culturelle, générée par l’écart qu’induit l’Ouverture* entre elle-même et le décelant*.
Qui cherche donc la « veritas » est dans la mouvance d’une principii petitio en accréditant l’existence, l’unicité, l’universalité et a fortiori l’intemporalité à ce qui tout au mieux ne peut s’ennoblir que d’un relativisme en regard d’un temps et d’un lieu, le défini de l’article cédant sous les indéfinis « une » ou « des », présage de l’empire d’une « veritas » de l’instant. Ainsi ce que chaque tête devrait se répéter c’est que la croyance qui le pénètre et pour laquelle il sacrifierait le plus cher, n’est pas l’expression de ce qui est, mais uniquement de ce qu’il symbolise.
L’indéfectible passivité du décelant* à l’égard de la pression culturelle lors de la constitution de son être psychologique (les sentiments aussi sont alimentés et régentés par la source secrète d’une culture localement prévalente dans le temps et dans l’espace), déchoit à jamais tout espoir de rendre le son à ce fardeau phare de sainte « veritas ». Mais à l’extrême, pour qui sait tendre l’oreille, ce n’est pas sa cause qui est fondamentale, parce qu’à côté de ceux qui efforcent leur passion à la chérir dans leurs recherches, un cela passe, tout bonnement tissé par le lot de toutes les sueurs de l’intellectualisme. Une Histoire est en cours, sublimant les moments de déroutes, de « vérités » locales, d’errances, d’affrontements, de reprises et d’antilogies, en quelque façon indifférente à son contenu, inarrêtable et impossible à l’essoufflement. On croirait entendre ici le zèle d’un hégélien…

L’ACH est inévitable. Sa reconnaissance n’est pas synchroniquement consensuelle. C’est encore au temps qu’en revient le dépôt du verdict final. Il existe, et nous les verrons plus tard, (cf infra « Spécification psychologique du décelant* : l’Espace génératif », « 6) la distorsion cognitive », « a) Les biais ») des déterminants parfaitement répertoriés des erreurs de judicium. Si le point d’exécution de l’ACH est perpétré en les mettant en jeu eux aussi, celle-ci relève toutefois originellement d’un facteur contextuel synchronique obstruant. Il était absolument impossible que Galileo Galilei, faisant écho à Nicolas Copernic, lui-même prolongeant le souffle de Aristarque de Samos, ne fût pas condamné le vingt-deux juin mil six cent trente-trois. Cette décision appartient à la « veritas » du lieu et du temps de cette épistémè. Elle fut décelée* à la faveur de la longue controverse entre les nécessités religieuses et l’apodicticité scientifique, analogiquement comme l’expression : « a/sinA = b/sinB » est une ostension de la configuration géométrique du triangle, quoique le caractère apodictique soit moins irrésistible pour la première configuration que pour la seconde puisqu’il est toujours difficilement concevable d’accorder une pré-existence à l’événement avant qu’il ne se produise, tandis qu’une configuration mathématique porte en elle simultanément la co-extension de ses propriétés, quand bien même elles demeureraient dans la virtualité d’un décèlement* démonstratif. Cet exemple rapporté explicite les rendez-vous que l’humanité s’octroie à elle-même dans la temporalité.
Une attitude, une croyance, un judicium, un choix sont contraints par la pression de l’ordre culturo-contextuel du lieu et du temps de la situation. Du lieu, c’est-à dire inclusivement aussi de ses caractéristiques physiques, au titre de son altitude, de son relief, mais encore de son climat, dont leur typicalité conditionne la genèse et le développement culturels. Cet ordre culturo-contextuel est une force déterminatrice à part entière, et bien plutôt la force déterminatrice et primitive en ce sens qu’il est le champ conditionnant de tous les autres déterminants à travers l’exercice de leurs actions.

2) La certitude

Il y a une certitude qui se devance.
Celui qui veut penser ne peut pas ne pas s’y occuper depuis lui seul. Dès qu’il pense, simultanément il se donne pour acquis par avance une multitude ; lors même qu’il n’en toucherait pas un mot de toute sa vie.
Il devrait pourtant y avoir à commencer par là. Le je qui pense, qui ne peut s’exclure de lui pensant est confronté au contenu qui l’a produit, et qui le poursuit dans cette production. Le sens commun affirme que de rien rien ne survient, alors si penser est chose possible, et davantage que cela pour le penseur c’est que le rien n’est pas au sujet de quoi il n’y aurait rien à dire, à partir de quoi rien ne saurait se produire. Le je fondateur ne peut pas partir d’un rien puis arriver à un quelque chose : il part primordialement de lui-même et du fait qu’il y a quelque chose. L’exigence questionnante arrime avec elle tout le lot de ses présupposés. Son commencement est rassemblant, subjacent, a priori. Emane d’un je qui se donne tout ce dont il aura besoin.

L’absence de certitude reconnue et défendue diffère de la certitude du rien, qui diffère elle encore par son contenu de la certitude d’une croyance, bien qu’en leur mécanisme elles puissent s’apparenter.
Il existe une radicalité de distinction entre l’a-theos qui implicite le theos, et le vide de tout discours sur un sujet déterminé.

Le premier savoir est que l’on ne saura pas, et ce, quoi qu’il en coûte de temps et d’efforts.
Il ne faudrait chercher ni à vaincre ni à convaincre. Mais certes il y aura toujours à dire et à redire, et certes eux diront et rediront. Sur le moindre événement, la moindre humeur, le moindre nuage. A la hauteur du temps qui les impartira. Parce que l’extérieur ne s’épuisera pas puisque nous-mêmes sommes le ressort de ce qui ne s’épuise pas. Rien donc, nulle part, ne sera définitif. Il y aura des discussions sans fin, et c’est bien cela ce qu’appelle l’« il y a », depuis l’existence du décelant* lui-même.
De tout ce que j’aurai raisonnablement dit donc je pourrai concevoir autre chose, me déjuger, jusqu’à ma négation. Se rasseoir à l’évidence que toute explosion du principe toujours se tend. Toute négation est validante, tout contre-pied se légitime. Tout ce qui arrive est ce que je dois encore attendre : le hasard est la ponctualité de l’infini. Et la merveille!… est que le dire se dédisant se renforce par là même, comme une porte ouverte à la possibilisation d’incomplétude à toute cohérence attachée à l’édifice.

Le seul type de connaissance qui est aujourd’hui légitime réside dans la procédure appelée scientifique, quoiqu’un grand nombre de personnes continuent de remettre leur esprit à toutes les modes de croyances venues. Il demeure passionnant le constat qui arrête aujourd’hui le côtoiement de la chiromancie avec par exemple la formulation algébrique de la « théorie KMS ». Ni l’exponentielle poussée technologique, ni la faramineuse explosion des physiques n’amendent l’irrationnel dans ce qu’il a de passionnel, censément parce que les sciences ne sont pas le comble total de l’esprit humain, au point qu’il faut se résoudre à ne pas arrêter d’antilogie chez un statisticien superstitieux.
Pourtant, à notre époque, c’est vraisemblablement vers la mécanique quantique que se tourne l’explication finale, et non vers la philosophie, par exemple dans le franchissement, s’il devient un jour envisageable, des dix puissance moins quarante-trois secondes qui constituent le « mur de Planck », cette singularité initiale expulsant toute représentation de l’imagination, mais peut-être assiégeable par les mathématiques.

La certitude n’est pas la croyance. On peut simplement croire sans avoir la certitude du contenu de ce que l’on croit, ou de ce à quoi l’on croit.
Il y a une certitude qui se devance comme nous l’avons annoncé, et qui pour ce motif est la plus grave. Non reconnue mais existante et de laquelle on part, et sur laquelle on peut revenir, ensuite, pour la reconnaître cette certitude, c’est-à-dire l’inertie au franchissement de son soi, l’écrasement à la passivité de ses actes, l’assise de sa vie, la dureté du sol pour ses pas, une erreur non perçue.
La certitude détermine l’horizon de son monde ; un horizon consonant qui presque systématiquement impossibilise son franchissement. Voilà pourquoi la remise en cause est ici un miracle. La capacité du je à se déprendre de ses certitudes est sa capacité à se désinvestir de lui, « celui qui n’ose point douter ne sait point croire assez », tout au moins d’une partie de lui : celle par laquelle il adhère à son monde avant de se départir par après de la représentation de son monde. Son monde, i.e. l’image de ce qu’il peut nommer Le monde. Par là, le décelant* renonce à une partie de ses annexions, à une partie de son repos, de son décor, du paysage rassérénant qui était le sien. Il se découvre fendu et amputé. La dissonance le pousse à recouvrer un nouvel état, d’équilibre à partir duquel peut-être s’ouvrira* la sursomption d’une radicalité de fond : l’extension par contamination à toutes les autres certitudes, jusqu’à peut-être leur définitive destruction…
Cette capacité du je à se déprendre d’un horizon de certitude va à l’encontre de son processus de protection qui vise la sauvegarde de son fond.
Il existe un antagonisme entre l’orthodoxie de ses croyances, force conservatrice dont le modus de subsistance s’apparente à l’identité éternitaire du semblable, et la force progressiste de mutation qui l’érode constamment, de façon subreptice jusqu’à ce que peut-être un jour l’irrésistible accumulation d’insignifiants changements ébranle la plénitude du semblable.
Heidegger écrivait dans « Introduction à la métaphysique », de mémoire qu’« une philosophie chrétienne est un cercle carré ». Cette antilogie dénoncée exemplifie l’attitude intellectuelle de tous ceux qui tiennent un discours discursif à l’intérieur d’un dogme. C’est simplement l’azur de la Pensée totale qui manque au dogme pour étreindre, à tout le moins caresser le souffle d’une génération discursive illimitée. Or l’optimalité de la liberté allouée ne signifie pas la minoration précautionneuse dont l’exercice spéculatif doit se munir. Si son horizon est sans limites, sa progression est disciplinée par la législation serrée d’une méthode.
La discursivité enchâssée dans le dogme n’est pas ce qu’elle prétend être : celui-ci invalidant originairement certaines des ressources conceptuelles de celle-là, elle n’est pas totale ; ne l’étant pas, elle n’est simplement pas. Il ne saurait y avoir de demi-mesure : ne pas permettre l’expression complète d’une pensée c’est ne pas permettre du tout, soutenir le contraire revient à cautionner la répression de la Pensée qui égale son anéantissement.

La mort et la naissance d’un homme sont peut-être ce que nous pouvons tenir comme l’une des certitudes les plus invincibles dans l’ordre des faits, et ce indépendamment encore de la trame que nous en soutirons pour tisser une explication qui puisse nous revêtir d’endormissement. C’est pourquoi le statut quasiment inébranlable de ces deux certitudes ne paraît pas utilisé à leur vraie mesure, semble plutôt mésestimé pour l’assise d’une conception explicative et compréhensive de ce qui est, cela, vraisemblablement parce que le décelant* les tient comme trop pauvres : en-dessous de ses attentes.

Le décelant* devient un lieu : celui de certitudes. Non pas nécessairement reconnues puisque ce qui touche à leurs racines lui échappe trop souvent, mais fréquemment sécuritaires. Les mécanismes par lesquels il monte en croyance lui sont même en effet presque accessoires au regard du contenu de cette montée qui le comble.
Le décelant* tient le vide en horreur : il est une dépression, appelle donc naturellement les contenus, mais encore la stabilité de ces contenus. Ainsi le voit-on porter à penser, croire, vouloir et rêver. Il doit croire. Et même s’il ne le dit, ne le sait, c’est tout transi de certitudes qu’il existe. Par exemple il sait que demain le Soleil fera le jour. Il le sait, même si durant toute sa vie une pareille formulation n’a jamais résonné dans son crâne. Les raisons de ses certitudes lui échappent, et s’il les doit savoir ce n’est trop souvent qu’un simulacre par lequel sans le reconnaître il se livre de vaines fausses raisons. La croyance en nos « veritas » est une adhésion magique opérée sans que leur ύπόστασις ait été rationnellement sondé par notre libre arbitre. De même que nous subissons la consistance de notre visage héritée de la loterie génétique, de même nous subissons l’inconsistance de nos croyances, au double titre de leur intrusion inaperçue puis de la défense que nous leur témoignons quand nous sommes sommés d’en répondre.

Lorsque je suis certain d’une chose, cela signifie que j’adéquate la teneur de ma certitude à ce à quoi elle renvoie. Il y a identification rendue entre le fait de la réalité et mon propos sur ce fait qui renvoie à ma certitude. Je suis rassis, endormi, hypnotisé. Ce que je dis de ce que je crois s’identifie avec le fait événementiel de l’« il y a » auquel ce que je crois renvoie. Il n’y a plus différenciation de ces deux éléments mais assimilation de l’un à l’autre : ils sont tout à la fois indifférenciés et indifférenciables ; le « je crois » équivaut au « c’est ainsi ». Le doublon épistémique : croire-savoir s’assimile à la modalité ontique : être.

Revient souvent cette erreur, puissante, liée à l’infranchissabilité de son je propre, qui est de croire qu’il en est dans cette tête-ci comme dans la sienne. Or mon monde n’est pas leur monde ; car chaque monde judicatoire est distinct de chaque autre monde judicatoire : ils demeurent incommensurables entre eux, mais pourtant existe le sol natal de leur communauté, et parfois de leur entente. De la même façon chaque monde n’est pas le monde, mais le créant à son tour, ces chaque monde peuvent finir par reconnaître qu’ils en procèdent, et sont une séparabilité de lui.
Chaque conversation par exemple, si anodine paraît-elle être ne l’est cependant pas, dans la mesure où elle est un branle à la confrontation des mondes, tapis chacun dans leur potentialité, même si aucune détente d’elle n’a rarement lieu, et que l’au revoir ratifie ce semblant de parfaite entente : la politesse ménage.

Une fois accueillie la croyance est presque indéracinable, aussi forte que la trempe des mers peut rendre l’acier des éclairs. Elle brûle d’un feu solaire dans un éblouissement des esprits qui est sa certitude. Ce à quoi poussent les contenus de cette certitude n’est pas remis en cause, mais ouvre une confrontation des horizons qui tourne à l’affrontement, parce qu’ici le dialogue est impossible d’emblée : la disjonction des localités d’occupation de départ de chacun des protagonistes commande l’empêchement aux débats. Cette croyance est raison à l’expansion, par inclination de conquête, car on aime l’uniforme de ce qui s’entend de son oreille, ou plutôt on méprise et on hait les discours qui ne résonnent pas de sa bouche, sans doute parce que les esprits n’ont pas eux-mêmes la soutenance assez forte pour rendre seuls, en eux-mêmes, la résonance de ce qu’ils révèlent. Ils ne possèdent pas la force de pouvoir croire avoir raison tout seuls, et c’est là que s’ouvre alors la catastrophe de la lutte des certitudes entre elles, catilinaires ou philippiques, carnage recommencé toujours sans s’étancher jamais. Ainsi est occulté le message d’humanité que cèlent pourtant certaines de ces croyances, au seul nom de leur certitude qui est la signature de leur intolérance, mais aussi de leur sauvegarde. Ainsi en viennent-elles ces croyances à se nier elles-mêmes en leur nom même. Non! Au nom qu’en font les hommes!

Faut-il conserver une croyance qui vise à tuer l’homme d’en face? cet homme n’étant mon ennemi que par l’interposition d’un principe dans une tête. Ne serait-ce avant tout pas le Même de l’autre qu’il me faudrait puiser du sein de la primordialité d’être né de cette même Terre?

Quand donc je me destine à vouloir tuer un homme, ne dois-je pas porter la plus extrême inquiétude envers cette certitude qui me pousse à cette fin? De sorte qu’entre l’abandon du principe qui commande à cette extermination et l’extermination de cet homme en raison de mon abandon à ce principe, je ne devrais jamais avoir le moindre doute.
Le constat est indiscutable : il n’y a pas de corrélation entre la culture civilisante d’un peuple et le niveau de sa technologie ou de son enseignement. C’est l’optimisme humaniste de l’Aufklärung qui s’est mépris. A moins toutefois qu’on ne se trompe sur l’extension des attributs que renferme l’acception de « civilisation ». Le degré de civilisation est indépendant de la marche du temps.

3) Le dia du logos

On nous interjecte quelquefois au décours d’une conversation un pourquoi, en répartie d’une phrase que l’on vient d’achever. Le mot est simple à dire et sonne comme une ponctuation au milieu des développements de l’entretien ; simple… trop qu’il déséquilibre les ressources d’une sincérité à vouloir trouver le ύπόστασις d’une cause au contenu de ce que l’on vient d’exprimer. Aussi bien tout n’est pas explicable, aussi bien il est inconvenant de demander à tout va la raison de tout. La demande se scelle à la seule réponse à faire que c’est ainsi.
Tout discours, quelle que soit l’attribution de son contenu, est une prise de parole avant d’être une exposition de cette parole. Cette disposition est incontournable et le je qui l’exécute, au décours de la révélation du contenu de sa parole, parle de quelque chose.
Le dia du logos est cet événement par lequel les je se posent en face, se reconnaissent et s’attellent à cette tâche qui est de déposer le chaque, de l’instrumenter pour un décèlement* commun, et non au mépris de tuer l’autre par la seule affirmation de l’un. Aussi le dialogue dépose-t-il la « théorie des faces » de Kerbrat-Orecchioni. Aussi est-ce avouer que le dia du logos, en raison de l’insigne exigence qu’il requiert, est un événement des plus rares. Toujours trop rare face à l’inexpugnabilité de la mauvaise volonté. Une volonté mauvaise, c’est le pire que l’on puisse rencontrer ; parce qu’elle parvient toujours à tout cautionner, à tout renverser. Et il n’y a rien à faire fors le démérite de sa parole, avant la déprédation des guerres.
Il y a des décelant* pour qui le dialogue est tout bonnement impossible, même s’ils s’attellent rigoureusement au respect des quatre « maximes conversationnelles » de Grice. Qui ne peuvent reconnaître l’entrave de leur tréfonds devant cet événement et qui même jureraient sur le corps de leur être le plus cher du contraire. De facto, les premières paroles proférées par l’un des deux interlocuteurs peuvent amorcer le désarmement de l’autre à toute tentative de dialogue, simplement parce qu’à leur écoute est signalée l’infranchissable distinction qu’entretiennent son Ouverture* avec celle du destinateur.
La conversation de surface, les phrases convenues de la politesse enveloppent quelquefois le mépris, voire le ridicule que le premier prêterait avec moquerie et dénigrement à l’attention de la Pensée de son interlocuteur. Il y a des décelant* qui pour ces raisons déméritent donc notre parole, se condamnent eux en conséquence à notre silence, qui lui dès lors devient la plus haute punition dans laquelle ils s’emmurent.
Le dia du logos requiert une exigence d’abandon de soi, un acte pendant à une mer qui se retire et laisse au ciel le fond de son sable, pour que s’y inscrive le sceau de paroles dont l’épure a anéanti toute résistance du moi. C’est la rareté de ce dessaisissement-là qui impossibilise l’accession au nu le plus intime. Ce nu, ouvrant tout passage à l’assomption de la parole dont la ratio essendi est la concorde des paroles, par le biais déjà de leur concorde avec les faits.
L’impossibilité dialogique dans laquelle certains sont murés tient censément quelque lien avec un processus de protection. Le je est ce noyau identitaire incessible dont l’eidos renferme une puissance d’Ouverture* au monde. Cette propriété de ύπόστασις est en lien avec l’auto-légitimation que tient le je à l’égard de lui-même. Il assure et défend la légitimité de la perspective qu’il décèle* depuis son assise d’Ouverture*. Cette protection est corrélative de la « réactance » psychologique de Brehm (1966) qui postule une « réaction négative des individus à toute tentative de contrainte de leur libre choix. »
Une manifestation commune du processus de protection du je au décours d’un dialogue est celle de la justification en miroir de l’antanagoge qui prescrit, comme caution de son agissement, l’argument que son interlocuteur procède sur le même niveau. C’est la fameuse formule : « Et vous, ne faites-vous pas…? » Par ce procès la dynamique d’agression est renversée, l’interlocuteur-agresseur est sommé à son tour de rendre des comptes, ce qui donne un tempo à l’agressé. Le ressort du contre-argument tient au suspens biconditionnel de la légitimité des actes de l’agressé à celle des actes de l’interlocuteur-agresseur, qui se comporte lui, par l’hypothèse subjacente de la formule : « Et vous, ne faites-vous pas…? » d’une façon tout autant blâmable que la façon de celui qu’il sermonne, de sorte que réprouver et blâmer son interlocuteur reviennent à se blâmer et se réprouver.
Le démantèlement de cette contre-argumentation tient en ces deux points : tout d’abord en celui-ci qu’une conduite ne saurait tenir sa caution d’une autre conduite, et qu’il est tout aussi stupide de se défendre du meurtre d’un homme en arguant que d’autres ont déjà tué, qu’il l’est de dire pour légitimer son agissement : « Mais vous ne faites-vous pas…? » ; en cela enfin qu’on ne peut se soustraire à celui qui nous somme de rendre des comptes, aussi bien en détournant son assignation propre à s’expliquer, qu’en la renversant sur son interlocuteur par le tour de passe-passe de cette formule : « Mais vous, ne faites-vous pas…? » sans ôter à soi la tranquillité de son esprit, c’est-à-dire, et chacun de nous a déjà éprouvé ce mouvement, sans tenir en sa tête les plaidoiries de chacune des deux parties en jeu dans la controverse, la sienne bien sûr mais aussi l’autre, la déployant elle depuis soi comme si l’on donnait à l’objecteur toutes ses chances, conduisant donc un véritable procès dont le résultat de la délibération est presqu’irrémédiablement rendu dans le sens du verdict qu’anticipativement on avait déjà donné en sa faveur.

La première instruction d’un débat n’est pas le contenu des thèses déployées, mais la légitimité de sa position à laquelle chacun s’enracine depuis l’existence de son point de vue. Dans le débat la passion prend le pas sur les raisons : chacun brûle de donner son avis. Et cette brûlure qui brûle jusqu’au prix de l’écrasement des autres balaie tout ύπόστασις de dialogue. On n’y verrait encore que le caprice d’enfants gâtés que ce serait sourire, mais ici les enfants tuent, et déchaînent le carnage.
Pourquoi nous émouvons-nous par exemple d’une parole qu’une personne a donné en répartie? N’est-elle pas là l’origine des luttes des hommes entre eux qui ne savent pas mettre un terme à la roue des répliques, l’emballent au contraire hors des proportions de raison? Car l’on veut avoir le dernier mot, sortir de ce duel verbal par l’emphase d’une victoire. Or l’acte du conflit porté par les je entérine la légitimité du je d’en face posée par chaque protagoniste, puisqu’ils veulent s’en faire entendre avant d’asseoir in fine une victoire, pour laquelle la reconnaissance consensuelle des « vainqueur » et « vaincu » agirait comme un sacre double à l’endroit de celui-là. La joie de ce contentement tient son ressort depuis la reconnaissance de la communauté que tiennent les je entre eux, et donc, conséquemment dans ce fait d’avoir surpassé ce qui est de même nature. Y aurait-il un semblable plaisir dans la contemplation d’une « victoire » sur un arbre, ou sur un chien? (pour autant que la distinction entre ce qui est justiciable d’une conscience et ce qui ne l’est pas n’impossibilise par avance pas tout germe de lutte). Non puisque le prétendu « vainqueur » ne pourrait s’enorgueillir de ce que ce « vaincu-ci » porte reconnaissance de sa défaite, et dans ce mouvement intronise le tenant de la victoire. Sans ce pendant la partie gagnée n’a pas son goût plénier de parfait plaisir. Et c’est par là, expressément par le biais de ce mouvement retour sans lequel manque le parachèvement, que le « vainqueur » se révèle débiteur de son « vaincu ».
Les deux se tiennent autant que se peuvent tenir le jour et la nuit. Le prix de l’attachement à la parole du vis-à-vis est tout entier dans la pensée que la « veritas » n’en saurait être tout à fait exclue, dans la pensée que l’en face du je puisse entacher et vicier l’étale du repos de la « veritas » en elle-même dont sa réhabilitation en passe nécessairement par un débat qui convainque le point de vue adverse, pour le rendre adéquat à la perspective de ce que l’on s’autorise à reconnaître comme la « veritas ». Là est le conflit des représentations apportées par le tiers, avec celles qui nous imprègnent. Cet état de malaise lié au ressenti d’une injustice mal vécue démontre qu’en réalité tout je participe de la « veritas » que l’on dresse, au point qu’elle apparaît flétrie voire bafouée si un seul la désavoue. Le corrélat de ce malaise est qu’on ne saurait tout à fait accorder à la « veritas » de n’être que pour elle, de ne briller que dans la plénitude de son silencieux ciel puisqu’il nous échoit instamment d’en vouloir rétablir la rectitude au judicium de ceux qui nous font face, ne pouvant ni nous satisfaire ni nous apaiser de notre seule entente que nous avons instruite. Toutefois, même si l’on ne conteste pas la justesse de cette analyse, il faut concéder qu’elle ne s’inscrit que dans une considération psychologique et ne saurait par conséquent supplanter une analyse transcendantale.

Pourquoi donc une fois encore nous émouvons-nous d’une parole que cet homme ou que cette femme a donné en réplique? Cette pique vive, ce pincement que nous ressentons n’en sommes-nous pas les entremetteurs?
Notre volonté consciente doit s’exprimer par l’action de se maintenir elle-même passive envers la cause qui la touche, ne retenant rien, selon les deux sens propre et figuré de ce verbe, i.e. laissant donc couler ce qui vient comme la goutte sur la peau, puis laissant au passé ce qui est le passé.
Le Portique et les Orientaux l’ont assez répété, et c’est manquer à toute la richesse des ressources dont regorge notre je, ainsi qu’au sommet dont nous sommes capables, que de laisser notre place forte au tout venant, résidant lui hors de nous mais ne s’empêchant pas à investir notre moindre brèche.
Chaque je détient le pouvoir de son choix, et le plus difficile est de se le faire savoir à soi, de s’en convaincre pour à bon escient se le rappeler. Morigéner ou assener un coup en réponse à quelque invective ou à quelque offense est perdre le pouvoir que l’on a sur soi pour le donner à l’instigateur de son emportement. Les emballements comportementaux auxquels on assiste publiquement démontrent l’impuissance de briser le cercle de l’enchaînement des représentations mentales, acquis depuis les premières années de la scolarité. Or ne faut-il simplement pas rester maître chez soi?

D’une certaine façon tout acte est un acte de foi. Non seulement celui qui est de croire, mais aussi celui qui est de penser, parce que penser déjà implicite la foi en un recours au tribunal de ses propres forces. Le penseur doit connaître à fond la prison de sa pensée, dire, la prison de la Pensée.

MOMENT ZERO : LA DRAMATURGIE DE L’EXISTER

1) Nous sommes des prisonniers de vie

Le titre de cette partie peut paraître à la fois emphatique et outrancier. Je n’en disconviens pas en première intention. Il y a bien des gens heureux sur ce sol. Pour les autres, les plus nombreux peut-être finalement, la dramaturgie de l’exister revêt à non pas douter quelque sens. Mais celui-ci n’est pas relationnel seulement du malheur que l’on éprouver, ni encore de la souffrance que l’on peut ressentir, même s’ils en participent. La dramaturgie de l’exister est plus originaire encore que les déprédations et les dévastations que les hommes font subir aux hommes, ou que la suprématie des maladies inflige à ses suppliciés. Elle réside constitutivement dans la structure même que l’exister impose aux existant, et particulièrement à nous femmes et hommes, mais encore dans les aimantations que nous subissons dans les pays industrialisés, qui nous soustraient de notre tréfonds. La cosmétique et l’esthétique sont dorénavant les prolongements de l’hygiène, la mode vestimentaire l’extrémité culturelle de l’habillement. En fait, la dramaturgie de l’exister est co-extensive à la presqu’indépassable réserve qu’alibisent la politesse et les autres convenances sociales subsumées sous l’appellation de police d’une civilisation, tout autant qu’à l’illumination de tous envers l’étoile des leurres, ou bien enfin qu’au passer inaperçu de notre pénitencier.
Comme nous sommes nés, il faut bien que nous vivions.
C’est une fatalité d’exister qui a fondu sur nous, transformée en une fatalité de l’exister lui-même.
Nous sommes nous des locataires du temps. Nous sommes des prisonniers de vie. D’abord pour n’en vouloir pas sortir une fois que l’on nous y a fait entrer, ensuite en raison de ce processus auto-ontogénétique d’individuation qui fait que nous ne sommes nous que depuis nous-mêmes, que nous sommes en fin de compte notre propre référentialité d’être au monde. C’est cela, l’absolue passivité. Ce fait est si irréductiblement simple qu’il est presque impossible de le faire sentir à quelqu’un, même à soi. L’on ne saurait jamais extirper ce qui sacre cette inextricable indiscernabilité sans sombrer la fraction de seconde après dans le chancèlement de l’évanouissement. Jamais la pensée ne collerait trop longtemps à cette duplicité pour y entrebâiller la dualité de cette machination : l’absolue passivité, devant laquelle nous devons supporter l’irradiation du temps.
Ce sont, me semble-t-il, les cultures orientales qui ont cherché l’affranchissement de notre passivité à l’égard du passer du temps, pour accommoder avec lui leur voie de vie, intégrant cette attitude méditative notoire dont l’apparentement avec le moindre choix de la station immobile, jointe à un état déterminé de conscience, en fait une caractéristique.

La primordialité de la structure de l’exister réside dans la dominance qu’elle exerce envers tout existant. Cette dominance se décline dans la forme assujetissante qu’est l’être-engendré, le généré n’ayant en effet aucun regard sur son surgissement existentiel, autant dans cet acte par lequel il en vient à exister, que dans le déterminable qu’il reçoit pour objectiver cet acte en sa matière, en son corps, en son visage, en ses propriétés. Les corrélats de cet assujettissement sont l’incessibilité de l’existant engendré, et l’inarrêtabilité de l’irradiation existentielle qu’il subit jusqu’à son évidement. Cette passivité subie est rarement idéatée comme telle, et si d’aventure elle vient à l’être, c’est déchronologiquement qu’elle l’est alors. Il faut du temps, de la patience, de l’honnêteté et de l’effort pour reconnaître ou admettre que chaque conscience est, au même titre que tout existant, prise en otage dans le déploiement de sa vie. En effet, l’avènement de la conscience fut coïncidemment l’avènement de sa contamination ressentie, ressentie mais pas à chacun de ses instants, et pas non plus toujours identifiée à une cause, ne portant parfois aucun symptôme qui pourrait cliniquement manifester le mal de son infection, paraissant donc en parfaite santé, or subissant à d’autres moments la tourmente de sa contamination, mais ne sachant rapporter cet état à quelque épisode, encore moins à quelque maladie. Car il n’y a consensuellement aucune certitude pour affirmer que nos consciences sont infectées. Certes nous ne sommes pas toujours d’une égale humeur, la fatigue nous plombe parfois les yeux et nous sentons une barre dans notre front irradier jusqu’à la nuque. A d’autres instants encore nous nous sentons las, perdus, vides, mais nous continuons le cours de notre vie. Parfois c’en est pourtant trop pour nos faibles forces et le barrage cède, la dépression s’insinue, les troubles alimentaires nous assiègent et toute la fourniture psychiatrique fait une brèche avant de béer. Mais il n’y a restrictivement pas que la psychiatrie qui puisse s’inviter au mal être de notre conscience, ou s’y faire convoquer.

Vivre c’est s’occuper. La vie n’est qu’une longue occupation pétrie d’impénétrable, pour laquelle il ne reste guère plus qu’une grande passivité des hommes à son égard et ce, au paroxysme même d’un déchaînement de leurs actions. J’ai connu des femmes qui ne se cultivaient que de projets, dont l’inaccessibilité fut le change à la chute subite que donne la réalisation de ce que l’on a durement voulu. Ou d’autres encore qui se mettaient tout entier dans une tâche infaisable, allant s’y amuïr jusqu’à l’abjuration, ou s’y engloutir en fin lorsqu’est sonné le glas. Or encore leur fallait-il avoir grand soin cette tâche de la choisir infaisable pour que l’engloutissement fût non pas seulement total, mais devînt surtout définitif et sans rappel.
Nous devons dormir. Nous devons manger. Satisfaire notre excrétion ; nous laver aussi. Epuiser ensuite ce qui reste de temps dans le cycle des jours. Car le temps à passer est proprement le motif de notre vie. C’est de lui que nous la tirons elle. C’est ce temps-là qui nous fait pouvoir dire que nous sommes en vie et qui nous soumet à le combler. Le cap à suivre est de passer ce temps alloué jusqu’à ce que nous périssions. Passer le temps, le combler donc, en faisant, désirant, voulant, et cetera, c’est-à-dire en répondant à sa façon à l’assignation d’exister. Passer le temps, sans jamais pouvoir l’arrêter, être sommé donc à endurer cette mécanique jusqu’à ce que nous périssions.« Car il faut tuer le temps, et c’est même là, si l’on y songe, l’unique emploi de la vie. » écrivit dans « La Révolte des anges » Anatole France.
La durée de sa vie, en termes d’années n’est pas un critère à sa réussite, ni au bonheur qu’elle aura laissé en gouttes de royale ivresse. Une vie pleine, intense et courte au rang des ans tient à mon sens une supériorité sur celles dont l’étiolement gît jusqu’à en paraître nauséeux. Remplir sa vie, voilà l’ultimatum laissé par notre mise au monde, ou plutôt voilà celui que nous devons efforcer de rentrer en notre faillite puisqu’il semble inconcevable pour un homme ou une femme de passer une vie sans s’aimanter. C’est bien ici de la conquête de sa vie qu’il s’agit. Le déséquilibre, entre d’une part l’instabilité du décelant* qui se mute imperturbablement en raison de ce qui l’occupe, de ce qui le leste, de ce à quoi il tend, et d’autre part l’étendue de la patience toujours égale du temps ouvre le lot des difficultés de vie du décelant* ; car lui possède une assignation toujours reconduite et sans repos à exister.
Pour certains cette condamnation à exister possède l’avers de ce qu’ils nomment la liberté : la possibilité des choix assortis à leur réalisation. Encore que l’on puisse par en-dessous soutenir que cet autre côté n’est qu’une mystification, contrepartie propre à faire avaler la couleuvre de notre condition sans trop avoir à secouer le bât du point zéro de « l’Existentia ». A moins… à moins qu’avers et revers ne soient alternativement élicités selon la transitivité poïétique qu’ouvre le décelant* dans la « veritas » du moment qui le transit, et qu’en dernier lieu l’ultime horizon, ύπόστασις à partir de quoi peut être décidé univoquement le rapport subordonnant entre avers et revers, ne soit lui-même asservi qu’à la transitivité poïétique. Sacre du cercle.

2) Naître réalise la dominance maximale de « l’Existentia », soit la passivité zéro du sujet

L’acte de naissance de ce qui se déterminera par soi-même ultérieurement comme un je, confère la légitimité d’exister et de poursuivre l’exister à ce futur je. L’in-version du je sur lui-même, possible lorsqu’il applique son pouvoir décelant*, par exemple dans le questionnement de sa persévérance à subsister, est passé presque toujours sous le silence du phénomène d’auto-référentialité, qui superpose identité et reconnaissance du je, à sa légitimité en accord avec son acte de surgissement mondain dont l’origine lui est extérieure.
Le je existe une fatalité propre, qu’il doit assumer et qui n’est rien de moins que l’événement de son commencement, héritage de sa passivité. Chaque instant que je vit cautionne sa mise au monde, puise sa subsistance de lui-même. Il n’échappe à personne que la question : « Pour quoi je est là? » est une question humaine, tandis que sa réponse est un fait existentiel, qui anticipe la recherche de la raison de ce fait.

Je a le propre étonnement de lui-même existant.
Créé. Issu non de lui-même. Non natif de son vouloir. Issu d’une idée de lui précédant le lui à venir.
Idée de lui par d’autres, avant l’existence de lui qui autorisera par la suite l’idée de lui par lui.
Le nouveau-né « est jeté dans un monde » qui n’est pas de son fait. Sera-t-il Romain si ses parents le sont, ou Arabe ou Franc si ses géniteurs le sont en l’imprégnant de leur culture.

Une mère n’a pas toujours été une mère. Tout le temps où elle était son enfant n’étant pas. Mais elle le devint, lorsqu’elle devint cette mère, sans qu’elle eût à changer ni de visage ni de je.

La primauté du problème « métaphysique » pratique est peut-être dans l’entre-regard de la mise au monde de l’enfant, et de la poursuite de sa propre existence.
Si le je veut un enfant, il ne se dit pas : « Grâce à cet enfant je vais contribuer à la pérennité de l’espèce dont je ne suis qu’un représentant. » Si son entourage lui demandait alors la raison de cet enfant il répondrait sans doute : « Parce que j’en ai l’envie, et n’est-ce pas naturel après tout? » A quoi tout le monde s’entend dans la plus parfaite concorde.
Or par ce désir procréateur la mère offre aussi, en fin, l’implicite à l’enfant de l’adhésion à son monde, semblable à celui qu’elle en tenait elle de sa mère à elle, comme un sillage après sa suite ; un sillage… après sa fuite.

Mettre un enfant au monde, lorsqu’il naît l’enfant, c’est le condamner par le biais de cet acte d’exister à mourir, lui porter à son front le sceau de cette condamnation. Et certes personne ne désire mourir, et l’on veut aussi aimer l’enfant… Ses parents ne veulent donc pas qu’ils meure, mais cependant le destinent à mourir…
Ainsi pourrait-on dire :
« Ta naissance fut une condamnation à vivre. Or, toute condamnation à vivre est de surcroît une condamnation à la mort ».
Avoir un fils ou une fille, c’est donc de surcroît les mettre seuls face à la fin. Celle de leurs parents d’abord, sans doute ; enfin la leur.

Il n’y a rien ; mais on veut quelque chose et on le fait. Un quelque chose de soi, qui par ce côté du soi y adhère d’abord, de sorte que naisse une racine d’appartenance : on parle bien de sa fille. Mais ce qu’elle devient est une femme, et nous échappe, même si l’amour dont l’assise ressortit à la filiation perdure. Enfin surtout, nous les laissons nos enfants un jour à eux-mêmes. Il en est bien ainsi : les enfants ne savent rien de la vie d’homme ou de femme qu’ils auront à mener.

En somme, il y a ce franchissement de l’idée jusqu’au corps. Oui, c’est l’idée, hors les accidents de l’imprévisible, qui donne un corps. Il y a passage d’un rien au monde par le biais d’une l’idée.
Or sans doute ne sommes-nous pas, nous hommes et femmes, à la mesure des idées. Vraisemblablement d’abord parce que l’idée n’a pas pour sa préservation, eu égard à notre pouvoir décelant*, l’endurance du temps, qui en fait l’épreuve, en vient à bout ou lui décerne une légitimité qui est à reconduire constamment. En effet l’idée s’essouffle très vite face à la durée dont nos vies sont transies : nos envies, nos projets, nos volitions, nos amours, nos entêtements, nos passions s’épuisent dans le sablier du temps, s’effritent, s’évanouissent, se mutent, prennent une tout autre direction. L’idée de l’enfant nous prend à la tête, de haut, en traître et par derrière. Elle nous sourit au coeur, nous pousse à cette réalité de corps qui n’est que pour une imprévisible durée l’écho du bonheur de cette idée, de laquelle provient cette réalité grâce au sexe de nos raisons.
Or, est-ce donc pour s’assurer eux-mêmes davantage dans leur vivre que nos parents nous ont menés à vivre nous, leurs enfants? Nous déterminant par là à devoir un jour nous-mêmes nous consoler en en faisant d’autres…

3) La libération des otages décelant*

J’entends que la vie elle-même n’est qu’un jeu, jeu terrible certes où chaque chose, chaque être viennent ouvrir un espace de médiation qui ne tient qu’à leur fait d’exister, puis à la pérennisation de celui-ci. Au mieux ne faudrait-il traverser cette vie que comme un songe, dont les joutes, jusqu’aux pires ne peuvent définitivement pas nous atteindre puisqu’il demeure l’incessible recours de la fuite auguste et finale, qui délivre et pose le sceau du terme de toute cette mascarade. Oui! c’est bien notre ensevelissement qui tient le dernier mot en définitive. Qu’importe donc tout le reste au final! notre plus grande arme, notre plus grand sauvetage nous dérogeant de notre assignation à l’endurance de toutes les souffrances. Pourtant, cette panacée même peut s’avérer âpre et cruelle. Or, si dure soit la fin elle n’est fin que d’un je, définitive fermeture certes d’une porte, mais non pas fin du monde. Or enfin le je, et c’est en cela qu’est son couronnement, doit réaliser qu’il se poursuit parmi les autres, car il doit se savoir multiple, multiple par-delà l’insurpassabilité qu’est pour lui la sortie de la certitude de l’unicité qu’il se sent. Inspirer alors la parfaite compréhension du ressort de ce qui est, pour qu’éclairés de cette vérité nous rayonnions en paix et devenions heureux même d’intégrer intellectuellement l’acte de notre destination finale au pouvoir dont elle est issue, enfin de vivre l’autonomie de notre puissance sous la coupe du terrible Soleil de « l’Existentia » dans la plénitude de la parfaite compréhension de notre condition ; en un mot de donner un contenu à cette fiction du son de liberté. Etre libre, non pas au sens de Spinoza qui spécifiait d’une chose qu’elle l’était lorsque l’origine de sa détermination résidait en elle-même, mais au sens de la plénitude de son être à soi devant toutes les situations, inenvisageables ou de routine, même devant celles qui font rentrer sa vie dans l’abysse de l’absurdité la plus pénétrante, la plus nauséeuse, la plus suicidaire. Ne plus rien craindre, se laisser aller au gré de ses actes sans aucune retenue, emporté par le vent du hasard. Vagabond, ayant pour toit le monde, loin des phrases convenues, de ces misérables conversations de commères qui mettent des mots à la place d’autres, montent à la hauteur du lemme de Borel-Cantelli la plus faible opinion en crevant par tous leurs pores s’ils n’ont pas leur cigarette, bref, tiendraient impertinemment tête à Bachet de Méziriac sur son théorème, à Fodor sur la modularité, à Cauchy sur la continuité, à Kant sur l’idéalité transcendantale, puisque tout et n’importe quoi peuvent être soutenus par n’importe qui et qu’un seul point débattu emballe la fournaise du langage total sans qu’on avance d’un pouce (cf infra la citation de « L’attente de l’Invisible » in « 1) La Pensée : une assignation de l’Invisible »).
Les recours qui dérivent l’acuité de la conscience dans le divertissement pascalien, ou qui tentent de la suspendre dans le sommeil, ne sont que des succédanés transitoires de libérations : la convocation de la subjectivité est toujours maintenue, y compris à travers le rêve.
Le sommeil sans rêves est la suspension totale de la subjectivité, que l’anesthésie générale reproduit, une mise entre parenthèse de ce qui est, un état comparable à l’abolition de la conscience donnée par la mort. Et de même que l’on ne s’aperçoit pas du moment où l’on bascule dans le sommeil, de même le moment de la perte de conscience liée à une anesthésie générale passe inaperçu, de même le passage à notre fin nous échappe ; l’on ne peut avoir conscience du moment de l’abolition de sa conscience. On ne peut avoir conscience que l’on est mort.

4) Trois pourvois de comble contre la dominance existentielle

Attendre. Toute vie n’est qu’attente. Même dans le vacarme du déchaînement de toutes les actions des hommes. Attendre sans savoir que l’on attend, et voir passer les nuages, allongé sur l’herbe grasse sous un ciel d’été, seul perdu dans d’immenses champs verdoyants dont les herbes sont comme des bras, palpitent leur vie de vent, fraîchissent au déplacement de l’air du lieu.
Toute vie ne fait qu’attendre l’avènement des grands épisodes convenus de la vie des humains. Amour, sexualité, procréation, diplômes, propriété, profession, décès, mariages, enterrements, retraites, maladies ou guérisons, puis sa disparition à soi.
Loin, loin de moi ce vacarme d’oisiveté grossière, cette trépidation de ville qui nuit, en déchetterie rendue à chaque papier jeté par la fenêtre baissée. Agir et continuer comme s’il ne se passait rien, jusqu’à ce qu’un jour, le négligeable et l’impondérable s’imprègnent de toute la violence dont ils ont le pouvoir, et dévastent.
Attendre. Ne plus rien faire, ne plus avoir l’envie de rien, ni même l’idée. Simplement songer à marcher un peu le Soleil sur l’épaule, sa face au sol sous la pluie d’une lumière éclaboussante, la pupille brûlée, le diaphragme réfracté et la sueur se résolvant en de minces filets sur la peau du visage. Et la bien sentir cette chaude caresse du Soleil donner son bienfait. Vouloir s’asseoir, et le faire ; oui! s’asseoir sur le bitume de la chaussée, à la droite d’un grand arbre dont la palme verte est un abri, dont la puissance du tronc droit rassure. Je me suis longtemps assis les après-midis d’été de mes dix ans sous un arbre tout semblable, un de ses frères, que cependant il ne put jamais connaître. Moi suis le lien ; je les rassemble ces arbres dans leur fraternité, les unis par le temps, par-delà le lieu propre de leur enracinement. Et cet arbre me convoque au temps du lieu du petit garçon que j’ai été, un jour, assis sous lui, aux quinze heures quinze de cette montre d’alors attachée à mon poignet d’alors.
A tout moment je peux tout faire chavirer. Parce que lorsque vient cette vertigineuse acuité de l’étrangeté du tout, lorsque je l’ai sentie en arrière-fond de bouche je peux la faire revenir à tout moment par souvenir, et surtout je le dois en ceux de mes plus grandes insouciances, ou de mes plus indissolubles certitudes. Et voici le retour du mirage… ces visages que je vois, ces corps que je salue, que si bien je sais retrouver à heure connue, ou dont je sais si parfaitement jouir…
Ma vie entière est ma création… par un certain côté. Je suis l’agissant poïétique d’une vie à créer.
Bien sûr que chaque instant me voit être la solution d’une infinité extérieure appliquée, et dont moi détiens une influence sur le résultat, et pourtant je soutiens que l’extériorité ne peut en idée m’atteindre que si je lui fais place. Je dois donc devoir, je dois donc pouvoir (et si je n’en suis pas encore capable je dois monter mon respect envers moi-même à m’y exercer), retirer de toute situation à laquelle je suis soumis l’avantage de cette situation. Par exemple l’orgueil. Avoir de l’orgueil puis-je y échapper? L’orgueil est un maître, reconnaissons-le. Pourtant de cette emprise je dois encore savoir me sauver un peu. Le faire devenir non un irrépressible qui m’écrase mais un allié fidèle qui me pousse, m’exhorte et ne me subordonne jamais sans se subordonner simultanément lui-même à moi. Qu’il m’élève donc alors à la noblesse des actes, fasse que je ne morde pas la terre ou sinon me relève. Qu’il me pousse non à dire ce que j’ai fait, qui est si peu, mais à faire…
C’est tout un peuple de mystères, que chaque homme et chaque femme portent et laissent filer à l’écoute de leurs actes liés eux au sablier du temps de leur corps en fuite. Et c’est ce même peuple de mystères qui laisse l’ombre des vies, projetée dans une forme obscurément énorme derrière leurs silhouettes.
Je suis un produit d’une longue chaîne de hasards, comme des milliards de gens qui n’ont rien transfiguré à l’équilibre de ce qui est. Certains ont pu sentir en eux la convergence irrésistible d’un profond malentendu à être. Les mêmes forces qui m’ont produites m’ont amené à me dédouaner d’elles en les accomplissant ; c’est cela le merveilleux, la mise à mort volontaire contrariant individuellement pour une femme ou un homme l’acte de leur naissance, mais avalisant et confortant le jeu des forces déployées dans le bain de ce qui existe. Aucun acte n’est jamais contradictoire, quel que soit le contenu qui s’exprime, puisqu’il n’est que l’expression du degré de liberté inséré dans la nécessité des lois des actes autorisés par ce jeu. « L’Existentia » est, à travers la métronomie du déroulement de ses contenus conformément à leurs propriétés, l’innovation permanente, par le biais de la mise en rencontre, selon tout azimut, de ce qui ne s’est jamais rencontré, aboutissant après un temps presque infini au « miracle ».
L’exigence de mener une vie libre ne s’ajuste qu’exceptionnellement avec ce que nos sociétés dispensent. Là demeure cette faiblesse à ne rechercher que le comble de ce que l’on nous propose, d’une extériorité si éminente qu’il nous éblouit, à la défaveur du comble de notre soi-même.
Veut-on entreprendre de hautes choses, dont lamentablement le dessein s’étiole sous les plus misérables auspices de nos faiblesses? Ces plus hauts vices de paresse par exemple qui nous culbutent puis nous renversent ; mais ces efforts inhumains aussi, qui nous poussent vers ce que les baguenaudeurs nomment des hauteurs mais qui ne sont trop souvent que de basses échappatoires à ce qui nous gravite, car le comble que l’on nous soumet est le mobile puissant à nous débouter du comble de notre soi-même. Ainsi demeurons-nous tous parfaitement prévisiblement monotones.
On veut donc de grandioses choses! Nous rêvons d’un grand ouvrage de nos forces, mais nous demeurons pauvres. Réside donc le courage de nos lâchetés. On voudrait bien s’en tirer par exemple par ce principe : « Veuille ce qui arrive », car voilà qui serait bénéfice à la conduite de nos vies. Pire ou non voilà qui mettrait d’accord l’ensemble de nos têtes. Pourtant certains y décrieraient un principe de la lâcheté parce que je ne crois pas qu’il dise rien sur le choix de nos actes, mais qu’il reste seulement dans le coïncider entre la volonté et l’autre de la volonté, soustrayant le pouvoir auguste de l’auto-détermination.
Mais quelle bénédiction! que ces combles extérieurs! qui nous sont les alibis de notre location de l’exister sur cette Terre. Oui on porte de beaux habits et l’on a le raffinement des parfums subtils ; on s’attache aussi au sang la peur de nos progénitures pour les projets de leur vie quand les nôtres sont dorénavant tracés, mais cela ne fait que trahir, occulte notre condition de locataires du temps.

I) Avoir

Nous ne savons pas dénombrer nos possessions les plus insignes, nous allons même jusqu’à leur tourner le dos. On veut ce que l’on ne possède pas. Sait-on cela? Il en découle de facto une interminable course d’endurance liée au manque qui lui ne sait pas s’essouffler. L’objet du désir est le désir ; l’impétration du désiré le tue et « … l’on n’est pas plus malheureux de perdre la jouissance en même temps que le besoin, qu’on ne l’est de ne pouvoir plus manger après avoir dîné, ou de devoir veiller après une pleine nuit de sommeil. »
L’avoir est une base de soutènement, au propre, du décelant*. C’est l’extension prothétique grâce à laquelle il ne s’amuit pas dans l’anonymat du vide de l’exister, mais au contraire est accroché à la prise que lui imprègne toute la fourniture du commerce de « l’étant sous la main ». L’artifice de l’ustensilité tout autant que l’enracinement et l’emprise que chaque chose possédée imprime, l’asseoient au plissement existentiel. Une veste, un parfum, un guéridon, loin ne n’être que des accessoires fongibles participent au maillage d’un réseau qui insère le décelant* dans un projet sémantique comme il le sera plus en détail exemplifié dans le prochain item : posséder un parfum, à moins de l’avoir reçu en cadeau, c’est aller dans une ou plusieurs parfumeries, sentir les nouveautés, peut-être changer de fragrance puisque l’on a changé de saison, et prendre une senteur fruitée ou boisée mais moins lourde, goûter le plaisir du nouveau parfum avec l’ensemble sable acheté la semaine dernière, puis sortir en terrasse pour déguster des aiguillettes de canard au miel, ou bien du foie de canard aux raisins accompagné d’un vin blanc liquoreux. Le guéridon représente des heures de brocante, le plaisir dominical de chiner, la pièce rare à pied parapluie assorti à son salon de style Louis-Philippe, le thé anglais ramené de Brighton et servi chaque samedi après-midi dans le service de porcelaine de ses arrière-grands-parents.
Avoir est l’armoirie de l’expédient contre ce qui glisse, contre ce qui se délite, contre ce qui s’anéantit dans le passer. Le vieillissement, versus le stable de l’objet inséré dans le réseau dont il dépend. Le « tout à sa place » est rassérénant, la bibeloterie de la ménagère masque la dévastation de la nudité absolue de notre condition. Nous, voués à vieillir, voués à disparaître ; l’objet lui sauveur, de par sa possibilité de renouvellement incessant. Ne plus rien avoir, c’est l’amuïssement de ce qui oblitère le regard, c’est la levée de l’écran, donc voir autrement : n’être désormais livré qu’à la fréquentation de ce que l’on est, qui nous convoque et nous confronte. La très grande nudité de notre dépossession totale confine en effet à la plus extrême liberté dont nous détenons le possible, celle-ci ouvrant l’abîme de notre vide face à nous-mêmes, la question du sens de « l’Existentia » nous irradiant de toute son ampleur, sans toutefois accomplir toujours l’augure de son interpellation. C’est cette liberté démasquée qui nous fait alors payer la cherté de sa puissance, la puissance du pour rien, qui est la raison de cette absence de raisons, à la détermination événementielle ; (je me suis coïncidemment demandé par ailleurs si une raison était bien ce que nous prétendons qu’elle est, à savoir ce qui doit nous rendre tranquilles à nous-mêmes, bien que la plupart – et non les moindres – ne nous offrent pas cet hésychasme, mais tout au contraire nous jettent dans le trouble de nos passions). Oui, vide et liberté détiennent un abîme commun lorsqu’ils sont effleurés dans leur extrémité ; ils se rejoignent alors et deviennent le Même.
Dans le dénuement la possession reconduit le décelant* à lui-même, tandis que dans l’opulence la possession le dépossède, c’est-à-dire le possède. La richesse intérieure est en rapport inverse des acquisitions déployées sous les yeux. Et réciproquement.

a) Le réseau sémantique réal à travers l’exemple de la voiture

La détention d’un objet engendre un réseau de co-relations signifiantes en miroir, vis-à-vis de la fourniture de l’existant disponible. Car une fois encore exister n’est jamais exister seul, mais seulement inséré dans l’entrelacs du commerce mondain, cf infra « b) Orientation de la signification cybernétique selon l’ordre de la co-existence », spécialement in « γ) Le continuum cybernétique : espace de la transcommunicabilité des déterminations réales »
Une voiture par exemple enfle d’une manière prodigieuse l’ensemble de nos rapports avec des éléments du monde. Code de la route, auto-école, examen de conduite, permis de conduire à points, achat, salaire, travail, épargne, banque, prêt, préfecture, carte grise, garantie et service après vente, carburant, pétrole, OPEP, puits, raffineries, sociétés pétrolières, droits de concession, taxe à la pompe, constructeurs automobiles, employés, recherche et prototypes, concessionnaires, collectionneurs, salon de l’automobile, tuning, stages de pilotage, sport automobile et retransmission télévisuelle, sponsors et marque de cigarettes, plaquettes de frein et pneumatiques, routes, bitume et goudron, travaux publics, parking et garage, garagiste, entretien, vidange, filtre à air et batterie, passage au marbre, contrôles techniques, casse, embouteillages, altercations, vol, vandalisme, accident de la voie publique, SAMU, ambulance, dépanneuse, hôpital, séquelles, rééducation, homicide, abstinence, alcool, délit de fuite, forces de l’ordre, amendes, contraventions, tribunal, juge, avocat, retrait de permis, peines, prison.
Cet exemple ludique peut s’étendre à tout ce qui nous entoure, exposant simplement l’enfermement du décelant* par l’existant, montrant le champ des forces qui nous soumettent mécaniquement dans les rouages de nos moindres occupations.

b) La valeur marchande réale

Il existe deux modus déterminatifs principaux du prix d’une res : d’abord la quantité de travail social qui a permis sa production, ensuite le point d’équilibre entre sa demande et son offre qui réalise la subjectivation de son besoin, de son désir, ou de son ir-reproductibilité, qui fait attribuer au marché de l’Art mondial des sommes irreprésentables, effarantes, inouïes, simplement indécentes au regard de la paupérisation humaine. Un million huit cent vingt mille euros pour le manuscrit de « Voyage au bout de la nuit », deux millions cent mille dollars américains pour une lettre tapuscrite d’Albert Einstein au président des Etats-Unis Franklin Delano Roosevelt. L’humanisation ensemence les contraintes mercantiles que les hommes seuls, seuls dis-je, ont instituées. C’est ce fait-là qui est le plus extraordinairement faramineux à ma représentation. Nous ne fûmes nous que les uniques entremetteurs de notre mise dans les fers, que des esprits politiques, par moments et lieux dans la chronique historienne ont en vain tenté de contrebattre… en vain, la théorisation idéologique n’étant qu’un agréable passe-temps que l’on étudie en vitrine…
La détermination du prix d’une marchandise recouvre exemplairement le postulatum repris à bon compte par psychologues et philosophes selon lequel, la somme des parties n’est pas le tout de leur somme. La valeur marchande d’un produit n’est pas l’addition de tous les coûts intermédiaires qui interviennent dans son élaboration. La différence révélée ressortit à la subjectivation que produisent ces deux grandes classes que sont détenteurs et aspirant acquéreurs, médiées par l’objet pourvu dans ce processus d’une signification marchande.
L’institution d’un système d’échanges, au moyen du symbolisme monétaire en accord avec l’assignation presque universelle d’un prix à toute chose n’a pas aplani les inégalités de possession qu’une redistribution des richesses et des ressources seule pourrait niveler. Elle n’a pas conditionné la démocratisation des biens, leur mécanisme étant étranger l’un à l’autre. Pourtant! quel extraordinaire médiat universel le décelant* n’a-t-il pas créé avec l’argent, qui permet à tout détenteur, pourvu qu’il en ait assez, de s’approprier des services ou des objets pénétrés d’un savoir-faire ou d’une technicité qui lui sont inconnus, qu’il ne pourrait jamais réaliser ou concevoir, si bien qu’une femme de ménage peut s’approprier un écran plasma, une voiture, une lampe électrique etc.

c) Avoir et être : un souffle de leur accointance

A l’éventail de ces motifs que nous avons parcourus sans préjuger être exhaustifs, ajoutons celui qui établit la correspondance entre ces deux modalités fondamentales : être et avoir. Opposés, moins peut-être que la paire être et paraître dont on a beaucoup parlé, avoir s’enracine dans l’être, support sur lequel viennent s’ajuster les déterminations nouvelles générées par l’accroissement d’une possession, qu’elle soit matérielle ou non. L’être est donc accru, dilaté, conforté, annexé ou transformé par l’avoir qui adhère à lui. Précisément, celui-là attribue une extension d’être à l’être qui en fait le support. Exactement comme est amplifié pour lui-même l’être de l’adolescent qui roule dans une voiture luxueuse et sportive, les yeux lunettés d’une monture de grande marque, le polo estampillé, la peau aspergée d’un parfum de publicité. Pour lui-même déjà, puisque par la magie de l’appropriation il s’investit de la puissance de son bolide, en en détenant les pouvoirs et qualités par un transfert psychologique qui le nantit d’une transfiguration magique. Avoir décline les modus d’être du décelant*.
Mais la collusion qu’entretient l’avoir à l’égard de l’être atteint son essoufflement dans l’incontournable « veritas » qui énonce que toute incrémentation de l’avoir, quelle qu’elle puisse être, ne se substitue jamais à notre assignation d’être. On ne peut définitivement pas se dérober à l’infortune, à l’affliction, à la disgrâce, et personne ne saurait se subroger à la calamité d’une incessible amputation d’un pied nécrosé.
Qui a pénétré le vide du sens de son existence, celui-là a vu que la maturation de ce qu’il est passe non par un accroissement externe, passif, qui serait comme habits sur habits, en strates inépuisables, mais par un ébranlement depuis le secret de son tréfonds, dont la vibration finit par s’unir à l’unisson du battement du monde. Cependant, une fois encore nous ne sommes pas tous prédestinés à notre propre mutation. Combien nous laissons-nous compter par la mode même du sérieux, sous l’étiquette par exemple du « zen » qui a envahi nos espaces commerciaux, nos pharmacies et nos librairies! Nous meublons nos intérieurs au gré de son dépouillement, goûtons la musique ou le silence de sa voie, revêtons le yukata ou l’ensemble samui en coton japonais, menons une retraite dans un temple, nous éveillons à la pratique de zazen, mais restons pendus au règne d’un achat immobilier…

II) Aimer

L’amour! : « la ruse du génie de l’espèce » comme le qualifie Schopenhauer. Mais par quel vice de nous, par quelle bizarrerie de vice en venons-nous à nous enferrer et l’esprit et le corps, à cet homme, inconnu tout d’abord, à cette femme, inconnue elle aussi mais avec qui une plus grande proximité ne pourra être atteinte? Proximité qui, au moindre souffle de vent peut donner le lieu à la plus extrême solitude? Cette résolution m’a souvent retourné, conduit aussi au plus grand dessaisissement du socle de mes certitudes les plus fondamentales.
Je me suis laissé compter par ce passage du sacre des corps entre eux lorsqu’ils atteignent le sommet de leur « veritas », au reniement qu’en font les je après le déchirement des ruptures.

Comment un amour peut-il sauvegarder le fond de lui? Comment ce qui a aufgehoben l’unicité de l’aimé, ce qui l’a sorti de l’anonymat des foules peut-il perdurer au-delà du premier mois de l’excitation que procure la nouveauté d’une relation?
Il y a bien un épuisement fatal du processus par lequel monte cette élection de l’un parmi les autres… l’accoutumance de l’organisme à la phényléthylamine et à la dopamine en en réduisant la magie. Il y a bien le risque mortel de l’étouffement de l’amour par les amoureux, lorsque leur proximité soutenue les renvoie chacun à l’autre, et que le temps du sacerdoce rendu à la grâce des corps a tourné. Il faut donc partir, c’est-à-dire ici prendre congé pour retrouver le soi de son je, et du même coup retrouver le nouvel élan du coeur qui bat plus fort quand l’aimé appelle après deux jours de silence.
Il y a bien ceux qui se posent les termes d’un tel problème et qui n’y peuvent souffrir aucune réponse, mais qui surtout ne trouvent pas en eux-mêmes le ressort de la perpétuation de l’amour qu’ils suscitent à leur compagne. Le désir, c’est-à-dire le désir de son désir s’émousse, s’étouffe puis s’éteint.

Aimer est sans doute l’illusion la plus rare à étreindre dans le gouffre de l’Autre. Or une fois les êtres contaminés, l’acte d’aimer devient par lui seul la toxicophilie de lui-même. Aimer, le grand alibi, la grande ruse, l’accord imperfectible entre les processus évolutifs, organiques, culturels et cognitifs…
Car l’amour? Encore faudrait-il savoir lequel? L’attachement pour la cellule familiale? Le désir pour l’accouplement? La passion pour l’unicité du partenaire? qui est le pan visible de la névrose contractée par son fait d’être.
Existe-t-il une attirance a priori, c’est-à-dire sans contenu qui pousse les représentants de chaque sexe vers les représentants du sexe opposé avant même qu’ils les eussent connus? C’est ce que tendrait à faire penser le dimorphisme sexuel de notre espèce, qui permet à tout individu de s’accoupler avec un partenaire présentant la conformation sexuelle opposée. Tout le reste, jusqu’au besoin d’une présence, jusqu’à l’amour, ne relèverait que de processus réfractés via le traitement pyramidal des décelant*.

La complexité des êtres est bien leur entrave à leur amour, car aussi leur rencontre est à la fois confrontation et mise en balance du monde de chacun. Cette attraction de corps, cette attraction d’esprit ou de coeur existent dans la manifestation des appétences et des désirs, des phantasmes et des caresses qu’exercent entre eux les corps et les coeur, selon l’inclination de leur sexe, motif et mobile à cette déprédation attractive.

Il y a ce premier amour, cette première fois, ce premier dessaisissement de soi… pour l’investissement de l’autre. Ce grand désarmement. Cette première nuit… de ceux qui s’aiment ou de ceux qui veulent porter la soutenance d’un amour à faire naître.
Première nuit. Et ces autres après, enveloppant l’abandonnement des corps à la garde de l’autre, rendant don de la plus extrême fragilité des êtres entre eux.
Il y a cette première nuit sur le sable, sur le dos, tête contre, corps sur, souffle à souffle, face au vide de la nuit étendue, commencée mais ouverte à son finir. Agonisante nuit lorsque rosira puis rougeoiera le séant du monde.

La plus haute intimité de gestes des corps fait avec ceux pour qui nous n’avons pas l’intimité du sang, que nous pouvons perdre définitivement ou délaisser à l’impassibilité de leurs heures les plus occupées ou les plus mortes, à tout moment.

Il y a la fascination, la fascination de cet être qui nous tient. Son invasion par la focalisation de nos pensées sur lui, concomitante d’une perturbation fonctionnelle de certains de nos neurotransmetteurs. L’être aimé nous contagionne et notre volition est impuissante à nous en faire vacciner.

Le sentiment que l’on a pour son partenaire après que l’on a joui expose toujours la vraie mesure du sentiment profond que l’on tient à son égard. La satiété ne ment jamais et ne saurait tricher, contrairement aux confusion et collusion que rend le désir qui excelle à se travestir. Corollairement l’amour n’est pas le sexe.

Le sexe rapporte la tangence des êtres, et finalement tant pis s’ils ne s’ajustent qu’en ces très justes moments.
Faire l’amour : avoir sexe donc sous le couvert de l’amour. Ramener les choses du sexe à l’émanation du sentiment amoureux. Soit l’amour comme unique justification sacrale des sexes entre eux. Ce que les conduites attestent peu.
Il règne un malentendu, une confusion depuis des temps immémoriaux entre le sentiment d’amour que deux êtres peuvent ressentir l’un à l’égard de l’autre, et la sexualité que l’on pratique avec ses partenaires. Or l’amour n’est pas le sexe. Identifier l’un à l’autre résulte des gigantesques pressions culturelles et sociales qui s’abattent sur l’individu lui faisant reproduire et pérenniser la conduite du milieu qui l’a baigné au gré de ses rencontres et de ses fréquentations. Cette identification peut trouver son origine dans la volonté de ne laisser qu’à son conjoint la disposition exclusive de son corps, comme preuve du don total de sa personne en raison de l’amour qu’il lui porte, et non dans une compartimentation dont la pratique peut amener des dissensions au sein du couple, jusqu’à le faire éclater.
Le saut par-dessus l’exclusivité que l’on réserve à l’être que l’on aime peut se produire précisément lorsque l’amour a cessé, ou que la pulsion du sexe trop forte, incontrôlable déborde le pacte subjacent de la fidélité d’une vie à deux. Devant le fait on construira des arguments ad hoc pour légitimer sa conduite qui donne de fausses bonnes raisons à l’adultère.
Le couple libertin est celui qui, ayant cloisonné la fidélité du corps de celle du coeur n’entrave pas les ressources qu’offrent les divers plaisirs de la sexualité.

Nous, hommes et femmes éprouvons et expérimentons l’impulsion attractive qui s’attachent aux personnes de l’autre sexe ou même quelquefois celles du nôtre en vertu de la communauté en laquelle tient tout homme, et tient toute femme. Une communauté dont le poids de l’attraction sexuelle renvoie directement ici à la perpétuation de son espèce, et ce dans une conception holiste que l’individu ne reconnaît d’abord pas ou qui, s’il vient à la reconnaître reste pour lui cependant abstraite, car d’une prise de haut à laquelle bien peu sont tenus, chacun étant, pensant et désirant depuis la prison de son corps, vivant conséquemment le désir de l’autre comme une impulsion à le satisfaire lui, hors la vue d’une perpétuation de l’espèce à laquelle il concourt.

L’espèce humaine est la seule pour laquelle le contrôle de son perpétuement lui est remis. Cela n’a pas toujours été. Cette donation différée n’a pas été mortelle à sa perpétuation. L’amour entre femmes et hommes est devenue l’alibisation de la pérennisation de l’espèce humaine.
Une vache et un taureau s’accouplent sous la poussée conjointe de leurs hormones. La poussée génésique laquelle ils ne peuvent se soustraire est le moyen par lequel la reproduction de leur espèce est assurée. Ici, le rut provoque l’accouplement qui, dans les conditions usuelles aboutit à une gestation.
L’homme et la femme a contrario ne sont pas soumis à la stricte nécessité causale de cet enchaînement. L’avènement culturel engendré par l’extension cognitive dont notre espèce a bénéficié, dont elle s’est enrichie, s’est de surcroît appliqué au champ de la sexualité humaine : pornocratie, érotisme, pornographie sont nés qui ont rompu puis désuni la génitalité du plaisir sexuel. Il a résulté de cet avènement appliqué à ce champ une scission entre la finalité de la sexualité dont la raison est la perpétuation de notre espèce, et la jouissance que délivre l’accouplement entre humains. Nous avons en définitive finis par nous affranchir de l’asservissement téléologique du rut, en même temps que nous avons destitué la génitalité de sa prérogative finaliste.
Ce bouleversement est prodigieux au point qu’il peut caractériser dorénavant les espèces cognitivement abouties : la nôtre et celle du bonobo.

La mise en relation des sexes n’est pas la seule entremise accordée au processus de perpétuation du règne animal. D’abord parce que certains animaux possèdent une carapace et n’ont pas d’orifice sexuel, ce qui oblige les mâles à pratiquer l’insémination traumatique ; ils plantent leur aiguillon dans la carapace de la femelle, les spermatozoïdes se déplacent alors dans son réseau vasculaire jusqu’à ses ovules. Ensuite parce que la pérennisation par la mise en relation des sexes n’appartient pas à l’arsenal de toutes les espèces vivantes. En effet la perpétuation de certaines d’entre elles consiste en parthogénèse, c’est-à-dire en la reproduction d’une population de représentants génétiquement identiques à la lignée dont elle est issue, sans besoin de gamète mâle (reproduction monoparentale). En revanche la sexualité est le luxe de l’originalité qui permet grâce à la recombinaison génétique d’échapper à la réplication du même telle qu’elle est pratiquée par les streptocoques par exemple. Son bénéfice majeur est la création du nouveau, dont la différenciation apportée est un inestimable gain vers une adaptation de sauvegarde rapide, les possesseurs d’une caractéristique accordée au sens d’une brusque variation des contraintes environnementales étant privilégiés. Une parfaite identité de tous les représentants de la lignée (cas d’une reproduction monoparentale) les ferait en revanche tous disparaître si leur conformation était incompatible avec la nouvelle écologie.

Nous désirons donc certains des représentants de notre espèce, au sens où nous recevons l’appel de leur corps, celui de leur chair qui nous transmet la vibration invitant à entrer en résonance avec elle. Tout le corps s’agite, se tend vers cet autre corps ; a comme une soif de lui, une incoercible faim de lui. Car oui la libation des corps entre eux est l’apparentement à un festin, puis à sa digestion. Les mains touchent, prennent, pétrissent et caressent. Les bouches sont l’expression de cette faim, mordillent, embrassent, lèchent, sucent, boivent et avalent. L’électrique danse des corps éclate cette insatiable soif d’approprier ce qui, de par sa chair, posée face, est résistance, ne peut être converti en sa chair. S’expose bel et bien en ce ballet un conflit ouvert où à travers l’impulsion à se repaître, les corps trament un duel qui vise à soumettre le corps de l’autre au paroxysme de l’insatiabilité du plaisir quand l’orgasme, en fin, est une résolution des corps en leur conflit, achevé dans le repos de la jouissance.

Mais le répit ne dure jamais : le désir sexuel est un phénix. Il réinvestit aussi puissamment le théâtre de son empire que s’il ne s’y était jamais retiré dans la dissolution de l’orgasme. Tout comme la faim, tout comme la soif, ni la satiété ni l’étanchement ne résolvent jamais les appétits du corps. Sceaux du vital de l’individu et de l’espèce, ces appétits couplés aux impératifs génésiques sont ce vers quoi retourne inéluctablement le corps à qui l’équilibre des rations assouvissantes vient en défaut. C’est le cycle inlassable quasiment qui gravite notre condition de mortels vivants conscients. Nous empreint et nous imprègne.

Mais qu’apporte donc de faire l’amour? puisque rien de ce qui est cette femme, rien de ce qui est cet homme ne peut être ravi, capturé. Tout reste en l’état. Ces seins je peux bien les palper, les mordre ou les sucer, mais une fois la femme partie ils partent avec elle, et je ne puis espérer la garder toujours près de moi cette femme ou en jouir à la levée de l’exigence de mon désir : pour peu qu’elle dorme quand il se lève, ou qu’elle soit chez sa mère quand moi je veux sa chair je me trouve démuni et dépossédé… Dépossédé? Mais non puisque je suis leurré, puisque jamais ses seins ne sauraient être miens.
Mais qu’est-ce donc que cette déprédation corporelle? Qu’est-ce donc que cette pulsion dont l’achèvement, la résolution et le soulagement sont voués au corps de l’autre.

Aimer. Quel merveilleux verbe! Pénétration du rayonnement de l’être-autre… jusqu’à s’en faire terrasser le sien. Quelle merveilleuse chose! A laquelle si peu sont élus, ou pour si peu de temps…
L’amour s’apprend. L’amour s’enseigne. L’ouverture de soi à l’Autre, et l’invite de l’Autre à s’ouvrir à soi sont deux mouvements dont la faillibilité exige une savante et patiente sensibilité précautionneuse. Or bien souvent ni les femmes ni les hommes ne s’écoutent. Ni ne s’entendent. Encerclent les autres dans la geôle de leur je qui transpire dans cette guise de sourire, dans leurs regards de biais ou leurs regards de face. Et c’est quand ils paraissent vouloir nous accueillir en eux qu’ils se referment au contraire, nous résistent, ou bien alors s’ouvrent dans un courant de coeur d’indifférence. Aimer l’autre encore une fois c’est le laisser naître et croître à soi. A soi, car il est évident qu’il n’a pas attendu pour naître ou pour croître. Or peut-être la fréquentation intime de l’autre le fera-t-il fructifier sous d’inattendus horizons.

III) Ecrire

La question de la cause du Livre touche à la question du commencement.

« On n’est jamais tenu de faire un livre ». Et pourtant on s’y porte et on l’écrit. Quant aux autres, ils n’en ont pas moins vécu, et pas moins hommes. Quand on y vient, il y aurait lieu de se soumettre à la cause… du livre, fût-elle même autrement cause qu’elle s’achevât, ne devînt et ne fût qu’autre chose. A la cause dis-je du livre… Mais l’on ne s’interroge pas et l’on fait le livre.

Or sans se soumettre à sa cause le livre, le livre lui-même et jusqu’à sa génération, le livre ne soumettra pas.

C’est pourquoi la question : « Quem in finem le livre? » sonne son urgence, d’autant qu’un Socrate fut qui n’écrivit pas une seule once d’une seule ligne.

L’originateur a le plein pouvoir, il ouvre la page qu’il veut sur le mot qu’il veut. Extrait tout un monde qui, dès le blanc de la page se tend. Créateur des sens il n’est pourtant pas le seul à la discrétion de son pouvoir.
Epargner les détails. Qui en sont, extricablement joints à la trame d’un acte qui s’essoufflerait sinon. Mais abonder en d’autres, qui n’en sont pas bien que le lecteur puisse ici se méprendre. Tout le choix en revient dans son étendue à l’originateur. Celui-ci implicite le monde qu’il veut, qui n’est pas le monde que le lecteur croit bien qu’il y ait un pli convenu pour qu’un recouvrement se fasse, autre encore que le monde lui seul. Et chaque phrase assène le monde convenu dont la peau s’ébroue et sonne de lui. Le supporte aussi, et le génère aussi. Les voix en sortent de leur néant de pharynx.

Ecrire réalise l’extraction d’une configuration mondaine par le biais d’un processus de transduction dont le recours tient au système des signes linguistiques. Cette transduction est un processus qui opère depuis un espace prélinguistique vers un espace linguistique.

Ecrire. Cristallisation d’un flux de conscience coulée en bronze d’encre noire, polie aux regards, externement accessible par les signes. Edifier la forteresse dans laquelle la virtualité du je se mure, en défense de tout ce qui nie le je.
Lâchement fuir, à proportion des éclatantes fresques des sublimes oeuvres, aussi longtemps que l’originarité de cette disposition demeure indiscernée. Tout écrire est un déplacement de rencontre avec soi-même.
Par l’OEuvre que fait l’auteur? Si tant est que quelque chose se fasse. L’esprit achète-t-il rédempteur son aune de jouissance en ses mains d’encre noire? Se fait-il accoucher de douloureuses idées filées en cordons de mots que ne coupe définitivement pas ce qui le tient à recommencer d’incoercibles épisodes? Car l’éternel déboire de la phrase commençante achemine sa puissance de massacre à son recommencer sans fin, l’éclaboussant désastre su, d’avant et n’empêchant aucune détente re-sue et refaite ; ou l’éternelle amertume de la fin, sue donc dès le commencement, et plus tôt encore.

Ecrire : l’acte d’exploration de cet acte même.

Chaque lever de page est une biffure de son passé. Remet tout à plat, anéantit sa provenance pour seul sacre l’avènement de lui.
Est aussi le reniement des ascendances, le dégoût des héritages. Ce nouvel effort invinciblement rendu au goût de la terre par nos bouches, à la fin.
Chaque page entreprise est le concours de cette inassumabilité de notre être face à [.]. Equivalence entre la montée du je à sa propre parole, et la résistance du silence de [.].

Il y a une débauche d’art qui est contre l’art. De littérature contre la littérature. Une débauche de Pensée qui tue la Pensée.
Les pages du Livre se remplissent trop vite ; ce qui en émane est trop rapide à nos esprits pour que nous nous l’assimilions.
Ce qui tue la Pensée est l’empressement. Bien trop pressés nous autres aujourd’hui pour nous tenir à la patience d’un seul livre, fût-ce une seule OEuvre de Platon.
D’entre leur lecture les Livres, idéalement le temps d’un silence égal à celui d’une vie.

Il y a dans l’écrire une quête d’au-delà des mots. Une quête donc qui n’est pas les mots mais résolument passe par eux.
Les mots sont l’expédient d’une fuite qui dérobe. En quoi ils ne sont pas le remède, leur source ayant reçu pour image le nom de Pensée.

J’aimerais me trouver lorsque je me lis moi contre un autre ; c’est-à-dire moi comme un autre. Or cela ne se peut. C’est donc bien vers une absence d’une fin de l’écrire que je me destine. L’auteur de l’OEuvre est certainement celui auquel les réponses à ses questions sont le plus inaccessible, puisque l’OEuvre est par quoi, dont l’atteinte n’est que rare.
J’aurai eu, moi aussi, voix au chapitre, comme celle que ριστοτέλης le Σταγειρίτης ou Maurice Blanchot ont déposée ; Blanchot : chair et sang, visage et voix.

Un écrivain écrit pour tous. Un penseur pense pour tous. Un poète vibre pour tous. Pour tous, c’est-à-dire pour l’entièreté du monde des femmes et des hommes. Pour tous, c’est-à-dire en place de, en les représentant eux à qui la parole n’est pas toujours donné ou pas toujours libre. Ainsi l’écrivain prend le genre humain en charge, comme dépositaire et gardien, quoiqu’il puisse ne pas le reconnaître et quoiqu’enfin cette entièreté de monde ne porte pas le retour de ses yeux sur leur charge à eux. La dimension politique de l’écrivain est là tout entière.

Un penseur pense pour tous. C’est en cela que s’attache sa dimension politique. Attribuer une composante politique à une OEuvre de Pensée ce n’est pas seulement avaliser sa portée pragmatique ou son influence sur l’empirie, c’est tout autant comprendre son insertion, et pas uniquement celle de ses concepts, dans la trame de l’Histoire des OEuvres tout autant que dans la situation culturo-sociale qui a baigné son ontogenèse.

En son soir de cabane, face à la haute montagne éteignant l’ultime rougeoiement de la mort du jour le penseur lève, pour chaque homme, sans les connaître tous, le procès de leur existence, de leurs tracas, de leur destination. Ainsi parle-t-il bien pour tous, pour les vivants, les morts et les non-nés, pour des femmes et des hommes que le temps a effacés, pour des femmes et des hommes que les siècles à naître feront naître aussi, elles et eux qui ne le connaîtront pas, lui, penseur que le temps à son tour aura effacé, lui qui se sera sur eux penché en les touchant du doigt avant même leur naissance…

L’OEuvre écrite est signe du temps, sort de l’unicité des instants… Est lutte, contre le temps. Chaque face de chaque mot fige, en un immarcescible espoir le coeur de l’instant.

Chaque vers lu d’un auteur est renaissance à la fois de l’acte et de la situation de la poïèsis de ce vers, cette lecture réactivant le révolu, assomptant l’instant enseveli car dans l’écrin cristal du frisson de page, prisonnier le temps se fossilise, pétrifié par le sceau du scellement de ses mots.

J’aime ces oeuvres qui ne sont qu’ouverture, remuent d’alentour, épuisent de questions, carencent leurs réponses. J’aime cette façon de l’écrire qui est un rapt, ensemence des menus détails sur un rien. De l’écriture j’aime cette façon d’autarcie de phrases qui ne se déroulent que pour elles, ne cherchent rien mais frissonnent de pudeur puis cernent, abouties une collimation qu’aucun lecteur jamais n’atteint. Et pourtant certains s’en emparent jusqu’à en faire une philosophie. Oui! car lorsque je relis les phrases que je pense avoir achevées je concède qu’elles me parlent de la façon dont l’originelle impulsion me les a fait surgir, aussi, je trouve en elles un rassérénant miroir parce que figé : à l’abri de l’oubli et à l’abri de la perte. Or je pense encore à celui qui est sans l’impulsion originelle de ces phrases mais les lit. Et je m’en attriste. Aussi parce que des autres envers moi les mêmes refus et manquement me gravitent.

Je veux que l’OEuvre soit une pièce d’architecture, que le lecteur en supporte la masse, et puisse à sa guise s’enfoncer dans son dédale drapé de solitude, puis s’y arrêter, l’oeil aveuglé pour à voix basse dire qu’il se reconnaît là unique spectateur d’un espace inviolé.

Je veux qu’il sente l’OEuvre tout entière aboutie de malaise sur sa nuque… Et qu’il en soit!
Chaque lecture, chaque lecture est l’épreuve recommencée neuve de la viabilité de L’OEuvre, entre en compétition avec elle jusqu’à aller chercher l’évidement total d’elle. Or si cela ne se fait, alors l’OEuvre est à sa place… é-ter-nelle à sa place.

Ecrire.

Livrer les choses à nu, et sans préparation fut le premier expédient et la dernière gageure à laquelle ardemment je désirai me rendre ; jusqu’à cette extrémité qui ferait dire que c’est en cela que je consisterai. Aussi fis-je fis le voeu de coller à la nudité des instants, à la nudité des phrases car, derrière les phrases les plus simples sourd le drame le mieux caché.
L’abolition des genres me paraissait être le comble. Les mêler en une oeuvre pour qu’ils y disparaissent, se dissolvent et s’évanouissent les uns par les autres en continuité de mots et de silences. Ne restât que l’immense, total, neuf, simple et seul.
Aussi faudrait-il ne rien brusquer, révérer les périodes où l’on n’a rien pensé puisque toute contrariété à la paresse serait le risque de déconstruire l’édifice auquel juste fait sublimer l’endurance de ne rien produire. Car tout d’un coup, en inattendu on aurait gravi d’inespérés degrés dont la pleine recollection de ses moyens pour ce but, seule pourrait nous faire prendre connaissance. C’est là révélation trop énorme pour ne pas s’enfoncer plus avant.

Ecrire est censément une bien belle chose, mais censément une bien difficile ; or certainement pas comme je l’ai cru lorsque je commençai vers treize ans, en raison de la complexité qui consiste en l’alignement des seize mots de la proposition. Parce que cela n’est pas bien difficile l’alignement des seize mots de la proposition : une douzaine d’années de lecture intensive des meilleurs écrivains suffiraient au tout venant pour en remontrer là-dessus sans avoir à rougir…
La grande affaire est la matière. Car ne faut-il pas pour écrire avoir quelque chose à dire? et bien peu là en ont. La sécheresse du coeur fait piètre pitance à l’épanchement des pages et résulte, encore, de l’absence d’une emendatio du regard en raison non d’une déficience du souffle de ce qui porte la voix de [.], mais en raison d’une oblitération cruelle de ce qui peut être porté à le recevoir, d’une indifférence cruelle à l’appel qui nous somme. Est-ce donc que nous aurions sombré dans le voile de l’Habitude? Est-ce plutôt que nous n’en serions jamais sortis?
Le roman par exemple est la restitution d’un souffle. Réductible ni à une somme de paragraphes, ni à un moment de lectures.

Il faut comprendre… l’apparentement que peuvent supporter certains agencements de structures verbales à l’agencement de forme que porte une sculpture ou une architecture : par exemple la spatialité d’une cathédrale. Il s’agit là d’un même figement, d’une même source poïétique, d’un même affront… à l’éternité :
« …tendre si aux bouches jusque le vouloir mâcher des ormes ».

Il conviendrait d’abord coller tous ces morceaux, puis les viabiliser. Les ajuster pour en transir une histoire, … une histoire … qui en ferait une vie, à l’avenir du soi seul, donc hors de tout soi autre.

La plus grande OEuvre d’un auteur demeure celle qu’il n’a pas écrite, mais à laquelle il a si incessamment pensé, et rêvé, que se mettre à la coucher sur le blanc du suaire de page reviendrait à lui donner un corps pour une mort.

Ecrire pour écrire, non certes! mais les mots pour eux-mêmes, peut-être, « senestre imprédictible », « par plaqué de ciel ingambe »…
Le temps ça oui, bel alibi… inamovible alibi de nous, tribunalement nôtre, viager mais plus seul… plus seul désormais, démonopolisé donc par l’assignation instante d’être, d’exister un corps le même pour une vie : même taille, mêmes yeux, même insonore voix sans timbre, sans inflexion ni hauteur.
Sentir derrière la gorge, l’arrière-gorge l’odeur de fond de bouche, en humeur flottante, comme l’exhalaison d’une fin d’après-midi sonore, bouilli jaune paille, ou bouilli vermeil. Sentir le goût du mot, odeur puis saveur du mot sapide enivrant l’air autour, donnant une couleur à l’ambiant. Patience aussi… du mot. Chérir le heurt et la rencontre morphématiques d’où naît le hiatus du monde autre nouveau, cortical monde noyé dans l’axone. Fermer yeux en fin, et s’emplir la narine des mots du monde par quoi se donnent sens, goût, saveur de ce que c’est qu’exister, de tout cet Invisible dont l’écrire se fait recherche, fouille, amorce et harponnage.
Tout! cela : valat et volis, théorbe ou parousie… Tout! Soit rien… puisque la page au travers de laquelle les mots sont, la page, est chose au sein des choses, et mots? choses au sein des choses. Mots? tracé sur, ou vol d’air laryngé : chose au sein des choses, définitivement quand hors de tout système génératif.

5) Le suicide : acmé de la submergence existentielle, ou sursomption de la subjectivité?

« Some day you’lle die in your dream. »

Attendre. Le premier cheveu cendre. La première ride empreindre le cou. Puis comme Lafargue se suicider pour ne pas être vieux, la conscience d’être mort déboutée, conjurant toutes résipiscence et repentance dans l’après.
Il y a autant de folie parfois, à vouloir rester en vie qu’à se résoudre à la quitter.

Pour envisager son suicide il faut une bonne raison, valable raison. Avec plusieurs cela devient invincible, on n’y discute plus, on se mure dans sa mort…
Le suicide humain m’enthousiasme lorsqu’il donne prise à l’investissement de la pensée. Il est notre acte par excellence, et quelle suprématie lorsque la libération s’enjoint à l’acte! Il m’enthousiasme parce qu’il nous met enfin les rênes suprêmes au poing. Nous avisons nos responsabilités d’êtres à [.]. Nous nous en gorgeons à mordre le mors. La lixiviation est à ce prix des repentances ; les répons seront des vivants la réponse à l’insinuation de la mort.
Pour l’homme envisager son suicide est un formidable recours. De quelque part il introduit le chaos dans l’harmonie compensatoire des habitudes de sa petite vie. A-t-il des enfants? qu’il se jette au crâne la béance de ne plus les serrer dans ses bras à leur couche à l’extinction des lumières! A-t-il une compagne? à qui sur l’oreiller il est allé confier ses liaisons d’un soir parce que la solitude de corps l’empressait à se livrer à cette femme de coin de rue.
Du suicide à son évocation l’abîme. Combien sont-ils? ceux qui forcèrent le sort sans avoir levé la parole de leur volonté d’acte. Qu’il y a loin! d’un acte, à la compréhension totale de cet acte!

La pensée du suicide humain m’enthousiasme : j’aime en elle l’écrasement qu’il livre, cette suave saveur d’anéantissement de nous vivants dans la bouche, avant même de nous à périr.

D’une façon ou de l’autre il faut prendre sa vie. Et surtout lorsqu’il s’agit d’y vouloir mettre fin. Car vouloir le sceau de son terme est mener à soi d’abord le constat qu’elle est là, et qu’elle ne sied plus, ou que l’on ne s’en accommode plus, ensuite.
Vouloir son néant… Quelle haute idée! Peut-on croire que le suicidant admette cette constatation pour point de départ de son acte?…

L’appel de sa mort est réveil, d’une léthargie de vie : achève le songe, évide l’infini d’un contenu encore possible, est le rapt. Aussi devrait-on se tenir prêt, comme une porte à ouvrir, que le hasard lui-même ouvre, à son rapt. Mais non par devancement. Je peux vouloir mourir. Je peux appeler le suicide. Mais c’est dès lors reconnaître posséder le savoir de comprendre que l’inattendu de la vie, qui par adhérence touche à l’infini de sa vie, cède face à la résolution de son terme. C’est donc l’aveu d’un trop savoir sur la vie, c’est-à-dire l’insavoir d’un sur-savoir. Un sur-savoir ne se sachant pas tel ; ne sachant pas être trop.
C’est pourquoi il y a une grande leçon à tirer de la faim.
On ne pourra rien faire avaler à une personne rassasiée sans l’écoeurer. Et non seulement l’idée de faim aura complètement disparu en elle, mais encore l’idée de penser qu’elle pourra avoir faim plus tard lui sera devenue inutile. Chacun peut faire l’épreuve de ces formulations.
Analogiquement une personne désespérée ne voit pas la possibilité de sortir de son malheur. L’idée d’un bonheur à venir lui est étrangère, et de la tonalité de son instant elle tire une irrémédiabilité sur le reste de sa vie.
Une chose diffère cependant : la faim revient toujours, le bonheur quelquefois. Mais ce que l’on doit pénétrer ici est l’invincible occultation d’un état autre possible que celui qui investit le vécu de l’instant. Occultation à partir de quoi de graves décisions sont quelquefois envisagées.
Ainsi, une fois encore l’idée, abstraite, quoique d’une abstraction terriblement sur nous n’est pas à la mesure de l’endurance que le temps possède.

Si le problème « métaphysique » pratique numéro un est celui de faire naître, le second est censément celui de se faire mourir. La naissance de soi outrepasse tous ses propres recours puisque le je n’est pas cause de lui. En revanche l’heur de son terme appartient souvent à son être possible.

N’avoir pas la destination des grâces de la fin autrement que par l’horizon d’une acmé de cymbales que l’on se choisit, dans la victoire soudoyée au hasard, hasard d’être apparu, en proportionnée riposte du viol de soi dans la mise à vie par lui. Dernière faveur allouée à une race mortelle.

Afficher la promulgation d’une responsabilité à se dessaisir de soi-même, dans l’acte du dépôt de son corps, destitué de la vie comme une mue, avant de pourrir.
Se révoquer, soi, de la légitimité de sa persévérance à être, qu’à droit juste seul le je peut atteindre pour lui-même ; une fois que nous sommes nés, il n’est plus de l’autorité des hommes de nous faire éthiquement abîmer au néant des cendres.
Pour toutes les vies donc… avoir vécu. Puisque le silence est retour au silence, nivèle par cet ordre indéracinable désormais, ruine toutes les souffrances d’inadéquation dont se nourrissent les « problèmes insolubles et stériles ».

Renoncer, donc, à l’abandonnement de son corps dans les hautes herbes vertes et grasses, sous les pluies des ciels de ce monde ; adjurer le bonheur proximal dont le je recèle la virtualité. Se faire déposséder de la gamme de ses possibles les plus bienfaisants ; abroger les ressources de sa félicité.

Sortir du temps, se dissoudre et diluer dans le tout égal la dislocation de sa conscience.
Laisser la dispersion de son soi dans la suspension impérissablement définitive. Eteindre toute lumière, entièrement, sans prise par la syndérèse possible.

Achever la vie quand la vie a pris visage de lutte ou de fatigue, ou bien lorsqu’encore elle a perdu tout attrait de son infini : « La chair est triste, hélas! et j’ai lu tous les livres. », quand, aussi en une formule elle submerge, noie et engloutit l’étendue des ressources de son être. Le suicide est le sauvetage contre le dépérissement du corps, sujet à la maladie et au vieillissement, à l’enlaidissement donc aussi bien qu’à la perte de ses capacités. Il désinvestit le décelant* de l’inarrêtabilité de la mécanique existentielle, aussi bien que de son incessibilité.
Ou bien, ou bien n’avoir aucun motif d’évasion à quelque mal-être, ne simplement déjà pas identifier cette vie à un emprisonnement mais reconnaître simplement la possibilité de sublimation qu’offre cet acte ectatique. Le grand acte, l’éclatant et suprême acte de son possible, devançant la destination à laquelle l’appartenance de sa race conduit implacablement mais dont, précisément l’anticipation délibérée, résolument libre assigne emblématiquement l’insigne symbole d’une puissance encore offerte, à débusquer parmi les mirages de « l’Existentia ».

Quelle que soit sa durée, toute vie décelée* est infinitésimalement proche de rien eu égard aux quelque treize milliards d’années d’existence de l’univers… Ce presque rien cependant tranche catégoriquement sur le néant vers lequel il retourne par l’acte d’en faire surgir une conscience, qui détient le pouvoir de la duplication. C’est ainsi que le « never more » rencontre le « non jam ».

Il existe un point de vue qui, tout distinct du suicide qu’on puisse le juger tient avec lui une affinité ne résidant pas dans l’arrêt déterminé de son existence à une date précise, mais dans tout refus de soins en présence d’une maladie potentiellement mortelle. La remise de sa vie à l’exclusivité des mains du hasard, à entendre sans ingérence sanitaire, est cette perspective dont la casuistique existentielle détient la mitoyenneté avec le suicide.
La vie est un sursis, mais l’investissement de cette position aiguise la fragilité de ce qui est déjà si fragile, l’éphémère de ce qui est éphémère. Celui qui le veut, qui le vit, se destine à l’extrême de la vigilance et de l’acuité devant le flux des actes, devant la dispensation infinie du temps qui toujours submerge l’endurance décelée*.

PREMIER MOMENT : LE DECELANT

« Quand un médecin soigne tout de travers une série de malades, il y a danger que leur vie ne s’éteigne. Quand un enseignant interprète un poème d’une manière impossible, « il ne se passe rien ». Mais peut-être est-il bon de parler ici avec plus de précaution. Lorsqu’on fait la sourde oreille à la question de la chose, lorsqu’on interprète un poème de manière insatisfaisante, tout se passe comme s’il ne se produisait rien. Un beau jour toutefois, après cinquante ou cent ans peut-être, il arrive quelque chose. »

L’Ouverture du décelant

Pascal disait à peu près qu’il est inconvenant pour l’intelligence des idées d’utiliser un terme qui n’a pas été préalablement défini. Décelant est un mot revenu plusieurs fois depuis le début de cette monographie, sans toutefois qu’on lui ait donné d’acception précise relativement au contexte conceptuel développé ici auquel ce mot appartient.
L’exposition différée jusqu’à cette anaphore de définition a été motivée par la volonté pédagogique d’une exposition de transgression linguistique. Il y a de semblables épisodes auxquels on ne peut se soustraire dès lors que des mots sont, et sont utilisés hors du pôle d’adhérence convenu, donc hors sens ou hors contexte dans le repos du malentendu jusqu’à ce que mise en situation et voisinage exposent par recoupements successifs la convergence concentrique du sens.
Chaque lecture attentive déroule à travers l’utilisation qui a été faite de ce mot « décelant » jusqu’à cette ligne, le procès de sa génération sémantique qui la met en possession d’un pôle de signification de ce mot.

Le décelant ici, est défini comme ce à partir de quoi est rompue l’identité indifférente du tout égal de l’aléatoire dans laquelle on ne saurait jamais discerner aucune loi, id est aucune concomitance événementielle universelle. Cette rupture institue l’aménagement d’une localité. La notion de localité, en vertu de la déneutration qu’elle engendre, s’oppose à celle de neutralité. La déneutration, s’accomplissant d’après le ou les modus d’Ouverture en pouvoir du décelant ne saurait être totale, elle reste spécifique à ceux-ci.
En pouvoir du décelant signifie conformément à la ressource déneutrante d’icelui : attractive, impulsive, homéostatique, affinitive, électrique, nerveuse, magnétique, comportementale, perceptive, sémantique, compréhensive… Tout décelant existe ce de quoi il décèle la manifesteté.
La déneutration ouvre un champ : c’est l’Ouverture. S’ordonne une gradation d’Ouverture corrélative au pouvoir du décelant. Aisément se comprend que l’Ouverture mondaine d’un gamète mâle se distingue de celle d’un kiwi, se distinguent toutes deux de celle du schistosome ou du neutrino. La déneutration de sarcoptes scabiei n’est pas du même acabit que la déneutration de Klimt, qui se différencie elle encore de l’Ouverture de Najdorf. Les champs propres à chaque catégorie d’Ouverture se croisent et s’imbriquent à la mesure de la complexité dont elles sont fondement et outils.
La guise d’apparaître, corrélative de la guise de décèlement est justiciable de l’opérabilité différenciatrice, i.e. du modus d’Ouverture en pouvoir du décelant.
Dans cette monographie le décèlement humain appelé aussi Ouverture humaine est désigné par le signe décèlement*, ou encore Ouverture*, qui renvoient tous deux à la transitivité existentielle. Le décelant humain est lui désigné par le signe décelant*. Celui-ci et le je ne sont pas substituables l’un à l’autre comme nous le développerons ci-après « 1) Exposition de la résolution choisie en rapport à la distinction intensive des concepts de sujet et de décelant* », le premier spécifiant la poïèsis que le second est capable d’exercer.
Un système sensoriel, une hormone, un arbre, un rein, une femme, une pierre, un système auditif ou une bactérie sont des décelant. Ils ouvrent chacun une médiation communicative en regard d’une communauté. La guise de mise en rapport selon le modus de décèlement génère un espace connectif qui fédère le distinguable au travers d’une trans-sémanticité interne à la localité d’Ouverture. Le principe fédérateur généré par sa source exerce son application sur les existant récepteurs. La distinction n’est pas toujours aisé entre le modus de décèlement et son origine.
L’hormone cible des organes ; la pierre là n’est pas la pierre ici, de sorte qu’elle décèle la gravité terrestre. La gamme des informations sensorielles, ainsi que leur nature qualitative, sont contraintes par le système perceptif de l’organisme vivant. Un système auditif d’éléphant révèle une Ouverture à ce que l’on nomme des infra-sons ; un système auditif de chauve-souris s’ouvre à des vibrations de fréquence de cent dix mille Hertz. En revanche les sons correspondent pour les humains aux vibrations audibles, celles donc dont la fréquence est bornée par l’intervalle vingt Hertz – vingt mille Hertz. Pareillement la lumière visible, incluse dans la gamme des radiations électromagnétiques qui s’étend des rayons gamma aux ondes radio, correspond aux radiations dont la longueur d’onde fournit des sensations visuelles. Les insectes sont sensibles à l’ultraviolet, les oiseaux à l’infrarouge.
La nature et le degré d’Ouverture d’un système sensoriel dépendent des caractéristiques qui deviennent les moyens par lesquels on peut l’étudier. Par exemple ces deux-ci :
- les limites de la gnosie en liaison avec la sensibilité : seuils absolus, seuils supérieurs.
- la discrimination ou capacité du système à différencier deux stimulations proches.
La qualité des activités mentales des espèces vivantes est directement dépendante des performances du système de traitement des informations sensorielles, si bien que l’on peut affirmer un formidable empan qualitatif et quantitatif parmi les capacités cognitives existantes dans le monde biologique.

1) Un exemple d’Ouverture : le rein

Cet organe assure deux importantes fonctions :
1) une fonction exocrine :
- la formation de l’urine à l’issue de trois processus : la filtration glomérulaire, la réabsorption et la sécrétion tubulaires.
- l’excrétion des déchets sous forme d’urée, de créatinine, d’acide urique et d’oxalate.
- la détoxification des composés biochimiques toxiques.
- l’homéostasie, c’est-à-dire la stabilité des volume, composition et concentration du milieu intérieur en électrolytes et en eau.
2) une fonction endocrine :
- la dégradation et le catabolisme des hormones peptidiques.
- la production d’hormones :
- l’érythropoïétine qui stimule la différenciation, la prolifération et la maturation de la lignée des globules rouges par la moëlle osseuse.
- la rénine, à l’origine de l’élaboration de l’angiotensine II qui intervient dans la régulation de l’hypertension artérielle.
- la kallikréine en cas d’hypertension artérielle.
- les prostaglandines agissant notamment sur la vascularisation rénale et la natriurèse.
- le calcitriol, forme active de la vitamine D, stimulant l’absorption intestinale de calcium et de phosphate, contribuant donc à la solidité osseuse.
- l’IGF1 et l’EGF, ayant un rôle dans la croissance ou la régénération des cellules tubulaires du rein.

2) Une spécification décelante* de la notion d’Ouverture

Il existe de façon bien usuelle un rapport originaire d’assujettissement de toute chose envers la totalité de ce qui est, suivant les deux critères que sont l’appartenance et l’engendrement. Un rapport inverse de cette subordination existe à son tour puisque l’Ouverture peut être décelée* comme l’institution d’un ordre généré par le pouvoir du décelant au sein du monde, et ce, toujours particulièrement selon le modus de décèlement propre à cet Ouvert. Cette mise en correspondance peut être formalisée selon la conception opératoire, conformément à laquelle le décèlement est identifié à un opérateur dont la propriété ressortit à la spécificité du décèlement considéré. Bien entendu une majorité des décelant regroupe à eux seuls une telle disparité dans la manifestation des notions décelantes, que vouloir les atteindre dans leur ensemble nécessite de partitionner leurs propriétés d’Ouverture en autant d’opérateurs que leur complexité le commande. Ainsi, si nous prenons le décèlement engendré par l’animal chat, nous pouvons réductivement nous attacher à l’opérateur extéroceptif, et lui-même le particulariser selon que la vue, l’ouïe ou l’odorat nous retiennent dans la précision de notre étude. Nous pourrions en étoffer la complexité par l’analyse de la physiologie auditive chez le chat par exemple, puis en déceler* les mécanismes physiques qui en réalisent sa substruction.
L’éminence du décelant* tient en ce qu’il est l’unique modus de déneutration capable de reconnaître sa spécification déneutrante.

Le miracle du décelant*

L’extra ordinem saut qualitatif dans la gradation des Ouvertures est celui que représente la capacité de la suspension temporelle, qui introduit un moratoire entre l’influx afférent ressortissant au stimulus, et l’influx efférent ressortissant à la réponse. La possibilité du suspens de cette liaison aménage l’espace de la médiation réflexive.
Cette remarque est documentée, entre autres choses par la découverte de deux voies de connexion parallèles entre le thalamus et le complexe amygdalien impliquées dans le circuit de la peur : une voie de liaison directe entre ces deux structures, la plus rapide donc, et une voie de liaison longue qui emprunte un détour par le cortex visuel d’abord, puis par le cortex sémantique. Selon l’identification apportée par cette dernière à la nature du stimulus sensoriel, l’action amygdalienne sera renforcée par la poursuite de l’amorce du mouvement de survie, ou bien au contraire elle sera ralentie avant d’être ensuite arrêtée.
L’instinct par exemple est la plus immédiate extension des processus neuro-physiologiques sur l’être biologique, en connexion aux conditions environnementales qui l’ont produit, et conformément aux impératifs de sa survie et de la pérennité de l’espèce qu’il représente. La complexité des processus cognitifs, en revanche, introduit l’Ouverture de la temporisation des chaînes événementielles. Cette suspension n’est pas l’arrêt du temps puisque les mécanismes inconscients qui président à la prise de conscience continuent à se dérouler. C’est la notion du temps, de la réflexion et du choix qui apportent la distinction d’avec l’instinct considéré au sens commun.

Le modus d’accès à l’existant par le décelant*, autrement dit la voie d’Ouverture* que le décelant humain a initiée s’appuie sur une différenciation de l’existant poussée à sa limite. L’existant, dans son qu’est-ce nantit le domaine scientifique d’une parcellisation des savoirs. La philosophie par exemple, vouée à l’extinction, s’est dissoute dans la pluralité des sciences humaines : sociologie, psychologie, anthropologie, ethnologie, linguistique, morale, politique, économie, archéologie, histoire, philologie, sémiologie, séméiologie, psychanalyse et cetera. Or chaque discipline sus-citée peut à son tour se ramifier en branches, dont la déterminité de chacune atteint la spécification de l’objet, conformément à la nature du questionnement que la raison alloue à l’encontre cet objet et de son champ. La psychologie par exemple se subdivise en neuropsychologie, éthologie, psycholinguistique, psychocriminologie, psychologie sociale, clinique, cognitive, différentielle, systémique, analytique, du développement.
Ce fractionnement se comprend aisément de lui-même dans les sciences médicales. En s’ajustant à l’objet de leur étude, à savoir le corps humain et le maintien de sa santé, elles se sont adaptées à sa structure organique. On ne demandera pas au néphrologue de traiter une uvéite antérieure, ni au dermatologue de réaliser une angioplastie coronaire transluminale.
Cette parcellisation du savoir n’épargne pas les mathématiques qui se subdivisent elles aussi au gré de la modalité sous laquelle est appréhendé leur objet, ou de la méthode par laquelle elles peuvent se déployer. Géométrie, algèbre, statistiques, probabilités, topologie, calcul intégral, calcul différentiel, analyse numérique, analyse fonctionnelle, arithmétique, trigonométrie, logique et caetera. Et la géométrie se subdivise elle-même en géométrie arithmétique, géométrie différentielle, géométrie algébrique, géométrie métrique, géométrie symplectique…
Cette profusion de savoirs accouplée à l’hyperspécialisation est le symptôme moderne tout à la fois du modus d’accès à l’existant, et de la tenue que le décelant* en dresse désormais.

1) Exposition de la résolution choisie en rapport à la distinction intensive des concepts de sujet et de décelant*

L’intension de la notion de décelant*, établie dans le « PREMIER MOMENT » de ce travail, n’englobe explicitement pas la radicalité de l’individualité consciente d’elle-même que le je présuppose. A son tour celui-ci ne détient pas de façon obvie le réquisit de la transitivité dynamogénique existentielle. C’est pour ces motifs que les deux conceptualisations ne sont pas subrogeables l’une à l’autre. L’exclusivité à laquelle chacune d’elles ressortit empêche de se priver de l’une ou l’autre de ces deux notions, cautionne donc leur co-existence. La subjectivité du décelant*, autrement dit la conscience de sa conscience (conscience2), est par voie de conséquence une nomination parfaitement légitimée et non pléonastique à laquelle nous aurons recours dans cette monographie. Une solution médiatrice eût consisté à forger le baptême par exemple de je-décelant*, pour rassembler sous cette enseigne toutes les déterminations communes à ces deux notions qui scellent la conciliation de deux axes que je n’ai pu réduire ni à l’un ni à l’autre, ni encore en un troisième qui les eût sursumés tous les deux, un peu à la façon de la géniale trouvaille « Dasein » qui permit à Heidegger d’évacuer le sujet et la conscience pour focaliser la cristallisation humaine sur son ouverture1 à l’être. Ce qui m’en a retenu est l’affaiblissement de la saillance conceptuelle qui aurait résulté de la suppression de la compartimentation : penser deux notions fortes distinctes sous une même dénomination est délétère à la bonne intelligence de chacune des deux. La plus grande partie de cette monographie est tournée vers l’aspect générateur que tout existant délivre, donc vers la notion d’Ouverture, qu’elle se rapporte au décèlement engendré par les représentants de l’espèce humaine, à celui du vivant, ou bien encore à celui des cristaux. Toutefois la partie centrale est accordée au premier des trois, en vertu de l’éminence traditionaliste que représentent femmes et hommes dans la Pensée occidentale. La transitivité existentielle, autrement dit le décèlement*, s’implante dans la subjectivité, c’est bien pourquoi on ne pouvait catégoriquement pas l’occulter. Ce sera donc une fois encore la collimation décelante* qui inclinera le barycentre tantôt vers l’enracinement subjectif, tantôt vers le différenciateur existentiel.

2) Le décelant* est une radicalité fondative

Il n’y a certes pas de miracles ; et cependant si un miracle existait, alors ce miracle serait le je.

L’unité qu’est le je est l’ultime sauvegarde de sa légitimité. Toute illusion de discordance d’actes se ramène en son fond à l’unité du je, détentrice de sa « cohérence ».
La reconnaissance d’absence de fond autre au je que le je même, est l’unique ultime justification légitimante du je. Corollairement cette possibilité de sape du je par le je même en est précisément sa caution.
L’épiphénoménisme de la conscience s’adjoint le je, permanence de la reconnaissance de son identité, qui sait qu’il est lui sans même jamais avoir besoin de le remarquer ; aussi n’a-t-il pas la surprise de ne pas se re-trouver. Qui serait un leurre puisque si le je devenait distinct qu’il devînt un autre, il ne pourrait… éprouver cette surprise. Parlons-en aux schizophrènes…

Le je est créateur, il pense en créateur ; il doit donc créer un créateur de lui. Il ignore ou refuse qu’il devient sa propre légitimation dès lors qu’il est, parce qu’il refuse ou ignore qu’il n’est pas un produit téléologique : l’idée particulière de cet individu-ci avec cette taille-ci, cette voix-ci, cette habileté-ci pour la danse, ce teint de peau-ci n’existe pas, et n’a pas présidé à sa causalité. Mais il peut avoir cette illusion de croire que tout ce qui est est pour lui, et cela parce qu’il vient après, et parce qu’il est seul.
L’idée du je est seule créatrice « d’en haut ».

Tout je ouvre* un monde, id est que tout je existe un monde.
Lorsque je pense, je reploie à lui l’« il y a » selon les modus qui sont ses propriétés de décèlement*. Par exemple le déterminisme, déterminé par la conscience, sans laquelle il n’existerait pas.

3) La subjectivité du décelant* d’en face

Le je est indissociable de son alter. Cette question de l’Autre nous touche d’une indivise proximité, parce qu’à déjà vivre sa vie on se fait deux : celui que l’on reconnaît finalement dans le lit de silence de ses nuits, et l’Autre, son autre, celui que l’on a perdu à travers le parcours de ses rêves, et qui rend presque impossible le « gnôthi seauton ».

a) L’inexpugnabilité de la subjectivité de l’en face du décelant*

Le problème de l’Autre est vraisemblablement ultime. Parce qu’il est insoluble. Mais quoiqu’il soit intraitable il ne rebute pas l’ardeur des moralistes.
Rentrer dans l’enceint du problème de l’Autre ouvre au franchissement de la légitimité du monde de tout décelant*. Or ce franchissement est bien souvent un terrassement, qui surenchérit son système à soi par conquête du non soi en déniant la bilatéralité. Pourtant, et c’est par là que réside une ouverture conciliatoire, cette subordination de l’un à l’autre nie le propre soi en raison de l’inébranlable réciprocabilité des rapports des décelant*. Aussi, s’il y avait cet ennemi véritable ce ne serait pas l’Autre, cette pente trop glissante comme alibi qui disculpe presque à tout coup le soi de lui-même, si bien qu’il en finit par se désigner comme presque le seul je valable de toute l’humanité…

L’Autre est autre : il convient de lui laisser sa distinction me toucher, pour que je puisse atteindre la portée de ce qu’il est lui, et que, concomitament il puisse alors se tenir tel dans sa fermeté à lui. Il est inexhaustible, connu seulement par les perspectives de ses indénombrables facettes ; celles du contexte d’abord, qui donne cette société-ci plutôt que cette autre-là ; celles des personnes ensuite, qui le côtoient au sein d’une situation donnée, le distingue, chacune d’elles en leur façon, et par ce qu’elles perçoivent de lui, et par ce que le contact de leur être produit à la rencontre du sien. Ce dernier point m’a par ailleurs toujours paru fascinant ; parce que c’est comme si chaque être côtoyé faisait exister de nous un nouvel horizon, l’ouvrait lui et pas un autre auquel il reste interdit de nature, chaque être ayant la clé de la porte qu’il fait de nous. « Personne d’autre n’avait le droit d’entrer par ici, car cette porte t’était destinée, à toi seul. Maintenant je pars et je vais la fermer. »
Ne pas juger l’Autre, c’est donc ne pas se reconnaître le centre, renoncer partant à l’hégémonie de son je. Chaque personne croisée est son égal. Quoiqu’elle nous soit distincte. Et c’est très exactement parce qu’elle est sans égale qu’elle nous égale.
Il ne s’agit pas de se mesurer à l’Autre, même lorsqu’une mise en rapport nous contraint, mais d’accepter que cet Autre me distingue, puis me saisisse à mon saisissement, me fasse in fine reconnaître mon humanité par le biais de cette assise. Il s’agit simplement de se mesurer à soi, pour s’apprendre. Et peut-être n’est-on pas allé jusqu’à la portée de ce que signifie se mesurer à soi. Ou si peu…et si rares.

b) L’Autre est le recours à une déculpabilisation de ses insuffisances

Bien souvent haine, animadversion, camouflet, flétrissure et opprobre ressentis à l’encontre d’un autre n’ont pour seul mobile que le camouflet, l’animadversion, la haine, l’opprobre et la flétrissure que j’ai contre moi. Et l’Autre m’acquitte de ma culpabilité.
La déception qu’autrui peut me faire éprouver repose sur un malentendu. Ce n’est pas lui l’originateur de mon ressentiment, si bien que je ne puis pas en toute rigueur dire qu’il me déçoit. C’est la représentation que j’avais fondée et construite à partir de lui, sur le silence de mes aspirations qui seule est prise en défaut au décours des événements, ne coïncide pas avec ce qu’il est. Or quand ce n’est pas l’intelligence, c’est le courage qui faut pour admettre que je suis seul l’intercesseur de la haine qui rayonne depuis mon coeur. Plus on est porté par la sérénité du monde, et plus son barycentre est en soi-même.

La communauté nous confronte et c’est inexorable, puisque mis ensemble nous comparons tout sur tout de nous et nous engageons à des rivalités intestines, de soi aux autres comme de soi à soi.
Nous nous jugeons les uns les autres ; les uns par rapport aux autres et les uns contre les autres. Ce n’est donc pas tant le malheur qui s’abat sur la tête qui fait l’homme malheureux, mais la vue d’une moins belle situation de lui par comparaison à celle d’un autre. Oui! on veut souvent ce que les autres ont, car on ne sait pas être attentif à ce dont notre vie regorge. Aussi aimé-je moi ces hommes qui n’ont rien, qui quand ils meurent emportent donc tout mais qui par cette absence totale nous livrent l’essentiel. Aussi aimerais-je être ceux-là, qui où qu’ils sont trouvent leur centre en eux-mêmes. Car finalement c’est sans doute cette compagnie de soi s’occultant qui manque à l’homme et le manque lui. Il faudrait donc censément se prendre « soi comme un autre », se reconnaître ce voyageur inaliénable à la conversation duquel il nous faut puiser la substantia de « l’Existentia » ; se reconnaître le seul enjeu de sa propre expérience au lieu que nous ne faisons que tourner. Biaisant toujours nous manquant toujours, inconnaissant du ressort qui nous tend vers nos actes.

Pourtant besoin des autres ; des moins riches pour se sentir riche, des moins fortunés pour reconnaître la fortune au destin de sa vie puisque le poids de l’autre, fût-il informe, mendiant ou sot, pour se targuer de bel habit. Et caetera.

L’involution du décelant* : exercice de la dualité existentielle*

D’une certaine façon j’implicite constamment le je à sa hauteur, c’est-à-dire à ce qu’il est, lorsque je désire non pas la reconnaissance d’une montagne, mais celle d’un autre je. Car j’ai besoin de reconnaissance. Ma parole n’est plus grand chose sans une parole qui la reçoive et qui l’élève, par retour, à son rang de parole à elle.

C’est la raison pour laquelle aussi on veut placer une face à notre face. A notre décelant* un Ouvert, ample de mille et mille, bienveillant et magnanime de cent et de cent. Bref un je qui soit l’« il y a » ; c’est-à-dire l’« il y a » comme un je.

Le décelant* est une Ouverture* à l’« il y a », depuis l’« il y a » lui-même, mais non en tant que « il y a »-je : non en tant que l’« il y a » ait un je, ni en soit un. Que serait-ce par ailleurs qu’un je multipotent du pouvoir duquel serait l’englobement des je humains, qui existerait alors comme une partition?

Le fonds basal de mon décelant*, postulé ici, est l’institution d’un « innommable », inaccessible conceptuellement dans son qu’est-ce, décalque et écho de la verbalité de l’« il y a », et symbolisé désormais par [ ].
Par suite, toute démarche conceptualisatrice touchant au contenu de cet innommable, est en vertu du postulatum énoncé ci-dessus déboutée.
En second lieu est posée la distinction eidétique entre [ ] et tout autre concept : mal, justice,beau, substantia et caetera. La radicalité de cette distinction réside dans le modus d’existence qui découle : intransitif pour [ ], c’est-à-dire tel en raison de l’extraordinaire densité de ce dernier, que toute échappée prédicable de ce trou noir est délégitimée de nature, transitif pour tous les autres. Cette distinction eidétique, nous l’appellerons dualité existentielle*. Il doit être parfaitement clair et établi que l’intransitivité, que nous baptiserons aussi du nom d’objectalité, n’existe que transitivement ; en effet, elle est entièrement imputable au choix délibéré de certains décèlements* qui dans leur génération instituent juridiquement une « cité interdite », dont toute effraction est frappée d’illégitimité, parce qu’elle représente une violation de la conséquence de cette génération avec elle-même, eu égard aux lois discursives fondamentales qui la réglementent. Pour cette raison l’intransitivité ne peut jamais être dite telle qu’elle nous « pousserait » à le faire par le recours propositionnel. Le seul dit légitimement accrédité est celui d’une atteinte externe : [ ] est l’innommable, inaccessible conceptuellement dans son qu’est-ce, ce à quoi seul le silence peut s’ajuster ; il est donc l’affranchissement de la prédication.

Toute situation est inscrite, pré-inscrite, dans la neutralité du silence. La situation du décelant* n’y fait pas exception ; or lui il déchire la trame du neutre, interrompt le silence que sertit l’absence de toute prédication : le néant. C’est dans l’imprédicabilité précisément que se rejoignent [ ] et néant.
Le je est une gravité qui ouvre* un voisinage, abolit la neutralité : le décelant* dévore et flambe, est l’origine d’une compartimentation de [ ], tente la résolution, ouvre* l’existence transitive.
On est infiniment plus près du neutre en n’en parlant pas, n’en sachant même rien, qu’en y plongeant les plus profondes pages possibles : la volonté du comble met une intransgressable distance.
Cette neutralité est une poix : tout exister s’absorbe dans son aplanissement ; tout passer, quel qu’il soit, conforte l’« il y a » ; même et encore celui où le passer paraît le plus inoffensif, paraît le moins plein, le plus long ou le plus ennuyeux.
Idempotence : l’« il y a », donc… s’engendrant itérativement lui-même depuis lui-même.
Lorsque le décelant* parle de [ ], il le tient sous le mot qui en fait désignation. Partant, il l’expulse de son qu’est-ce, tout au moins et plus rigoureusement, du qu’est-ce qu’il a idéé.
La montre posée là sur la table est circonscrite par la table, son fond qui la tranche et l’informe. Le mot de montre rend pendant à cette circonscription. Les lettres à leurs jointures se ramassent en une île sur le blanc de la feuille. Or [ ] est le lieu des dépôts invisibles. Pourtant le décelant* le nomme. Le nommant il en fait un contenu inséré dans une énonciation élevée à la hauteur de sa représentation : celle de l’innommable. Ainsi il transgresse.
Le questionnement qui demande ce qu’« il y a » hors le décelant*, ou autrement dit ce que l’objectalité est, est illicite, puisqu’il traverse le dit du je. Selon cette même raison la neutralité nommée, altérée ipso facto, elle-même est un artifice convenu : elle n’a de sens que dans le rapport que le décelant* conçoit rétrospectivement entre lui-même et [ ]. La parole, chaque fois qu’elle se tend vers [ ], dépose sa démission sur-le-champ, rendue à l’impulsion qui l’existe, l’assigne, la somme, et dont le résultat est un éblouissant échec inarrêtable. En effet penser [ ], c’est demander au décelant* d’aller là où il ne peut être sans demeurer où son modus de différenciation lui commande de demeurer.
C’est comparativement à cette opérabilité différenciatrice que le décelant* détermine [ ] comme neutralité existentielle. C’est par regard arrière du je (lorsqu’il représente un temps antérieur à son existence), qu’il concède un contenu qui devait cependant bien exister, contenu tel en lui-même qu’il puisse autoriser l’Ouverture* à la saisie différentielle : « …c’est dire qu’elle (la conscience en tant qu’elle est conscience de quelque chose écrit Sartre dans son « Essai d’ontologie phénoménologique ») doit se produire comme révélation révélée d’un être qui n’est pas elle et qui se donne comme existant déjà lorsqu’elle le révèle. » Là est le ressort du retranchement par en-dessous dans un niveau dual : la bisémie. [ ] se duplique : pur innommable d’une part ; « il » devenu d’autre part, fait tel par le dit du je ; soit donc un « il du je » : [.], déchéance de [ ] dans le dit. Au total, l’infraction que le décelant* commet réside dans l’identification du [.] au [ ], ou du [ ] au [.], ces deux ordres étant constamment confondus.
Rien donc ne peut être dit de [ ], pas même cette remarque, (c’est pour cette raison qu’à chaque fois n’est atteint que [.], le dit de [ ]), puisque la définition de contenu de [ ] est précisément son inaccessibilité judicative. Mais le je est incommutable de son modus, demeure impossible à la neutralité. Cette impossibilité ouvre* la naissance de la quête du sens. Il ne peut s’échapper de lui-même quoiqu’il trouve encore l’expédient d’instaurer la virtualité des distinctions modales : multilocalité, ouverture des niveaux « conscienciels ». Il tient ce pouvoir de successivement investir des topologies diverses par l’exercice de la réflexion, dont le procès met en présence médiatement ce qui ne l’est pas immédiatement, se donnant ce qui ne se livre pas de soi-même : conditionné, inconditionné, transitivité, objectalité, cause, linguisticité décelante* du monde.
La transgression du [ ] au [.] est le franchissement que le décelant* est. Cette transgression, parasitage, infestation et dénaturation objectales par l’intromission de l’instrument noétique, lui fait encourir une course à lui tout seul dont il ne peut se déprendre, mais qui le pousse à s’en défaire lorsque fond sur lui la sommation de la Pensée. Le décelant* est le pivot de deux faces : la sienne et celle de l’a-linguistique qui nécessairement se tient sous la coupe linguistique puisque le silence doit être dit, par là se perdre, dans tous les sens de ce verbe, pour être su. Il y a par conséquent d’emblée magna principii petitio à vouloir vivre cette interrogation qui ne peut s’affranchir de la parole, pour la mouvoir dans un métasystème impossible, qui serait dépris à la fois de tout langage et de l’état de ce qui est…
Une illustration de cette transgression est rendue en mécanique quantique par « l’inégalité d’indétermination » de Heisenberg. Cette dernière affirme que l’accroissement de précision d’un élément du couple déterminant une particule s’opère constamment au détriment de la précision portant sur l’autre élément, en raison de la perturbation qu’engendre avec lui l’observateur dans ses mesures.
Le décelant* ne peut supporter l’impalpable de cette neutralité qui est derrière toutes choses et au-delà des choses, qui est comme leur assise, qui les tient. Il franchit cette insaisissabilité en la humant d’abord, en lui donnant un nom ensuite, parfois allant encore plus loin en la « conscientisant ». Le décelant* en fait ainsi une autre chose, qui n’a certes pas le statut de la matérialité que possède une table par exemple, mais qui détient la caractérisation d’être tenue sous la coupe d’un mot : être, « il y a », substantia.

L’événement que vise notre certitude et qu’elle assène du : « C’est ainsi, c’est cela », est sorti de la neutralité par le je, ( il est décelé*), dans l’octroi d’un relief, d’une saillance qui dessaisissent l’événement de son anonymat. Une orientation sémantique l’empreint désormais. Elle en tient pendant linguistique par l’attribution prédicative – prédicative en un sens large – que le je décerne depuis la coordination pré-existante de sa fourniture sémantico-conceptuelle, au prix parfois d’un effort génératif. Ainsi l’événement n’est-il plus ce qu’il était, mais devient-il précisément événement décelé*, orienté, imbriqué dans l’entrelacs sémantique pré-existant. Cette incorporation (in-corpor-ation : assimilation au sens de faire advenir l’autre dans le Même par abolition de l’allonature, soit transubstantiation comme mutation en sa propre chair), garde la distance duale de l’empirie. L’événement n’est plus seulement ce qu’il était : source, mais il devient dual. L’événement-dual, par opposition à l’événement-source, devient à son tour constitutif de la fourniture sémantico-conceptuelle, s’y agence sa place, devient habité par l’enchevêtrant maillage du réseau conceptuel pré-existant qu’il modifie, ré-oriente, ré-agence. Ces modifications peuvent être inaperçues, accessoires ou anodines. Parfois, elles deviennent un coup de tonnerre dans le ciel cognitif.

Spécification psychologique du décelant* : l’Espace génératif

La psychologie cognitive et les neurosciences vont apporter le coup de grâce final à la mode philosophique. Mais la peine capitale recèle une provenance plus lointaine. La démystification des illusions du langage, la finitude de l’Homme et les formes de la sensibilité corrélatives à cette dernière, Darwin puis Freud sont les prémices de l’écroulement des modèles classiques de la philosophie. La théorisation phénoménologique de la conscience ne tient plus, et que dire de « l’union de l’âme et du corps »! Au rebut tout cela! Le décèlement* progressif des fonctionnalités et mécanismes sous-jacents à ce que nous appelons encore conscience, cette spécificité organique, fonctionnalités et mécanismes qui eux ne sont pas de son ressort démontre l’erreur de construire des analyses à partir seulement de ce qui est consciemment accessible en surface. Le passage de cette dimension à la dimension sous-jacente inconsciente ne se réalise qu’au prix de la transduction d’opérateurs transformationnels. Toute accession à rebours de l’allo-dimension pré-consciente par l’expérimentation consciente est impossible, en vertu du qu’est-ce respectif de ces deux espaces.
La conscience est l’ostension d’allo-mécanismes de niveau et de structure sous-jacents. Elle n’est pas l’iceberg émergé, parce l’immergé n’a aucune nature commune avec ce qui fait surface. Par exemple le temps de traitement des informations et des signaux de connexion sous-jacents est si rapide qu’il passe inaperçu, relevant d’une quasi instantanéité pour la conscience, évitant de cette manière un décalage inopportun et délétère pour l’action et la pensée.
Je cherche mentalement quelque chose, je le trouve, je le nomme. Ces trois étapes se distinguent parfois temporellement à la conscience lorsqu’est trouvé ce qui est cherché sans pouvoir le nommer, ce qui montre ainsi que les codes sémantique et lexical possèdent une indépendance ; mais le plus souvent ces étapes s’entremêlent et ne sont pas dissociables. Les niveaux de traitement pré-conscients présentent eux-mêmes une compartimentation de leur fonctionnalité, par exemple l’agnosie visuelle et l’ataxie optique rendent compte de la différenciation des voies ventrales et dorsales dans la vision.

De la façon dont sont faites nos têtes dépend la façon dont nous faisons le monde. C’est seulement pourquoi se mettre en quête de cette première question a valu à certains de se guérir de vouloir résoudre à tout prix la seconde. Une thèse de neuropsychologie énonce que l’hémisphère cérébral gauche possède la propriété continue de produire des causes aux événements. De là en dériverait, pourquoi pas, la philosophie elle-même… On ne devrait reprocher à personne de douter de ce qui résolument peut porter le doute.
Schopenhauer affirme que « le Monde est ma représentation ». L’idéalisme transcendantal établit la connexion de celle-ci à celui-là en édictant la sujétion de tout objet de connaissance à la faculté gnoséologique.

1) L’« être-intoné »

La transduction neuro-cognitive est l’ensemble des opérations transformationnelles qui permettent de convertir quantitativement des processus neuronaux, électriques, chimiques, en une activité cognitive. Il existe une interface frontière entre cette génération cognitive et [ ], que nous appellerons « l’être-intoné » (EI), ou plus simplement la tonalité (« le « comment » originel en lequel chaque Dasein est comme il est » précise Heidegger), selon laquelle le décelant* résonne la pulsion et la vibration de son investissement décelant* de [ ].
L’EI est cette humeur qui détermine l’horizon à partir duquel se dresse notre préoccupation de l’instant, tout comme la façon par laquelle l’instant nous convoque : tristesse, curiosité, frivolité, impatience, excitation, énervement, joie, passion, résignation et cetera. C’est de lui aussi que le décelant* tire la saillance de cette configuration-ci plutôt que de cette autre, décernant la négligeabilité d’une occurrence ou l’investissement saisissant d’un état de facto. La dynamogénie de notre réseau sémantique est incessante, sournoise, implicite, hors contrôle, en lien à des affects primaires de peur et de plaisir, de répulsion et d’attirance qui expliquent pourquoi des configurations spatiales, visuelles, auditives ou olfactives sont vécues selon une tonalité donnée, rendent affinité aux vues des collines et de la pluie, au goût de la recherche et de l’effort, de la création, de l’endurance et de l’amour, ou au contraire nous les destituent. La réalisation d’un être passe par l’extension de son fond, la pleine effectivité de ses ressources, connues ou pas. Des pistes peuvent passer inaperçues ou des talents ne donner aucun plaisir particulier, en raison d’une trop grande facilité ou d’une trop grande paresse.
La dynamogénie sémantique en lien avec la variation thymique expliquent qu’une même personne, si elle est relaxée apportera des valeurs et des significations distinctes de celles qu’elle attribuerait dans un état de stress à une situation donnée. Les faits n’existent pas en tant que faits, ils sont élaborés par le décelant* qui se les rapporte, découpant dans l’horizon de [ ] ce qui lui paraît marquant et notoire. La musique, une chanson, possèdent ce pouvoir miraculeux d’influer vertigineusement sur la talité de notre tonalité. La mise à jour du mécanisme de cet empire dépasse le pouvoir de l’auteur de cette monographie.
Par cognition nous entendrons « non seulement les processus de traitement de l’information dits de haut niveau tels que le raisonnement, la mémoire, la prise de décision, et les fonctions exécutives en général mais aussi des processus plus élémentaires comme la perception, la motricité, ainsi que les émotions, alors même que traditionnellement, affectivité et intellect ont longtemps été vus comme des mécanismes opposés. »

2) L’Espace génératif

L’Espace génératif, (Eg, que nous désignerons aussi par le signe Φ et que nous appellerons parfois g-Espace), propre à tout décelant* est le domaine de déploiement d’une opérabilité unitive, caractérisée par le procès génératif joint aux deux régionalités que sont linguisticité et sémanticité.
Cette définition, fonctionnelle, en aucun cas ne renvoie à une localité anatomique cérébrale ; elle est du même registre que celle que Sigismund Freud donne pour l’inconscient, le Sur-Moi ou l’Idéal du Moi, ou que la définition de l’entendement kantien que l’on ne trouve dans aucun lobe cérébral déterminé. L’Eg est défini en relation avec les propriétés d’engendrement idéatif qui lui sont spécifiques.

a) Le procès génératif

Un Eg est un emballement de lui-même, au sens où il se nourrit de lui, prend en pâture ses éléments pour croître et se régénérer, devenir créateur de son apprentissage. Se mangeant lui-même, il se digère lui-même, part primordialement de données perceptives qu’il ordonne, subsume ou sursume dans l’élaboration d’un modèle, d’une théorie ou d’un système qui deviennent un embrasement dans son ciel génératif. Tout fait écho à tout, de nouvelles pistes se structurent, de nouvelles données sont colligées puis intégrées, les concepts en surgissent, leurs relations s’étoffent, leurs ligatures deviennent colossales au point qu’elles précipitent : « Le temps est l’être-là du concept ». C’est dire le plus extrême danger de la génération. Celle-ci est mystérieuse, en partie parce qu’elle est pré-consciente. Les orientations connectives sont le résultat d’une compétition parmi les forces attractives de pôles candidats, en lien avec la substruction neurotransmettrice des systèmes noradrénergique et dopaminergique. Des connaissances sont utilisées, rectifiées ou effacées, liées à de nouvelles incrémentant ainsi le fonds disponible ; la sélection faite donne prise à la structuration de la liaison sous une forme révisable. Comment et par quel procédé en vient-on à s’extraire de l’horizon du tout égal pour faire surgir la révélation du nouveau? C’est l’épopée du * qui vient à l’idée. Elle n’englobe pas seulement le mécanisme par lequel Φ exécute le franchissement d’un état rendu propositionnellement vers un autre, par l’exercice de l’inférence, ni seulement le terrassement de l’immobilisation cognitive qui entrave toute traversée, mais bien plutôt l’étincelle générative elle-même qui confine au processus de « l’insight » (cf infra « Le sens comme la jointure visible-Invisible »). L’Espace génératif produit un décèlement* herméneutique. Ce décèlement* viole la neutralité objectale. La voie de déneutration ainsi que son résultat diffèrent selon la puissance d’Ouverture* de l’Eg. Cette variété de puissance est cause de la polysémie des visions mondaines de chacun.
Le procès génératif est abordé dans la première partie : « The Dawn of Man » du long métrage : « 2001: A Space Odyssey ». Icelui développe l’hypothèse originale expliquant comment un représentant de l’espèce humaine à son début parvient à se servir d’un os pour donner des coups sur l’ossuaire qui gît à ses pieds, puis incidemment de cet os comme d’une arme. Cette révolution résulte de l’avènement d’une représentation nouvelle qui se fixe sur cet os mais qui, par elle le détermine comme autrement en relation à un usage qu’antérieurement l’os ne détenait pas. Le procès génératif présenté est exposé comme un processus externalisé, en rapport à la venue d’un monolithe, parallélipipède rectangle monochrome noire à texture lisse, dont la présence est agent déclenchant au saut cognitif de l’anthropopithèque.

b) L’unicité de l’Espace génératif

L’Eg est intra-ouvertement* unique : il n’existe pas pour un même décelant* deux configurations semblables de cet espace en deux instants distincts. Un décelant* donné présente une généalogie de ses Eg, depuis son enfance jusqu’à son terme. L’horizon de ses certitudes, de ses désirs, de ses occupations, de ses questionnements, de ses représentations, qu’elles soient résolutoires ou d’exposition se modifie au décours de sa maturation cérébrale, de façon que des stimuli identiques déterminent des réactions distinctes, et par là même se destinent à devenir en somme des stimuli distincts.
L’Eg est inter-ouvertement* unique : la distinction de la structuration du RMPC assortie à la distinction des procès génératifs confère la distinction des Eg entre eux.

3) Structuration de Φ

a) Φ est plastique

Il existe une correspondance entre la surface cutanée et la surface corticale, proportionnelle non à l’étendue de celle-là mais à sa densité réceptrice. On appelle la représentation de cette correspondance la somatotopie sensitive. La structuration spatiale des parties du corps humain est représentée cartographiquement sur la surface corticale. D’autre part, l’extension quantitative des zones neuronales dévolues à la commande des fonctions motrices dont elles sont responsables, se corrèle à la fréquence d’utilisation de celles-ci : chez un pianiste la surface corticale rapportée à la sensibilité de ses doigts est plus importante que chez une personne qui ne joue pas de cet instrument. Concomitament on trouvera chez le musicien une aire auditive en relation avec son apprentissage musical, un corps calleux et un planum temporal plus développés. Le constat est clair : la pratique musicale se répercute sur le fonctionnement cérébral et son anatomie.
De même la pensée en acte n’est rien de moins que la poussée de la somme des habitudes de connexions neuronales mises en jeu et développées par la répétition antérieure, tout comme l’habileté du perchiste ou l’aisance technique d’un footballeur proviennent de la modification des voies de communication motrices de son système nerveux. Le talent est imprégné dans le corps, il y est inscrit, gravé, non pas comme un surplus mais comme l’ensemble des modifications qu’un comportement assidu a créé sur la plasticité organique d’un être vivant. La thèse accréditée est donc celle de l’organogénèse interactionniste. Celle-ci éclaire également la relation puis la conciliation que l’on donne aux termes classiques de sujet et d’objet, qui n’ont pas leur lieu d’être en eux-mêmes mais seulement dans la lente et longue maturation commune entre un système nerveux inséré dans un corps vivant, et l’environnement qui le baigne.
La plasticité de Φ découle naturellement de la plasticité corticale qui autorise aux connexions d’être modifiables selon la dynamique des situations endurées par le décelant*.
Les représentations, dès qu’elles sont sensoriellement, motricement ou psychologiquement mises à contribution se chargent, se restructurent, se mutent, se stabilisent. Les nouvelles informations sont intégrées aux représentations qui leur pré-existent.
Φ possède une capacité de traitement limitée à la fois qualitativement et quantitativement ; chacun d’entre nous peut l’éprouver à tout moment. Qualitative en terme de la complexité de l’information reçue, quantitative en terme du nombre d’informations traitables par unité de temps ; la séquentialité du traitement induit un facteur de limitation, ne serait-ce simplement d’abord qu’en raison de l’ordre des informations reçues qui influencent la nature de notre judication. L’effet de primauté (cf infra « biais mnésiques » in « α) Biais cognitifs ») en est l’exemple insigne : les premières informations reçues ont plus d’impact que les suivantes. La séquentialité ensuite institue la toute puissance du principe de causalité, nous ramenons l’ordre du traitement judicatif à la raison de celui-là.

b) Le RMPC

Le décelant* est un être linguistique. Dès le ventre de sa mère l’enfant est sensible aux fragments de la langue qu’il peut percevoir, et plus encore à sa prosodie. Φ conditionne le vocabulaire utilisé dans les propositions, la fréquence d’emploi des morphèmes, la structure de la syntaxe qui détermine ce que l’on nomme le style d’un auteur, autrement dit la langue qu’il a su se construire au sein de la langue qui l’a baigné ; en retour ces critères conditionnent la puissance de l’Espace génératif. La phraséologie de l’écrivain le fait reconnaître par ses pairs autant que son regard ou que les inflexions de sa voix le font discerner par son entourage.
Tout formalisme, seconde puissance en regard de la médiation communicative d’une communauté qui en représente la première, la nécessite comme l’hypostructure à partir de laquelle en sera construite l’élaboration, puis en seront données les interprétations. Un cours de topologie par exemple décrit la compacité dans un formalisme bien arrêté qui n’entrave pas le professeur d’expliquer la notion à l’aide du vocabulaire de sa langue maternelle. Tout langage formel représente une étape dans la progression abstractive, mais répond à des nécessités internes d’un ordre autre que celles pour lesquelles existe une langue maternelle : leurs fonctions ne sont pas superposables. La formalité de sa langue maternelle est sans mesure avec la rigueur des langages introduits par la logique contemporaine, la substitution de celle-là par l’un de ceux-ci n’est d’aucune ressource pour son rôle de communication. Communiquer l’information de notre faim par un quantificateur existentiel serait ridicule car inapproprié.
Le décelant* est encore un être linguistique en raison de l’impact que répercutent sur lui à la fois la blessure des injures diffamantes, à la fois l’extase versée par la lecture d’un poème magnifique.
Pour penser, il faut en passer désormais nécessairement par une réflexion de la langue, et plus globalement encore de tous les systèmes de signes existant ou pouvant exister (les langages) qui non seulement sont un moyen d’échanges d’informations (Vygotsky), exprimant sens et intentions, mais aussi un instrument d’Ouverture* et d’accès à [.].
Φ est traversé par un réseau : le Réseau Morphèmes-Propositions-Concepts (RMPC). Il existe une bigénération entre ce réseau et les capacités du procès génératif propre au décelant*.

α) Le morphème

Il n’y a pas, et il convient de le préciser une bonne fois, un seul terme qui pourrait fédérer la variété sémantique que particularisent le mot, le sémantème et le morphème.
Que se passe-t-il lorsque j’écris, lorsque je parle? Les mots viennent comme un déroulement de lame tapie quelque part en ma sinuosité axonale, sortent, viennent et poussent, se poussent les uns les autres attenants à l’antichambre prélinguistique. La sécheresse propositionnelle ressortit à une compacité d’où l’effort à jaillir, à sortir de soi-même converge vers son impossibilité qui devient l’impossibilité de croire en les mots eux-mêmes, à ne plus discerner aucun lien entre leur existence prédicative et le motif de leur contenu, leur référence en propre, hors un lien ténument invisible qui est celui du fonctionnement de mon cerveau et de la convention instituée qu’il avalise. Car c’est moi, lui, le cerveau, l’autre entremetteur de ce monde de théâtres, de ce panorama de fantômes.
Donc je parle, j’écris. Et lorsque la routine est abandonnée l’automatisme de la chaîne parlée est mise en déroute. Y succède un survol cognitif qui embrasse l’empan des morphèmes disponibles, soupesant ceux dont la pré-sélection générative les a investis comme candidats, prospectant alors le mot juste, fouillant la nomenclature morphématique disponible, exactement en recherche de l’exacte coïncidence entre un contenu prélinguistiquement déterminé, et le visage audible. Selon Maurice Merleau-Ponty : « Et quant au sujet qui parle, il faut bien que l’acte d’expression lui permette de dépasser lui aussi ce qu’il pensait auparavant et qu’il trouve dans ses propres paroles plus qu’il ne pensait y mettre, sans quoi on ne verrait pas la pensée, même solitaire, chercher l’expression avec tant de persévérance. La parole est donc cette opération paradoxale où nous tentons de rejoindre, au moyen de mots dont le sens est donné, et de significations déjà disponibles, une intention qui par principe va au delà et modifie, fixe elle-même en dernière analyse le sens des mots […] »L’accession à la langue par l’enfant ne se produit pas de façon analytique comme l’apprentissage d’une langue étrangère par un adulte l’illustre. L’enfant parle sa langue maternelle sans l’avoir apprise et lui-même ne saurait expliquer comment il en vient à parler. Les processus rapides mis en jeu autour de la vallée sylvienne, fundamentum à cette acquisition sont au-delà de sa conscience compréhensive. Cette accession linguistique par l’enfant, tout naturelle qu’elle soit, si rapide qu’elle soit, quand bien même ignore-t-il tout de la possibilité de fixer les phonèmes en morphèmes, reste prodigieux en regard des difficultés que rencontre le premier venu pour apprendre une langue autre que la sienne. D’abord l’extraction de cellules phonétiques régulières, à partir des stimuli acoustiques continus produits lors des échanges verbaux, extraction d’autant plus difficile que les pauses de la chaîne parlée n’ont pas de correspondance stricte avec le découpage morphématique (on avance hypothétiquement comme mécanisme à disposition de l’enfant pour fractionner la chaîne parlée, entendue les premiers temps comme ininterrompue, le modèle des probabilités transitionnelles), ensuite le bon ajustement des organes phonatoires pour la production des sons propres à une langue, puis l’appropriation de la coïncidence avant celle de la correspondance, entre sens et sons, enfin la prise de possession par l’enfant de cette compréhension puis de ce pouvoir, toute cette complexité en acte révèle l’évidence d’une particulière destination cognitive des toutes premières années de vie en vue de l’acquisition du langage parlé. L’enfant, dès ses premiers mois traite davantage les diverses sonorités qu’il perçoit, quant à celles auxquelles il n’est pas exposé il en perd graduellement la capacité d’identification et de discrimination. L’innéité de l’apprentissage des langues est rapportée à l’existence de modules neuronaux, génétiquement activés dès que l’enfant est en mesure de percevoir des sons dans le ventre de sa mère. La contamination subreptice qu’elle génère est incurable, et se propage à tous les champs.

Voici retranscrites quelques formes verbales conjuguées d’enfants de cours élémentaire de deuxième année, extraites d’un devoir réalisé en classe dans lequel il était demandé de conjuguer cinq verbes à toutes les personnes, au présent, au futur et à l’imparfait. Ces verbes étaient voir, tenir, choisir, menacer et plonger.

« Je voirai.
Tu voiras.
Ils voyent.
Ils voiyent.
Nous tenirons.
Ils plongaient.
Je tennes.
Tu tienes.
Nous vérons.
Tu voiyais.
Vous tiendez.
Je choisisais.
Vous veirez.
Ils menacaient.
Nous tenissons.
Ils tenissent »

Si ces formes verbales peuvent prêter à sourire rappelons-nous que nous aussi sommes passés par ce stade douloureux de l’apprentissage de notre grammaire. Au-delà du premier amusement, ce que nous devons retenir de ce devoir est l’incapacité des représentants de notre espèce, avant qu’on les leur enseigne, de connaître la nature et la structure de la langue que pourtant ils parlent et utilisent couramment. La réflexion sur la langue est autre chose que son parler quotidien, qui se distingue encore de l’écrire. Or avec l’usage nous perdons de vue cette distinction, de sorte que nous réalisons une identification invincible entre ces deux mécanismes, exactement comme nous pensons à notre mari lorsque nous entendons son prénom, ou inversement comme son prénom émerge dans notre esprit lorsque nous voulons le héler après l’avoir aperçu.

Je voudrais enfin laisser le soin à Maurice Merleau-Ponty de clore ce court paragraphe sur l’apprentissage des langues, à travers cet extrait tiré de « La Phénoménologie de la perception » in « Le Cogito » :

« Le mot « grésil », quand je le sais, n’est pas un objet que je reconnaisse par une synthèse d’identification, c’est un certain usage de mon appareil de phonation, une certaine modulation de mon corps comme être au monde, sa généralité n’est pas celle de l’idée, mais celle d’un style de conduite que mon corps « comprend » en tant qu’il est une puissance de fabriquer des comportements, et en particulier des phonèmes. J’ai un jour « attrapé » le mot grésil comme on imite un geste, c’est-à-dire non pas en le décomposant et en faisant correspondre à chaque partie du mot entendu un mouvement d’articulation et de phonation, mais en l’écoutant comme une seule modulation du monde sonore et parce que cette entité sonore se présentait comme « quelque chose à prononcer » en vertu de la correspondance globale qui existe entre mes possibilités perceptives et mes possibilités motrices, éléments de mon existence indivise et ouverte. Le mot n’a jamais été inspecté, analysé, connu, constitué, mais happé et assumé par une puissante parlante, et, en dernière analyse, par une puissance motrice qui m’est donnée avec la première expérience de mon corps et de ses champs perceptifs et pratiques. Quant au sens du mot je l’apprends comme j’apprends l’usage d’un outil, en le voyant employé dans le contexte d’une certaine situation. Le sens du mot n’est pas fait d’un certain nombre de caractères physiques de l’objet, c’est avant tout l’aspect qu’il prend dans une expérience humaine, par exemple mon étonnement devant ces grains durs, friables et fondants qui descendent tout faits du ciel. »

Entre eux les morphèmes murent un virtuel espace par le blanc qui les lie. Et cet espace ne s’adéquate pas toujours très exactement à celui de l’intelligibilité ; inversement, ni la compréhension ni le sens ne coïncident toujours très exactement avec la parole exposée. Les morphèmes sont convenus d’un préalable tacite accord, entre eux et leurs utilisateurs. Lorsque deux hommes s’entretiennent sur un morphème, qu’ils ne s’accordent pas sur son sens, ils peuvent devenir créateurs : soit qu’ils gardent le même morphème en en changeant le sens, soit qu’ils baptisent un nouveau prononcé, de sorte qu’en fin ils atteignent l’univocité définitionnelle et se préservent de toute logomachie. Ce à quoi l’on peut se raccrocher comme règle solide est que la distinction morphématique renvoie à une distinction de contenu, à tout le moins à une distinction du contexte génératif ayant présidé à la visible et audible enveloppe.
Je parle sans connaître le sens des morphèmes et pourtant mon flux de parole ne dément pas toujours mon inconnaissance, alors que j’ai cette intelligence quasi immédiate de ce qu’ils signifient. Car que l’on me demande d’en indiquer définition et me voici dans l’embarras. Le problème de la définition des morphèmes porte avec lui celui du franchissement : morphèmes pour d’autres morphèmes. L’impossibilité de définir sans défini n’est pas ; toujours cette pré-compréhension à laquelle nous sommes liés s’éprouve, compréhension naturelle qu’il n’y a pas besoin d’expliquer.
Donner définition, rendre définition aux choses ou aux événements demeure un défi constant de l’exigence discursive. Le meilleur procédé selon Moore de définir une entité relevant d’un acte perceptif est l’ostension : lier le nom du référent au geste qui le désigne. Ce modus est par ailleurs le seul utilisable pour les premiers pas de l’apprentissage d’une langue, pour donner par exemple connaissance d’une couleur. Comment définirai-je le cinabre? Comment le différencierai-je du grenat ou du carmin sinon en exposant ces trois couleurs et en les désignant chacune de leur nom? D’autres notions propres au corps comme le sont la douleur ou le plaisir priment toute définition, car leur intuition sensible n’est connaissable qu’à travers leur expérience. Enfin l’insubordination à la prise perceptive ouvre l’abîme de la polysémie incurable.

Le morphème est primordialement un ancrage de Φ dans l’EM. Il est alibi d’une mise en rapport de deux espaces de nature hétérogène (alloespaces), ce qui vient à définir une transduction. Le morphème, originellement est une réponse à la convocation locale (celle de la chose, de la mer, du ciel, de la forêt, de l’arbre, de l’animal et cetera.) de Φ par l’EM. En second lieu une relation interne entre les morphèmes, effet de la structuration de Φ, se déroula de façon concomitante, homologiquement à la relation que les choses signifiées pouvaient entretenir entre elles. Désormais on avance que la déclinaison structurelle de toutes les langues est celle-ci : sujet – verbe – objet. Ce schéma universel est un rayonnement fossile de la confrontation primordiale de [ ] sur le pouvoir générateur du décelant*. Il exhibe la dualité décelée* par le je sur le non je et médiée par l’acte. Toutes les langues récitent cette dualité.

Le morphème cristallise des tensions prélinguistiques, d’où la force psychologique qui s’attache à ce morphème surface lors de la prononciation d’un mot rare et inouï. Un charme s’opère, incantatoire hypnose que les connexions neuronales délivrent à la lecture de poèmes ; l’éblouissement des mots nous extasie. La langue nous traverse, nous transit… nous possède : nous sommes des êtres linguistiques, et même la femme peu versée dans les lettres est à même de ressentir le plaisir la traverser à la lecture d’un sonnet. L’enchaînement de mots lus ou entendus, même si leur signifiance reste indéterminée, est un stimulus, au sens béhavioriste, dont l’écoute ou la diction déclenchent un ensemble de réactions qui peuvent aller jusqu’à la délectation de l’esprit, selon la configuration hormonale qui en résulte. La prononciation et la diction elles-mêmes, mettant en jeu les organes phonatoires par l’activation motrice de leurs muscles seraient, selon le phonéticien André Spire, une source de plaisir qui s’ajouterait au charme du pouvoir sémantique distillé par les mots du poème.
Le morphème, lorsqu’il est dit pour lui-même plusieurs fois à la suite devient autre, vide, inexprime le référent, s’étrange, se fait déchoir, jusqu’à son phonème de bouche ; il est dorénavant connu et visé pour lui-même, à la fois lettres et son sans rapport aucun avec le ce pour quoi il existe. Sa charge représentative disparaît lorsqu’il est saisi comme morphème-chose et non plus comme morphème-signe. C’est la collimation sous laquelle on l’appréhende désormais qui modifie sa nature et sa fonction. Cette remarque s’étend à tout système de symboles.
Corrélativement, le mot comme vêture du sens lorsqu’il est démesurément utilisé et prononcé sous un glissement contextuel, peut déterminer dans l’Eg jusqu’à un transfert dénotatif allié à une dérive sémantique.

Nuage.
Morphème? Ou res… Ou bien alternativement les deux? Ou bien synchroniquement les deux?
Morphème certes, mais en direction de la res qu’il appelle, qu’il nomme, qu’il fait venir à la représentation.
Autrement il faudrait attendre… sortir, regarder le ciel, y trouver un nuage, le montrer avec son doigt, mais pas à soi-même, non! Encore faudrait-il que soit celui à qui on voudrait en faire la désignation. Et c’est de cette façon que la res nuage reçut la première fois son nom de baptême. Ainsi le morphème-nuage pendant de ce qui est chose flottante dans le ciel, flotte lui dans la cognition.
Quand je regarde un nuage, il ne me vient pas nécessairement dès l’abord de moi à celui-ci la montée du morphème-nuage de ma langue dans ma tête. Je vois cette res, cette chose-nuage, dont l’existence et la présence ne me sont rendues que par le concours de la lumière et de mon système optique. Je vois un nuage, mais je ne vois pas le morphème-nuage, même si je prononce le morphème-nuage en même temps que je vois la chose-nuage. Le morphème-nuage est occulté devant le pour quoi de sa ratio essendi, sans la chose-nuage il n’aurait vraisemblablement pas existé, vraisemblablement, car le morphème-nuage eût pu rendre son d’une autre chose, que celle-là ait été perceptible ou pas. Quand je dis « nuage », je fais résonner le morphème par la sollicitation du modus phonatoire et non par celle du modus écrit.
Nuage. Le morphème s’identifie à la res. Une identification qui peut aller jusqu’à l’amuïssement de la différence lorsqu’on n’y prête pas attention, pourtant il n’y a rigoureusement pas d’identité substitutive entre le représenté, inaccessible par lui-même, atteignable seulement dans la médiation du signe, et ce qui le représente.

Que penser du morphème « morphème »?
Le morphème est un instrument de désignation des res ; mais le morphème aussi est une res. Dans la classe des morphèmes figure l’élément « morphème » : le mot de désignation de l’ensemble des morphèmes, que l’on peut baptiser morphèmes, est propre élément de cet ensemble. Selon l’intention de la considération qu’on porte, le même nom de désignation ne renvoie pas au même contenu.

β) La proposition

Comment la langue, comment la proposition peuvent-il atteindre l’état de ce qui est?
D’abord, la Pensée, la langue, la phrase, le mot, achoppent toujours sur l’invincible « noir roc courroucé » de l’impossibilité d’exister hors un engendrement cognitif qui puisse, ou recevoir ou produire. La Pensée n’est immortelle qu’autant qu’elle trouve l’âtre d’un foyer judicatif. Qu’est-ce qu’une proposition sans un appareil cognitif qui puisse la recevoir?
Le pouvoir de la proposition n’est que le pouvoir que nous lui prêtons. N’est qu’interface du pouvoir sous-jacent à la proposition, cette sous-naissance d’elle par nous : transduction d’un indistinct impalpable fixant-figeant par notre médiation sa chrysalide en morphèmes : la proposition.
Tout ce qui est, dès lors que je m’en saisis propositionnellement est instrumenté, en premier lieu devient un discours sur, selon cette prise de parole judicatoire qui en détermine le point zéro. En second lieu une médiatisation entre la sauvagerie de ce qui est et son rapporté propositionnel s’opère.
Soit cette situation : Il pleut. Or si je dis : « Il pleut », je fais une traduction modalement distincte de l’événement déterminé perceptivement. Qu’ai-je là de plus avec cette proposition? puisque j’étais déjà en possession d’une connaissance prélinguistique de ce fait.
Dans d’autres situations le rapporté propositionnel va plus loin, ou plutôt est plus loin en élaborant un résultat que l’aperception, i.e. la perception jointe au je lui-même, ne peut pas atteindre, dans l’intelligibilité d’un théorème de mesure par exemple. Cette mutation modale générée par la proposition ne modifie pas qualitativement ce dont elle se fait l’énonciatrice, bien qu’il y ait un abîme entre ce que l’on dit (même si l’on tient une exacte compréhension de ce à quoi renvoient nos paroles), et la situation à laquelle se rapportent ces mêmes paroles, l’abîme par exemple entre être mourant d’avoir fumé, et dire ou savoir que fumer peut faire mourir.

« … on a beau dire ce qu’on voit, ce qu’on voit ne loge jamais dans ce qu’on dit, et on a beau faire voir, par des images, des métaphores, des comparaisons, ce qu’on est en train de dire, le lieu où elles resplendissent n’est pas celui que déploient les yeux, mais celui qui définissent les successions de la syntaxe. » Michel Foucault : « Les mots et les choses ».

Le processus par lequel est conduite la transduction événementielle par propositions, c’est-à-dire le passage de l’a-linguisticité à la linguisticité d’un événement, est discontinu et transfini, de sorte que la production propositionnelle porte une perte informative relativement à cet événement-source à partir duquel elle est réalisée. Le transfini est la submergence de l’événement sur la capacité réceptive de l’opérateur différentiel. L’événement est total lui-même, ce qui en est reçu est fragmentaire, compartimenté, choisi, temporel. La compacité de l’événement submerge la séquentialité des processus réceptif et prédicatif de l’opérateur différentiel.

La proposition suivante : « 2 n’a pas de muscles », est asémantique : elle est grammaticalement correcte mais lie deux instances telles que l’une ne peut pas se rapporter empiriquement à l’autre, puisque dans la classe des attributs de « 2 » ne figure pas « avoir des muscles ». Voilà en quel sens on peut soutenir que cette proposition n’est pas une négation.
La juxtaposition : « cercle carré » rapporte elle aussi une impossibilité d’existence empirique : l’unité associative qu’elle représente est contradictoire parce qu’aucune de ces deux figures géométriques distinctes l’une de l’autre ne peut simultanément être l’autre. Cette unité rapporte seulement une existence idéelle, de surcroît contradictoire puisque sans instanciation réalisable empiriquement.

Les propositions ne tiennent pas entre elles toutes le même statut : certaines sont centrales, d’autres extensives, d’autres descriptives… quoique le modus de manifestation des propositions soit le même pour toutes. Cependant le modus de leur constitution, en ce sens étroit que la création d’une proposition peut se révéler cognitivement plus coûteuse que celle d’une autre, n’est pas identique pour toutes, même si au final il s’agit partout de morphèmes, d’énonciation ou de noircissements.

L’application du modèle SRK (Skill, Rules, Knowledge) de Jens Rasmussen au processus de production propositionnelle est par exemple pertinente. Au premier rang réside la génération fondée sur les habitudes : les propositions sont produites au plus bas coût cognitif, semblablement à celles que l’on s’échange dans les bonjours et les prises de nouvelles ; la communication se déroule toute seule sans qu’aucun des deux interlocuteurs n’ait à réfléchir sur le contenu ou le sens de ses phrases. Lorsque je parle, je ne suis jamais en possession de la définition exhaustive de chacun des termes de la proposition que je construis et que j’émets, ce qui ne m’empêche pas de poursuivre l’édification propositionnelle avec une rapidité fascinante au regard du temps qu’il me faudrait si je devais expliquer définitionnellement chacun des termes que j’utilise ; j’entrerais même là dans les plus grandes difficultés dont je ne pourrais que malaisément sortir, à supposer toutefois que j’en puisse bien sortir. Ce n’est donc pas sur un modus d’analyse que sont utilisés les morphèmes lorsque je parle, l’analyse surchargeant cognitivement le traitement nécessiterait un temps préjudiciable à la parole ou à la conversation en vue desquelles elle tiendrait sa raison. Non, c’est bien plutôt sur une connaissance quasi intuitive que la construction propositionnelle repose, reposant encore elle-même sur un substrat sensitif et sémantique dont la génération transformationnelle, véritable interface filtrante, permet la transduction séquentielle entre l’a-linguistique et le linguistique. Au second niveau se place la production fondée sur les règles : la vigilance et la charge cognitive sont accrues, l’élaboration propositionnelle ne se produit plus sans une réflexion visible, des reformulations ou des reprises imposent un brouillon pour le travail écrit. Les discours finalisées, comme ceux que l’on prononce par exemple en public pour l’exposition d’une thèse dans le cadre d’un débat, mettent en jeu ce processus de génération propositionnelle. Enfin vient la production fondée sur le brassage des connaissances. L’exemple type est celui des travaux de création où il s’agit d’inventer quelque chose d’entièrement nouveau. L’avancée, lente, est caractérisée par un travail cognitif dispendieux que limitent les ressources de l’individu.

La congruence des recours propositionnels déclinables par Φ s’expose en une g-apophanticité ou une g-indécidabilité. Il s’agit d’une assertivité située, rapportée et déterminée corrélativement au RMPC. Ni la « veritas » ni la fausseté n’existent en eux-mêmes comme existe une table, car ce ne sont pas des subsistants matériels qui seraient inscrits sur un granit, mais fausseté et « veritas » existent comme eccéité de la génération.
Une proposition est vraie dans son g-Espace, fausse dans son g-Espace, indécidable dans son g-Espace.

γ) La proposition réale : proposition sur la chose

Dans la proposition réale figurent au moins dix éléments d’analyse :
1) cette res dont on parle, qui ne possède pas systématiquement une référence mondaine.
2) le fantôme du qu’est-ce de cette res.
3) le ou les morphèmes qui en font sa désignation. Le dit du qu’est-ce de la res réalise une allo-transformation entre la transitivité du dit et l’objectalité. Prendre l’un pour l’autre est conventionnel mais ne saurait faire oublier leur distinction foncière.
4) la résonance vocale du morphème : l’image acoustique ou signifiant.
5) le sens du morphème.
6) le processus itinérant, depuis la pulsion d’un cela jusqu’à l’inmorphémisation : cristallisation en un morphème.
7) le cela source.
8) la proposition proprement dite.
9) le lien entre la res et la proposition qui s’y rapporte : l’énonciateur par qui est tenue l’énonciation.
10) l’allocutaire virtuel.

La représentation dyadique du signe chez Saussure amalgame sens et qu’est-ce sous la désignation collective de concept, encore appelé signifié. Dans la proposition réale le lien entre la res et son qu’est-ce est biunivoquement inviolable : c’est la définition de chose ou définition réelle. La définition de nom est le lien arbitraire qui existe entre le morphème et cette res. Un orignal n’est pas un homme, quelles que soient les désignations conventionnelles que l’on attache à ces deux res qui ne changent rien à leur qu’est-ce.

δ) Le concept (cf infra in « Les signes de l’Invisible »)

Le concept recouvre un foyer d’affrontements aigus, auquel je ne participerai pas, simplement parce que je n’en suis pas capable. Bien entendu il est obvie que les concepts par exemple de table et de lion sont dissemblables, puisque même s’ils nécessitent un acte noétique comparable pour celui qui se les représente, leur nature poïétique est distincte. Une table est un fait humain, contrairement à l’espèce animale des lions dont l’origine est indépendante de la nôtre. Cette distinction poïétique adjuge une distinction dans la possibilité schématique du concept : si celle de la table est autorisée, celle du lion est refusée pour la raison que le schème étant transcendantal il ne peut être issu de la sensibilité.
Le concept est représenté par un noeud propositionnel. La transformation des liaisons entre les propositions découle de la réinterprétation du poids du concept engagé. C’est médiatement « l’être-intoné » qu’est donnée à Φ sa configuration dynamique instantanée, autrement dit la saillance des concepts, leur hiérarchie et le faisceau des propositions qui les lie. Un flux de circulation sémantique traverse l’espace génératif, il autorise des liaisons conceptuelles ayant une plus grande force, au détriment des autres. A un concept inexistant dans un Eg ne correspond aucune sommation propositionnelle liée, a contrario d’un concept central pour lequel l’importance du poids détermine un maillage de propositions conséquent à ce poids.
Une proposition, quand elle n’est pas générée dans le sens d’une explicitation conceptuelle, n’est pas liée, mais elle existe si elle est énoncée. Par contre elle deviendra autre, tout en restant dans sa formulation la même, lorsque la raison de sa génération sera la direction du concept auquel elle se rattachera. Elle sera alors liée. Deux dires identiques peuvent ne pas s’allier la même Pensée, tandis qu’une même Pensée peut s’exprimer distinctement.
Deux Φ distincts n’autorisent pas la même génération propositionnelle, ni toujours la même intelligibilité face à une proposition donnée qui pourra paraître saugrenue, évidente, profonde, intéressante, sans valeur, farfelue selon la conjonction du RMPC et de l’EI. Deux Φ distincts possèdent une coïncidence sémantique, cognitive, et enfin linguistique s’ils parlent la même langue. Ils accréditent aussi la divergence de ces domaines. Pour une région thématique donnée l’opérabilité unitive structurelle de chaque Φ s’y rapportant discernera l’atteinte décelante* du domaine à laquelle il parvient. Résident à la fois donc deux non superposition : une sémantique et une linguistique, résultantes toutes deux d’une distinction des générations cognitives propres à chaque Φ. La confrontation de leurs maillages propositionnels, de leur utilisation puis de leur fréquence d’utilisation des morphèmes déployés expose la distinction de l’atteinte décelante* de la région thématique à laquelle les Φ aboutissent. L’exposition d’une Pensée traduit merveilleusement la compartimentation et l’emprisonnement auxquels son auteur est astreint ; les thèmes abordés, le déploiement de certaines questions plutôt que d’autres, l’emploi d’un arsenal conceptuel particulier ou son absence, la problématique débattue ou celle qui ne l’est pas définissent extérieurement autrement dit ostensiblement, la spécificité de l’Eg relativement à son pouvoir et à son choix de déneutration.
Les particularités de compétence et d’approche contextuelle de chaque décelant* rendent procès d’interprétations et de décèlement* sémantique non coïncidents. La classe des propositions possibles, la classe des propositions « vraies » (l’univers de croyance comme l’appelle entre autres le linguiste Robert Martin) ne sont coïncidentes ni au sein d’un même Φ pour deux moments donnés, ni entre deux Φ distincts.

5) La distorsion cognitive

L’erreur est humaine, tout le monde sait cela ; il y a pourtant des errements indignes de l’humanité, des erreurs irréparables, impensables, des égarements déroutants. Heidegger nazi, Gamelin passéiste, le mat en un coup contre Kramnik le vingt-sept novembre deux mil six à Bonn, ou le « déperditionnisme » d’Herbert Hoover face à la grande crise ne sont pas les exemples les plus fracassants.
La perception en revanche n’est pas une erreur. L’erreur résulte d’une impropre attribution judicative à l’état du ressenti extéroceptif. Particulièrement je continuerai à voir le Soleil à cent-cinquante pas même après que je saurai qu’il est à cent cinquante millions de kilomètres. Ma connaissance ne réforme pas ma perception, « les idées ne changent point les ombres ; mais plutôt par les idées on comprend que les ombres sont vraies » enseigne Alain. Le bâton est toujours vu brisé dans l’eau, seulement je l’expliquerai désormais au moyen de la loi de la réfraction. Ce n’est donc pas parce que la perception est parfois mal rapportée à son judicium que nous devons mettre au rebut ce que nous percevons, ou ce que nous ne pouvons percevoir comme l’exemple malheureux de la condamnation du calcul différentiel par les épigones de Gassendi, sous le prétexte que l’infiniment petit n’est pas perceptible.

Il existe un écart entre les schémas de la logique propositionnelle et le matériel déductif à la disposition des sujets humains. Les études réalisées sur le raisonnement syllogistique par exemple montrent une disparité de performances selon le degré de difficultés des syllogismes présentés aux sujets. Des formes valides sont infirmées tandis qu’a contrario des formes qui ne le sont pas sont acceptées comme vraies. Une douzaine de syllogismes seulement sont reconnus dans leur validité ou dans leur non validité.
Braine s’est inspiré des travaux de Gentzen pour élaborer un modèle de « logique propositionnelle naturelle » qui s’accorde convenablement aux résultats expérimentaux.

Un biais de réponse pré-détermine dans une certaine mesure les réponses des sujets soumis à cette étude.

a) Les biais

Le concept de biais qui a été effleuré dans les lignes précédentes est lui aussi un motif explicatif puissant des erreurs produites par le sujet humain dans son comportement ou dans son attitude, lors du traitement de l’information à sa disposition puis pendant la phase de prise de décision.

La raison qui préside à l’exposition de la liste des biais les plus courants est motivée moins par la nécessité interne du thème abordé, que par l’occasion de piquer la curiosité d’un éventuel lecteur qui pourrait l’amener à l’approfondissement de la question.
Parmi les principaux biais nous trouvons :

α) Biais cognitifs :

- Biais sensori-moteurs : on les nomme plutôt illusions que biais.

- Biais attentionnels : c’est le manque d’attention.

- Biais de raisonnement :

biais d’évaluation des probabilités : le sujet humain se rappelle la fréquence d’exposition de l’événement dont il veut estimer la prévisibilité.
biais de confirmation d’hypothèse : privilégier les éléments qui confirment la conjecture plutôt que ceux qui l’infirment.
biais de représentativité : certains traits sont jugés comme représentatifs d’un ensemble.
réification du savoir : les connaissances sont objectivées en des éléments concrets et définitifs.
l’effet d’atmosphère qui oriente la fréquence des réponses données selon l’appariement suivant : réponse négative si l’une des prémisses au moins est négative, et réponse particulière si l’une des prémisses au moins est particulière.
biais de disponibilité : ne pas chercher d’autres informations que celles immédiatement disponibles.
Biais de cadrage : covariance entre présentation et interprétation d’une information ou d’un événement.
biais de la dissonance cognitive : modification de la structure de ses cognitions pour échapper à l’incohérence.

- Biais mnésiques :

effet de primauté : on se rappelle mieux le début d’un texte appris.
effet de récence : on se rappelle mieux la fin d’un texte appris.
biais rétrospectif : « Mais oui! je le savais! »
effet de simple exposition : l’exposition préalable à un événement nous le rend positif.

- Biais de jugement :

biais d’ancrage mental : influence laissée par la première impression.
biais d’attribution : façon d’attribuer la responsabilité d’une situation à soi ou aux autres.
biais d’auto-complaisance : se juger source de ses réussites mais pas de ses échecs dont l’origine est attribuée à des causes externes.
biais d’immunité à l’erreur : être incapable de discerner ses propres erreurs.
biais égocentrique : surfaire ses qualités.
effet de halo : un trait positif chez un sujet infeste ses autres traits en les rendant eux aussi positifs.
illusion de savoir alors qu’on ne sait pas.

- Biais liés à la personnalité :

biais culturel : la culture à laquelle ressortit le sujet se répercute sur sa façon de penser.
biais de conformisme : calquer croyances et attitudes à celle du plus grand nombre pour éviter la marginalisation.
biais linguistique (appelé encore « hypothèse Sapir-Whorf ») la structure de la langue que l’on parle influe sur le modus de penser.

β) Biais émotionnels :

Le sujet humain peut être conduit sous la pression situationnelle à une action inconséquente et illogique qu’il reconnaît après que la contrainte émotionnelle a cessé. Ces biais réfléchissent directement sur les biais cognitifs.

b) Les facteurs de limitation du raisonnement humain

Un premier facteur de limitation du raisonnement est celui de la capacité limitée de la mémoire de travail. Un second est l’inadéquation de l’usage de la langue à celui du raisonnement parce que la langue n’est pas dévolue à cette seule fin mais bien plutôt principalement à la communication, au point que des contraintes contextuelles agissent sur la signification à donner aux formes linguistiques utilisées en les orientant vers une compréhension déterminée. Le processus inférentiel chez le sujet humain, id est le passage des connaissances premières à des connaissances élaborées est fortement corrélé aux datas environnementales et aux croyances de l’individu. La pragmatique linguistique qui donne une valeur centrale aux énonciations, détourne l’applicabilité des schémas de la logique, non en raison d’une impéritie du sujet humain, mais parce que la force locutoire en rapport aux objectifs de l’énonciateur est optimale dans un choix de formulations plutôt que dans un autre, qui ne se présente pas même naturellement à la cognition. Pour Braine, contrairement à Politzer les processus logiques incorporent sans conflit les processus pragmatiques.
Illustrons ce conflit « logique versus pragmatique » par le premier thème de la forme argumentative déductive suivante appelée introduction : p implique (p ou q). L’apparition de la variable propositionnelle q dans la conclusion, non contenue dans la prémisse, expose une information plus grande dans celle-là que dans celle-ci. Testé hors contexte ce schéma pose problème à l’interprétation de sujets humains qui l’invalident. La raison alléguée est le manque de certitude liée à l’introduction d’une variable supplémentaire jugée inutile dans la conclusion.
Un second exemple de cette interférence est celui de l’identification causale entre : (p implique q) et (non p ou q). Fillenbaum a en effet montré que l’inférence réussit seulement dans la mise en situation de phrases à sens de défiances, menaces, incertitudes ou avertissements, comme dans cette instanciation de (non p ou q) : « Ne tirez pas la manette ou le liquide s’échappe », mais qu’elle échoue sinon : « Si cet homme est un maréchal-ferrant, il sera aux écuries » ; « cet homme n’est pas un maréchal-ferrant, ou vous le trouverez aux écuries ». Ici la connexion causale (et même l’équivalence logique) entre les deux instanciations est loin d’être évidente.
L’explication de ces résultats tient en ce que la disjonction fixe captieusement l’implicite attention à obtenir la négation de l’antécédent. Voilà pourquoi lorsque l’acte de parole est de façon illocutoire ou perlocutoire dirigé vers p, la substitution de la disjonction à la forme conditionnelle échoue. A contrario elle réussit si c’est (non p) qui est visé.
Un troisième exemple est celui de l’interprétation de l’implication formelle soit comme implication, soit comme équivalence, et cela d’après les ressources du contexte. Ou bien encore la compréhension de la conjonction « ou » tantôt comme une liaison inclusive, tantôt comme une liaison exclusive, ce que la logique propositionnelle discerne rigoureusement dans la dichotomie qu’elle établit entre d’une part la disjonction inclusive (ou), rendue dans le langage courant par l’expression « et ou », et définie par la table de vérité suivante :

p
q
p ou q
V
V
V
V
F
V
F
V
V
F
F
F

dont l’interprétation courante signifie l’un, ou l’autre, ou les deux, attribuant la valeur « vrai » à l’une au moins des deux assertions dans la table de vérité, et d’autre part la disjonction exclusive (ou*), signifiant ou bien cette chose, ou bien cette autre, mais pas les deux en même temps et définie par la table de vérité suivante :

p
q
p ou* q
V
V
F
V
F
V
F
V
V
F
F
F

Un quatrième exemple témoignant de l’interférence exercée par la pragmatique à l’encontre de la logique, et mis en évidence par Politzer est celui de l’équivoque de certaines expressions de quantité ou de relations, comme « quelques-uns » qui fait impliciter que les autres n’ont pas la propriété de l’affirmation ou de la négation, qui ne signifie donc pas contextuellement tous, ou comme « plus de », qui peut soit traduire un sens inclusif soit un sens restrictif. Dans le cadre de « l’informativité maximale », le pronom indéfini « certains » signifie dans son utilisation usuelle « mais pas tous », en sus du sens logique conventionnel de « au moins un ». Le choix d’orientation de ces sens ressortit à un apprentissage qui n’est pas d’ordre linguistique.
La distinction qu’explicite le domaine logique en regard du domaine pragmatique, en matière d’interprétation des gradations, sera la dernière illustration de leur conflit. La logique institue habituellement deux ordres pour un ensemble totalement ordonné, l’un croissant, l’autre décroissant, conformément auxquels l’adaptation sémantique édicte que « six » est avant « quarante-huit », que « bon » est moins laudatif qu’« excellent », que « souvent » est de plus grande fréquence que « parfois », et caetera. Or pragmatiquement le « principe d’informativité maximale » de Grice commande de choisir sur l’échelle le niveau le plus élevé en rapport avec la représentation de l’état que se fait le sujet. Quand Mike Powell réussit huit mètres quatre-vingt-quinze au saut en longueur le trente août mil neuf cent quatre-vingt-onze à Tokyo, il ne pensa pas avoir sauté trois mètres vingt-six.
L’inadaptabilité du langage parlé naturel au raisonnement logique explique au demeurant pourquoi des symbolismes formels, instruments optimaux pour traiter les questions se rapportant à la logique, ont été créés. La proposition verbale n’est pas mathématique comme peut l’être l’égalité P=mg, donnant relation entre trois grandeurs conceptuelles : poids, masse, et accélération de la pesanteur, à partir de laquelle des transformations pourront être réalisées selon les règles de calcul de l’algèbre, pour aboutir à de nouvelles formulations qui ne contreviendront pas à l’authenticité de celle-là.
L’opposition qu’expose le couple « naturel versus formel » vient de ce que la validité d’un langage logique émane uniquement de sa structure, indépendamment du contenu que l’on peut prêter aux symboles qui le constituent, alors que l’évaluation d’une proposition du langage naturel parlé, en termes de fausseté ou de « veritas », est justiciable des conditions du monde auquel cette proposition se rapporte ou qu’elle décrit.

Il réside toujours une non-disjonction entre deux Φ quelconques, qui tient par exemple aussi son enracinement dans la la gestation que la fonction perceptive promeut au travers de l’usage morphématique basal. C’est par le judicium, l’abstraction, le goût, le penchant et caetera que les g-Espaces se disjoignent. Leur cheminement dans l’élaboration sémantique et linguistique se démarque co-originairement en raison de leur nature distingante, qui élicite depuis la multivalence de l’événement-source une voie qu’un autre Eg n’appréhende peut-être pas.

6) La pyramidalisation structuro-fonctionnelle involutive

Apparaissent cinq niveaux structurels hiérarchisables.
- Niveau 0 : [.].
- Niveau 1 : l’état de ce qui est rapporté à la transitivité de l’Eg.
- Niveau 2 : particulièrement, le champ neurophysiologique inhérent à la structure cérébrale. Il représente l’ensemble des processus cérébraux concomitants et corrélatifs aux activités mentales. « L’organe crée la fonction » ; l’oukase de l’obédience transformiste assène que la Pensée relève d’un certain niveau de structuration sui generis de la matière, non aléatoire, plastique, issu de processus qu’on rapporterait à l’indéterminisme. Cette première perspective prétendrait tout bonnement que les propriétés réales sont arbitraires, inconstantes et irrégulières, ce qui autrement dit reviendrait à les nier pour elles-mêmes puisqu’elles ne seraient qu’une construction mentale.
L’intrication et la connexion des structures cérébrales sont liées au long processus évolutionniste qui jalonne le déroulement fonctionnel, depuis la régulation des fonctions vitales inconscientes sous commande du tronc cérébral et du cervelet, jusqu’à l’émergence des émotions anatomiquement en rapport avec l’hypothalamus, l’amygdale et l’hippocampe. Le néo-cortex enfin, avec sa structure circonvolutive, détient la source de l’idéation, du langage et de la conscience auxquels les êtres vivants qui en sont dépourvus ne peuvent accéder. D’un point de vue évolutionniste la conformation cérébrale et l’opérabilité cognitive qui s’y rapporte sont le résultat progressif d’une poïèsis existentielle. Chronologiquement, le premier traitement informationnel est le traitement sensitif dont la première médiation se réalise dans les centres encéphaliques, avant d’être relayée ensuite au sein des aires corticales et néocorticales. La perception est un résultat construit par le relais transformationnel de différentes structures du système nerveux.
L’anatomie comparée a depuis longtemps révélé que le coefficient encéphalique et l’indice de pliure sont d’excellents critères de hiérarchisation de la complexité cérébrale chez les êtres vivants ; pour le premier des deux le Grand dauphin tient la seconde place derrière l’espèce humaine qu’il surclasse pour le second critère. Cependant, ni la taille ni la complexité des connexions neuronales ne sont des critères à quelque sommet hiérarchique au sens de l’évolution, puisqu’elle n’est pas systématiquement celui de la complexification.
- Niveau 3 : Φ. Il représente l’occurrence des connexions entre les concepts et les signifiants, leur puissance compréhensive, enfin et primordialement leur génération. L’Eg est le résultat ostensible du niveau précédent. Leur interface ouvre le champ d’études des mécanismes transformationnels qui président au passage d’un état neurophysiologique à sa transduction propositionnelle respective.
- Niveau 4 : l’existence, l’utilisation et la particularisation de supports informationnels formalisés par l’Eg : langages, codes et caetera, qui abolissent la distance entre entre le décelant* et [.].

L’involution est le retour du niveau 1 sur lui-même par le biais du médiat informationnel généré par Φ.
Corollairement et cette remarque est de première importance, la hiérarchie exposée ne prescrit pas de partition entre les niveaux définis ; la nature englobante de [.] lui fait appartenir inclusivement l’état d’existence de tous les autres niveaux.

a) L’Espace-Monde

Conceptuellement, le cela antécédent à la version du décelant* sur lui est l’objectalité : [.].
Vouloir parler de la structure de [.] est ne pas saisir l’effort conceptuel de cette monographie. Aussi n’abordera-t-on jamais une prétendue structure de l’objectalité pour cette précise raison que cela ne représente pas le moindre sens. En revanche, la collimation du décelant* par le biais de son Eg est, nous l’expérimentons à chaque page de cet ouvrage, donatrice d’une structuration à ce qui l’entoure, faisant dès lors, concomitament se dérober l’objectalité. La Φ-structurante donation à l’encontre de ce qui baigne le décelant* fait évanouir [.]. Ce point a été abordé dans « L’involution du décelant* : exercice de la dualité existentielle », avec un matériel conceptuel qui, pour distinct qu’il soit n’entache pas le résultat qui y est acquis.
L’Espace-Monde (EM) sera par définition ce que la Φ-structurante collimation atteint ; il est donc l’état de ce qui est rapporté à la transitivité de l’Eg, c’est-à-dire le niveau 1. Il est conceptuellement le strict postposé de ce que nous avons désigné plus haut par le symbole [.] dans le franchissement que représente le passage des représentations ayant pour fonction la désignation de la totalité de ce qui est, par gradation entre objectalité et transitivité. Conséquemment la postposition autorise à l’EM sa prédicabilité.
Se tient donc la chaîne ordonnée suivante : [ ] l’antéposé à tout dit, puis [.], et enfin l’Espace-Monde.
D’une façon particulière L’EM est toujours rapporté à l’Eg qui le génère, combien même l’EM ne serait pas son enjeu, ainsi conviendrait-il en toute rigueur de le désigner par g-EM, c’est-à-dire Espace-Monde référentiellement à la génération d’un g-Espace.
Dorénavant, la dénomination EM seule renverra à l’état de ce qui est avec les restrictions que nous venons de mentionner.

b) L’Espace-Monde fantôme

Un système génératif assure une Ouverture* mondaine. La nature et le contenu de cette Ouverture* sont inhérents à la nature du système, si bien qu’une distinction de systèmes engendre une distinction des Ouvertures* mondaines. La qualité des activités mentales est subordonnée à l’espèce rapportée Cette relativité de perspectives peut entrebâiller la porte à la croyance d’existence d’une et d’une seule réalité, dite « vraie » ou absolue, de laquelle proviendrait toute Ouverture* mondaine générée par la cognition : « Le monde », ou dans la terminologie de cette monographie l’Espace-Monde, cette réalité absolue ; non! cette fiction devrait-on dire plutôt, qui n’existe pas plus autrement que n’existe chaque contenu mondain indexé par le système génératif. « Le monde », en définitive convergence conceptuelle issue d’un même résultat procédural poïétique, engendré lui à son tour par cette caractéristique bien particulière du système cognitif de l’espèce humaine. Plutôt encore d’une sous-jacence cognitive par-delà la gnosie ; sous-jacence suffisamment puissante pour considérer un quelque chose au-delà du perceptif, pour l’abstraire et le poser en inconditionné à partir de quoi alors seulement à rebours le conditionnement perceptif a lieu et se génère.
Poser le pivot absolu à partir de quoi la variation des systèmes génératifs opère la variété des Ouvertures* mondaines, c’est rester tributaire d’un système génératif, fût-il cognitivement tenu pour le plus « développé » dans la totalité de ce qui est jusqu’à preuve à ce jour du contraire, mais n’ayant à sa disposition aucune légitimité de fond relative à un argument absolu, ni pour poser un absolu, ni pour son accession. En conséquence de quoi la transitivité existentielle du champ électromagnétique et des gradients de la température qu’offrent les ampoules de Lorenzini d’un Carcharodon carcharias, n’est pas prépotente à la conceptualisation nouménal d’un système génératif humain.

7) L’allo-structuralité niveau 1-niveau 4

a) Présentation

La partie que nous abordons ici est la partie théorique centrale de cette monographie. Elle en est le coeur, elle en représente la clef de voûte mais aussi la pierre d’achoppement de la gnoséologie, par conséquent l’aspect le plus ardu de cet effort herméneutique.
Si différente que soit la convention séméiologique en usage dans ces développements en regard à celle qui a été utilisée par nos prédécesseurs, on retrouvera dans ce paragraphe l’initiation à la même problématique que celle que l’on est en droit de réclamer à travers tout ouvrage de Pensée qui prend à bras le corps l’exposition de la relation générique existant entre le « monde » et « l’Homme ». C’est cette relation-là qui reconduit de façon soutenue l’intelligence dans les ornières de la difficulté, principalement en raison de l’ubiquité, aussi baptisée dualité, que manifestent les entités centrales dans le dévoilement que nous leur intimons.

b) Niveau 1

[.] n’est pas linguistique, cf infra in « 3) Le langage », « Les signes de l’Invisible ». Identiquement [.] n’est pas « logique », même s’il est le fonds qui permet l’instauration de la discipline des logiques parmi les décelant*. Il ne saurait être logique, puisqu’il est étranger à toute opérabilité semblable à celle qu’il induit à l’avenant de la spécification de notre configuration neurologique. [.] ne mène pas de raisonnements, ne dispose pas de connecteurs logiques ; il est simplement transitivement informatif, informatif en ce sens qu’une génération cognitive remarque qu’il ne se produit pas n’importe quoi, que des régularités sont décelables parmi les existant. Même si la logique est une construction, le fait patent qu’un fonds soit, qui en autorise son intronisation par le biais des décelant* constitue une pierre d’achoppement pour conduire le balbutiement d’une réflexion sur le quid est de [.] et de nos rapports avec lui. Ce qui est fondamental, est de ne jamais occulter notre appartenance organique, intrinsèque et interne à l’encontre de [.], appartenance qui dresse un mur gnoséologique infranchissable. Tout le défi de la Pensée réside dans la fascination qu’exerce la pensée de la transgression illusoire de ce mur, sur son propre pouvoir. Toute la plus grande force du penseur consiste à séjourner dans la limite de l’infranchissable, puis de suivre le parcours de cette interface en déroulant le paysage propositionnel qui s’y rattache. Analyser, recenser les impossibilités du degré de libération du décelant* vis-à-vis de [.] est la tâche la plus délicate, la plus difficile, la plus trompeuse ; elle est celle qui longe le cloisonnement interne de la disproportion noético-noématique, le noème devançant et déséquilibrant la noèse – (l’idée cartésienne de l’infini qui est en nous par exemple, et que Lévinas a commenté) -, lui indiquant une voie qu’elle ne pourra jamais emprunter puisqu’alors il lui faudrait transgresser ce qu’elle est, devenir autre pour s’adjoindre des facultés impossibles (toujours se rappeler que l’intuition intellectuelle est un phantasme). Et certes, quoique le modus dont le pouvoir cognitif humain est investi soit extra ordinem en rapport aux espèces qui en sont privées, il demeure donc lui aussi limité à sa racine et ne saurait fuir son fonds propre.

c) Niveau4

Le niveau 4 maille l’EM par un réseau séméiologique dont les éléments tiennent entre eux des connexions codifiées selon la législation interne du support informationnel formalisé.
De la même façon que le niveau 4 est un élément du niveau 1, autrement dit qu’il est un fait mondain, de la même façon chaque élément généré du niveau 4 est lui aussi un fait mondain. En instanciant le niveau 4 par la langue française et en en extrayant cette proposition : « Cette plaque d’égout est sur la chaussée », nous disons qu’elle est un objet de l’EM au même titre que la chaussée en est un, et ce indépendamment du fait que leur nature respective se distingue radicalement. De manière identique le morphème « encrier » est un objet mondain au même titre que l’objet qu’il désigne en est un, quoique la nature respective de ces deux référents soit foncièrement distincte. Dire qu’ils sont tous deux des objets mondains n’est pas soutenir qu’ils présentent un même usage pour le décelant*, ni que leurs supports neurologiques soient semblables, (les spécialistes supposent au contraire que ceux-là sont distincts conformément à la distinction de la nature référentielle).

α) L’hodologie

Il existe donc une collimation, à rebours de la hiérarchisation présentée dans la pyramidalisation structuro-fonctionnelle au-dessus, du décelant* vers ce qui le baigne. Cette visée est dite décelante*- homologique, c’est-à-dire que la Φ-structure du décelant* porte et prescrit une détermination structurante à ce qui l’entoure, médiatement une homologie dont le qu’est-ce ressortit au pouvoir décelant* du décelant*. La structure de Φ dévoile donc non pas la structure du niveau 0 (ce qui n’a pas de sens comme nous n’arrêtons pas de le soutenir), mais la caution structurale de ce niveau, qui est simplement la structure de l’EM (niveau 1).
L’Eg, pour autant qu’il en fasse l’effort peut reconnaître la justiciabililité des déterminations conditionnantes du niveau 1 à l’acte de sa collimation décelante*. En conséquence de quoi il peut en rétrocéder des propriétés.
L’avènement de la version involutive du décelant* sur l’état de ce qui est délivre deux points que l’on pourrait présenter dans l’un ou l’autre des deux ordres possibles suivants :
a) La collimation de l’Eg décèle* par homologie la caution structurale de ce qui est.
b) L’antécédence structurale de ce qui est, ou encore plus simplement la caution structurale de [.], déterminent la structuration de Φ.
L’hodologie désignera par définition l’impossibilité de déterminer le ou les rapports conditionnant les deux espaces Φ et ce qui est, médiatement leur structure.
Corollairement à l’hodologie, et plus particulièrement encore, vient la question que formule Heidegger dans son écrit « Die Frage nach dem Ding » de mil neuf cent soixante-deux, page trente-cinq de l’édition allemande :

« La structure essentielle [...] de la proposition a-t-elle été mesurée à la structure de la chose? Ou inversement la structure essentielle de la chose comme support de propriétés a-t-elle été interprétée en conformité avec la structure de la proposition comme unité du « sujet » et du « prédicat »? L’homme a-t-il lu la structure de la proposition dans la structure de la chose, ou bien a-t-il transféré dans les choses la structure de la proposition? »

β) Insuffisances du niveau 4

1) Comment une structure peut-elle être à la fois connue et méconnue? Comment un agencement peut-il être même et autre? Ou encore comment l’assimilation d’une connaissance nouvelle peut-elle entraîner l’impossibilité de la rétrocession touchant la perspective originaire d’un modus compréhensif qui concerne soit un état de facto, soit une liaison événementielle, ou soit encore la signification d’un projet?

2) La contrainte gnoséologique d’ingérer le nouveau à partir de l’ancien ne permet pas de mettre à l’épreuve l’Espace-Monde dans une radicalité qui devient peut-être le seul recours pour une sursomption. Et ce n’est restrictivement pas aux morphèmes, ni aux concepts qu’ils portent comme oriflamme que l’empêchement est imputable, mais plus originairement, et ce premier écueil en est la conséquence indigène, à la nature de l’Eg du décelant*.
Puis-je légitimer une structure de langage révélatrice d’un certain état de fait si j’invalide dans le même temps certaines autres structures au sein du même langage? Si j’ampute par exemple la légitimité du modus prédicatif réal en rapport avec la remarque suivante cf infra in « β) La « veritas » » : « Quoi que vous disiez qu’une chose est, elle ne l’est pas ! », quelle régionalité modale linguistique peut être sauvegardée pour conserver une caution gnoséologique? En vertu de quelle instance cette régionalité-là serait-elle préservée, question d’autant plus épineuse que la prédication réale est une modalité dont la contamination sur les structures linguistiques est quasiment totale? S’ouvre donc un terrible problème méthodologique qui requiert la minutie des compartimentations structurelles linguistiques.
Le cloisonnement discursif que prescrit la conséquence de ses analyses est tout autant sujet à caution. Il est en effet périlleusement difficile de conserver l’immunisation de sa fidélité pour une idée, un thème, une théorie, sans se laisser infecter par des appuis contraires, ou seulement incompatibles, implicitement admis ; par exemple utiliser le terme de syndérèse à l’accent résolument théologique dans une monographie prônant l’idiopathie existentielle est déjà un signe de compromission. Cette infraction, loin d’apparaître nécessairement au for de son honnêteté, est presque toujours hors du champ de sa conscience, le fourvoiement est à son insu. La pensée est d’autant plus exposée à l’inconséquence que les développements sont plus resserrés et pointus. La complexification draine davantage de propositions attenantes à des multi-localités dont la frontière avec un contenu incohérent est plus fréquente. A l’extrême, et en grossissant, on en vient en raison d’une connexion souterraine à proscrire une inclination en l’empruntant ailleurs.

3) La nouveauté gnoséologique s’empare de la néologie. Mais pas seulement. Elle peut aussi générer, comme la poésie, de nouvelles connexions sur le fond d’un registre lexical éculé, offrant un tout autre rapport des mots entre eux à travers leur nouvel agencement.

d) Niveau 1 – niveau 4

Rétrospectivement l’Espace générateur peut théoriser entre ces deux niveaux une construction relationnelle homologique. Entendons-nous. Il est clair pour tous que l’état de ce qui est n’est pas n’importe quoi au sens où chacun de nous peut reconnaître qu’une législation interne préside au déroulement de ce qui passe. L’ostension de cette législation est la charge des sciences qui révèlent les propriétés régissant l’existant. Selon une perspective évolutionniste, particulièrement la structuration du système nerveux de l’espèce humaine, terminé à une de ses extrémités en un complexe cérébral, est issu du procès de la caution structurale. C’est grâce à notre conformation corticale que nous autres humains nous retournons la collimation de nos regards vers ce d’où procède notre provenance. Les mécanismes irradiant par lesquels nous avons émergé sont intemporels, c’est-à-dire qu’ils demeurent fond du Même, le changeant étant l’existant de leur application : ici le méson, là un rotifère, ailleurs une synapse, plus loin un typhon, pour lui le suicide. Et c’est foncièrement vers l’intemporalité de ces mécanismes que culmine le défi de l’intelligibilité, même si l’honorabilité de problèmes connexes suspend ou inhibe chez beaucoup d’entre nous la propension à questionner cette fondamentalité. Notre pouvoir génératif en rapport avec la structuration de notre isocortex décèle* la caution structurale de ce qui est, mais aussi la sienne propre, également à l’étude, et qui fait partie intégrante de celle-là. Pour cette exacte raison l’acte de l’étude décelante* que se propose l’Eg est concomitament la mise en exercice de la structuration de l’état de ce qui est. Nous retrouvons de nouveau la notion d’involution que nous avions abordée plus haut dans le cours de cette monographie.
La caution structurale de ce qui est, la structuration anatomique cérébrale et ses processus électrochimiques associés, enfin la structuration mondaine sont décelées* par l’opérateur génératif dont le support est la cérébralité. Pour exemple remarquable, le temps sera envisagé ci-après conformément à l’homologie opératoire que l’Eg institue entre, l’ostension fonctionnelle de sa structure, et la caution structurale de ce qui est. Cette caractérisation génétique ne sera pas sans rappeler l’idéalité transcendantale du temps kantien.

Il n’existe pas d’isomorphie entre le niveau 1 et le niveau 4, entre l’état de ce qui est et une quelconque codification représentative de cet état, premièrement parce que certaines expressions symboliques formées d’une suite de signes peuvent ne renvoyer à aucun état de facto mondain (comme par exemple l’expression « 2 n’a pas de muscles »), ou parce qu’elles seraient dénuées de sens ou, possédant un sens parce qu’elles n’auraient pas de référent mondain en connexion avec le sens dont elles seraient pourvues ; secondairement parce même si la tentation est forte de ne pas le concéder, il n’est pas définitivement acquis que puisse exister un système représentationnel vis-à-vis duquel tout état mondain soit lié par une expression de ce système.
En revanche il existe bel et bien une homologie entre ces deux niveaux, en vertu de la ratio essendi de la notion de système représentationnel. L’interface homologique est assujettie à la variabilité de son extension et de sa superposition sur les deux niveaux, selon la puissance représentationelle du système généré et mis en place.

Nous ne pouvons que nous ébahir, mais nous résoudre à reconnaître aussitôt le lien qu’entretiennent le monde expérimental et les constructions cognitives. Etablir maintenant la raison de cette connexion, mettre à jour le fil d’Ariane grâce auquel l’empirie et l’idée se rejoignent est plus ardu que la constatation. C’est cette interface que le schématisme investit, qui représente le « deus ex machina » de la conciliation entre la dynamogénie de l’Eg et l’expérience mondaine. Mais cette question est encore redevable au transcendantal dont la préoccupation est d’expliquer la soumission réale à l’idéation, en rendant compte de leur front de rencontre qui demeure toujours stupéfiant.

(Φ1(a)Φ1)

(Φ1(D)Φ1) Φ1(a)Φ1 (a)Φ1 (a)

Φ1(D)Φ1 (D)Φ1 (D)
(cΦ1) cΦ1

(Φ1(P)Φ1)

Φ1(P)Φ1 (P)Φ1 (P)

(t)Φ1 (t)

((t)Φ1)
Φ1

Processus d’ostension Processus d’intégration

EM

Allo-structuralité niveau 1-niveau 4 : schéma 1.

( ) désigne l’existence « sous la main » au sein de l’Espace-Monde.
(P) désigne l’existence matérielle intransitive de l’objet P dans l’Espace-Monde.
(P)Φ1 que nous appellerons dual de Φ1 désigne la représentation perceptive de (P) relativement à l’Espace génératif Φ1.
Φ1(P)Φ1 désigne le transformé de (P)Φ1 par l’opérabilité transformationnelle de Φ1. Il s’agit de l’existence transitive transformationnelle.
cΦ1 désigne l’existence transitive idéelle pure d’une notion dénommée c.
(t)Φ1 appelé dual référé de t désigne l’existence idéelle référée à un objet t existant « sous la main ».
(Φ1(a)Φ1), (cΦ1), et ((t)Φ1) désignent la manifestation mondaine de l’opérabilité cognitive, appelée existence transitive ostensive.
(D) représente la distance entre (a) et (P), c’est-à-dire le rapport indéterminable pour Φ1 que ces deux éléments entretiennent intransitivement.
(D)Φ1 appelée distance duale est la relation perçue entre (a)Φ1 et (P)Φ1.
Φ1(D)Φ1 est la relation opérationnalisée entre ces deux éléments.
(Φ1(D)Φ1) est la traduction manifestée de cette opérationnalisation.
α) Une signification du souvenir

Le souvenir est une trace du passé dans le présent. Il est l’ostension d’une modification neuromédiatrice associée à une configuration cérébrale déterminée par l’état mondain dont la prégnance a induit cette possibilité de s’en rappeler. Ainsi, le souvenir est proprement la transduction d’un événement qui, tout révolu qu’il soit, n’est pas anéanti tant que demeure un résidu mnésique, image d’une conformation mondaine.

e) Niveau 1 – deux niveaux 4 : Φ1 et Φ2

(Д)

Φ2(Д)Φ2

Φ1(Д)Φ1

Φ2(cΦ1)Φ2
(cΦ1)Φ2
(cΦ1)

cΦ1 Φ2

Φ1

Niveaux 1 – deux niveaux 4 : Φ1 et Φ2.

Le transformé de la déflexion est l’écart entre Φ1(Д)Φ1 et Φ2(Д)Φ2, entre cΦ1 et Φ2(cΦ1)Φ2. La réversion est le mécanisme de sa correction.

Cas particulier de Φ : l’involution contenant-contenu

En liaison avec les déterminations qui lui ont été attribuées Φ possède une double puissance. En tant que concept il entretient des relations propositionnelles avec d’autres concepts et participe dès lors comme élément à un Eg. Considéré structurellement il contient son concept.

Concept de l’Eg

Etat de ce qui est

[.]

[ ]

Structure de l’Eg

Etat de ce qui est

[.]

[ ]

L’involution contenant-contenu de Φ.

f) Perspective de modélisation informationnelle

Soient O* un décelant* et Φ son Eg.
Soit J l’ensemble de toutes les propositions bien formées conformément aus règles syntaxico-sémantiques de la grammaire de la langue à laquelle Φ se rapporte.
Nous appelons (z), respectivement ^, un atome informationnellement générateur ayant une existence matérielle, respectivement un atome informationnellement générateur ayant une stricte existence idéelle (le théorème de Pythagore par exemple). On parlera simplement d’atome générateur.
Nous appellerons zΦ, respectivement^Φ la collimation de (z) par Φ, respectivement la collimation de ^ par Φ, ou simplement dual de (z), respectivement dual de ^.

On appelle variété informationnelle de z par Φ, notée zΦv ou vΦ, ou simplement v, respectivement variété informationnelle de ^ par Φ, notée ^Φv ou v, une information générée par Φ se rapportant à zΦ, respectivement se rapportant à ^Φ, et formulée par des propositions bien formées conformément à la grammaire de la langue de O* ; zΦv et ^Φv sont des éléments de J.
ΦUizΦvi, respectivement ΦUi^Φvi, est la totalité informationnelle de Φ sur zΦ, respectivement la totalité informationnelle de Φ sur ^.
UiΦiUjzΦivj–ΦUizΦvi (respectivement UΦiUj^Φivj–ΦUi^Φvi) désigne la somme informationnelle dont ne dispose pas Φ relativement à la détermination de zΦ, respectivement à le détermination de ^Φ.

Soit Φ la totalité des Eg mondains, Φ=UiΦi.
On note par ΦzΦv la totalité informationnelle se rapportant à zΦ, et on pose ΦzΦv = lim UiΦi UjzΦvj. Elle n’est pas élément de l’Eg. En revanche, il existe un Φ tel que la représentation par Φ de ce contenu inappropriable, notée ΦΦ zΦv, en soit un élément.

On appelle puissance informationnelle générative de Φ, notée ΦP, l’ensemble de toutes les variétés informationnelles générables par Φ : ΦP = Φ∑iziΦ∑j vj Ս Φ∑k^kΦ∑lvl
ΦP est l’ensemble de toutes les variétés informationnelles générables.
ΦPzΦ, respectivement ΦP^Φ, est défini comme l’ensemble générable des variétés informationnelles de zΦ, respectivement comme l’ensemble générable des variétés informationnelles de ^Φ.
Φ zΦv peut alors être représenté comme un effecteur de ΦP zΦ.
Nous appellerons ΦE la réalisation de ΦP, c’est-à-dire l’ensemble des variétés générées.
ΦP est partitionnable en ΦPi correspondant chacun à l’ensemble des informations générables par Φ auquel est associé un coût de consommation générative (ccg), 0≤ ccg La notion de temps est une préoccupation phare et implexe de toute la Pensée, mais également du poète bien entendu,

« Je veux pour te suspendre ô temps qui me dévaste… »

et de chaque décelant* au même titre que sont cardinales pour tout individu les notions parfois muettes de la mort, de l’être, de la subjectivité du sujet, ou bien encore celle de « l’Existentia ».
Ce qui nous dévaste… le temps, comme l’expansion de l’explosion unitaire et primordiale du surgissement de l’« Existentia ». Comme dégradation centrifuge à travers l’essor de la multiplicité particularisatrice fuyant la singularité originelle.
Le temps? Mais sa quête ne peut préliminairement surgir que si son idée m’atteint, avant de déployer son exigence questionnante.
Le temps est partout, fascinant, non saisissable et de tout moment ; il est une condition à la saisie de ce qui subsiste, nous ramasse, nous tisse et nous enveloppe inextricablement de façon qu’il est une nécessité originelle, mais encore antécédente à toute originarité.
Quels que soit le sens, l’explication ou la ratio essendi attribuables au temps, quelles que soit l’utilisation et la place qu’on en instruise au sein d’un système, quels que soient les arguments et les prédicats qu’on lui assigne, le temps, (comme l’espace), est avant tout et antérieurement une expérimentation invincible, universelle, de même qualité et identiquement ressentie par tout représentant de l’espèce humaine considéré comme « normal », à partir d’un certain âge. Il y a ce champ, jusqu’aux limites duquel les décelant* s’accordent, et à l’infraction desquelles dans la remontée vers l’Invisible, via le processus de la génération abstractive, la contamination polysémique les jette dans la discorde herméneutique.
Pour la physique moderne, le temps intervient comme quatrième dimension : ict, et l’on parle d’« espace affine de l’espace-temps plat de Minkowski ».

Le temps calendaire s’est calqué sur la révolution de notre Terre autour du Soleil. On est pour cette raison passé du calendrier julien au calendrier grégorien, en réformant la règle de l’année bissextile, pour préserver au mieux, (nous comptons désormais une erreur de trois jours sur dix mille ans), la coïncidence de notre instrument de décompte des années avec le mouvement des astres dont la course n’est pas régulière. Au temps des grands sauriens par exemple une journée était plus longue que celle des jours de notre siècle qui correspond à vingt-trois heures cinquante-six minutes et quatre secondes, simplement parce que la révolution de la Lune autour de notre Terre a ralenti la rotation de notre planète autour de son axe, et continue de le faire si bien qu’un futur destituera la notion même de journée, bien longtemps cependant avant qu’un éclairement permanent du Soleil ne finisse par régner là où l’alternance jour-nuit était acquise comme loi éternelle par les habitants du lieu. Bien sûr cette remarque ne possède pas par elle-même une grande valeur prédictive, parce qu’il est hautement improbable que des femmes et hommes puissent un jour témoigner de l’arrêt de la rotation terrestre : l’interdépendance des écosystèmes est telle qu’une répercussion climatique sur l’un d’eux, en raison d’un temps d’exposition solaire modifié, se répercute sur leur ensemble de façon néfaste pour la préservation des espèces vivantes, sans pour autant omettre tout ce à quoi l’on n’aura pas pensé mais qui s’imposera par la suite avec la nécessité de l’évidence en sortant d’un haut de forme.
En respectant les mêmes critères que ceux que nous utilisons pour définir une année civile terrestre nous connaîtrions une année mercurienne, plus courte que la nôtre, mais une année plutonienne excessivement plus longue (deux cent quarante-huit ans et trente et un jours) qui la rendrait inadéquate comme unité de temps pour mesurer l’âge humain.
La digression de ce paragraphe n’a pas d’autre intérêt que de montrer la relativité et la concourance de notions qui ne tombent pas du ciel… tout en en tombant.

Le temps possède l’imperturbabilité de son passer.
Nos occupations, du point de vue de ce passer sont toutes équivalentes, dans la mesure où le qu’est-ce du passer du temps s’indiffère au contenu de ce qui peut bien venir le remplir. Du point de vue de leur exécuteur nos occupations au contraire ne sont pas équivalentes. Certaines d’entre elles peuvent même finir par devenir l’alibi d’une finalité à notre existence, ou encore l’alibi d’une légitimité d’autre nature que celle que promulgue de facto notre acte de naissance. Ceci reste vrai aussi longtemps qu’il nous appartient de déterminer ce que nous sommes et voulons être.

Le temps donc, encore, et toujours : ce cheval de bataille qui l’existons nous sans le savoir, croyant qu’il nous tisse alors que notre être-au-monde le fait être, le place en déposition au-dessus de nos têtes et nous rend justice par après d’en donner raison comme l’ombre rend justice de donner raison de son existence à elle – car l’ombre existe, oui! – mais n’est rien sans la source lumineuse et ce qui y fait obstacle, sans le plein de la res et sans le plan de projection.
Ainsi peut-on parler de l’ombre comme d’une entité à part entière, ainsi peut-on l’étudier, ouvrir un champ, y appliquer les théorèmes de projection de la géométrie euclidienne.

Le traitement de la question du temps ressortit à un double emploi dans ce travail. Premièrement donner quelques traits caractéristiques remarquables de ce par quoi nous sommes tous dévastés, non pas depuis l’intérieur de ce qu’est le temps puisque la fermeté de ma perspective se refuse à cette chimère. Deuxièmement livrer l’illustration de la générativité perceptivo-conceptuelle issue de la maturation cérébrale ; faire comprendre à partir de l’ostension de la question du temps que le décelant* est génétiquement contaminé par le quid et le quomodo de son acte d’exister, qu’ainsi l’existence transitive, si abrupte à pénétrer de facto, si tranchante entre l’énoncé qui l’expose et la complète intelligibilité de sa notion, est le modus fonctionnel du décelant* dont une détermination se décèle dans et par le temps.

2) L’ir-reproductibilité

Le monde, à chaque instant le monde décède sous nos regards, dans l’inlassable écroulement de son renouvellement. Laissant en passé ce qu’il est pour ce qu’il est en devenir, coule et s’éclot de l’un à l’autre en souvenirs.

Chaque femme et chaque homme détiennent leur distinction vis-à-vis de tout autre en vertu de la distribution aléatoire des gènes de chacun de ses deux parents dans les gamètes, dont la fusion forme l’oeuf à partir duquel leur développement se produit in utero. Convocation de l’unicité existentielle. Jamais en nul lieu un autre ne fut moi. Et jamais en aucun lieu je ne serai un autre. Or, mon fait d’être, autant que ce que je suis ne sont pas moins redevables de la hasardisation que l’est mon fait inexorable de mise à mort à terme. Encore que cette inexorabilité contredit le hasard en raison de la plus absolue certitude de la fin qui nous est à chacun destinée. Pourtant, il est un lieu où cette inexorabilité et l’indéterminisme se rejoignent : dans la guise de l’occurrence événementielle par laquelle la mort est amorcée. Infection d’un médecin par le virus H.I.V au décours d’un soin. Suicide d’un mari alcoolique obsessionnellement jaloux. Accident de la voie publique au sortir d’une boîte de nuit. Écrasement d’un avion de ligne. Rupture d’anévrysme.

L’irréversibilité est la caractérisation fondamentale de ce qui porte le nom de temps ; en fait, et dit plus précisément, c’est une certaine catégorie d’événements qui subissent des transformations non réversibles, de sorte que si localement je peux croire disposer d’une même configuration en remettant par exemple un interrupteur de la position zéro à la position un, extérieurement à ce système je peux toujours trouver des processus qui se seront produits irréversiblement, donnant au système élargi le caractère d’une configuration qui ne peut pas se ramener à la précédente.

Nos vies ne reviendront pas. Non pas seulement ces goûters de nos six et neuf ans avec nos père et mère à qui sourient encore en un chaleureux espoir les projets de leur vie à eux. Ni seulement nos matinées de draps à l’aube de nos vies à nous. Ni même ces heures sans nombre où l’on a ri et rêvé parce que rien des désastres promis par notre mise au monde ne s’était encore détendu, et qu’au contraire l’avenir en feuilles blanches livrait à l’engagement de serments tout contraires.

Je veux penser à ces instants auxquels je n’appartiendrai pas.
Vivons-nous comme si nous savions que nous allons mourir?
Ou bien vivons-nous comme si nous ne savions pas que nous allons mourir?

Tout notre salut peut se dévoiler en ces deux seuls mots : ir-reproductible unicité, qui peuvent, pour autant que l’on s’attache au sang la sursomption d’un sens à chercher, nous délivrer de l’emprisonnement de notre invincible fin. Oui! tout le reste est bien vain en somme ; c’est-à-dire aussi la profession que j’aurai pu exercer, les richesses que j’aurai pu acquérir, les savoirs que j’aurai cru posséder, pour un temps, pour un temps seulement. Vain!… au regard de « l’Existentia » elle seule.
Invincible fin.
Chaque instant est un prétexte possible à mon anéantissement, possible anéanti à son tour devant le fait de ma persévérance à rester en vie, jusqu’à ce que ce possible s’investisse de toute la violence dont il était germe, et devienne le sceau régnant du début de ma destitution.
Ma fin m’appelle donc, depuis chacune de mes secondes d’actes de vie fait résonner mon nom en tous les airs de « l’Existentia », dans le plus parfait silence d’elle : sans bruits donc en clameur la plénitude du « il y a » retentit.

3) L’instant

Nos esprits communs sont enviables : l’étroitesse de nos occupations nous fige, nous fixe, nous leste et nous écrase sur le sol par l’effet de pesanteur de notre vide propre, nous ravale en nous-mêmes dans le contentement de la suffisance, entravent notre asseoir à la puissance du foyer de l’instant. Parce qu’elles nous en détournent. Non seulement parce que nous ne pouvons la simultanéité, mais encore parce que nos activités, emplois, fonctions, loisirs et charges nous détournent du surgissement du problème de l’instant tout en nous soumettant à lui constamment. Nous pencher sur l’instant est faire se rencontrer notre Eg avec le phénomène de sa propre génération : le présent.
L’instant, le saisissement de l’instant, l’extraction de l’instant par notre g-Espace rendent existence et de l’instant et de ce qui y coïncide, c’est-à-dire de ce qui vient en dépôt par contenu. Livrent donc ipso facto la multiplicité des déterminations existentielles dans la séquence que produit la coupe transitive du décelant*.
La seule arme contre le temps dont j’ai pu me munir est me coller la pleine lumière de l’éphémère de l’instant.
Il y a une « veritas » de l’instant, qui est l’instant lui-même : vocation et invocation à être ; une « veritas » de ceux qui s’aiment, que rend l’instant de la jouissance des corps entre eux ; une « veritas » que remplace une autre quand l’instant cède poussé par le nouvel instant, à la fois le Même, en tant qu’instant, et Autre, en tant que la configuration mondaine se meut dans une poursuite de lui. Car l’instant se pousse et se poursuit, subit une régénération de lui, régénération telle qu’il finit par être un leurre pour qui sait tendre les yeux hors de cette apparence ; leurre, quoiqu’il soit de ce que nous appelons le temps la seule chose à laquelle puisse s’attacher la propriété d’exister. Et encore… selon quel modus?
« Veritas » de l’instant d’un enfant accroché derrière son père sur la selle d’une moto ; du même, devenu homme quelques années après dans la jouissance du corps d’une femme ; enfin de lui, rendu au verdict de sa fin… dans un lit d’hôpital. « Veritas » de l’instant, qu’abjure l’instant suivant lorsque dans ce mouvement d’eux se sacre le révolu de ce qui s’est passé, et qui comme tel, dans l’excellence de sa définition ne pourra revenir. Et le moment qui voit la disparition du ceci n’est pas une contradiction de ce qui s’est tenu, a eu sa tenue, ni seulement une remise en cause. Ce ne pas saisir le qu’est-ce de l’instant auquel nous pouvons transitivement accéder nous-mêmes que de lire le ressenti du remords ou du regret dans ce qui n’est plus tel qu’il a été. L’amour perdu ne désavoue pas la jouissance révolue des êtres entre eux.

Il n’y a d’instant que la génération cognitive, pareille au métronome qui extrait à ses battements d’attention un arrêt sur ce qui ne s’arrête pas. Semblablement à la conscience qui s’étreint elle-même pour devenir conscience de soi.

Cet instant. Insaisissable. Inassiégeable en son surgissement. In-reconnaissable comme instant puisqu’il n’est que limite de conscience. Rien donc en dehors de la chaîne temporelle à laquelle il se raccroche, à laquelle moi-même le raccroche, l’extrais sous une collimation particulière. L’instant échoué est par exemple réinvesti par la parole du souvenir, la commémoration de l’acte, la prière ou la célébration.
Tout instant, quoique constamment ramené à la localité de celle ou de celui qui l’investit, est spatialement total. Or cette universalité de l’instant qui, en la fraction de son surgissement domine et irradie le total de l’espace, échappe à notre vue. L’instant est un battement cognitif, ou plutôt coïncidence puis recouvrement du déroulement de l’état spatial par le métronome de notre cognition. L’instant n’existe donc pas ; il n’existe ni ne subsiste en lui-même ; ce qui subsiste en revanche est cette vision de l’esprit face à ce qui jamais ne dure ; ce qui existe en revanche bel et bien est cet acte de s’évanouir incessamment, de prolonger sa fuite dans le renouvellement inarrêtable.
L’instant. Forme dont la caractéristique est d’arrêter ce qui ne souffre pas l’arrêt. Concept boiteux qui signe notre maladresse, mais plus encore l’inaptitude décelée* à ne pouvoir faire autrement pour coller à la phénoménalité. C’est ainsi que nos cerveaux sont faits.
Donc l’instant. Soit l’instantané, le soudain, le fugitif et fugace moment, surgi mais aussi continué, par un autre surgissement de génération tout semblable quoique d’instanciation distincte, surgissement tellement proche que la mitoyenneté disparaît et qu’au lieu même de parler d’une multiplicité de surgissements s’interpénétrant les uns les autres, on pourrait y substituer un surgissement unique, continu, se poursuivant sans relâche.
L’instant est l’extraction par le sujet cognitif d’un arrêt sur le flux continuel du passer événementiel. Cette opération nécessite un pôle d’adhérence qui puisse englober la ponctualité de l’instant extrait, sans quoi cette extraction ne disposerait d’aucun fond sur lequel l’instant pourrait se détacher, apparaître ou se distinguer d’un avant l’instant généré, sans quoi l’instant ne pourrait seulement pas être engendré. Mais ce pôle d’adhérence doit pré-exister à l’instant lui-même et ne pas être que restrictivement contemporain de lui, sans quoi son déclenchement coïncidant exactement avec l’instant ne pourrait le faire saillir. Il doit donc le précéder, en basse continue à bas coût cognitif, puis se déclencher dans l’explosion de l’arrêt de l’instant, pour le faire exister et le reconnaître ensuite.

4) La rétrospection : signature du mirage existentiel

La rétrospection de la conscience sur elle-même serait-elle l’amorce d’une sursomption? De sorte qu’un jour viendrait cet auteur qui présenterait son héros du sein de cette bilocation. Lui, ce héros, étant rendu à l’âge de son premier éveil, reparcourrait toute sa vie déjà faite sous la double perspective et révélée et disjointe de lui jeune enfant et lui en âge d’homme, âge en lequel se serait ouvert ce prodige.
La rétrospection ouvre nos abîmes les plus monumentaux. Puisque simplement elle fait nous ouvrir sur nous-mêmes. Bien peu en connaissent toutefois la discrète sursomption à notre double fausseté. Celle d’abord de croire qu’il est le même l’événement qui nous accroche ; celle de penser ensuite qu’il est le même celui qui tend la main à son passé dans la confrontation des deux noèmes.
Notre vie est un abîme par deux fois : par ses deux côtés qui sont nos deux bornes. Notre commencement d’abord, notre saut à « l’Existentia », notre rencontre vers nous-mêmes. Notre terme ensuite.
La rétrospection souffle l’investiture des situations révolues, abolies, anéanties. Elle décrète la puissance de notre ensevelissement, l’essoufflement de nos actes, la non endurance de ce que nous sommes, face au temps.

Nous ne le savons pas, mais nous jouons une course avec notre passé. Ce que nous ignorons aussi c’est qu’il peut nous rattraper, puis nous dévaster. Aussi est-ce un devoir pour et envers nous-mêmes que d’être parfaitement vigilants envers notre présent. Afin que nous le lestions assez pour qu’il demeure en son lieu, ne se mette donc jamais à s’ébranler à notre poursuite. C’est contre son futur qu’il faut occuper son présent. L’enfant ignore cela, il ne détient pas encore les ressorts de la convocation intimée par le temps. Jeune, il n’a pas traversé la durée des épreuves nécessaire à l’éclosion du sentiment rétrospectif, il est tout dans le futur, contrairement à l’adulte qui est devenu médian, pondéré par un passé irrévocable qui amenuise chaque heure l’élan des possibles de son avenir. Comment l’enfant pourrait-il comprendre par exemple le sens des plus belles années de sa vie que représente sa jeunesse, puisque lui et l’adulte ne sont pas dans la même connivence à l’égard du temps, le premier ne le connaissant pas sous la même détermination que le second? Et il est impossible à quiconque de se devancer, encore moins pour un enfant de se faire venir à lui-même l’idée d’un devancement possible, même sans en exiger le moindre contenu rapporté à la hantise du temps.
Moi je n’ai guère vu plus que les actes eux-mêmes, faits et conscients d’être faits, et conscients par la suite d’avoir été faits lorsque la suite est désormais ce qui nous regarde, ce ciel par exemple, pour me prémunir du temps.
Derrière moi résonne l’écho de l’accomplissement de tous mes actes, inscrits tous tout en moi, jusqu’en la plus profonde entaille de mes chairs. Et je puis, dans ces rares moments d’extase les ressentir tous palpiter en mon tréfonds, puis comme ressurgir un à un, eux tous à leur place depuis que je suis au monde. Eux! Qui m’individuent tellement unique, ir-reproductible argument d’une vie in-refaisable telle.
Car tous nos actes tous nous cheminent, d’une façon constante de biais et de haut. Ils demeurent, comme une longue traîne invisible de laquelle nous reviennent les hauts souffles des traces de vie que nous ouvrîmes, foulâmes, et laissâmes au brise-glace de notre cône existentiel.

Un à un les jours sont donc passés ; les heures entre chaque jour, les minutes, et les secondes entre chaque minute. C’est alors en leur fin, le mystère de se demander comment… il est possible que maintenant on y soit, en leur fin.

Dans l’instant difficile on peut user de la puissance du temps : se projeter dans l’à venir à partir duquel un arrière-goût d’émouvante nostalgie, ou même un souvenir presque heureux nous seront donné de ce moment traversé. Car tout ceci ne durera pas. Ni quant à ce qui touche le pire, et cela aura de quoi nous réconforter, ni quant à ce qui touche la source de notre joie. Et cela aura de quoi nous jeter le malheur.

Il reste ce mystère que recèle le passage d’un moment à un autre, nous fait ici, puis là. Les retours aux mêmes endroits en des instants différents nous induisent à des questionnements déroutants, mêlés d’un vertige palpable, renversant un ordre bien que confortant l’ordre. L’Habitude des lieux légifère, détient nous, tant et si bien qu’on se demande à la fin si on les a bien quittés. Cet après-midi-là par exemple je n’ai pu parvenir à comprendre comment je m’étais retrouvé dans ces pièces que j’avais pourtant quittées. Je ne parvenais pas à intégrer mes perceptions du présent au long déroulement d’une absence intensément vécue ailleurs que dans ces pièces. Le temps était si bleu, si beau qu’une journée comme celle-ci était passée sur les plages.

Il y a ces jours qui ressemblent à ces autres jours, connus de mémoires et connus de nos vies ; pour ce que nous y avons été, de ces jours.
Ce que nous serons dans notre vie nous ne le saurons pas ; on aura beau compter un à un les jours rien n’y fera : on atteint très vite ses limites, bien que le temps d’atteindre à soi-même touche à l’éternité. C’est aux autres, à peine que nous laisserons le soin d’en dire.

Bien sûr! l’instant neuf est toujours invécu, invenu, unique et sans retour. Et tous ses ascendants s’inscrivent tous tout en lui, et le roulent comme la vague l’écume. Et toi! Toi t’y retrouves-tu? Par-delà par-dessus et les lieux et les temps! que tu as été… dans une continuité de pluies et de gris, d’études à leurs soirs, de routes à leurs pas.
Comme… comme reviennent ces images du passé, qui sont des appels par-delà et les cieux et les ciels… par-delà le temps lui-même.
Il y a la convocation des lieux, … les mêmes lieux. Il y a ces pauses d’actes, pauses de gestes, arrêts… qui nous reconvoquent nous aux mêmes lieux que ceux que nous avons connus. Dès lors nous livrent et nous relivrent en tant qu’ils nous dénudent, qu’ils nous épuisent par questions de leur présence.
Nous n’avons pas l’accès à l’appréciation de notre présent autrement que par la distance de la durée, qui est la règle pour son évaluation. Aussi le futur sera-t-il la mesure de notre présent, tout comme celui-ci, lorsqu’il regarde derrière lui juge et expertise la trame d’un présent passé.

Quelle… apothéose… mais non! ce n’est décidément pas ce mot qui conviendrait en cette place pour rendre signe – encore une fois! – vers ce malaise de compénétration révolue qui saisit au coin d’une seconde l’esprit d’un homme, l’esprit d’une femme, lorsque fond chancelant le mirage de la rétrospection sur une parcelle de son existence.

Il faudrait voir ce lien, entre ma place à cette chaise de là, à ce lieu de là, à ce temps de là, et ma place sur cette chaise-ci, en ce lieu-ci, en ce temps de maintenant. Puis s’y pencher fortement. Je veux dire s’y atteler les sangs, vivre à nouveau avec les yeux de l’esprit la situation passée que l’évocation fait renaître, qu’elle appelle à sortir de ses cendres. Avec les yeux de l’esprit, donc en fermant ceux du visage, en ramenant par l’effort de l’esprit la situation de ces lieux et temps, gagnant par là leur investiture. Puis mesurer l’écart qui lie la juxtaposition des deux moments : celui de ce passé, celui de ce présent, qui appelle ce passé, le veut! et lève son incantation. C’est cette nue juxtaposition de deux situations auxquelles seul le décelant*appartient, et par lequel… et grâce à qui elles sont liées qui déclenche cette bilocation de conscience.
Ainsi cette classe : cette salle de classe, et moi sur cette chaise, sur cette précisément table, adossé à ce précisément mur, là sous la rangée des fenêtres, et cette fenêtre-là, avec son rideau de toile jaune qui faisait un air jaune par toute la pièce quand le Soleil donnait dessus, rendait un sacre de surnature aux interrogations de latin et de grammaire française.

5) La temporalisation

Il y a un regard, une attention un projet, un retour… et ce qui passe. Il y a bien aussi ces petits moments, qui souvent ne furent seulement qu’intermèdes, qui pour cette raison-là donc n’auraient rien d’un sceau pour garde de mémoire, mais qui incompréhensiblement conservent une prégnance, savent remonter la source des événements pour s’atteindre comme cible, instillant alors le soluté du sentiment cristallisé. C’est à la nostalgie que me délivrent ces petits moments passés que je me rive. Et quand je m’y arrête, c’est vrai que je mesure avec éblouissement la disproportion entre, la charge affective que ces instants portent, tout à la fois savoureuse et plaisante, enchanteresse et délectable comme un cordial tiré d’une pharmacopée, et leur insignifiance comme transition dans la trame d’événements qui eux en regard furent saillants.
Le cela qui passe se déroule sans qu’il y ait à lui adjoindre une quelconque intimation temporelle, dans cette juste mesure où le passer n’est pas impatient, n’est pas en attente de quoi que ce soit, ne se trouve pas subitement sous le coup d’une surprise de se trouver à tel degré de son passer, comme peut l’être le veilleur inconscient qui sort d’une léthargie au travers de laquelle le temps dans sa durée est mis entre parenthèse, puis qui s’étonne que la nuit soit tombée, ou que ses quarante-huit ans sonnent le lendemain.
La temporalité est subséquente, construite à partir d’instantanés décelés* qui sont des arrêts sur la manence inarrêtable, et qui agissent comme des artéfacts. Ces haltes, le décelant* en a tiré copie d’après ce qui s’est achevé devant lui : la fin du jour, la mort d’un animal, un amuïssement, contemporainement à l’attention génératrice de l’instant. Or ces arrêts ne sont toujours que des interruptions locales, qui visent à révéler précisément la pluralité des existant chacun comme singulier à l’égard du règne totalisant et irradiant de « l’Existentia ». Mais le temps a été construit également à partir de la médiation des cycles du jour et de la nuit, du rythme des saisons, du bourgeonnement et de la floraison, ou bien encore des phases de la Lune ou de celles des marées.
La temporalisation est subséquente au rapport du face au passer ; elle est l’inhérence de contact ou d’interface entre le décelant* et sa situation, plus précisément encore elle découle de la superposition de la fonctionnalité structurale de l’Eg à la structuration de l’EM. Le décelant* dira bien « hier », « demain », « ceci dure depuis trois semaines », mais ces considérations sont des prises externes sur la guise de persistance et de surgissement, deviennent des assignations descriptives rapportées depuis ce qui est indifférent et neutre. Le temps, et à fortiori la temporalisation, ne sont que des notions transitives, dont l’existence et les propriétés ne sont déterminées qu’en relation au degré d’Ouverture de l’existant. Précisément, ici, c’est la capacité cérébrale et nerveuse qui l’existe transitivement comme une spécificité de l’EM. Ce serait une fallacieuse analyse celle qui prétendrait qu’au même titre que l’espace le temps n’est qu’une limite d’horizon à la ressource de l’Espace-Monde, et que celle-ci s’achève avec le temps du décelant*, et l’espace, conçu lui aussi comme « forme de notre sensibilité ». Il serait à la fois restrictif et condescendant de croire que notre impossibilité de penser quelque chose d’autre que les rapports que nous existons eu égard à l’EM, est la définitive raison de la fermeture d’une existence d’un quelque chose qui irait contre le sens de notre impossibilité.

La déconstruction, ou mieux le démantèlement de la temporalisation est malaisé. Parce que si ni le temps ni l’instant n’existent en eux-mêmes, ils sont néanmoins existés transitivement et cette poïèsis décelante*, toute distincte d’un en soi objectal détient une structuration déjà fort bien commode pour le commerce mondain que nous menons, mais avant tout pour nous donner simplement repère et situation dans l’EM. Une fois encore chaque problème majeur, aussi bien de la gnoséologie que de la métaphysique tourne au plus propre autour du pivot central de l’entrave qui ressortit à l’impossibilité de fond de faire la part entre, l’objectalité et la transitivité, entre ce que le décelant* porte avec lui, projette depuis lui, et ce qu’il accueille du bain de l’EM. Une préoccupation de ce travail porte sur cette explicitation : dissocier le résultat des traitements génératifs du décelant*, de ce à partir de quoi sont produits ces traitements, le point de contact étant ici l’Eg, contact justiciable de deux dimensions en même temps : l’une sienne propre, et à part elle ; l’autre celle de l’EM, englobant la première. A aucun moment nous ne pouvons investir cette ubiquité, ne la regardant que tour à tour d’un côté puis de l’autre. Au plus proche de son foyer, au plus grand écartement de lui, à la plus grande distension dont nous soyons capables, nous sommes déboutés comme est débouté l’observateur des phénomènes quantiques.

Le système nerveux, lui aussi, est assujetti et a été assujetti au principe de la sélection naturelle qui commande qu’un critère est retenu par l’effet, quand il est mélioratif sur l’être vivant dans son milieu, alors qu’il disparaît s’il le désavantage. Ce critère est aussi bien la couleur d’un plumage, l’introduction d’une nouvelle lignée dans un système immunitaire, le développement cérébral d’un mammifère. Chacune des transformations de l’être vivant génère une répercussion fonctionnelle en lien avec elle. La modification de la fonctionnalité s’insère à son tour dans le cahier des charges environnementales, et c’est l’initiation de la giration de l’effet devenant cause. Pour l’espèce humaine, la complexification cérébrale s’est, entre autres choses, acheminée à l’idéation dont l’ostension est l’introduction des catégories comme celle du principe de causalité. Toutes ces ressources se renvoyant les unes aux autres ont favorisé et favorisent encore une adaptation sui generis de l’espèce humaine dans l’Espace-Monde. Cette transitivité du temps, que quiconque nous accordera sans peine pour peu que nous ramassions nos efforts discursifs pour mettre en bon ordre les arguments disponibles à profusion, tant évolutionnistes que physiologiques, tirés de l’entomologie ou de l’anatomie comparée, est à son tour un rejeton du principe de la sélection naturelle. Cette affiliation idéaliste ne tombe pas des nues, ne subira pas « tohu-bohu plus triomphant », pourtant, y regardant de bien près on s’éberluera à questionner quem in finem la confrontation décelée* au sein du monde existe précisément le temps comme nous l’intimons, l’espace comme nous le rendons, la langue comme nous la parlons, l’art comme nous le produisons. Que veux-je dire? Simplement que l’acceptation du temps comme propriété cérébrale instituée dans une espèce en vertu d’un développement suffisant de son anatomie, n’a seulement pas encore abordé d’un souffle d’air la question de savoir pourquoi, est-ce précisément cette relation structurante et configuratrice-ci qui est décelé*, plutôt qu’autre chose ; ou encore, et de façon équivalente, l’Ouverture* a-t-elle, de toute nécessité, dans sa confrontation et pour un degré développemental ouvert de niveau voulu, un modus de cette relation structurante-là? Voici qui précise, cerne et monte en puissance la problématique liée au temps.
Donc oui le temps, pour le décelant*. Mais nécessairement le temps? pour des niveaux de décèlement équipollents?
La possibilité affirmative de la réponse à cette interrogation ferait basculer notre réflexion vers une spécification universelle de cette relation structurante, du même coup, celle-ci s’accréditerait d’une subsistance virtuelle objectale et par infection locale c’est « l’Existentia » elle-même qui s’en verrait pourvue.

6) La configuration temporalisante

Chaque occupation et chaque préoccupation requièrent un réseau tout en le faisant. Le décelant* se détermine dans ce réseau projeté, s’y situe comme la puissance d’un dessein à dérouler, et s’y vit. Ce champ d’horizon est concomitant à la variabilité de « l’être-intoné » qui pétrit le je.
Nous appellerons configuration temporalisante l’unité tonale sous laquelle se rassemble dans la durée la diversité des gnosies que perçoit le décelant*, et qui sont l’assise de la génération des corrélations noético-noématiques afférentes à ces dernières.
L’infatigable « succession des instants » altère imperceptiblement la configuration temporalisante que le décelant* institue et dans laquelle il se meut, et dont la durée n’a aucune prédétermination mais ressortit à l’intensité que la localité mondaine exerce sur lui. Ainsi y a-t-il glissement des configurations temporalisantes qui s’interpénètrent aux frontières de leur étendue, de sorte qu’en leur bordure le chevauchement rend floues les intonations associées à chacune d’elles, comme l’estompage des couleurs dans le balayage croissant ou décroissant du spectre optique relativement aux longueurs d’onde. Chaque configuration temporalisante scinde et compartimente l’étoffe de la durée du temps de telle façon que leur collection y constitue une régionalisation, dont chaque parcelle investit à part elle une unité tonale. La configuration n’a pas systématiquement pour motif un projet, ce qui la discerne et caractérise est la généricité de la tonalité sous laquelle se rangent les instances rappelées par la mémoire. Sa constitution puis sa préhension nécessitent une certaine durée de recul vis-à-vis du décelant*, qui ne doit pas y adhérer.
L’investissement rétrospectif d’un décelant* par une configuration temporalisante passée s’effectue à la guise d’une remémoration de souvenirs, déclenchés, relayées ou renforcées par la présence de réactivateurs : un objet, une voix, un visage, un lieu, un parfum, une musique, un état climatologique ou corporel, une luminosité, un bruit ou un goût. Ces réactivateurs agissent par la ré-exposition à laquelle ils soumettent le décelant*, faisant une passerelle entre passé et présent.

SECOND MOMENT : L’INVISIBLE

L’appel de l’Invisible

l’Invisible est ce qui déséquilibre le havre, de nous face à nous, puis de nous face au reste. La question ne peut manquer son entrée, les données ne peuvent paraître à ce point adéquates à nos attentes qu’un décalage n’existe pas, et n’ouvre sur le foyer de l’Invisible. De la plus humble interrogation jusqu’à « Ethica More Geometrico Demonstrata ». La résolution de cette non superposition le décelant* la mène selon lui : l’étouffe, la délaisse, s’en détourne ou s’y plonge. S’il y plonge, c’est à la hauteur de ses moyens. Les penseurs sont ces hommes qui se sont engouffrés à la consécration de cette brèche. L’Invisible est ce moteur du non repos, le halo de nos doigts, le nimbe de notre front. Il est le quem in finem de notre croissance, la raison du visible qui à son tour donne la génération de l’Invisible, le magnétisme et l’envoûtement que la détermination exerce à notre encontre, mais encore l’achoppement à surmonter chaque fois pour saisir et ressaisir linguistiquement ce qui n’est pas préhensible, mais flotte autour de nous comme une tension de vapeur, ne s’épuise pas par le dit tout en nous mettant en demeure de renouveler notre maladresse dans l’exercice de la Pensée. Notre quête, du plus loin de ce que nous sommes, est celle de donner à l’Invisible une face, de rendre visible l’Invisible. Le poète et le penseur en sont des ordonnateurs, s’abouchent donc à cette tâche.

« […] c’est un besoin ayant force de loi, d’admettre une chose sans laquelle ne peut avoir lieu ce qu’on doit sans relâche se proposer pour but de ses actes. »

L’Invisible est partout, traqué par toute femme, tout enfant, tout chercheur, derrière chaque réflexion, dans chaque livre, à travers chaque image d’un long métrage, dans le miroir des verres de lunettes posées sur un bureau, ou encore dans la structure profonde de l’énoncé d’une langue comme l’avait remarqué le précurseur Lucien Tesnière.
Le sens est un grand Invisible ; dans l’étude des langues par exemple, la philologie y prend appui pour déceler leur structure, au contraire de l’analyse distributionnelle qui se fie à la régularité visible des invariants morphosyntaxiques depuis laquelle inductivement elle établit le sens.

La quête du savoir, la quête de la sagesse, en leur ressort sont les mêmes que celle qui commande la cupidité ou l’avarice. Leur objet seul diffère. Et c’est précisément la distinction de leur objet qui donne aux unes l’opprobre, aux autres l’admiration, et ce, quoique l’Invisible par où ces visibles sont donnés soit le Même en son fond.
Ce que nous attendons, même pour celui qui dit ne rien attendre, est une chose de l’au-delà de notre finitude.
Nous ne pouvons nous résoudre à disparaître complètement. Ainsi en appelons-nous sans fin à nous franchir, depuis notre nous-mêmes, à travers le vacarme de notre parole qui essaime actes, enfants, livres, découvertes, constructions, récits… comme pour imprégner de notre substance la localité du monde que nous avons respirée. Or, in fine le je subsisterait-il à son franchissement? Ou se transmuterait-il plutôt?

Le visible est l’ici, le tactile, le sensible, le concret, la poignée de mains qu’échangent deux hommes, le baiser par lequel deux êtres communiquent le souffle de leur amour. Il est la première puissance. Le visible est une mauvaise représentation de l’invisible, pire, c’est-à-dire mieux, il n’en est pas une. Il n’y a par exemple pas de correspondance systématique entre une possession matérielle et les capacités morales ou idéatives d’un individu, et s’appuyer sur ce que l’on possède pour juger de ce que l’on est, écraser la montre comme une cour, c’est n’avoir rien compris du tout à l’avoir ni à l’être. Mais il y a plus : le biais de la norme d’internalité possède une extension dans le paradigme de beaucoup de religions qui impriment en toile de fond une équivalence entre ce que l’on est et ce que l’on a. Or ce présupposé principiel est un fondement énergétique de notre moralité dont le rendement est laissé à la caution du hasard, puisque la dissipation d’un colossal être de bonté peut être totale après qu’il a été exposé à une absolue adversité existentielle. Il ne reste alors comme secours qu’à se raccrocher à la presque dernière forteresse, celle de l’inexpugnabilité de son soi.
L’Invisible lui est la seconde puissance : celle de la cause, de l’assise, de l’explication ; celle qui détend la tension d’une problématique, celle qui fournit la consonance. Mais il serait vain de vouloir trancher avec netteté la continuité qui les ceint : un flux communicatif va de l’un à l’autre et s’en retourne en sens inverse. Nous, hommes et femmes sommes l’agent de cette fausse dualité, le noeud de cette double génération visible – Invisible, l’un ne pouvant par ailleurs se disculper de l’autre puisque l’existence du premier engage indissolublement celle du second.
Il est souvent trop vain, mais tellement rassérénant, de vivre au crochet de ce visible patent qui nous fait communicables, nous rend sociables mais trop vain, parce qu’est ininterrompue la fuite à laquelle nous raccrochons nos respirations d’espoir, nos efforts et notre hargne, en contrepartie de quoi nous nous écoulons sans pouvoir nous saisir, de sorte qu’en relent, par ressac en un soir d’une nuit tard dans la vie, tard et trop, nous sentons l’écoulement finir, au sablier de [.] notre corps disparaître, à son tour notre souffle, notre souffle s’asphyxier au passage de notre fin.

J’ai très longuement désiré… autre chose. Quoi?… je ne saurais le dire, et ne prendrais sur moi de l’affirmer, de peur d’en violer la sainteté. Et pourtant je pense dorénavant que chaque femme et chaque homme savent cette étrangeté de goût, connaissent le frisson sur la nuque, de ce haut qui va parfois jusqu’à descendre le long de notre épine dorsale. Ce que je crois aussi c’est que chacun a fini par désigner cette haute chose de son propre nom, si bien que chaque homme ou chaque femme, tout en désignant le Même, s’engagent inexplicablement en des sentiers de guerre, car je n’en connais pas un seul, pas une seule qui n’ait la soutenance assez haute pour ne pas expirer son silence. Et voici agité le vacarme des mots, enjoignant le vacarme des corps.
Cette chose, que j’ai voulue… laquelle?… je ne l’ai néanmoins jamais assez cherchée, et par ce fait… jamais assez chérie. Mais j’ai eu tort! le tort de ma paresse : or moi je ne sais que l’art d’être un homme…
J’aurais volontiers convoité cette maîtrise de nos maîtres ; mais qui donc aurait-il fallu que je fusse? Un autre, c’est sûr : donc un des leurs. Or comme l’ajoutait Camus citant Chamfort : « …plutôt que de se donner [...] des principes plus forts que son caractère. »
Je me suis un jour surpris à remarquer que j’attribuais une contiguïté fantaisiste entre Camus et Merleau-Ponty, au point de leur prêter des accointances qu’ils n’eurent vraisemblablement pas, allant jusqu’à les voir assis tous deux à la terrasse d’un café parisien, les imaginant deviser sur le prix d’un col blanc, l’extase que procure l’écoute d’une interprétation du « Boléro » de Ravel, ou encore la notion de « darstellung » chez Kant, Camus une cigarette entre le pouce et l’index, Merleau-Ponty la main sur la gazette du matin. Au vrai j’ignore bien les rapports qu’entretinrent les deux hommes, pour autant qu’ils en eurent.
Etre un autre! maigre rêve… Pour les usagers du martyr pourtant la hauteur réside encore bien dans l’incessant renouvellement de cette confrontation. Car il existe bien une hauteur de l’impossible qui confine à la délectation de sa souffrance. Or je n’eus pas là non plus moi le courage de cette constance. C’est donc virevoltant, versatile que je brûlai au fantôme de ce Soleil.

Fuir ce monde, fuir ce que l’on voit, puis rêver et penser à un monde qui n’existe probablement pas.
L’ultime leurre est peut-être celui de penser qu’il y a quelque chose d’autre, de quoi serait rétroactivement donnée la mesure du décelé et du cryptique, du visible… et de l’Invisible, cette autre chose étant un suprême Invisible n’ayant plus mesure commune avec la nature de l’invisibilité exposée jusqu’à maintenant.
Nous tous aussi rendons sacre à l’Invisible, chacun en notre manière, en des formes et des volontés que nous ne saurions certes entièrement maîtriser, certains d’entre nous, peut-être les plus lotis dans le sein de la prudence donnant à cet Invisible le moindre coût du contenu, s’en tenant à une détermination tout extérieure qui n’engage pas l’investiture. Et c’est sans doute par l’économie de ce biais, par cette rétention volontaire, par ce frein engagé que les moindres succès peuvent avérer leur définitif éclat. Pourtant, comment aurions-nous pu avoir la résistance suffisante face aux assourdissantes expérimentations renouvelées : du Soleil qui n’est pas à cent-cinquante pas de nous, du bâton rompu dans l’eau, de Bacillus anthracis à qui l’on peut raisonnablement imputer l’infection?

Les auteurs dans le domaine de la Pensée sont l’exemple de la convergence visible-Invisible, en ce sens que leur OEuvre déploie l’effort de cette ligature, veut enfin être la situation de ce noeud de rencontre.
La continuité du visible n’est pas souveraine, elle cède face à la liberté interprétative du décelant* selon ses modus particularisateurs que sont la puissance générative, l’humeur, l’intention, le désir, le phantasme, l’imprégnation culturelle, le fonds basal, au point que s’élève l’élaboration d’une continuité de sens. Par exemple cette « substantia ». Si éminente au travers des âges. Sur laquelle tant d’esprits de premier ordre ont descendu toute la puissance dont leur intelligence avait le possible.

1) Petit aperçu de la conception essentialiste de la Tradition philosophique

Ce conflit « essentia » – « existentia », qui mute le corps de la Pensée, est le calque de la projection de la judication poïétique sur ce dont la guise d’existence est étrangère à un quelconque alibi génératif.

« L’essence de chaque chose est puissance de persévérer dans l’existence particulière qui la caractérise. »
« Essence : nature fondamentale de, sa définition logique stable, invariable quelles que soient les circonstances. »

La conception essentialiste de la métaphysique est celle qui a prévalu depuis l’érection du point fixe de la subordination de « l’Existentia » à l’« essentia ». L’étiologie de cette perspective est en prise directe avec le modus prospectivement génératif du décelant*, dont la prépotence est telle qu’il n’est pas jusqu’à la causa sui qui ne fût dans la descendance de sa lignée.
L’essence a été l’alibi de la focalisation irrésistible du réductionnisme idéel. Comme tout concept, elle possède la raison de son apparition. Son ontogenèse provient directement du modus de conceptualisation immanent au fonctionnement de l’Espace génératif du décelant* ; ce ne sera jamais assez répété : la conformation de notre système nerveux induit des spécifications gnoséologiques en rapport avec elle. Ainsi l’agent judicatif en vient à penser que tout est déjà contenu dès le premier germe, que l’existence réale est tout entière virtuellement dans un quelque chose qui lui pré-existe, et par quoi elle déroulera sa loi conformément à sa nature nécessitante, et subséquemment à sa finalité (au pourquoi de son existence), en accord avec la relation qu’entretiennent intimement les deux notions de nature et de destination, celle-ci étant la projection de l’accomplissement de toutes les potentialités contenues dans l’essence. Et de la même façon que l’essence est parfaitement déterminée sans que ses déterminations ne soient toutes définies et reconnues par les humains, la finalité est elle aussi parfaitement déterminée dans la relation nécessaire qu’elle développe depuis l’essence, sans que, une fois encore, l’entièreté de cette connaissance ne soit étendue à la sagacité de l’espèce humaine. De là les présupposés de prédestination et de puissance d’outre-monde attachées à la lumière de la finalité, quand ce n’est simplement pas l’enfantement des phantasmes au toit de nos hormones,et de nos thymies.
Ainsi traditionnellenment le trépied de ύπόστασις de la chose réside dans l’essence, l’existence et la finalité. Ce dû représente pour le décelant* toute la dramaturgie de l’éthique. La Tradition définit le bonheur de l’homme et de la femme dans l’harmonie entre son essence et sa finalité, qui doit irradier l’entéléchie, entre donc ce qu’ils sont et ce qu’ils ont à être, autrement dit dans la conformité entre leur nature et leur devoir.
Si nous critiquons la notion essentialiste ou en rejetons jusqu’à la légitimité de son existence, nous ne pouvons en nier le fait de sa théorisation, et devons rendre compte de la poussée psychologique qui en a permis la genèse et l’essor. Tout comme on peut étudier l’ontogénie du concept dans une analyse générique, désintéressée alors de la spécification du contenu conceptuel, en s’attachant seulement au mécanisme universel de sa genèse en rapport avec les propriétés génératives de l’Eg, cf infra « 4) Le concept » in « b) L’ontogénie du concept », de même on peut particulariser l’étude génétique d’un concept de son choix. Dans ce dernier cas nous pourrions tenter de démonter les pré-requis et les pré-conceptualisations nécessaires à la genèse de la théorie essentialiste, mettre à jour les options et les ressorts psychologiques qui la sous-tendent.
Pour clore ce paragraphe mentionnons en dernier lieu que la conception essentialiste classique se fait l’écho du mythe du paradis perdu, de la chute de l’Homme affiliée au réalisme platonicien des Idées. Selon cette orientation herméneutique l’essence représente la perfectio, l’identité immuable entitaire ; l’existence en est la dégradation éprouvée par la chute dans le Temps, la dispersion puis la fuite de l’identité dans la variabilité selon les axes de la spatialité et de la succession. La facticité de l’action offre l’épreuve de la remontée – la transcendance – conformément à la loi d’essence vers la finalité du devoir être éthique qui résout l’inadéquation dans le retour identitaire. N’importe qui saisit dans cette description sommaire le calque imprimé aux grandes religions monothéistes.
Ce paragraphe est en connexion avec celui qui est intitulé : « 4) Qer – fibrant – fibré. » cf infra, et doit donner lieu, pour une justesse de compréhension des notions qui sont abordées ici, à des lectures en allers et retours de l’un à l’autre.

On distingue traditionnellement la loi physique de la loi morale, la première ne pouvant être enfreinte, la seconde pouvant être violée. En réalité cette loi morale à laquelle on s’attache et que l’on croit promulguée n’est pas la loi qui mériterait seule la qualification de véritable. La véritable loi englobe les irrégularités de la première, les prend en compte dans un modèle d’ordre supérieur, exactement comme la rectification que la relativité apporta à la gravitation, en englobant les approximations de celle-ci. Depuis le sol de cette seconde puissance les prétendues violations sont normatives.

2) Le possible

Existentiellement pensant l’unique et pleine légitimation de l’événement est le fait de son déroulement.

En aucune façon autrement qu’ils s’étendirent, se déroulèrent, se produisirent : les actes eux-mêmes. Autrement dit il n’y a qu’un seul monde possible comme il est, qui est un monde de nécessité ; la contingence, (penser que ceci aurait pu ne pas exister, ou que cela aurait pu le remplacer) est un leurre : le possible est proprement impossible, le si est illusoire. Aussi, toute autre supposition touchant à ce que serait le monde, si… émise judicativement et prenant racine depuis l’« il y a », et non depuis l’exclusivement autre du monde – non monde -, anéantit catégoriquement la pensée qui la formule, car anéantit le monde de cette pensée.
Ainsi dire, penser ou croire ou que l’on aurait pu ne pas exister, ou que l’on aurait pu être un autre (plus grand, chauve ou que sais-je encore?), c’est se croire et s’admettre extérieur à sa propre vie, c’est-à-dire croire donc que l’on puisse exister hors de ce qui est le seul principe à son fait d’être.
Le possible est proprement impossible, comme le soutenaient les Mégariques et j’invite énergiquement toute personne à lire avec minutie, puis à relire très attentivement encore les paragraphes du sixième entretien d’Alain tiré de son essai « Entretiens au bord de la mer », qui traitent des possibles et de l’impossible ; elle y trouvera exactement ce qu’à mon tour j’ai cent fois repassé dans ma tête.
De fait, le possible est une modalité décelante* intermédiaire qui, introduisant un réagencement du monde en produit idéellement une détermination nouvelle, aussi bien que fantasmatique en rapport à celle qui a éclos.
« C’est possible… » s’entend-on souvent dire pour exprimer la non contradiction du : « Pourquoi pas? », ou bien : « Après tout! », ou encore : « C’est probable ». C’est réellement notre incertitude que l’on traduit par ces expressions, ou l’incontrôlable d’une situation sur laquelle toutefois nous attribuons un coefficient de réalisation intermédiaire, entre le nul de l’impossibilité, et l’irrésistible de l’effectivité.
Encore faut-il être précautionneux, et savoir discerner deux composantes dans la possibilité comme non contradiction que l’on octroie à une réalisation, à savoir celle qui relève de la compétence technique, et celle qui est du ressort de sa volonté propre. Il est possible que je tue cette femme avec qui je dors depuis cinq ans tous les soirs ; il me suffit de la poignarder dans le sommeil qu’aura provoqué un narcotique que je lui aurai fait boire à son insu. Il est possible que je me suicide : il me suffit de m’injecter par voie intraveineuse directe dix grammes de chlorure de potassium, ou bien d’avaler quatre-vingt-deux comprimés de nivaquine. A savoir maintenant s’il est possible que je veuille le faire, ou s’il est possible que je l’envisage…, cela est autre chose. Et de cette dichotomie relève l’impossibilité de facto de la réalisation de ses actes.
Comme l’a parfaitement souligné Bergson, et je renvoie cette fois tout lecteur aux lumineuses analyses développées dans « Le possible et le réel », le cela au lieu du ceci n’a aucune signification, il manifeste seulement le biais rétrospectif auquel nous succombons lorsque nos désirs vont au-delà de notre raison. Cette tromperie ressortit à notre modalité créative qui se veut prospective, relevant les critères nécessaires à la réalisation d’une finalité qu’elle tient comme un projet, conceptualisant donc à rebours par rapport au modus de déroulement temporel qui procède lui par l’effet, exactement comme le réalise encore le conditionnement opérant. Il n’y a de projet que pour une femme ou pour un homme, et non pour l’événement dont les humains sont les acteurs, ni davantage pour son résultat.
Le possible n’est ni un amoindrissement, ni une prééminence de l’effectivité ; il en est un modus appréhensif affranchi du temps et se déplaçant sur son axe, éprouvant donc naturellement les ressorts de production des configurations événementielles, les analysant, les décortiquant, établissant des connexions de cause à effet, ou des nécessités subordonnées, à partir des choix existant parmi des solutions de chaînes événementielles, en vue de la réalisation d’un projet défini.
Se plaçant antérieurement au but cherché, et réfléchissant sur les contraintes d’actualisation d’icelui l’agent judicatif génère le possible qui n’est rien moins qu’un attribut de l’occurrence, mais rien de moins qu’une perspective transitive sur une production événementielle exclusive de toute notion de choix. Le possible n’est pas un état du monde. Celui-ci n’a pas d’attentes, ne produit pas de calculs, ne s’interroge pas ; il n’évalue pas la probabilité d’un acte à venir, il ne fait pas de judicium rétrospectif ; il n’est pas un il. N’ayant pas de centre il ne ressent aucun effort, a contrario du décelant* qui lui connaît l’effort d’appropriation de l’extériorité, hiérarchisant la complexité à la mesure de ses capacités.

Une excellente application des deux items de cette partie s’exprime dans le jeu d’échecs. Sur les soixante-quatre cases alternativement blanches et noires, figures et pions au mouvement précisément défini. Trait aux Blancs puis alternance. Petit et grand roque, promotion et définition des positions gagnantes ainsi que des parties qui relèvent de la nullité. La loi d’essence est l’ensemble de ces conditions qui président au déroulement du jeu. La facticité relève du reste : lieu géographique de la rencontre, taille de l’échiquier, nature des joueurs, de leurs capacités en finale, en milieu de jeu, de leur répertoire d’ouvertures, de leur sensibilité tactique ou stratégique, du choix du coup à chaque trait. Les possibles représentent l’ensemble gigantesque de toutes les combinaisons permises par la loi d’essence. En un sens tout est pré-écrit, il ne s’agit que d’extraire les suites de coup à chaque fois les plus appropriées à la sensibilité du joueur, à la situation dynamique arrêtée au trait. Le hasard intervient au final assez peu aux échecs en comparaison de la donne des jeux de carte, ou du lancer de dés qui en représente le phénix.

Ce sont encore les exemples les plus concrets, pour autant que l’on s’en serve selon « le bon bout de la raison », qui illustrent efficacement ce que des lignes de formulations propositionnelles, fastidieuses et abstraites, certes parfois exactes mais très souvent peu lumineuses, peinent à expliquer. Tel homme mort d’un accident de la route, au volant de sa voiture en percutant sur l’autoroute un poids lourd mal garé sur la bande d’arrêt d’urgence, n’a pas la possibilité de vieillir. Ou ne l’a plus. Il se la voit amputée. Ce qui était présumé comme l’une de ses possibilités les plus propres, en accord avec sa plus étroite proximité, celle des processus physiologiques de son corps, s’est évanoui dans l’Invisible d’un petit matin brumeux et verglacé, aux abords d’une commune inconnue. Certes le vieillissement de cet homme était inséré dans l’être de son corps, qui n’avait besoin d’aucun « deus ex machina » pour s’accomplir conformément à lui. L’Invisible, sous les traits de l’imprévisible par exemple, dans l’irradiation multiaxiale et multilocale de toutes choses envers toutes choses puisque rien n’existe à part soi, (ce qui sera désigné plus loin par « la transcommunicabilité des déterminations réales »), peut venir ravir la plus étroite proximité réale, mais toujours sous la dépendance constante du point d’équilibre de la consistance événementielle2.

3) La nécessité

On peut sans trop se compromettre définir la nécessité comme un processus de déroulement événementiel auquel l’état résultant ne peut se soustraire. Ainsi la mort est une nécessité, puisque quel que soit le chemin parcouru par tout être humain, la fin à laquelle il est indissolublement lié est celle-là. Il existe bien là une impossibilité de se représenter cette fin comme ne pouvant pas se produire. En revanche, porter un panama, mettre des boutons de manchette à sa chemise en flanelle, avoir eu cet accident de la route ou cette agression en sortant de la gare à une heure vingt du matin, sont représentés comme des événements pouvant ne pas avoir eu lieu, simplement parce le décelant* est, au vu de son expérience de vie, en mesure de leur en substituer chaque fois un autre en ajoutant une condition pré-ordonnée qui en enlève leur caractère indérogeable. C’est cette interchangeabilité que le décelant* réalise sans aucune forme de procès, sans retenue, cédant à l’immédiateté de ses désirs ou de ses voeux les plus chers, qui le condamne à substituer le possible à la nécessité là où finalement l’état de fait seul a présidé. L’événementialité en acte n’est pas un processus de réflexion mathématique, au décours duquel on amenuise ou accroît les conditions pour obtenir la conséquence voulue en shuntant la temporalité, un théorème de géométrie par exemple n’exposant que l’immédiateté de propriétés immanentes les unes aux autres, même s’il nécessite la durée d’une démonstration qui inscrit son élaboration pas à pas dans la chair d’une subjectivité, à qui la pure immanence est interdite puisqu’elle doit temporellement dérouler son pouvoir décelant* pour capturer la co-immédiateté des propriétés du théorème. L’événementialité en acte n’est pas substituable ; penser le contraire est manifester sa non compréhension de la simplicité du passer, seule une succession de configurations événementielles se produisant.

Les signes de l’Invisible

1) La mort

Assourdissamment tel qu’un seul muet silence en résulte, là où parole et pourquoi désertent, sans bruits donc en clameur la plénitude de l’« il y a » retentit. La mort entre autre, est devenue pour le décelant* un puissant alibi de sa parole.

C’est probablement homo ergaster qui le premier lia l’écroulement du corps d’un de ses congénères à l’état que nous connaissons sous le mot de mort. La raison de cette révolution fut concomitante à l’augmentation du volume cérébral de cet hominidé, elle-même corrélée à une alimentation enrichie en protéines. C’est au milieu du paléolithique qu’apparut la première manifestation cultuelle des morts rendue par des hommes. Il fut l’initiation du mythe, de la croyance et de la religiosité. Le rite funèbre est principalement exutoire, tentative de maîtriser l’in-maîtrisable, d’évacuer l’incompréhensible en lui donnant visage, en le rendant visible et verbal.
En fait, la mort aussi est un objet culturel. Comme telle, l’ensemble des manifestations qui s’y rapportent est soumis au poids de la localité spatio-temporelle : sa définition d’abord, qui passe de la séparation de l’âme et du corps, à la fin des fonctions organiques ; la couleur noire aussi, dont l’apparition a muettement substituée aux pleurs et aux cris, lorsque la convenance des usages les eut jugés malséants, le symbole muet du deuil.
En un certain sens la mort n’existe pas, seuls les morts existant : corps sans vie, quoiqu’elle ait reçu pour nom baptismal l’état de cette fin du vital, et par suite l’état de cette dégradation du corps, de son pourrissement, puis de l’absence et du manque du défunt ou de la défunte. En revanche l’instant de l’ultime fuite de vie lui a lieu, et reçoit aussi pour sacre de nom le mot de mort. Irrévocable et incessible état que rien ne saurait abolir, qui s’exécute depuis le plein de la vie, et qui exécute toujours le détenteur de sa locative existence. Perpétuel état à l’avenant de l’expression : « Elle est morte », perpétuellement valable après le trépas parce qu’une personne morte est morte chaque jour.
« Est morte? ». Mais en aucun cas « mort » ou « morte » ne sauraient être un prédicat d’un quelconque sujet : la mort non en tant que ma mort, mais mort existée depuis les autres, parce que l’autre fait de moi un mortel pour lui, chaque homme vis-à-vis de lui-même étant immortel.
Le mort, une fois sa dépouille disparue, n’est rien en lui-même, mais devient l’insaisissable, l’inaccessible, le transcendant pour ceux qui en parlent, ceux à qui le souvenir revient, et ceux pour qui toutes les analyses possibles s’ouvrent* désormais. Le voceri objurgue contre l’enlèvement pour toujours du décédé.

La mort est le silence du décelant*. Retour à l’anonymat du neutre. Fin de cycle.
Le, car total, et définitivement sans retour.
La mort, ce cela que nous désignons en cette manière, grande égalisatrice, est pour celui qui existe à la fois appel irrévocable et universel attracteur vers un Invisible.
Le renversement de la mort, le bouleversement de la mort résultent aussi de l’identique visible qui lie l’avant de l’après à l’après de l’avant, alors que d’un coup tous les liens ont cédé. Le mort est une contradiction sous les yeux : la contradiction faite visible, puisque faite corps. La négation s’affirme : absence et présence se lient au mort : le mort est présence, de par le corps ; et absence, de par l’exclusivement corps. Il est ce passage réificateur de l’humain à la chose. C’est dire l’inajustement de la continuité de notre je, face à la discontinuité que nous livre subitement la mort. Elle, elle arrache les levées de l’Habitude. Son souffle, lorsqu’il s’est levé jette en semence les discordes de sens : ce dés-accord de ce qui reste en écho du vécu dans nos têtes. D’un coup d’un seul la table est rase, et c’en est dit pour jamais. Le travail de deuil qui désormais s’ouvre va consister en une réorganisation des structures affectives et représentatives, jusqu’à ce que la représentation de la structuration environnementale par l’individu ne génère que le plus petit coût énergétique possible.
En regard du décelant*, la mort, toute mort est mise et remise en balance du monde. Le monde lui-même, et sans effort se fait ramener à la tare de la mort. Elle en est l’exacte mesure. Il en devient l’exact pendant.

Puissant alibi de sa parole : l’être périssable de l’homme convoque l’inconscient collectif d’où émerge le mythe de personnages immortels, que la littérature par exemple propage excellemment sous la plume de Stoker, ou qu’adapte incomparablement la cinématographie expressionniste de Murnau, à travers la réalisation de « Nosferatu » en mil neuf cent vingt-deux.
Le thème de l’immortalité est récurrent. Le folklore du vampire s’en nourrit. Il engendre un être qui n’appartient pas à l’espèce humaine mais qui en porte des traits si ressemblants qu’il est le motif des méprises. Le don qu’il a hérité le destine en contrepartie à l’exécration, parce qu’affranchi de l’universelle loi selon laquelle tout ce qui vit meurt, le vampire, mort en lui-même détient en vertu de son immortalité la précellence sur toutes les autres espèces vivantes, si bien qu’il épouvante, excite haine, rivalité et envie, d’autant plus absolument encore que cette supériorité se nourrit à la lettre des mortels. Ces motifs le condamnent tout naturellement à être un paria.

Mais l’immortalité existe, d’une certaine façon, et peut, dans une perspective qui ne nous est pas favorable être décernée circonstanciellement à une localité de notre corps.
Le cancer, cette prolifération cellulaire anomique monoclonale, peut être conçu comme la réactivation d’un processus ancestral de survie, qui, à un moment de l’évolution, face à l’hostilité de conditions environnementales a permis à la vie telle que nous l’accomplissons aussi, nous hommes et femmes, de subsister.
Weinberg et Hanahan ont caractérisé la mutation de la cellule cancéreuse par les propriétés suivantes :
- la cellule tumorale est insensible aux signaux inhibiteurs et stimulateurs.
- l’apoptose, processus d’auto-destruction cellulaire, est inactivée.
- le pouvoir de division des cellules cancéreuses est sans limites, en raison d’une grande activité enzymatique de la télomérase.
- la sujétion au dioxygène étant plus sensible pour la cellule cancéreuse que pour la cellule saine, l’angiogenèse est stimulée.
- les tissus sains sont envahis par la dissémination sanguine ou lymphatique des cellules tumorales, à partir du foyer originel : c’est le processus de métastase.

2) Le Même : « Semper aliter, sed idem »

Au venir au monde de chaque homme s’impriment comme d’un donné là de toujours, par ceux qui les vivent tels d’avant, les cadres et les ébats des parcours des vies vierges à moins. Tels sont-ils du Même de ce que tels on les vit ; le mirage s’entretient donc, presque de lui-même, dire d’un confort de coutumes et de rites, auxquels donnent l’assentiment et le venir en un monde qui tel marche déjà sans rien attendre des non nés, et l’Habitude.
Trop de colossaux travaux et labeurs de l’esprit restent en vain sous la poussière des âges. L’impéritie, la fatuité, la bêtise sont de puissants passe-droit. Les mêmes impasses sont empruntées en masse alors que lampadophores certains jalonnèrent des Via. Les mêmes errements sont reproduits et se reproduiront, sont tracés et se retraceront. Il faudra donc toujours recommencer à neuf dans le domaine de la sagesse. Nombreux sont les ouvrages de dernière main pour public confondu par le style agréable, dont les mots si vastes autorisent toutes les connexions recensables. Plus éclatant que l’honnêteté des grandes oeuvres, le clinquant de cette presse offre le raccourci cognitif des efforts, tout en prêtant au lecteur l’illusion d’une intelligence : cette machination subtile a de beaux jours devant elle. Les hommes n’ont pas assez lu Kant disait Alain, mais qui peut le lire? qui peut le comprendre? Et l’auraient-ils même saisi que feraient-ils alors de cette compréhension face à la conduite de leur vie?
Choisir une hauteur juste. Ni trop haute, ni trop basse… Avoir et savoir, mais sans s’être livré au labeur requis par ces privilèges. Etre pétri de mauvaise foi mais en disconvenir.

La matérialité n’a pas pour elle le handicap dans la transmission de ses acquis : les acquis du transistor n’ont pas été perdus de vue, ni même ceux de l’atome.

Toucher, du doigt « l’Existentia ». S’investir de cette sommation d’années évacuées, distillées mortes.
Phénoménalement pluriel le Même, esquisse et voile le rassemblement de ce qui lui fait sa désignation par ce mot, sous la coupe du se passer, de l’acte continu qui soumet.
Nous passons, l’usure de notre être dans l’effilochement de nos actes, à travers les bois de notre histoire, dispersant un peu de notre sève dans les endroits qui nous ont arraché les lambeaux de larmes, ou bien les hardes de nos bonheurs supraterrestres.
Sur chaque tête, en chacun des regards de chacune des femmes et de chacun des hommes se germe et s’insère, depuis le premier cri au monde, et du plus tôt de notre espèce encore, le poids de ces abîmes qui nous lie tous, les uns aux autres, fait notre communauté, fait de nous le Même puisqu’en dépit de nos discordes, de notre inconnaissance des uns envers les autres, de nos coutumes et de nos couchers, de nos époques, de nos richesses, de nos nations et de nos langues, le même cheminement nous gravite, nous transit par nos moelles.
Comment pouvons-nous apaiser la détresse de nos coeurs? En nous disant que chaque désastre que chacun d’entre nous est en train de vivre est l’écho d’un désastre passé qui s’est investi en un autre, et qui a tenté de le ruiner, et qui l’a ruiné peut-être? Mais cela suffit-il? En nous disant encore que tout ce qui relève des impressions des femmes et des hommes, de leurs sentiments, de leurs joies, de leurs peines, amours, douleurs, souffrances, bonheurs, doutes, questionnements… a déjà été vécu, connu, expérimenté en d’autres ; vécu, connu, expérimenté par d’autres ; parce que l’humanité ne s’est pas levée à ma naissance? Mais tout cela est-il bien suffisant?
Et si nous savons les pleurs, si nous savons les cris c’est qu’il y a ce quelque chose, cet innommable, cet Invisible qui donne tout son prix à ce qui ne reviendra pas. A ce qui ne reviendra jamais une fois qu’il s’est passé ; qui dès lors qu’il s’est passé devient sa propre sursomption.
La mort et la vie tiennent leur provenance du Même. Si bien qu’insensés nous qui voulons l’un sans l’autre! comme s’il était seulement possible de tenir un stylographe qui n’eût pas de prise, ou qu’un condor gêné par la résistance que l’air lui oppose puisse voler sans. Mais oui notre déroute s’accroche à une excuse, valable excuse s’il en est puisqu’elle n’est rien de moins que celle de l’« il y a », lui-même et encore… Car oui! lorsque naît l’enfant, sa mort liée à son cou est occultée, en raison bien sûr de la félicité que prodigue l’événement d’abord, mais aussi de l’antinomie que paraissent être une naissance et une mort. Pourtant les deux tiennent ensemble, et bien dans la même main, ils sont immanents l’un à l’autre, comme tout revers l’est vis-à-vis de tout exploit.
Il y a, en et parmi nous, et tout autour de nous un règne, qui nous traverse et nous irradie. Celui du Même. Le règne de ce qui est, de ce qui passe et se passe, normatif de lui-même, du non pris de court, de l’imperturbable déroulement des actes, quels que soient ces actes par ailleurs, puisqu’appartenant au Même ils s’égalent chacun à tous les recensements possibles des autres. Cette assertion deviendra le cri d’évanouissement de mes incertitudes ; elle deviendra mon centre. J’insiste donc une dernière fois : existentiellement pensant, tous les actes se valent au regard du passer du temps, de la même façon que la seule légitimité de jure d’un acte est une légitimité de facto, le fait qu’il soit, lui et pas cet autre, simplement. C’est prendre ici une position fondamentale quant à la perspective d’un sens de cette vie. Bien entendu relativement à ce que je suis, jouir ou souffrir n’est pas le Même. C’est le passer du temps qui seul s’indiffère à ce qui vient le remplir. Or le décelant* halète, bave et s’inquiète sa vie durant ; le plus haut de ses aspirations peut à n’importe quel instant être coupé net, le vain peut finir par le ravir. Par exemple la question : « A quoi bon? » tient le pouvoir de ressurgir à tout détour et de venir tout détendre, d’apporter la souffrance tôt ou tard des prises de court et autres bouts de souffles. Rien pour le décelant* n’est assuré jamais : les moindres certitudes peuvent se disloquer, jusqu’à savoir où sera sa couche pour la nuit. La « veritas » est qu’il ne sait ni de quoi il en retourne pour lui, ni de quoi les événements l’en feront retourner vis-à-vis d’eux. Si fort sois-tu, regarde donc seulement à quelle faiblesse te rapporte une nuit où ton sommeil est empêché.
Mais qu’est-ce donc que ce Même, dont je semble vouloir me faire le promoteur, et dont je tiens l’évocation récurrente comme si j’en possédais une connaissance ex professo, ou comme si enfin j’entretenais avec une intimité qui me permît d’en déployer l’étendard? Et ne pourrai-je aussi ne me faire que cela? C’est-à-dire le promoteur. Mais en aurais-je seulement l’ambition? Et si oui en aurais-je seulement la force? la toute première force… Ou bien cela me dépassera-t-il de ses plus hautes vues à lui? plutôt… Et d’autant plus sûrement que ses vues à lui seront adéquatement pendantes à ce que j’en aurai pu sortir moi de moi. Si bien que demeurera le paradoxe du déséquilibre entre d’un côté cette hauteur à laquelle je le place, et qui me dépassant outre mes plus généreux recours, et de l’autre l’explicitation de son quid est, bien insuffisante en regard. Il faut toujours l’honnêteté de ses insuffisances pour recours au désarmement des impostures. Je ne dirai donc pas de lui ce qu’il est, car cela est en toute bonne foi simplement proscrit, mais simplement j’épellerai la portance du souffle de cet écho, que j’ai dit être le sien, que je lui ai fait porter, que j’aurai donc de toute pièces monté. « Je dirai quelque jour vos naissances latentes. »

3) Le langage

Certainement le décelant* a créé le langage, mais certainement aussi n’a-t-il pas en le créant anticipé toutes les issues dont il regorge pour signifier, faire appel ou rendre écho.
Le langage présente deux fonctions dérivées de l’instrument décelant* qui est son motif premier :
1) communicationnelle : permettant un échange qui rend compte de ce qui se passe. Le corps du nourrisson par exemple est un instrument non verbal d’interaction avec son entourage, il peut être extrait de ses attitudes un système séméiologique.
2) représentationnelle : le langage dépeint l’événementialité de l’EM, qu’il dépasse ensuite dans la seconde puissance.
L’EM n’est pas langage, bien qu’il se prête à la transduction linguistique non en ce qu’il posséderait une magnanimité malgré l’a-linguisticité qui est sienne, mais en raison de ce qu’est le langage : un instrument de transduction puissante. La différenciation sous les yeux de l’EM, la diversité de l’existant dans l’espace rendent pendant à la spatialité propositionnelle que génèrent les morphèmes posés les uns derrière les autres, pendant aussi à la temporalité de la diction. La diversité des contenus de l’EM est accomodée à la diversité des morphèmes qui deviennent nom de désignation de cette diversité.

Parmi les divers langages existant c’est celui que nous utilisons pour parler entre nous qui nous est toujours convoqué pour rendre explication des autres, même si, relativement à des exigences de cohérence et de clarté, il n’est pas d’un formalisme exempt d’inconséquences comme l’exige toute logique.
L’instrument décelant* est le motif premier du langage avons-nous dit. En effet, le langage est la plus étroite interface entre la sauvagerie du qu’est-ce, et ce que la centration « déneutrante » du décelant* ouvre*. Il se pourrait même bien que la philosophie en son entier correspondît seulement à l’échafaudage théorétique, en premier lieu de cette distinction reconnue, tentée de résolution, assumée inassouvissable entre le je, et l’Autre du je, entre l’a prori, le propre à la subjectivité du sujet écrit Heidegger, et l’a posteriori, « tout ce qui n’est accessible que par une sortie hors du sujet et une entrée dans l’objet » écrit-il encore, enfin en second lieu à la théorisation de leur possibilité de concordance. L’attaque de l’origine de la langue est l’attaque de cette première fois que le décelant* figea lors de son Ouverture* avec [.]. Il faut toujours garder à l’esprit que la disparition d’une langue est la fermeture irréversible et catastrophique d’une Ouverture* telle qu’elle ne pourra plus jamais se reproduire. Le Wintu, langue amérindienne, ne dispose plus que de quelques locuteurs aujourd’hui. Réfléchir longuement sur la genèse des langues, étudier les mécanismes par lesquels elles ouvrent* notre pénétration de [.], est sans contredit révéler l’étroit parallélisme entre d’une part, leur modus de constitution, et de l’autre les modus structurel et culturel d’appréhension de [.].
Nous pouvons pour illustrer l’homologie structurelle entre le système sémantico-linguistique propre à une langue, et l’Ouverture* du monde qui s’y rapporte, reprendre l’exemple de Dorothy Lee dans l’usage que les autochtones des Iles Trobriand font du morphème « taytu ». Celui-ci ne désigne qu’un état de présence avéré d’un fruit, déterminé par une nomenclature de caractéristiques bien précises, toute autre configuration renvoyant à un autre morphème. Plus remarquable encore il n’y a pas dans cette langue de distinction temporelle réalisée par la conjugaison des verbes, comme les langues latines le manifestent par exemple. Il n’y a pas non plus de conceptualisation du devenir, toute chose étant considérée comme permanente.
Même si d’après les linguistes toutes les langues sont structurellement équipollentes, on ne pense pas en hébreu de la même façon que l’on pense en grec, ou en français ou en allemand. L’« hypothèse de Sapir-Whorf (HSW) » soutient l’hypothèse d’une incidence des spécificités linguistiques sur la cognition. On penserait donc selon le pouvoir de notre langue, au lieu de parler selon les propriétés d’une pensée dégagée dans son for de toute contrainte linguistique. Ce qui nous vient dans la tête, ces morphèmes, ne sont pas les mêmes d’une langue à l’autre, et pourtant vois-je le même arbre? Sans doute antéjudicativement, c’est-à-dire ici perceptivement y a-t-il le Même dirait-on sans autre forme de procès, mais je renvoie sur-le-champ la lectrice ou le lecteur au paragraphe précédent pour qu’il soit relu, en ajoutant que percevoir c’est structurer, de sorte qu’une perception est rapportée à une configuration liée à un complexe sémantique. Le passage entre les dimensions prélinguistique et linguistique est le moment entre ma vision de l’arbre, et celui de la nomination de son image visuelle sur ma rétine par le morphème qui le désigne : arbre pour un francophone. La distinction morphématique entre deux langues, pour un prétendu même objet, ne ressortit pas exclusivement à une distinction de création cloisonnée, en lien à des géographies diverses. En effet, le prétendu même objet n’est pas systématiquement le même, pour raison que deux cultures distinctes n’en font pas le noeud convergeant d’un même réseau séméiologique. Et il n’est pas besoin d’en appeler à des divergences aussi contrastées que des langues différentes, puisqu’entre deux individus déjà d’un même groupe social ce qui pourrait sembler le même ne l’est pas. La vue d’une guitare basse, pour moi qui ne suis pas musicien ne déclenche pas les mêmes réactions cognitives que chez mon frère, qui en joue depuis qu’il a un peu plus de seize ans, parce que cet instrument n’est pas inscrit dans le même réseau sémantique pour lui que pour moi, si bien que la même désignation n’en fait pas le même objet.
Le décelant* se déplace dans un espace séméiologique plaqué sur la réal-ité, et se substituant à elle. Le langage est une ostension de l’isomorphie entre ces deux dimensions. Sa puissance ressortit à la catégorie des ressources qu’il offre et met en jeu pour combler l’orthogonalité qui gît entre le silence du monde, non verbal, et la spécificité linguistique du décelant*, à qui il est impossible de reconnaître l’empreinte génétique que la langue imprime sur son appréhension générative, puisqu’il est fait d’elle. La langue instille, imprègne, infeste l’Eg au point qu’icelui ne peut plus penser l’EM sans projection de structure linguistique. On se laisse porter par ses ressources à elle, nonchalamment, sans plus guère la fouiller, sans n’avoir plus le courage de la violenter pour coller à la nudité de ce que parlent ces morphèmes abîmés par leur frai, si bien que c’est elle la langue, qui pense à notre place, et va jusqu’à nous penser nous.

Toute proposition n’a pas son pendant dans le champ de la visibilité, bien qu’il y eut un temps en lequel elle l’avait. C’est-à-dire que toute proposition n’est pas l’image d’une visibilité tandis que la visibilité est telle qu’une proposition puisse toujours s’y ajuster.
A quelle caution se fixer donc s’il n’existe pas de référent auquel la proposition puisse se rattacher? Le sens d’une proposition se distingue de sa référence, désignée par un symbole. Par exemple « Le président de la République d’Allemagne » symbolise une absence de référence puisqu’il n’existe pas de présidence de la République d’Allemagne. L’« objectification » au sens de Korzybski consiste à lier un symbole n’étant la référence d’aucun signe, à une signification conventionnelle. Le temps est pour certains un remarquable exemple d’« objectification ». La proposition tient donc le pouvoir de se tourner vers des fantômes. Inversement y a-t-il des fantômes que la proposition ne peut pas atteindre? L’indicibilité est le cela inatteignable par la langue?
Fantôme : simultanéité existentielle entre le dévoilement du dit, et le contenu décelé* auquel ce dit se réfère, plutôt que pré-existence au dit décelant* de ce contenu.
Cette sortie du langage en la direction de ce qui ne porte encore aucune vêture linguistique.

4) Le concept

Nous nous assortissons d’une langue dont les morphèmes portant déjà en eux-mêmes un foyer d’inexactitude, portent aussi la défaite de leur indétermination, de trop gros concepts, qui ne permettent pas l’affinement résolutoire des grandes discordes. Se disjoignent-ils qu’ils laissent à leurs jointures le vide des systèmes? Ou bien trop recouvrants qu’ils font chevaucher nos pensées dans l’antilogie?
Parler du « monde » par exemple, de l’Univers ou de « l’Existentia », ou de ce par quoi est g-atteint le contenu de la globalité représentable, c’est toujours faire oeuvre de fiction ; en avoir la pleine clarté est une gageure à retrouver toujours.

a) La dérive troponomique du concept illustré par le sens que donnent les poètes à la Poésie

Si Vaugelas… non! Si Malherbe, si Malherbe oui lisait un poème de Verlaine il en serait indigné.
Cependant le dix-neuvième siècle mesure la dette dont il lui sait gré : mouvement rétrograde du vrai murmurerait Bergson…
Entre Boileau, et Mallarmé par exemple se sont distendues les mâchoires du qu’est-ce poétique, de sorte que l’un et l’autre n’en possédèrent pas la même déterminité, quoique celle du second auteur englobât historiquement celle de son prédécesseur. Ces hommes n’ont pas parlé de la même chose bien qu’ils l’eussent identiquement dénommée. A moins qu’ils eussent parlé du Même – (non pas de l’identique) – en l’identité de son nom mais que le déploiement de ce Même dans son qu’est-ce n’eût pas été semblablement là-bas qu’ici, emprisonné qu’il reste dans sa gestation qu’impartit le temps.
Mallarmé par exemple a donné un sens déterminé à sa Poésie (donc à la Poésie), et au travail qui devait accompagner ce sens. Ce n’est pas nier qu’on n’ait, avant et après lui réfléchi sur la syntaxe, le rythme ou l’esthétique, mais c’est préciser ici que peu de ces réflexions possédèrent une extension si profondément claire dans l’endurance de leur pratique ou la hauteur de leur tâche : peu de poètes surent mieux que lui la charge que leur devoir poétique engendrait dans son intimation.
Poésie, comme tout autre nom sacré par l’usage qu’en font les décelant*, tient sa définition transcrite dans un dictionnaire. Mais cette définition de nom, au fil des usages ou mésusages selon la génération qu’en rendent ceux qui s’occupent de sa charge, voit sa définition de contenu décliner, dériver et muter. Pour le profane le poème équipolle la versification de sorte qu’elle est sa condition nécessaire. D’autres nomment poème non plus ce qui tient structure ou revêtement déterminés, sinon ce qui, de par sa charge, donne Ouverture*. Le poème alors, dans son procès, même là où il s’enténèbre, est à la fois une extraction d’un tissu mondain, une génération sémantique régionale, et le déroulement expiatoire du déséquilibre qu’ouvre* le battement de l’EM. Sa matière et son recours sont ceux du symbolisme morphématique qui mute l’EM dans une opération de transduction.

La Pensée est un creusement des concepts, jusqu’à leur dépouillement, jusqu’à démêler l’écheveau dans lequel ils s’entre-tissent pour asymptotiquement converger vers une détermination univoque, non pas sentencée comme vraie, mais occupant le lieu de sa place propre à reconnaître comme telle, et légitimée comme telle eu égard à tous les autres lieux ménagés pour l’ensemble des concepts. Car la convergence n’est pas une opération à un seul : l’approximation déterminante d’un concept exerce une influence sur tous les autres s, en tant qu’eux tous sont assujettis les uns aux autres, fût-ce le plus souvent souterrainement. Parfois encore il se produit un transfert de notions qui va jusqu’à les permuter, autant à l’intérieur de l’unité synthétique d’une Pensée qu’entre deux auteurs. Fichte par exemple déplace sur le droit la charge qu’allouait Kant à la finalité esthétique.
La définition conceptuelle dans le champ de la Pensée est analytique, donc diachronique, car un concept philosophique vit au même titre que se transmettent puis se développent phylogénétiquement entre générations les dispositions particulières des corps vivants ; elle est en revanche synthétique, donc instantanée, en mathématiques. Tenter, comme s’y est exposée toute une Tradition philosophique de définir les concepts sur un modus synthétique, autrement dit d’afficher la promulgation définitive de leur définition extensive et compréhensive, implicitement renonce à toute emprise du temps sur la détermination de leur qu’est-ce, considère donc comme intemporels à la fois les concepts mais aussi l’acte noétique par lequel ils ont été générés. D’autre part, il ne saurait exister un tableau de Mendeleïev des concepts comme nomenclature exhaustive de ceux qu’il y aurait à créer. Mais il y a plus depuis Ficino ou Kant ; le concept, cette entité dans la tête, a trouvé son médiat d’insertion dans le bain de l’empirie grâce au schématisme qui le temporalise et le particularise, sans lui retirer son universalité, la conceptualisation est venu au secours du concept.

b) L’ontogénie du concept

Un concept vit ; il s’insère au milieu d’ascendants et de descendants, prend maturité, croît, enfante, est infesté par la consanguinité : le moi, l’ego, la conscience de soi, le je, sa distinction entre empirique et transcendantal. On pourrait recenser nombre de concepts classiquement dévolus à la philosophie et dont l’histoire est une longue dérive de nuances, de rétrocessions, de dévoiements, de débats sur ce qu’ils sont ou ont pu être.
Soit la liberté.
Quand je parle de la liberté, comment puis-je précisément commencer à en parler? Comment puis-je en donner une déterminité?
« Liberté » est un mot. Il appartient à ce titre au domaine linguistique. Comment ce morphème résonne-t-il? Comment le décelant* le donne-t-il à entendre? Quelle est la sous-jacence psychologique à laquelle il l’attache? Toute compréhension d’un morphème est en situation, contextualisée, liée à un environnement, sentie, portée par un goût, respirée comme est humée une odeur, le soir par exemple lorsqu’exhalent par l’air humide et bleue les fumées de bois des cheminées des maisons s’endormant dans la plaine.
L’étiologie par laquelle « liberté » est entré dans la dimension linguistique est distincte de celle qui fut le déterminant de la création du mot « arbre ». En effet prélinguistiquement, (perceptivement ici), existait * pour lequel adviendrait francophonement la montée désignante « arbre ». C’est le modus de rencontre perceptive entre le décelant* et * qui détermina * vocativement « arbre » comme fin d’une déclinaison philologique. L’étiologie d’appartenane à la dimension linguistique est identique pour toute res perceptivement existante. Cette modalité perceptive de l’exister cautionne la légitimité existentielle de tout morphème pour lequel perceptivement existe un référent.
« Liberté » est un mot. *, pour lequel est le signifiant « liberté » n’a lui ni d’existence dans le champ perceptif, ni seulement de référent perceptif ; « liberté » n’en a pas moins surgi linguistiquement. Le mécanisme par lequel * est décelé du prélinguistique en vêture de « liberté » se distingue ontogénétiquement de celui par lequel tout * existant perceptivement est décelé*.
De la liberté qui vient à l’idée. Non pas sémasiologiquement le morphème « liberté » mais une rencontre irradiante d’un « être-intoné » avec un Eg, dont une issue fut le sacre d’un morphème émergeant dans une langue, mais contagionnant les autres langues. C’est principalement ce procès qui ouvre la plurivocité conceptuelle débouchant sur l’équivocité sémantique. De facto, la liberté n’a pas surgi descendante d’un char tiré par des héros, ce sont depuis des contenus d’actes alignés sur une durée que s’est généré un concept unifiant.
La culture philosophique porte le bât de son enfermement dans le questionnement rendu incontournable par la tradition de thèmes que l’on a pensés éternels : l’âme, la mort et son après, l’Idée, le principe originateur, la conduite de sa vie, la liberté et la « veritas », pour quelques-uns parmi les plus connus, « …problèmes traditionnels écrit Valéry dont il n’est pas sûr qu’ils existent autrement que par cette tradition même ». Il y aurait pourtant à s’occuper d’autre chose. Ce à quoi certains sont venus, peu à peu, renonçant définitivement à traiter ces questions séculaires pour elles-mêmes, les orientant désormais par leur contenu vers une historicité du salut de l’Homme dont elles furent la symptomatologie.

le concept : une confluence propositionnelle

Le concept C n’est d’abord pas atteint en son coeur, il est préalablement sous-tendu par des propositions décelantes* P qui convergent vers un noeud, le déterminent par leur somme. Il peut donc être formalisé de la façon suivante : C=UP. Il y a une circulation entre le concept tel qu’il a fini par être désigné à un moment donné, puis fixé dans un Eg particulier, et le réseau propositionnel qui s’y lie. Pour Aristote le concept est l’ensemble des attributs prédiqués du sujet, cette définition détenant toujours son empreinte dans la terminologie de la grammaire française que les enfants des classes élémentaires apprennent : « Attribut du sujet ».
L’analyse moderne dote le concept de deux axes définitionnels : sa compréhension, id est la classe des caractéristiques dont la possession détermine l’appartenance à ce concept, puis son extension, correspondant à la classe des éléments possédant les spécifications données par la compréhension, qui appartiennent donc au concept considéré.
Un invisible cela, carrefour prélinguistique, par encodage profectif devient pôle adhérent d’une tonalité, sourd son cheminement jusqu’à une in-formation linguistique. Toute la gageure est de l’adéquater linguistiquement à la plus exacte formulation grâce à la génération de nouvelles voies de liaison. L’inédit se traduit morphématiquent et propositionnellement à partir de l’ancien. La fraction propre de ce en quoi réside la résolution de la discontinuité apportée par la nouveauté n’est pas déterminable linguistiquement, mais est ressortissante à la génération cognitive dont le coeur du procès est intangible autrement que par l’effort produit par l’originateur, ou par l’effort à faire naître par celui qui veut comprendre cette nouveauté exposée.
L’antilogie propositionnelle qui peut émerger au sein de l’Eg, c’est-à-dire la co-existence simultanée d’une proposition sous sa forme affirmative et négative découle d’une carence d’explicitation du concept dont les propositions déroulent le prédicat. La clarification du concept par le moyen de l’analyse de ses spécifications met à plat le conflit sémantique. Au besoin est générée une nouvelle détermination qui éclate le concept en question, le morcelle, en donne nouvelle naissance.

Nous appelons adhérence du concept le concept diachronique, autrement dit la somme à la fois des propositions énoncées s’y rapportant, et des propositions possibles et futures qui s’y rapporteront. Le dit du concept n’épuise pas l’adhérence du concept, laissée toujours à l’impondérable d’un dit décelant* en attente.
La forme canonique du concept est l’ensemble des propositions s’y rapportant tel que chacune d’entre elles confère une spécification sémantique distincte de toutes les autres, de sorte qu’aucune des propositions ne soit sémantiquement paraphrasable en une autre. La forme canonique du concept exclut donc la redondance sémantique.
Deux concepts sont équipollents entre deux décelant* si la forme canonique synchronique du concept du premier décelant* est sémantiquement paraphrasable à celle du second, et inversement.

b) Le morphème ou l’alibisation du concept

Soit cette res, n’existant pas à la façon que possède une table d’exister, mais néanmoins désignée par un nom. Lorsque deux hommes s’entretiennent sur cette res, il n’est pas encore assuré que sous cette nomination commune ils détiennent l’identique de son signifié. C’est ce premier point qu’il leur faudra d’abord remarquer afin qu’ils apportent des rectifications pour que cette res coïncide mêmement dans chacune de leur tête, sous peine de ne les voir céder qu’à l’éristique.
Ainsi de la liberté, de l’ontogénie de laquelle nous nous sommes sommairement entretenus plus haut, dont chacun pensera parler et certes parlera, mais nécessairement depuis la perspective décelée* de son horizon. Le pré-requis à tout partage de compréhension de ce concept passerait d’abord ici moins par l’intelligibilité de ses diverses définitions énoncées seules, que par la raison pour laquelle sa nécessité de création s’est posée aux décelant*. Certains morphèmes poussent invinciblement à dire le ce pour quoi ils tiennent place : cette pulsion cautionne proprement l’étude sémasiologique qui elle part du signe en direction du cela de sa ratio essendi. Par exemple on a donné par le mot mort un contenu… qu’il n’a pas. Précisément parce que ce mot est contenant d’une absence de contenu, au sujet de quoi il y va depuis long temps bon train des exégèses ; d’un rien peut être happé tout ce que l’on veut. Or c’est sans doute au sujet de quoi il n’y a rien à dire que se portent nos plus hautes interrogations, qui elles ne se tarissent jamais du dit. C’est là le bien naturel du décelant* de ne pouvoir s’arrêter net : contenu à fonder par existence du contenant. Ou bien l’inverse? Ce qui prend d’inattendues démesures, se fait grossir, se fait théâtre mais on ne sait plus bien d’où. Avoir toute réponse à toute question de contenu n’est pas essouffler le ressort de la question du contenant, ni de son articulation avec le contenu dont il est le contenant. Cette distinction est un secret qu’il faut incessamment remuer et crier aux esprits.
Peut-être notre pouvoir conceptuel échoue-t-il face à ce qui le surpasse, l’ensevelissant de son inassumabilité? Faudrait-il alors attendre que notre cérébralité fournisse l’instrument à la mesure de ce qu’est par exemple la mort? A moins que la cérébralité, dès lors qu’elle est assez pour le moindre concept soit assez pour le surgissement du silence de cette mort ; et le créant, ne puisse manquer d’en rendre l’exact son.

c) Deux exemplifications sémasiologiques classiques

α) Premier exemple : l’Homme

Qu’est-ce que nous en créons, nous, de l’homme… Homme?
L’homme n’est pas seul. Car même lorsqu’il agit seul, qu’il pense seul, s’électrise seul l’homme a sur lui les yeux de ceux dont l’exaltation le porte à vouloir être vu.
L’Homme n’est pas seul, car l’Homme va mourir. Oui! c’est toujours un drame local. Mais c’est ce qu’il en a coûté, peut-être, primordialement pour la secrète sauvegarde de notre pouvoir à la montée de savoir ce que c’est que d’être Homme. Si dure soit la fin. Cette mort, notre mort, la mort de chacun de nous est l’auguste patence par lequel « l’Existentia » voue à l’Homme son indéfectible présence.
Il n’est pas seul : sa localité est sa provenance ; quant à sa finalité elle s’accroche à une double direction : en amont de lui dans le projet qu’il se donne et qu’il construit jour après jour à travers sa liberté, et derrière lui comme le résultat de forces magistrales qui ont présidé à ce qu’il existât comme homme, puis comme cet homme-ci et non un autre, maillon de la gigantesque chaîne existentielle.
« Nous sommes hommes. » Cette assertion est une échappée. L’échappée réside en ce qu’il est un lieu commun de dire non ce que nous les hommes sommes, mais simplement : « Nous autres hommes… ». Ce que nous sommes nous croyons suffisamment le savoir, comme si par en-dessous nous étions au fait de ce qu’un homme est, et que, forts de cette connaissance nous nous l’appliquions à nous-mêmes qui ex hypothesi en sommes de l’homme, pour en boucle accéder à notre propre connaissance. Or une fois encore nous faisons la route fausse! lorsque nous partons de l’Homme – idée de l’homme – pour en arriver à un dit sur les hommes. C’est encore au regard de ces petits travers que naturellement nous ne nous y retrouvons pas, à la fin.
Non pas l’Homme, … mais des. D’un homme à l’autre, en l’instant la vision du corps seulement les discerne. Nos corps ont la distinction de leur Même. Semblablement nos esprits. Or l’homme ne s’arrête pas au corps… il emporte son cortège, ne possède pas l’exposition des ressources recensables dont son être détient la puissance : génie du coeur, talent de la sculpture, oracle de l’éloquence, endurance de l’acharnement. Alfred de Musset, il Rosso, Démosthène, Cato censor.
Qu’est-ce qu’un homme? Un représentant d’une espèce vivante en compétition avec d’autres, « struggle for life » dirait simplement la biologie, c’est-à-dire aussi un champ de guerre pour les moisissures, les parasites, les bactéries, les virus, les levures, les prions, les champignons et les protozoaires. Un consommateur en puissance répondrait l’économie, que l’on taxe, qui est une force de production, à qui l’on propose de travailler plus longtemps pour le mettre à la retraite une fois qu’il est usé, et prêt à mourir, à moins qu’il n’ait déjà disparu. Il faut bien adjoindre à la conjoncture d’une espérance de vie de plus en plus élevée des résolutions qui la résolvent… Ou cette visibilité d’abord, peut-être, par quoi éclate le corps. Une taille, un poids, une couleur des yeux, un timbre de voix, une forme de visage, un grain de peau, tout en étant cela par quoi le corps de cet individu-ci existe, tout en étant ce qui le « fait », demeurent pour lui des déterminations externes, pour cette raison qu’elles lui sont « tombées dessus » sans qu’il n’ait rien eu à dire. Quiconque a déjà ressenti l’odeur de cette remarque a effleuré une manifestation du point zéro de sa passivité à l’égard de « l’Existentia ». De la même façon, le plus profond que je puis atteindre de ce que je suis possède la dualité d’une extériorité comme origine subie, et d’une intériorité comme ce qui me constitue le plus intimement.
Un corps, cet « instrument qui effectue la compréhension du monde », aussi longtemps qu’il est en santé ne reste-t-il pas partiellement invisible à notre capture dans la réalisation de ses fonctions propres? En partie certes, puisqu’il est précisément cela par quoi je vois l’homme ou la femme. Puisque ne me demeurent pas indifférents les corps de l’autre sexe qui me poussent à leur union. (La montée du sexe passe résolument par cette appropriation des chairs, un peu rude ça va de soi. Je suis allé jusqu’à entendre que l’accouplement des corps est par quoi ils atteignent le lieu de leur « veritas ».) Mais qu’est-ce que le corps d’une femme? Un système dissipatif autopoïétique répondrait la biologie thermodynamique, c’est-à-dire un système auto-régénérateur, ouvert à un environnement avec lequel s’effectuent des échanges énergétiques qui ne compromettent qu’après une certaine durée la stabilité systémique. Un corps, lorsqu’il est malade révèle son autre face. Car il s’agit là d’un buste qu’il faut porter, d’une sueur qu’il faut sentir contre sa joue lorsque l’épaule va contre son épaule en le retournant sur le lit. Il faut couvrir le buste, étancher la soif, apaiser la faim, réconforter l’esprit de celui qui va rendre la vie, choisir l’élan juste. Le corps usé, le souffle court, la bouche ouverte, la peau mouillée atteignent le lieu où l’homme commence : le lit des premières épreuves, qui viennent à la fin. Décharné, impotent, nu, dément, sondé… ridé, flétri et dénutri la fin du corps est sa révélation. On apprend enfin que l’on possède des néphrons, ou que son « coeur gauche » est muni d’une valve appelée mitrale tandis que la tricuspide est le nom de la valve de son « autre coeur », toutes deux normalement continentes en position fermée ; on apprend la fonction de son foie, ou l’existence des facteurs de coagulation, ou bien le rôle des héparines de bas poids moléculaire : mucopolysaccharides composés de glycosaminoglycanes. Voici donc que le corps éclate finalement la « veritas » de son être. La seule désormais que je puisse retenir s’exténue dans la souffrance et la douleur qui la font résonner jusqu’en la fin du corps.
Or on ne meurt jamais de ce que l’on est malade, mais bien de ce que l’on est en vie ; et né ; et homme ou femme.
La fin du corps le révèle dans le pouvoir de ses fonctions, précisément dans la destitution du libre et plein exercice des capacités corporelles de celle ou de celui qui en subit l’entrave. Cette privation, qu’elle soit liée au vieillissement du corps ou à une dysfonction causée par une maladie, est la ruine de notre dignité d’être. Car qu’est-ce qu’un homme privé de la souveraineté de sa parole ou de sa pensée? Qu’est-ce qu’une femme privée de l’autonomie de son excrétion et de sa locomotion? Certains prétendent que l’accompagnement au droit de mourir est attentatoire à la dignité de notre espèce. Peut-être est-ce inversement le refus de leurs lois à cet accompagnement qui est attentatoire à notre dignité, quand rien de ce qui était cet homme ne transparaît plus sur son lit de mort, au point que ses plus proches parents ne puissent se recueillir au chevet de l’effroi et du drame? L’épanchement libre des souffrances jointes à la douleur du corps démontre simplement l’inhumaine indifférence des hommes sous le couvert d’une « inhumaine vie à tout prix » intronisée par le législateur.
L’effort également est un puissant expédient à la résonance de ce que peut le corps. Il est une spécification de sa limite dans la réalisation d’actes aussi simples que marcher, rester debout, ou plus complexes comme l’exige le « parkour » au travers de la coordination et la mesure de ses gestes. Le souffle court et le tiraillement des muscles dans l’effort, la soif et la douleur d’une épreuve rapportent l’esprit à l’existence de sa chair. L’inconfort d’abord, puis le mal être avant le malaise sont l’abdication de la puissance dont un corps a le possible, tout en étant la révélation à soi d’un fonctionnement physiologique caché, qui éclate dans l’excessive sollicitation de l’effort physique. L’essoufflement par exemple participe au maintien de la capnie dans les valeurs acceptables pour la santé, grâce à l’expiration du dioxyde de carbone qui permet le contrôle de l’homéostasie acido-basique du corps.

β) Deuxième exemple : le bonheur

J’ai, pour entamer ce développement deux exemples personnels à faire ici valoir.
Le premier est que la somme des connaissances que j’ai pu acquérir entre ma quatrième et la fin de mes études universitaires n’a absolument pas bouleversé le tréfonds de ce que je suis. La qualité de mon être ne s’en est pas trouvée changée d’un iota en rapport aux questions fondamentales du ressort de mon exister. Aucun théorème de probabilité, aucune des notions de la théorie des ensembles ne m’ont assaini. Bien au contraire.
Le second exemple est la comparaison que je puis livrer entre mon bonheur d’ici et celui de mes vingt-trois ans, en lien avec la possession matérielle dont j’ai disposé alors. A mon âge de ces lignes je puis avouer avoir possédé tout ce dont j’avais pu avoir le besoin, or ni mon accalmie ni mon bonheur ne s’en sont accrus d’autant, j’ose convenir même qu’ils restent inférieurs à ceux qui me transissaient lorsque je me trouvais démuni de presque tout.
J’ai constamment rappelé à ma mémoire ces deux remarques qui m’ont guidé dans la vie de mon âge d’homme.

C’est la plénitude des soirs qui me revient, depuis cet inaliénablement là-bas, d’un versant autre que ce jour d’hui à qui seulement la grâce de l’invoquer est donnée.
Ah!… quels bonheurs laissés… et perdus… et non sus.
Or tout bonheur possible est à chercher, car il n’est en définitive que ce ravissement définitif à notre fin définitive.
Or de l’ici c’est le là-bas qu’on appelle, notre bonheur n’est qu’un constant malentendu, et sa pénétration ne résiderait qu’en cette conciliation de deux inconciliables. Comme la pleine « veritas » d’une assertion qui bien souvent n’est ressentie qu’en son empêchement. C’est pourquoi, tant que l’on vivra, on sera toujours livré lié à la confrontation de nos instants, passés heureux à ceux qui ne le sont pas au maintenant d’ici. Tout reviendra en haut-le-coeur, appuiera sur l’estomac et nauséera les épisodes des vies que l’on avait pu tenir pour réussites.
S’éprouve-t-on parfois à ce devoir de se coller aux yeux le bonheur du présent vécu, pour n’avoir pas plus tard l’amertume de le vivre comme un différé? Peut-être pas aussi souvent que nous le devrions… Le bonheur est ici, là, tout de suite! et pas dans vingt ans… Ainsi devrait-on censément faire provision du maintenant… sans en rien brusquer soit, mais en en reconnaissant le bien-fondé lorsqu’aussitôt le rendez-vous se donne, quasi toujours imprévisible. Aussi ne faudrait-il pas que nous en venions à nous couper la main pour comprendre que nous tenions le pouvoir et la mesure de notre bonheur à notre volonté. Le temps perdu ne se rattrape jamais. Ni le temps sacrifié. Aussi est-ce un leurre le sacrifice de ses jours pour des jours meilleurs et donc plus tard, au détriment du bonheur de leur maintenant. Par regards indifférents nous initions débauche sur débauche et faisant, surenchérissons si bien que venu le temps de tout quitter, tapissent les pleurs, et tapissent les cris.
Car… mais! d’où faudrait-il que l’on soit heureux?! Et d’où nous viendrait cette condition d’assujettissement, à ce bonheur?…
La question du bonheur subsiste… Au final, la préexcellence du bonheur ne serait pas tant asservie à la question de « l’objet » ύπόστασις du bonheur, qu’à celle de la reconnaissance et de la permanence du bonheur lui-même, confrontées à l’inconstance de notre je.

Bonheur. Ce mot est bien trop vaste pour que nous puissions précisément embrasser son empan sémantique. « Kritik der praktischen Vernunft » définit en un passage le bonheur comme « l’état dans le monde d’un être raisonnable, à qui, dans tout le cours de son existence, tout arrive suivant son souhait et sa volonté ; il repose donc sur l’accord de la nature avec le but tout entier qu’il poursuit, et aussi avec le principe essentiel de détermination de sa volonté. »
Le bonheur est en liaison avec un état d’esprit, un ressenti, un gonflement de sérénité et pas avec les succédanés communément admis pour y parvenir. Aussi bien le bonheur n’est-il qu’un état passager de l’esprit, en lien avec notre charge hormonale qui détermine cette précise humeur, et nous rend-il propre alors à balayer tous les amoncellements noirâtres du dessus des mers, à rendre possible la poursuite d’une vie qu’on souhaitait voir abrégée la veille. Ce changement des thymies dont on a tous fait l’expérience recèle un mystère, y compris pour le psychiatre ou le neurologue. N’est-il pas saisissant cet impact des neurotransmetteurs sur la teneur de nos pensées? Propriété utilisée à bon escient par la recherche pharmacologique, dans l’élaboration par exemple des inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine. C’est pourquoi la question du bonheur serait conditionnée aux dispositions de nos traits de caractère, et relèverait davantage de la psychologie et de la psychiatrie que de la philosophie. Aussi bien ne sommes-nous pas tous égaux devant la prise de poids de notre corps assujettie au génome que l’on hérite, aussi bien ne le sommes-nous pas plus dans l’inclination de notre humeur, si bien que certains sont voués depuis la genèse de leur nature à l’obésité comme d’autres de nature sont destinés au bonheur. Y aurait-il donc une prédisposition au bonheur comme il y a une prédisposition aux maladies cardio-vasculaires? Voudrait-on nous faire accroire qu’un chacun peut courir le cent mètres en neuf secondes et soixante-neuf centièmes? Non bien sûr, mais beaucoup maintiennent l’illusion que le bonheur, tel qu’ils le déterminent, est à la portée du premier venu et qu’il suffirait de suivre quelques recettes éprouvées ou pour se l’approprier, ou pénétrer le lieu de son règne. Or on ne peut pas être heureux par principes, ces derniers n’étant que des béquilles à la tourmente des hommes. Ce ne sont pas eux davantage qui font le sage, mais inversement la sagesse qui gouverne selon des voies qu’extérieurement le profane appellera principes. On rétorquera que le bonheur n’est ni joie ni ravissement et qu’il fait erreur celui qui identifie l’état d’esprit à l’objet en vue de quoi l’esprit se tend dans son aspiration au bonheur. La fermeture de cette rétorsion tient son élucidation de ce que le bonheur n’est que l’insubstantiel alibi halo d’un sentiment de profond bien-être, et rien davantage. Mais on a projeté dans l’horizon des noèmes, depuis cette expérience interne, le bonheur en une étoile fixe.
On dit que l’on veut être heureux, mais c’est prendre vessie pour lanterne car on ne sait ni ce que l’on dit ni même ce que l’on veut par cette énonciation. Car que veut-on?… Tous les hommes et toutes les femmes suivent sans se le dire le Même : positivement l’eudémonisme ou l’hédonisme ; négativement ne pas souffrir, qui ne reste que provisoirement attractif parce que l’état auquel correspond cette exigence, dès qu’il est atteint s’empêtre dans la platitude ; chaque position acquise, sue, digérée, bien qu’elle ne cesse pas est une position qui neutralise. Tant que l’on est sans douleur on ne le remarque pas. Tant que voient bien nos yeux on demeure aveugle à ce qu’ils sont, si bien qu’il n’y a là aucune démonstration de bonheur. Mais qu’arrive seulement une humeur contrariante et voyez le déchaînement de nos passions! La négativité en revanche possède une puissance : il suffit en effet toujours d’un seul manquement pour trahir l’honnêteté, la moralité, la probité, la politesse, la patience, la modestie, le courage ou la tempérance, et les abîmer dans la malhonnêteté, l’immoralité, l’improbité, l’impolitesse, l’impatience, l’immodestie, la lâcheté ou l’intempérance ; la nécessité de la persévérance est la difficulté propre aux vertus.
Nous sommes constamment déséquilibrés vers le comble d’un manque qui demeure sans relâche, vers un indistinct quelque chose qui fait positivement figure d’universel sous le nom de bonheur. Nous tous donc nous acquittons de cette recherche, mais les moyens dont nous usons dressent encore le lot de la divergence. C’est toutefois la prééminence de la possession qui est visée en premier lieu par nous tous. Avoir à sa guise à sa main l’objet de son désir… soit le désir, qui nous soumet à la virtualité d’une acquisition dont la réalité nous fait retomber comme un soufflet à la grisaille de la routine. A la guise du fort lest de son je, jusqu’à s’ancrer sur la terre à ne plus s’en détacher. Alors que dire des trois ou quatre pas à faire au dehors pour toucher l’écorce d’un cèdre du Liban que l’on voudrait voir trôner à côté de sa fontaine à vasques de marbre blanc, ou de la visite journalière qui nous place face à Delacroix? On dit que l’on veut être heureux, et l’on signe là encore un profond malentendu mais à la « veritas » c’est une dérobade au ύπόστασις de ce que l’on recherche, puis que l’on balaie d’un coup par l’énonciation de ces deux syllabes : bonheur, que l’on ratifie!
Toutes et tous boiront à cette source, se rassasieront souvent, devenant les Sysiphe instrumentés par le jeu de l’impossible étanchement d’une soif compulsive infinie. Ils y brûleront leur vie. Certains, quand même, se déprendront enfin de cette frénésie, et pour autant qu’ils auront eu devant les yeux de leur compréhension, le plus nettement qu’il soit permis, l’infinie inégalité entre la source de leurs désirs et la capacité de l’étouffer, ils ne se détourneront de ce mirage que pour l’avoir fait s’amuïr d’un simple claquement d’entendement.
Non! ce ne sont décidément ni la liberté, ni la richesse, ni l’amour que hommes et femmes traquent tout au long de leur locative existence. Ces mots sont les masques et les substituts alibis porteurs de toute notre agitation d’êtres humains vivants conscients. Ils permettent de liquider à peu de frais, comme gonfalons cibles des vies, le principe invisible qui nous palpite depuis notre naissance jusqu’à notre mort. Rien! Rien de tout cela ne nous offre jamais l’ultime repos, rien de tout cela n’est par quoi nous pouvons atteindre la béatitude, qui toujours est différée, parce que nous l’ajournons. La Tradition a fini par nous duper en cristallisant cet Invisible en ces mots, qui deviennent les maux dont nous devons occuper nos vies à guérir, avant d’avoir à mourir.

Le sens comme la jointure visible-Invisible

Le sens est le résultat orienté du procès d’Ouverture* de la neutralité existentielle, depuis la localité décelante*.

1) Comprendre

Comprendre est parvenir à trouver et donner une orientation consonante à l’édifice sémantiquement congruent qui pré-existe au nouveau matériel d’information. C’est rompre donc la discontinuité existée, faire rentrer l’Autre dans le Même, élargir l’Eg jusqu’à englober l’étrangeté en l’évanouissant dans le repos du continuum génératif.
Il n’est pas rare que tout puisse s’emmêler, que le sens requis sur l’alignement duquel se pose l’espoir d’aligner un nouveau fait, tout à coup se dissolve sous la pression trop forte que lui fait subir cette nouveauté en recherche de sens selon un déjà sens. De sorte que le sens subordonnant subornait, et que celui au jour duquel se révéla cette subornation se révèle en fin subordonnateur. Peut-être deux années après avoir écrit les trois lignes précédentes, j’ai lu ce paragraphe de Kant, tiré des « Prolégomènes » et qui illustre l’idée que j’avais paraphrasée sans le savoir :

« Aborder une science nouvelle qui est complètement à part et seule de son espèce avec le préjugé que les prétendues connaissances déjà acquises permettraient de l’apprécier, alors que ce sont précisément celles dont la réalité doit être mise en doute, cela ne peut conduire à autre chose qu’à croire qu’on voit partout du déjà connu, à raison de quelque ressemblance littérale. »

L’« insight », décrit par Köhler, est le saut cognitif par lequel se ré-agence un réseau d’une localité du monde, intuition brutale où tout se bouscule en faisant basculer un état perceptif dans un nouvel ordre, livrant au problème son issue, à la voix d’Arkhimêdês le cri de l’eurêka. Ce procès réfute la réduction de toute résolution à une gradation convergente vers une solution renforcée par une série d’essais-erreurs. Le saut permet dans le procès de la génération cognitive l’outrepassement de la fixation du pré-sens, eu égard à la régionalité en question, pré-sens sédimenté dans son adhérence, enlisé dans le ça va de soi d’une certitude non reconnue et non examinée. Ainsi est-il par exemple évident, mais non toujours aperçu, qu’un nombre a est supérieur ou égal à un nombre b si et seulement si celui-là est strictement plus grand que tous les nombres strictement plus petits que celui-ci.
La compréhension est inséparable de l’explication. Ce dont nous ne nous rendons pas facilement compte est l’opération substitutrice d’un niveau de représentation à un autre, que nous effectuons pour reconduire l’incompréhension événementielle à la cohérence mentaliste. Le génie ou la grande intelligence sont dans le pouvoir constructif de modèles, dont la complexité et la nouveauté abordent une facette abrupte de la problématique décelée* qui fait donner la langue au chat à tout autre mortel. L’originalité de la modélisation peut aussi tenir à la non conformité de ses règles internes avec l’expérience naïve, par exemple la non addition des vitesses en relativité restreinte.

2) La plurivocité interprétative témoigne de la puissance du monde

Pourquoi ne comprenons-nous pas de « Sein und Zeit », le Même?
Alain étudiant les premières fois « Ethica Ordine Geometrico Demonstrata » disait comprendre le sens de chaque ligne, tout en avouant manquer à la fin la signification de l’OEuvre qui se dérobait à son intelligence. Pourquoi plus simplement ne comprenons-nous pas de ce qui est, tout autour de nous, la même chose? Certes notre distinction générative des uns avec les autres fournit déjà un élément de réponse.
Il existe d’abord des effets de compréhension partielle, ainsi que de mécompréhension de l’information. Nous reprenons l’exemple cité du théorème de Pythagore cf supra « f) Perspective de modélisation informationnelle ». Classiquement on occulte à ce théorème l’interprétation géométrique qui lui est immanente, et conséquemment on ne dispose que d’une vision incomplète du résultat qu’il expose. La figure ci-après traduit la célèbre relation algébrique en explicitant géométriquement l’égalité de l’aire du carré vert, à la somme des aires des deux carrés bleus.

Traduction géométrique du théorème de Pythagore.

D’autres erreurs résultent encore de l’utilisation d’une heuristique inappropriée.
La proposition : « Il y a une table dans cette pièce » ne pose pas grande difficulté, en ce sens que toute personne qui entend sa langue l’entend de même. Sa compréhension est univoque.
La proposition : « La somme des angles d’un triangle est pi » sonne d’un autre genre. L’oreille francophone l’entend comme la proposition précédente mais pas la cognition. Du moins la cognition, ici, peut encore décomposer en représentations mentales les étapes qui conduisent à sa formulation, car cette dernière n’est pas si complexe qu’elle ne puisse finalement, avec un peu de culture, accéder à l’intelligence de cette proposition. Mais même dans cette relative facilité la cognition perd définitivement le bénéfice de l’immédiateté, car il existe, pour faire coïncider le dit de la proposition avec le mécanisme par, et à la suite duquel on parvient à ce dit, un cheminement procédural de démonstration mathématique à mettre en oeuvre.
La proposition hégélienne suivante : « Le temps est l’être-là du concept », est de celles qui ouvrent les plus imputrescibles difficultés, tient son abysse de la ligature qu’elle rapporte entre des concepts non univoquement définis : temps, être, concept restent dans l’Ouverture* attentiste d’une éventuelle convergence définitionnelle de chacun de ces termes, puis d’une éventuelle représentation de relation qui manifesterait sa puissance à les combiner tous trois. Ces concepts renvoient au poids de l’abstraction si bien que chacun les tient en lui-même au pouvoir de sa propre intelligence. Ils ont le caractère d’insularité, donc quoiqu’ils soient chacun désignés du même mot, ils sont dans ce qu’ils représentent habités chacun par un seul décelant*. L’incertitude et l’Ouverture* sémantiques propositionnelles sont liées à l’existence d’incertitudes locales concernant l’acception des morphèmes qui composent la proposition, ou concernant leur agencement syntaxique. C’est donc la somme combinée des incertitudes de voisinage qui produit l’incertitude résultante globale.
Cette proposition hégélienne, pour peu qu’elle soit saisie, est multivoque, induit par conséquent l’équivocité. On peut en débattre des décennies durant sans atteinte décisive, surtout lorsque sont discutées pas à pas les propositions sous-jacentes dont la cohérence lui livre le socle.

a) L’exemple du sens dans le poème

« Quel feuillage séché dans les cités sans soir
« Votif pourra bénir comme elle se rasseoir »

L’obscurité reconnue à laquelle donne flanc la poésie a souvent pour cause l’abandon de la consonance sémique dans le corpus textuel du poème. Ces deux vers nous dépaysent à leur lecture, pourtant chaque mot est coutumier à tout francophone. La difficulté de compréhension se rattache aux liaisons de mots inhabituelles mettant en contiguïté des termes qui dans le domaine de son expérience quotidienne en sont dépourvus. Le lecteur est sorti de sa fréquentation, il se trouve au milieu d’un maillage sémantique sans mesure en rapport à ceux auxquels il est accoutumé.

« Senestre imprédictible chacun d’entre les lieux ; »

La conjonction adjectivale en début de ce vers rapporte la connexion de deux morphèmes pour lesquels les instanciations respectives ne trouvent naturellement pas de correspondances sémantiques entre elles. Pour le dire simplement les deux premiers mots de ce vers n’ont pas de communauté de sens, au point que l’acte de leur juxtaposition n’est pas compréhensible. Cette inintelligibilité véhiculée n’est que la traduction de la liaison asémantique. Mais peut-être avons-nous été trop expéditifs, et peut-être derechef qu’un sens caché préside secrètement à cette conjonction, qui devient par là le motif au dévoilement* circonstanciel à produire par un Eg. Peut-être enfin y a-t-il toujours un esprit assez ingénieux pour trouver un ou plusieurs arguments ad hoc qui orientent, puis étaient d’une façon quasi invincible la thèse lumineuse de cet esprit judicieux.
A moins… A moins qu’il ne faille radicalement dépasser toute tentative d’élucidation corrélée à la sémanticité du rapport interne à ces deux adjectifs, pour ne s’en remettre simplement qu’à leur fait de juxtaposition, dans l’exacte exemplification donnée par Lautréamont dans les incomparables images des « Chants de Maldoror » : « …beau comme la rencontre fortuite, sur une table de dissection, d’une machine à coudre et d’un parapluie. » Dit autrement, le point fixe raisonnable à la poursuite duquel se tisse l’explication de ce rapprochement adjectival incongru, se fonde sur une décision extérieure à toute cohérence sémantique de ces deux termes, qui plus est, et à l’envers même, c’est cette absence de connexité de sens qui prescrit la juxtaposition. C’est en elle que résident et son principe et sa justification. L’analyse qui découle de ce renversement de connexion causale conduit alors l’Ouverture* à la facticité existentielle, thématique autour de laquelle adhèrent au premier chef les notions de casualité, d’indéterminisme et d’aléa qui culbutent de manière récurrente le sans heurt déroulant de la vie des décelant*. Ainsi c’est dit : la profonde raison de cette collision exposée par « Senestre imprédictible » gît depuis la passivité de l’extériorité existentielle. En conséquence de quoi la supercherie de l’arbitraire de ces deux mots réunis intime secrètement, à rebours, l’illogique provenance de l’existant dans sa gratuité, en orthogonal abîme avec toute application d’une Raison assermentée. La distinction entre l’imposture poétique et l’assesseur convoqué par « L’Existentia » s’étend là tout entière. « Senestre imprédictible » peut endosser, par la suite, une légitimation jurisprudentielle due à la fascination fréquentée de cette incantation thaumaturgique.

Le sens donné l’est aussi par le lecteur, et non par le texte seul, si bien que le décelant* peut révéler un autre sens et devenir à son tour un auteur. Un même mot par exemple ne possède déjà pas diachroniquement le même signifié pour un même décelant*. Le contexte de situation (champ pragmatique), ainsi que la disponibilité du décelant* conditionnent l’interprétation du sens qui est activé. « …le sens étant donné par celui du lecteur », à la lettre dans l’esprit de la note introductive d’« Igitur », la puissance d’une oeuvre ressortit à la propre puissance du lecteur par l’entremise de la force et de la charge psychologiques qu’une culture en mouvement attache à des mots, ou qu’elle scelle à des tropes ; et réciproquement, la puissance générative du lecteur s’étalonne à la saturation de l’oeuvre qui le confronte, qu’elle soit la sienne ou celle d’un autre.

La langue n’est pas constamment corrélative d’une perception spatiale ; ni la proposition ni le signe linguistique ne renvoient dans un poème systématiquement à l’existence empirique d’un référent. Pour exemple la poésie hermétique qui met sous résistance infinie le défi herméneutique. Entre une comptine et un poème mallarméen la distinction n’est pas dans le choix de l’outil, puisque ce sont toujours des mots que l’on lie d’un côté comme de l’autre ; elle s’origine plutôt de l’Eg décelant*. La difficulté d’intelligence tient à la dépense cognitive à produire pour atteindre le sens des signifiants élus (sémantique lexicale), ainsi que la pertinence du déroulement de la chaîne causale à travers le poème. Les signifiants choisis sont les jalons et les relais d’un chemin généré par l’Eg ; ils mettent en liaison les charges conceptuelles qu’ils portent sous les dimensions phonétique, sémantique, cognitive, logique, contextuelle, syntaxique, lexicale. Un vers n’est pas toujours admissible à la fois grammaticalement et lexicalement. Il met à l’épreuve le sens tel que l’envisage l’honnête homme du monde.
Le phantasme psychologique, incantatoire ou mystique sédimenté dans la cristallisation que le décelant* a figé le long de son ontogénie, s’accorde adéquatement avec la vacuité de l’indétermination sémantique et de l’ambiguïté lexicale des morphèmes en lice. Cette vacuité laisse un champ de liberté interprétatif immense, sans enracinement dans le raisonnable de la concrétude, si vaste, que le cheminement et la cible de l’interprétation n’ont pas de recouvrement systématique parmi les Eg, qu’ils demeurent encore en instance d’univocité, y compris parfois pour le même décelant*.
Il réside dans la prédication multivoque un secret, profond, qui est celui du débordement de tout signe sur tout ce qui accueille le signe, ou encore une discontinuité insurmontable entre [.] et le décelant*, qui ouvre une richesse au-delà des mécompréhensions et contre-sens, ouvre la liberté des distinctions, et laisse respirer à tout ce qui devient signe pour le décelant* l’extra ordinem de la sauvagerie du Même.

b) Le processus de compréhension

Le processus de compréhension phrastique par exemple, doit se préoccuper avant toute chose de sa finalité : agir, apprendre, ou retenir.
Comprendre une suite de phrases, c’est en élaborer d’abord une interprétation qui échoit à un acteur situé de l’autre côté de l’interface perceptive, qu’elle soit auditive ou visuelle : l’allocutaire. C’est son matériel affectif à lui, spirituel, comportemental, de croyances, culturel, linguistique, d’intention et d’inspiration, mais c’est aussi la ressource de son pouvoir cognitif qui sont mis en oeuvre dans la réception de cette suite phrastique, dont l’intelligibilité co-varie avec la force des connexions causales qui l’émaillent et qu’en même temps le destinataire est en mesure de promouvoir (Kekenbosch, Sperry, Trabasso, Van den Broek).
La compréhension holiste d’un corpus textuel se réalise subséquemment à partir de processus locaux, qui substituent chacun à l’ensemble propositionnel de leur lieu une proposition générique, ordonnée graduellement au fur et à mesure de son annexion produite par la continuité de la lecture ou de l’écoute à l’assemblage que chacune d’elles accroît en mémoire de travail, en même temps qu’est extraite la connexion causale qui les régit. Ce procès préside à la construction représentative du contenu sémantique textuel.
L’intégration d’une proposition particulière générique peut révéler une difficulté lorsque le réinvestissement cognitif ne parvient pas, à l’aune de l’horizon consonant façonné par la réunion des propositions génériques antécédentes, à y ajuster son contenu sémantique : c’est la défaillance de « l’inference backward » dans le modèle « causal inference maker » de Van den Broek. Dans ce cas précis la continuité du processus d’annexion est suspendue ; le destinataire, pour rétablir la congruence peut réactiver des éléments de sa mémoire qu’il avait oubliés et dont le contenu rappelé va restaurer la chaîne causale, ou bien alors il produit une conception extra-textuelle qui en gomme la discontinuité.

Le sème, ou trait sémantique, est la plus petite unité de signification définie par l’analyse, et le sémème est un « faisceau de sèmes correspondant à une unité lexicale » : c’est tout simplement le signifié d’un morphème.
L’analyse sémique rend par exemple compte de la gradation tabouret – chaise – fauteuil. Le sémème tabouret est constitué des sèmes « sur pieds », « pour une personne », « pour s’asseoir ». L’adjonction du sème « avec dossier » produit le sémème chaise auquel l’addition du sème supplémentaire « avec des bras » donne celui de fauteuil.
Une isotopie est une classe de sèmes partageant une communauté sémantique et répartis au sein d’un corpus ; les sème récurrents sont appelés isotopants. Le processus de compréhension textuelle met en oeuvre automatiquement les recherches isotopiques, fil d’Ariane du décryptage et de la sauvegarde sémantiques de ce qui est lu ou entendu, c’est-à-dire que ces recherches établissent des renvois de significations de mots à mots pour éclairer réciproquement leur communauté sémantique.

Double mouvement : une pensée gestative, qui veut accoucher en morphèmes ; puis une formulation de morphèmes qui peut engendrer une pensée.
Premier mouvement : encodage profectif ; passage du prélinguistique au linguistique, lorsque par exemple je parle ou écris. Trouver des morphèmes, trouver une disposition d’eux, un agencement de phrases qui permettent d’approximer et d’affiner l’idée tenue hors de la dimension linguistique. Quand je regarde un paysage par exemple, et que j’y trouve une émotion pénétrante il n’y a nécessairement pas l’ombre de la proposition sur mon champ visuel. C’est ainsi que je peux avoir sur lui une intelligibilité prélinguistique. De même, je sais que cela est le lustre sans que j’ai besoin de faire venir à la voix de sous mon crâne ce mot de lustre. Je vois les res, je les reconnais, elles me sont chacune familières : le blanc est blanc mais la proposition n’est pas produite et n’a pour mon activité quotidienne aucunement besoin de l’être. Lorsque je parle, il y a donc construction linguistique pour adhérer à ce qui gît hors les morphèmes, et qu’il s’agit de déceler par inmorphémisation.
Second mouvement : encodage ascendant ; passage du linguistique au prélinguistique.
Lors d’une lecture déroulant une idéation inhabituelle un effort d’appropriation se produit. Faire sienne cette extériorité par le franchissement du dit que l’on équipolle à la sous-jacence linguistique.
L’énonciation propositionnelle ouvre* un sens, soit parce que cette énonciation est nouvelle dans sa forme liante, soit que sans l’être elle donne prise à nouvel écho : deux dires identiques peuvent ne pas s’allier la même Pensée, tandis qu’une même Pensée peut s’exprimer distinctement (ce qu’en linguistique on nomme la paraphrase sémantique). Soit cet exemple :
- Quel âge as-tu?
- Depuis combien de temps es-tu né?
L’équivalence sémantique entre ces deux propositions ne saute pas aux yeux de l’enfant jusqu’à un certain âge. Ou cet autre exemple du « je pense donc je suis » de Saint Augustin, de même formulation que l’enthymème cartésien mais de portée et de pensée autrement distinctes. Ou enfin cette troisième illustration : 15*24=360. Comment interpréter ce résultat? En dehors du cas exceptionnel que nous allons détailler ci-après il n’est pas possible de penser à autre chose qu’à une table de multiplication, celle de 15 par exemple, de laquelle on extrait la vingt-quatrième forme. Et on aura tout à fait raison. On peut dire même que la table de multiplication de 15 est un plan coïncidant entre la spontanéité du premier venu à qui l’on demande à quoi il pense lorsqu’on lui énonce 15*24=360, et ce que nous dévoilons maintenant : à savoir que le soleil décrit un arc de cercle de 15 degrés par heure dans le ciel. Cet exemple est pédagogiquement remarquable : il montre la superposition par une même formulation de plans strictement hétérogènes, le dépassement du visible vers un sens transcendant exactement comme l’ombre d’un pylône manifeste l’azimuth, ou la hauteur du soleil dans le ciel.
L’énonciation propositionnelle ouvre* un sens. Parfois pourtant ce sens est celui du non thématisable. Aucune proposition sur la spatialité par exemple ne peut donner sens de la spatialité à qui n’a jamais vu, car cette dernière ne peut pas être anticipée a priori : on ne peut la concevoir si on ne l’a pas déjà saisie perceptivement. De même que vivre ou exister pour un décelant* sont les expérimentations à partir de quoi seulement après, il peut propositionner dessus.

La dimension linguistique est pour les décelant* l’espace médiat privilégié propre à l’accession d’une compréhension partagée. Cette propriété procède de la structure linguistique même, capable d’épouser l’extra ordinem variété mondaine.
L’intelligence entre deux décelant* réside dans la captation puis dans l’identification prélinguistiques du Même. Elle n’est pas la concorde des avis.
La compréhension, dans les processus d’encodage ascendant et profectif, est une fonction parasitée par la déflexion du matériel informatif. L’écart manifeste l’aspect princeps de la fonction compréhensive. Cette dispersion doit être réversée pour parvenir, depuis l’espace prélinguistique de chaque décelant*, à la superposition des contenus, donc à la compréhension. C’est un procédé génératif d’intégration et de restructuration (PGIR) qui pallie la déflexion.

[ ] A – L I N G U I S T I Q U E

3

[.] : (le dit de [ ])

INTERFACE FRONTIERISANTE
4
« ÊTRE-INTONE »

ESPACE-MONDE : état de ce qui est

P R E – L I N G U I S T I Q U E
C

1 2
ENONCIATEUR (destinateur, scripteur, locuteur ou auteur) Φ1 – RMPC1

DISPERSION INFORMATIVE

C1
L I N G U I S T I Q U E INTERFACE DES Eg
C1′

2 1

DESTINATAIRE (allocutaire, auditeur ou lecteur) Φ2 – RMPC2

TRANSFORME DE LA DEFLEXION

C2 PGIR C’
P R E – L I N G U I S T I Q U E

1 encodage profectif.
2 encodage ascendant.
3 orthogonalité ou sans mesure.
4 franchissement objectalité-transitivité.

Le dia du logos.

Le processus génératif d’intégration et de restructuration (PGIR) est mis en jeu dans Φ2 pour identifier C à partir de C2 : c’est ce que l’on nomme la réversion, ou mécanisme de correction du transformé de la déflexion.
Entre C1 et C’ se tiennent l’entrée auditive, l’analyse phonologique, syntaxique, sémantique, et enfin pragmatique.
Le PGIR sera d’autant plus coûteux que la dispersion aura été grande et que le matériau conceptuel de Φ2 s’écartera de C. Si l’éloignement sémantique est trop important l’information n’a alors aucune prise sur Φ2.

c) Nouvelle détermination de la culture

La culture est l’ostension de la nécessité signifiante requise par le décelant* devant l’Invisible. Elle érige et institue le décèlement* accompli par la génération d’un système sémiologique, c’est-à dire qu’elle déneutre un espace qui n’était pas, créant une localité investie d’une charge de significations à rôle représentatif, faisant conformément à sa définition, advenir quelque chose qui est hors du lieu tenant, dans un projet de communication au sens le plus élargi.

La culture

VISIBLE (discontinu) le sens comme franchissement INVISIBLE (alibi continuiste)

la générativité particularisatrice du décelant*

Exposition de la jointure visible-Invisible.

Chaque homme vaut chaque homme, chaque siècle vaut chaque siècle. Chaque civilisation chaque civilisation. Au seul sens de la verbalité existentielle qu’est la « veritas » de l’instant. Chaque culture est une résolution diversement donnée par le peuple, la nation ou la femme à [.], sans savoir même que c’est à cela que cette culture répond. Chaque danse n’est pas seulement ce mouvement corporel en rythme d’instruments, mais déjà le face à « l’indésaisissabilité » du mystère de [.]. Chaque oeuvre, dans tous les domaines recensables : peinture, poème, nouvelle, roman, pièce théâtrale, ode, madrigal, verset, sculpture, menuiserie, industrie automobile, système philosophique, axiomatique, symphonie, concerto, ballet et caetera, est l’aboutissement d’une poièsis décelante* de la neutralité, qui instaure un habiter sémantique à partir d’une localité d’Ouverture*. Mais l’Art est le grand affranchissement, l’exacte ostension de la liberté des subjectivités. J’affirme que Carnot non né, son principe attendant tout cerveau pénétrant eût enfermé le nom d’un autre. Je maintiens qu’aucun, autre que lui ne pouvait produire La Joconde.
Une Pensée, une religion, une croyance ou une superstition sont fondamentalement des réponses aux stimuli de [.]. Ils constituent un discours en situation, contextualisé, motivé par la convocation que le décelant* reçoit depuis son fait d’exister, et plus précisément encore par l’intonation que ce franchissement existentiel répercute en écho sur son Eg, qui devient lui dès lors assigné à répondre du questionnement induit par [.], stimulus identique et champ de forces à travers lequel le décelant* se positionne. L’en train de ce positionnement est l’expérience de l’exister. « Quand l’observateur semble, à ses propres yeux, occupé d’observer une pierre, en réalité cet observateur nous dit Russel est en train d’observer les effets de la pierre sur lui-même. »
Dans la spécification développementale du concept, celui-ci peut être simplement appréhendé comme solution au stimulus existentiel.

d) La pléiotropie

Ce terme appartient à la nomenclature de la génétique et désigne l’influence d’un gène sur plusieurs phénotypes. Il interviendra désormais ici dans une acception distincte.
Devant le Même, les observations et les conceptualisations restent discontinues, c’est-à-dire qu’elles sont discrètes au regard d’une élaboration cognitive en charge de les rassembler et de les diriger dans une orientation édificatrice de résolution, ou de décèlement* ; de là le perspectivisme régnant. La discontinuité décelée* autorise et explique le saut qualitatif gnoséologique. En effet, observations et idéations ne sont ni totalement ni définitivement univoquement déterminantes pour l’élaboration d’un modèle théorique unique et ultime.
La pléiotropie désignera dorénavant cette non réduction du Même à lui-même, ce dérangement de lui généré, autrement dit encore, positivement, la prédicabilité plurivoque de l’EM qui conduit au conflit sémantique et que les cultures illustrent avec le plus grand brio.

Un système philosophique délivre lui aussi une herméneutique décelante* de [.], s’appuyant sur la pulsion de « l’être-intoné » propre au décelant*. Cette génération de Pensée apporte au fossé visible-Invisible un comble. Le sens est activé au décours du déroulement du champ propositionnel. L’herméneutique décelante* possède deux axes de déroulement : le « quomodo », qui présente une vassalité à l’égard de la science, et le « quem in finem », dont l’imprégnation téléologique est héritée de la métaphysique. Cette production herméneutique ressortit à une double circulation :
1) sens profectif de [.] vers Φ.
2) sens ascendant de Φ vers [.].
Cette circulation est réflexive, chacun des deux termes interagissant avec l’autre.
La construction herméneutique est justiciable de l’Eg : des concepts centraux le munissent, se lient, changent la pondération de leur définition de façon à lever les antilogies internes qui apparaissent au gré des développements ou des reprises. Ainsi, et jusqu’au dernier souffle de leur auteur le système reste dynamique, change le barycentre de ses notions fondamentales pour conserver sa consonance, comme un funambule au cours de sa progression change l’inclinaison de son balancier pour ne pas choir.
Comparativement, le cercle que dessine Joseph Rouletabille comme secours à sa raison entre les deux bosses de son front, illustre la précaution méthodologique du penseur. La fermeture de la courbure prémunit idéellement toutes les possibilités de fuites, rasseoit donc car circonscrit dans le disque qu’elle engendre la collection de toutes les issues concevables. Le cercle de Rouletabille est le prototype de l’universelle nécessité qui est l’étoile dans la nuit. Comme tel, sa clôture sur lui-même dans son tracer est aussi exactement difficile à réaliser que l’est à détenir la puissance de la nécessité, si bien que par l’Ouverture* du cercle presque toujours inachevé fuit l’apodicticité des événements dans la forêt des contingences. C’est afin de retrancher aux possibles leur incalculabilité, d’en assurer la maîtrise mesurée en les assignant à clôture que Rouletabille s’astreignit à rendre hermétique le « fort d’Hercule », moins dans l’intention de soustraire la victime à son agresseur puisque cet événement avait son lieu hors du cercle, que dans celle de disposer sa raison dans les conditions les plus parfaites pour l’exécution de son exercice. Voilà pourquoi le jeune reporter dit symboliquement à Sainclair qu’il lui serait tout à fait impossible de raisonner dans un désert. Immanuel Kant s’est, avec une maestria inégalable, lancé au sondage de l’Invisible dans sa période critique. Il l’a contraint en se dotant en amont d’un arsenal théorique nécessaire, la méthode transcendantale, suffisant à sa capacité cognitive pour établir la jointure avec le visible. Comme rien n’est obtenu jamais sans contrepartie, il a été contraint de se donner des hypothèses puissantes, entremetteuses de la résolution de sa problématicité engagée. Sachez que le talent philosophique réside moins dans la fine analyse des phénomènes, comme en sont capables des esprits zélés par la passion de la Pensée, que dans l’invention d’outils conceptuels dont la judicieuse instrumentalisation rendra raison de la tâche impartie à la problématisation décelée*. Reconnaître la carence ou le vide des outils qui existent jusqu’alors, donc se les construire extemporanément, en ne cessant la simultanéité des allers et retours entre la fin en vue de quoi ils sont créés, et les propriétés qui leur sont données afin de contrôler leur parfaite adéquation entre leur être et le pouvoir de leur être en vue de cette fin, est la précellence de la démarche philosophique. Analyser, tout en ayant la constance du regard vers l’outil grâce auquel se réalise l’analyse, est l’excellence de la lucidité et de l’honnêteté dans l’exercice de la Pensée. Ainsi peut-on distinguer parmi les penseurs ceux dont la preuve de leur génie consiste dans la problématisation selon l’architectonique, eu égard à leur décèlement* de l’Invisible, et tous les autres qui tapissent leurs replis corticaux d’analyses certes parfois pénétrantes, mais en tout sens et sans système donc superficiellement ; c’est la substance de la citation hégélienne mise en exergue dans l’avant-propos de cette monographie.
Penser est répondre à l’assignation d’une exigence. Le déroulement réflexif en est son instrumentation. L’affaire la plus excitante, mais aussi la plus difficile, est premièrement la pleine vision de l’écheveau dont chaque entremêlement appelle une spécification, ensuite son démêlage, autrement dit la génération de localités médianes, exactement comme l’imagination productrice est devenue un intercesseur entre la catégorie de l’entendement et la sensibilité, le schème transcendantal kantien étant le médiateur entre le concept et l’empirie spatio-temporelle, autrement dit le modus d’insertion et de génération du premier dans le second, mais encore, et de façon plus radicale, la conciliation de l’empirisme et du rationalisme. Tout démêlage est à poursuivre jusqu’à la distension maximale des localités qu’il crée, avant leur unification suprême et dernière.

e) L’amphibologie du theos

Le génie de Pascal détonne dans l’usage qu’il rend du « principe de raison insuffisante », renommé « principe d’indifférence » par John Maynard Keynes. Mathématiser dans l’argument du pari le problème de la vie éternelle en le réduisant à l’équiprobabilité de deux événements tranche avec le sérieux de la foi, le dessert de façon quasi aporétique, surtout et d’autant dès lors que l’argument est présenté par un défenseur patenté de l’existence divine. Eût-il été produit par un athée qu’il n’eût pas été plus blasphématoire. Eût-il été créé par un athée qu’il eût été moins sacrilège. « Le fameux, le misérable, le mercantile pari de Pascal dégoûterait de tout acte de foi » écrivit Maeterlinck dans « Le Sablier ».
Descartes, que tout jeune j’admirai, si puissant qu’il fut, tout puissant qu’il reste dans le rayonnement de son OEuvre, me fait esquisser désormais le sourire de l’apostasie. Pourtant ma profonde vénération demeure pour cet homme, l’un des seuls que j’aurais aimé côtoyer. Lui, qui balaya tout avant de tout reconstruire, mais qui, dans sa reconstruction totale ne put se déprendre de l’emprise religieuse, retrouvant aussi la foi de sa nourrice…
Je suis trop souvent confronté aux plus élémentaires erreurs, celles qui gâtent, celles qui abîment définitivement les esprits aux plus grandes promesses. Quand j’apprends par lecture l’enfantillage où ont, sur la réflexion mystique par exemple, sombré des cerveaux qui par ailleurs se sont mémorablement illustrés par des travaux de tout premier ordre, je reste perplexe et circonspect sur la légitimité de transposition de la puissance cognitive d’un plan à l’autre, ou encore sur l’honnêteté des esprits. La finesse de certaines analyses est gâchée par la direction de leur fondement : un excellent opuscule de logique qui prétend que la consistance de ses propositions est garantie par l’action divine laisse un goût très amer ; les exemples fourmillent. Je ne peux m’empêcher de penser à Descartes qui soutenait que la sauvegarde des vérités mathématiques était établie en vertu de cette même action divine. Maintes fois dans le corps de cette étude a été révélé l’abîme qui s’étend entre l’intelligence d’une discipline et la pénétration de l’Invisible qui pourrait en être son ύπόστασις, ces deux axes étant allotropes l’un à l’autre. Une autre fausseté est jouée entre un verbe enchanteur servi par le vice, et la bonté boiteuse dans sa langue. Une cause juste peut être desservie par une éloquence médiocre, tandis que d’abominables desseins peuvent être loués par l’art oratoire le plus élégant. La hauteur des sentiments n’appelle pas la hauteur de la beauté, de la même façon que la beauté d’un visage n’est pas un renvoi de jure à la noblesse d’un esprit. Socrate était laid, les sophistes de très habiles rhéteurs et d’admirables orateurs. Ainsi ni la phénoménalité n’est le reflet concordant de ce qui la source, ni la qualité du fondement ne se connaît homologiquement par son ostension. Dit autrement, et plus universellement encore, la subordination des capacités cognitives du décelant* à l’orientation du projet sémantique de celui-ci, tous deux étant hors de sa liberté de choix, car tous deux lui tombant plutôt dessus comme une face, est déterminante du degré d’intelligence du décelant*, bien autrement que la puissance de ses capacités. C’est donc, pour le dire vite, ce que l’on fait de ce que l’on a, davantage que ce que l’on a, qui est prépondérant à la mesure de ce que l’on nomme couramment l’intelligence.
Il m’a toujours été sensément clair que la plus parfaite démonstration de prudence à l’égard du cosmopolitisme des croyances avait son fondement dans leur pluralité, qu’ainsi elles toutes tenaient sans parti pris égale position à leur recevabilité de sorte qu’aucune raison ne présidait à favoriser l’une plutôt que l’autre. Devant la si grande simplicité de cette remarque il m’a paru extra ordinem que des femmes et hommes (que dire des esprits les plus éminents de l’humanité entière!) ne se la livrent pas à eux-mêmes dans sa clarté mais s’affrontent a contrario sur le sujet de leurs croyances. Pour ma part, et pour toujours le remède a été de n’en avoir pas.
Le second point, documenté lui aussi est l’instruction qu’apporte toute confrontation entre un état donné de connaissances, avec un état antérieur dont le plus récent atteste la fausseté, sans faire pour autant anéantir le commerce des études dont ces « anciennes vérités », sociologiquement ou culturellement, éclairaient la communauté qui les avait produites. Le concile de Cologne par exemple a rejeté en mil huit cent soixante la thèse darwinienne de l’origine animale des femmes et des hommes. L’important donc dans ces confrontations n’est pas la « veritas » dans ce qu’elle peut avoir d’absolu, et particulièrement la véracité d’une position intenable eu égard au dévoilement que la technique d’une époque postérieure autorise, mais bien la restitution d’une configuration synchronique.
Particulièrement l’ingérence herméneutique des Textes, apocryphes pour beaucoup, studieusement renouvelée au cours de l’Histoire par les exégètes, toutes confessions confondues, confère indiscutablement un relativisme au contenu de ces exhumations. Ce constat scelle caution hautement défendable aux détracteurs des cultes. Si, à tout le moins l’origine divine n’est pas révoquée, c’est la discordance des manifestations plurielles qu’en rendent les hommes qui est insoutenable au regard du critérium d’une « veritas », qui donc la destitue.
La problématique de la génération cultuelle ressortit totalement à la création humaine, l’affrontement qui en résulte lui est entièrement imputable. Si la mort est, sous certaines réserves et dans des conditions déterminées un fait dit « naturel », tout le commerce qu’elle engendre et a engendré est lui culturel. Cette univocité originaire s’est déclinée au décours des ères, des lieux, des civilisations, des mythes, des croyances en attitudes plurivoques à son encontre. Cette constatation vaut pour toute chose : l’absence de déterminations suffisantes à quelque fait qu’il soit laisse une liberté interprétative imprégnant une communauté pour devenir un fait culturel qui n’est pas une « veritas » au sens que la Tradition scolastique a fait de ce terme. Cette remarque est capitale : la leçon historienne doit nous retenir d’édicter en absolu intangible ce qui n’est qu’un objet de culture. La science est elle aussi, à sa façon un objet culturel, au même titre que la grande Tradition philosophique en fut un.

« La faim de croire » et l’appel de [.] constituent un indéfectible chant de sirène qui entraîne vers le discours du theos.
La vie sans religion ne comble pas la femme, ni l’homme, ni l’enfant, puisqu’ils s’en détournent en embrassant une carrière théiste de leur existence. C’est donc que même les « équations d’Hamilton-Jacobi-Bellman » sont insuffisantes au regard d’une vie. De quel bienfait pourraient-elles seulement nous gratifier dans le long et lourd parcours de la perte de sa femme, emportée par une dissection aortique?
La petite fille est devant le mystère de sa création. Elle finit par sentir que ses parents n’y sont pas étrangers, même si le mécanisme de sa naissance lui demeure inconnu. Plus tard, une fois que l’énigme est percée et qu’elle-même sait qu’à son tour elle détient le pouvoir de la vie, ce sont les arcanes de l’origine de son espèce qui bouleversent les silences. La question de la poïèsis individuelle se déclasse alors au profit d’une recherche plus originelle, primordiale au sens premier, mais celle-là se retrouve et se reconnaît somme toute en celle-ci, dans la jointure du hasard d’abord, qu’éveille toute naissance d’être cet humain-ci plutôt qu’un autre, dans l’absurde ensuite, par le sentiment d’abandon qui résulte de cette imprévisibilité.
La parfaite adéquation entre une propriété du champ physique et l’organicité qui s’y rapporte est trop souvent prétexte aux arguties créationnistes d’un projet prospectif de la part d’une entité omnipotente. Pour les tenants de l’évolutionnisme, cet unique concept de sauvegarde de la biologie, les partisans d’une création anticipatrice sont victimes d’un biais de méthodologie rétrospectif. Il faut être impitoyable avec le pseudo-miracle de l’harmonie que nous dévoile le monde vivant. Certes tout est bien fait comme le répliquent les partisans de l’ordre divin mais la connexion de ce constat à sa raison mérite une circonspection que l’on décline. La raison que ces derniers allèguent n’est pas invincible, et pour reprendre le cheminement à son début il faut en premier lieu considérer l’inhérence primordiale de toutes choses envers toutes choses, le décalque des contraintes environnementales sur le vivant, la syn-chronie de tous les déterminants et de toutes les déterminations cf infra « b) Orientation de la signification cybernétique selon l’ordre de la co-existence ». Ces conditions rendent tout aussi bien compte de l’harmonie devant laquelle chacun peut s’extasier. La faiblesse de ce recours explicatif réside dans l’invisibilité du pouvoir de l’idiopathie. Le vacarme de ce silence ouvre la voie de la croyance et de la foi en cette croyance. Ouvre encore l’intérêt anthropologique du sondeur face à son objet d’étude, de l’historiographe des mythes et religions face aux génération et mutation des cultes originaux, ou encore de l’hagiographe emprisonné dans les faits sociologiques du theos.
Le theos existant, par voie de conséquence il impose au chercheur de soutenir et d’endurer cette existence, en en rendant compte.

Le discours sur le theos déploie un symbolisme conceptuel de ses objets, objets dont l’existence qu’il ne remet pas en cause n’ont pas le caractère de subsistance sensible semblable à celui d’une chaise dans une pièce. Il dogmatise son contenu déployé en propositions synthétiques par concepts sans aucun renvoi à l’expérience, tout doit être accepté en un seul bloc ; or nous savons depuis Kant que des concepts sans intuitions sont des licornes au « Champ des Miracles ». La prolepse au criticisme s’appuie sur l’argument sans appel et liminaire du définitif dépassement de la possibilité humaine à l’accession d’une compréhension analytique du contenu dogmatique du theos. L’absurde et l’irrationalité enracinés dans le saut aveugle prôné par le fidéisme prouvent la transcendance de ce dernier, et le verdict du jugement est rendu sans appel en sa faveur, quand jugement il y a puisque tout questionnement de sa validité est tenu par lui-même comme hérésie. La formulation par symboles n’est pas étrangère à l’équivocité, et donc à la mise en déroute des tentatives d’analyse criticistes, elle disculpe le discours sur le theos et lui donne toujours avantage aux yeux des fidèles, mais désavantage aux yeux des autres. En tout état de cause elle impossibilise la prise au débat.

La fraction d’invisibilité du theos est contrebalancée par l’ostentation des rites et de la liturgie, par le hiératisme manifeste du culte. Le cérémonial en impose autant que le décorum des édifices, autant que l’ornementation des mosquées et des synagogues, ou celle des religieux : ostensoir, calice, manuterge, dalmatique… La matérialité des livres saints est pendant à la muette parole divine dont ils rendent l’écho sans voix. Le silence essentiel est occulté par le tumulte de la fourniture. Au propre : un événement comme une bar mitsva élude au décours de sa préparation la secrète relation avec la source du theos. Les sacrements sont le vacarme de la paix du silence. Pour la gentilité, l’historialité de ce qui est appelé le Saint-Siège comme ensemble des institutions de l’Eglise catholique romaine n’est qu’un gigantesque hourvari in-carné dans la fourniture matérielle, que ces païens biffent d’un trait, et pour lequel transsude la montre de perdition et de détresse, mêlées à la pitié qu’exalte notre condition de mortels non résignés. Dit autrement, qu’est-ce qui est le plus farfelu : le conte de la réincarnation et de la Trinité, ou celui du mouvement raëlien?
La liturgie est un système séméiologique : le culte s’appareille de signes tout aussi précisément codifiés par les règles et protocoles cérémoniaux que leurs significations. La religion pour sa part est un être sociologique, et spirituel, dont la préoccupation n’est pas de prouver l’existence entitaire du theos dont elle se réclame et dont elle fait l’exposition, dans la mesure juste où elle en est issue, c’est-à-dire dans l’exacte mesure où son existence à elle est l’adéquate légitimation de ce qui l’a engendrée. L’avers visible alibise l’invisible revers. Le glissement de ces deux niveaux détermine la substitution d’un appareil ostensible au silence de la transcendance.
La prudence doit toujours être constante, et la réserve maintenue. Penons garde de ne pas céder à la substitution des idoles collusives, prétendantes au trône du principe des principes dont « l’Inconscient structural » n’est pas le moindre.

En somme, le theos est tout à la fois alibi, substitut et raccourci cognitifs. Une théorie gnoséologique s’emploie à l’étude de ses limitations, id est à l’inadéquation de l’appareil conceptuel qu’elle élabore vis-à-vis de la res cognoscibilis. Elle peut reconnaître l’existence d’entités qui la surpassent dans le cadre de son développement discursif. Toutefois, accepter de prostituer sa pensée au premier dogme venu, à la première croyance rencontrée sans autre forme de procès que l’acceptation passive, sous le prétexte qu’il existe précisément des incompréhensibles et que la foi embrassée est parmi ceux-là, ne m’a jamais paru décisif.

3) Perspective onomasiologique

Comment se peut-il donc que des morphèmes existent quand leur contenu définitionnel est hors du champ perceptif? C’est à nous alors qu’il revient de fixer le sens de ses morphèmes dont aucun support sensible n’offre l’assurance ; les mots d’un vide sont maux d’une Pensée.
Préséance et saillance du morphème, c’est-à-dire alibisation nominale conformément au cadre de la théorie référentielle selon laquelle la ratio essendi des morphèmes relève de l’existence de référents, ou bien préséance de ce qui source selon un modus intensionniste, le cela, amassant de lui tout ce qui peut en être dit, ne le réduisant pas à un simple seul morphème mais l’enserrant plutôt de propositions, par rassemblements et convergences, le faisant ensuite redescendre dans le monde du visible par son nom baptismal. Remarquable, que viennent des cela sans nom, en rôdeurs, en humeur flottante, nous atteignant on ne sait comment ; ou qu’il nous faut absolument repousser hors de leur gangue nominative, ou que l’on finit par nommer en répondant à la sommation d’en donner premièrement une définition nominale, avant de s’atteler plus tard à la recherche d’une définition de chose, quoiqu’elle soit d’une certaine façon inscrite déjà à l’état de larve.
Ainsi sommes-nous par exemple capables de saisir le temps ; ou plutôt sommes-nous capables de faire le temps ; autrement dit de faire venir ce que nous nommerons le temps, à l’idée.
Le temps.
Quelle puissance psychologique faisons-nous venir à ce morphème de temps?
Mais encore quel est le cela, et l’assise du cela de quoi nous faisons le temps? Le temps, monté de toutes pièces par les inextricables entremêlements neuronaux dont nous sommes capables.
L’onomasiologie a placé sur le firmament des transcendances une cohorte de valeurs qui tour à tour ont été glorifiées par les courants de la culture : les religions bien entendu, mais aussi les modes masochistes du philosopher. Or je rappelle ce truisme : la possession d’un concept n’est pas caution de l’existence de cela à quoi il renvoie (depuis sa seule définition il ne saurait être tirée une quelconque preuve de sa présence effective, qui lui est extérieure). Le passage du concept, à l’existence mondaine de son objet, requiert autre chose que le concept. Ce renvoi à l’Invisible sert au final aussi bien les zélateurs qui font diffracter leurs souffrances du corps et de l’esprit vers l’alibi de ce Ciel, que les nantis, laissés en paix par les nécessiteux tout occupés à leurs chimères. L’onomasiologie est un garant de l’armistice entre les classes.

Le dit : déchéance et assomption de l’Invisible

L’arraisonnement du décelant*par l’Invisible, (si le silence de l’Invisible ne nous résonnait pas de perturbable écho, nous aurions déjà refermé toutes les portes de notre spiritualité), est soit une faiblesse du je, soit l’extra ordinem de la trangression du décelant* par l’acte de parole.
Le privilège de la ponctualité (localité) du décelant* éclate en chacun de ses mots.

Le dit est une assomption : il patente le miracle du décelant* par rupture du silence. Et une déchéance : il patente la déficience de son miracle, le morphème restant inférieur à ce qu’il désigne, il n’atteint pas ce vers quoi le décelant* le tend.
Le dit n’est pas à la mesure de l’Invisible. Il est l’inajustement essoufflant que l’Invisible fait endurer au décelant*.à travers la promotion de sa parole qui demeure le plein sens d’elle-même, c’est-à-dire le plein sens de son inadéquation constant face à son effort.

Un tenace présupposé perdure qui donnerait au langage la puissance de répondre aux sollicitations que la pensée atteint par convergence de ses possibilités. Ce système clos et décelé* serait prétendument capable de consigner les solutions des problèmes acheminés dans la rigueur définitionnelle des concepts nouveaux, chaque pan soulevé ayant le garant de sa sauvegarde dans une opposition dialectique.
On ne sort pas du langage. Ni par métalangage. Ni par…
La « complexité » terminologique à laquelle recourt le décelant* manifeste seulement son inaptitude à saisir le qu’est-ce, dans le répit d’un temporaire repos qui surseoit à la fièvre du recommencement.

La parole du silence n’est pas le silence de la parole, qui ne peut elle le silence, quand même elle se tairait.
Le silence et le silence de la parole sont un faux appariement, ce dernier devant dire d’abord sa parole, puis devant dire son silence, avant de se taire enfin.
Parmi les hommes sont ceux qui déploient une inétanchable parole dans le but unique d’apporter cette conclusion qu’en définitive il n’y a quasiment rien à dire.
Mieux serait d’aller plus vite en en disant peu. L’idéal serait très exactement de ne rien dire, et là résiderait l’abîme du sacre entre ceux qui n’en disent pas davantage parce qu’ils n’en savent rien, et les autres qui s’en tiennent peut-être enfin à la prouesse d’équilibristes savants et rares… donc impossibles… ayant atteint le repos après avoir compris qu’il n’y a rien à dire.
Nous ne pouvons le silence. La Pensée sacre notre démission du silence. Notre finitude nous condamne à la parole.
La Pensée, ce plaisir de la Pensée est non seulement le sacerdoce de notre finitude, mais bien encore sa signature. Et notre finitude n’est certainement à son paroxysme que dans l’épreuve de notre solitude. Et non dans les systèmes plaqués comme une orthopédie sur la sclérose prétendue de nos esprits.
Nous ne pouvons le silence car le vacarme de l’Espace-Monde est lui insuffisant, nous devons superposer le nôtre au sien, le nôtre se faisant fort de l’expliquer, de le gonfler mais surtout de devenir lui en mêlant ces deux ordres en un seul puisqu’au fond il n’y a qu’un seul et même ordre. L’existence transitive est l’artifice par lequel le silence est amené à la parole. Or cette parole du silence n’est jamais adéquate au silence lui seul.
Vacarme de l’Espace-Monde. Le fait simple d’exister est un abîme permanent. Et le mot, la res, la langue, le corps ou l’espace sont des remue-ménage permanents.
Le décelant*porte en lui la dette de sa parole. Il paie par son vacarme son manquement au silence.

Le poème

Ce genre littéraire, après avoir connu sa période de faste en Europe occidentale a décliné, contrairement au roman dont les publications et les ventes ne s’affaiblissent pas, et dont les prix de prestige décernés par des académies, joints à d’importantes rémunérations assurent la popularité temporaire de ceux qui en sont les lauréats. C’est lui le roman qui désormais tient l’excellence du genre littéraire.
Le déclin et la désuétude de la poésie seraient-elles concomitantes de la poussée technologique, de la diversité des moyens de divertissements que la société occidentale propose désormais? Tandis que le roman en serait exempt. La mode poétique aurait-elle sombré sous la poussée de la pensée calculante enivrée par l’instrumentalisation de l’ordinateur? De facto, peu de gens lisent aujourd’hui des poèmes, mais on en fait. Encore ses rares artisans la recouvrent-ils cette mode de badinerie dans la tentative de son exercice. Pourtant la Poésie serait une vocation grave, même lorsque son ton est celui de la légèreté. Elle est une entreprise mal connue, mal comprise même par ceux qui se réclament d’elle.
On pourrait catégoriser les poètes en deux classes : les théoriciens de leur art dont les réalisations illustrent leurs conceptions, et tous les autres. Sur un plan purement technique la caution d’une Pensée poétique n’accrédite systématiquement pas les premiers de meilleurs poèmes. Les aficionados le souhaiteraient pourtant. De même qu’ils orienteraient plus volontiers leur admiration vers un poète dont l’expression écrite endurerait l’exercice d’une esthétique mûrement élaborée, expression qui déclinerait l’interface entre un patrimoine linguistique libre, et l’invention de ressources privées dont l’ontogénie serait le feu qu’ils auraient soutenu après l’avoir créé.
Heidegger avait, dans la seconde partie de son chemin de Pensée tenté de montrer l’étroite proximité entre la parole des poètes et le règne de l’Etre. Renoncer à la poésie et se jeter à corps perdu dans l’ivresse technologique revient donc, de façon subjacente selon cet auteur à se priver d’une piste souveraine d’élévation vers notre provenance.
Le second lieu de l’interrogation réside dans la mutation de la forme du poème, changement dont la radicalité ne peut censément pas se dissocier d’une mutation corrélative du qu’est-ce poétique lui-même. Le lieu de ce questionnement est plus ardu ; il a simplement été effleuré dans un paragraphe du chapitre précédent, cf supra « Les signes de l’Invisible » in « 4) Le concept ».
Les chansons de gestes médiévales des trouvères dans le Nord, des troubadours dans le Sud sont les premiers pas vers la perfection formelle du poème français dont la préoccupation se dessine clairement à la fin du quatorzième siècle. Au seizième, on doit à La Pléïade un tournant décisif du vers français ; l’alexandrin est utilisé très fréquemment par Jean Antoine de Baïf et par Ronsard ; il sera loué par Boileau dans « L’Art poétique ». La stricte codification en règles indérogeables de la versification édictée par le théoricien et réformateur de la langue française François de Malherbe, le choix intangible de la lexicalité, la perfection esthétique à laquelle le Parnasse au dix-neuvième siècle élève le poème, ont concouru à faire du genre poétique une production exigeante de la littérature française. Jusqu’à ce que de hardis et novateurs poètes introduisent dans leur art le fruit de leurs recherches, faisant exploser par leurs entorses la nature conventionnelle de la poésie française. « J’ai disloqué ce grand niais d’alexandrin » scandait Hugo comme un cri de guerre, la guerre ouverte contre les classiques. Jusqu’à ce que ces poètes réformateurs s’affranchissent du décompte des pieds, enfin de la rime elle-même, élargissent le champ lexical à sa maximale liberté, puis décatégorisent les registres reçus de la tradition.
L’explosion de la structuration poétique, jusqu’à celle même du modus de poïèsis par l’introduction de l’écriture automatique surréaliste eut pour ce genre littéraire la plus grande portée révolutionnaire. L’obligation formelle, vrai carcan codifié auquel étaient assujettis les artistes, entravait la franchise créatrice qui se trouvait démesurément durcie en regard du déséquilibre entre un fonds inexhaustible d’un côté, une forme prédéfiniment coercitive de l’autre. On pourrait penser que cette législation, en raison d’un amoindrissement de la potentialité linguistique disponible a été préjudiciable à la production des in-formations poétiques. Il n’en a rien été : l’infini de la langue, grâce à la puissance de ses ressources combinatoires a conservé l’infini de son pouvoir, parce que la condition de structuration possédait, en dépit de sa contrainte, la souplesse adéquate à l’expression de cet infini. La virtuosité des poètes francophones a consisté dans le procès transformationnel de cet infini selon les règles de la versification française.
Dire ce que le poème n’est pas est plus aisé que d’en donner une définition positive. Il ne consiste par exemple pas en l’alignement de mots rares et inouïs, ni en l’exacte conformité des règles de la versification. Ni en paragraphe où la syntaxe se distord tant que plus rien n’a sens. Un poète sait l’art savant du parfait équilibre de toutes ses ressources langagières. Sa pièce est d’orfèvrerie. La complexité syntaxique fait signification.
Le poème procède plutôt du fonctionnement onirique où le sens latent côtoie le sens manifeste ; le poète lance un jeu de pistes multidimensionnelles où chaque indice d’un niveau défini renchérit en donnant écho, ou bien infirme, l’hypothèse d’un autre niveau.
Le poème est l’abîme de la langue, mais aussi sa magnificence, la plus extrême limite de lui au-delà de laquelle se dérobent tout sens, toute raisonnabilité du dire, toute la santé du corps des significations. Il est l’arpentage des limites de la langue par l’intérieur de celui-ci, et sa motivation est l’explosion linguistique de « l’être-intoné » du décelant*, par l’usage maximal des ressources signifiantes.

L’attente de l’Invisible

La fraction d’Invisible qui concerne la part d’explication du ressort des choses est réductible, même si son horizon se dérobe et fuit constamment dès qu’on approche l’intimité de son foyer. Quant à son autre fraction, la plus insigne, celle qui excite l’esprit au-delà de lui, celle qui projette sur la toile des mondes les ombres de ses plus immensurables noirceurs, elle est incorrigiblement incessible, n’est pas du monde lui-même mais de notre fait devant le monde lui-même. Elle relève tout entier de nous, de la position de notre modus appréhensif devant lui. L’ancrage de la transcendance est adjacent à notre fonctionnalité cérébrale. Il en est co-extensif mais s’évanouit lorsque le marionnettiste va dormir. Par perception, on peut simplement entendre l’ensemble des processus grâce auxquels un système vivant s’ouvre à son milieu par le biais des informations que ce dernier produit sur ses organes sensoriels.

Nous disons qu’existe la gravitation, qui vint à bout des difficultés du siècle de Newton et devint une panacée résolutoire pour bon nombre de petits problèmes de physique désormais dénommés « classiques ». Elle reconduisit dans l’ornière de la congruence un faisceau apparemment disparate d’expérimentations et de faits. Mais qu’est-ce que la gravitation pour le coléoptère, ou le Paramecium putrinum? Rien pour eux bien sûr. A ce point qu’en raison de la si particulière conformation de leur système nerveux la gravitation leur demeurera rien à jamais. Et non pas seulement quant à son contenu, mais précisément quant à un effort zététique d’idéation vers cet Invisible pour eux, qui serait leur motivation d’une voie de découverte sur, par exemple la gravitation…
De la même façon qu’inexiste pour une éphémère l’arsenal théorique de l’intégrale de Lebesgues, de la même façon nous devons comprendre qu’inexiste pour nous ce à quoi la particulière conformation de notre système nerveux ne peut accéder. Et il serait vain de chercher cet indéterminé pour l’excellente raison qu’il n’existe précisément pas, or nous, nous possédons en revanche la capacité cérébrale de penser que d’autres conformations du système nerveux pourraient et peuvent, à leur tour, lever transitivement existence à cet indéterminé inexistant à qui serait donné le pouvoir résolutivement congruent d’un ordre de ce qui est.
Poussant plus loin il devient légitime de prédire la création de nouveaux modus cognitifs en lien avec un accroissement du volume cérébral de notre espèce. Le monde, en un certain sens attend cette génération, s’ajuste toujours à la hauteur qui le révèle ; c’est aussi le sens de la proposition panlogistique hégélienne : « Tout ce qui est réel est rationnel, tout ce qui est rationnel est réel ».

Lorsque je cherche quelque chose, il me faut bien tout d’abord en connaître une quelconque détermination. Car si j’ignore tout de lui (et ce n’est surtout pas son nom qu’il me faut savoir), alors ma prétention, non! ma volonté, disons oui ma volonté de recherche s’évanouit aussitôt. Mais il me faut également en ignorer quelque chose sans quoi jamais je ne me disposerais à un mouvement zététique. Cette remarque se rapproche du paradoxe du « Ménon ».
Peut-être est-ce d’abord sur ce que représenterait pour nous ce savoir auquel nous ne demanderions rien d’autre que nous devrions nous accorder. Cette énonciation sonne gratuite, comme une recommandation de quelqu’un qui en saurait plus long que n’importe qui.
Comment donc en venir à vouloir s’approprier un savoir qui n’est pas connu tel? N’est-ce pas seul celui qui le connaîtrait qui pourrait le réclamer pour les autres? Les autres, aux yeux desquels il n’existerait pas…

C’est de lui, du cela invisible que vient cette provocation à penser ; pro-vocation, à penser. C’est-à-dire devancement de notre voix à faire vivre la destination de l’impensé pour lequel s’ouvre le baptême des noms dont la puissance psychologiquement évocatoire traduit la difficulté de l’abscons, de la sophistication, ou bien encore de l’inouï. Mais c’est aussi l’invisibilité de l’évidence qui doit être mise à jour, exhaussée, dévoilée à son tour dans l’usure du dit, le frai du rebattu. Or « l’évidence, écrit Boris Cyrulnik, est une perception sélective ». Le chercheur doit posséder la fièvre de son devancement. Il ne doit avoir de cesse qu’il se franchisse pour voir ce qui gît voilé sous ses yeux. « Tout ce que nous ne voyons pas qui est immense » murmurait Rouletabille.
A se devancer lui, car sachant qu’irrémédiablement l’accession à la plus nue des simplicités dépasse toujours ses efforts les plus intimes, qu’irrémédiablement elle le dépose à ses faiblesses, qu’il cherche à surpasser en se dessaisissant de sa vêture.
Il existe pour certains hommes une inépuisabilité à ressasser les mêmes questions, jusqu’à en ajourer leur foyer d’où explose par rayonnements la source primordiale qu’un chacun, sans se l’être expressément avoué traque jusqu’en la sève de ses moindres actes.
Le réconfort du penseur réside dans la Pensée, qui fondamentalement ne peut rien elle, dont l’application pratique est une impossibilité, voire une antinomie. Au vrai, il y a une accoutumance à penser, comme il y a une assuétude à s’injecter des solutions de cocaïne par voie intraveineuse. Le foncier alibi du penseur à écrire est lui-même, c’est-à-dire réside à répondre de l’assignation à être ce qu’il est.

Après qu’ils auront traversé le désert ils reviendront, boire la même source pour étancher le même feu de leur même soif, avec leurs habits de moire mauve, sous les cils lamés des paupières de l’aurore.

1) La Pensée : une assignation de l’Invisible

D’emblée s’établit le distinguo entre d’un côté une caractérisation psychologique de la pensée comme permutation entre possibilité et réalité, puisque le modus opératoire propositionnel (possible) se substitue à celui qui porte sur les choses (res), et de l’autre ce comme quoi la Pensée tente d’être eidétiquement approchée par les penseurs proprement dits.

Il n’est en aucune façon possible de s’en remettre à la faveur d’un ordonnancement qui détermine judicativement l’absoluité d’un début au degré duquel s’échelonne la consécution de rapports subordonnants, sans aller même encore jusqu’à chercher en leur jointure cette condition supplémentaire de frontière adhérente où pourraient se glisser l’inconnu ou l’oubli d’un rapport subsidiaire.
D’emblée il tourne en rond – (ce pléonasme est à supporter) – en initiant la giration du cercle de la transitivité existentielle : la poix des causes et des conséquences, de ce qui conditionne et de ce qui est conditionné. La gageure s’apparente à la trisection de l’angle ou bien encore à la quadrature du cercle qui est de construire un carré de même aire qu’un cercle donné avec pour seuls instruments compas et règle. L’insigne entrave de toute Pensée tient en ce que le noyau questionnant créé d’une origine qui n’est pas la sienne doit, au travers du modus fondamental de sa démarche et de sa méthode, se placer sur un versant d’où tout ce qui prédétermine son questionnement exige le silence de l’occultation, auquel il ne peut se résoudre, pour contourner l’aporie primordiale. Autrement dit ce qui questionne doit se tenir simultanément dans deux espaces inconciliables. Voilà! donc ce qu’est le sacre du cercle. Illuminer la voie de la pseudo-bisémie qui est un miroir tout seul, s’envoie à elle-même la balle… qu’elle se renvoie, comblant le vide par présence double : réflexivité ; c’est-à-dire conscience, de soi! Elle-même cela très exactement. Cette disproportion, notre infranchissabililité depuis nous viennent de ce que nous avons commencé en route, c’est-à-dire, simplement de ce que nous commençons. Le titre de cette cinquante-deuxième leçon de la « Philosophie première » de Husserl, qui est aussi une caractérisation de la philosophie par cet auteur, parcourt le cercle que nous venons d’effleurer : « La philosophie comme autodéveloppement systématique de la subjectivité transcendantale sous la forme d’une autothéorétisation transcendantale systématique fondée sur l’expérience transcendantale de soi-même »
Toute Pensée, d’emblée, qu’elle le veuille ou non se fait lester par une mise au monde, non élue, confrontationnelle, emportant par là tout un cortège imputé dont elle ne peut se défaire. Il s’agit d’une Pensée qui nous tombe dessus comme cette face arborante qui nous fait un chacun.
Et ce qu’il faudrait commencer à dire avant toute autre chose, avant toute chose, c’est que celui-là qui s’apprête à faire son Oeuvre meurt d’un infarctus du myocarde.

L’unité d’une Pensée, ou tout simplement une Pensée car l’expression est périssologique, tranche avec le bavardage en ceci qu’elle se développe architectoniquement dans ses parties, c’est-à-dire conformément à une Idée, salvatrice mire stellaire engendrée lors de l’extraction analytique, qu’il faut se garder de contagionner par le sol de l’empirie pendant tout le travail de la descente synthétique. Les plus forts penseurs déploient la formidable intelligence encyclopédique de leur collimation selon le gouvernement de quelques postulata originaux.

Elever une question c’est sous-entendre qu’une réponse peut tenir la caution d’être traquée ; c’est-à-dire entendre implicitement qu’un sens répond, comme en témoigne la levée de l’interrogation à laquelle déjà, on creuse sa réponse. Pourtant la formulation du questionnement qui sert la gorge n’est pas une garantie à la capacité d’y répondre? pas plus qu’elle n’est garante de la légitimité de cette question. S’entendre premièrement sur ce fait que le décelant* n’est pas – loin sans faut – caution à la résolution d’une problématique au sujet de laquelle il essaie cependant de s’éclairer. L’originarité judicatoire n’est pas adéquate à la légitimité d’un pouvoir de réponse… Peut-être même qu’à rebours cette tentative d’éclairement est un désastre patent, non pas en raison d’une insuffisance mais d’une illusion, simplement d’une illusion à l’endroit d’un qui n’existe pas mais se fait exister.
Dans l’ordre de l’étude qu’on peut se proposer une première injonction serait le questionnement de la possibilité de réponses non raisonnables. Non raisonnables, c’est-à-dire non justiciable de la lumière de la raison (quelle folie!?). Car l’ultimité de nos raisons pourrait bien être plutôt contraire à ce qui est, quand elle ne le serait pas à la Raison. Réponses non raisonnables, mais non pas inaccessibles, selon précisément le critère de ce que fut le surgissement de l’« il y a ».

Toute Pensée dérive d’une intuition.

Le penseur devrait pouvoir se demander quem in finem il pense ; ce qu’il veut faire de lui à penser ; ce qu’il en attend de la Pensée. Devrait aller jusqu’à la recherche d’un déterminant inconscient, jusqu’à la recherche de sa soumission à cette cause.

Par exemple montée de la Pensée comme élévation à cette sursomption : conscience de « l’Existentia », c’est-à-dire sacre du cercle. Non pas découverte de quelque « rare sublime secret », mais accomplissement du retour vers ce qui nous cèle : ce de quoi issus nous sommes.

La Pensée est un infini dialogue au sein duquel se vident les places, comme sièges au gré du temps qu’impartit l’« il y a ». Remarquable, cette divergence des vues parmi les hommes qui la firent. Elle promeut l’arène conférencière où les protagonistes rendent voix après d’autres voix, levées elles aussi dans le marbre de l’OEuvre, muette, pour laisser une parole s’inscrire dans une face humaine, l’y insérer pour toujours, la faire devenir impérissable par réponses à jamais en retard aux réponses de leurs prédécesseurs. Spinoza est mort mais nous parlons encore de lui. De même pour Platon, Mauriac, Chateaubriand ou encore « … sur le marbre vainement de Baudelaire ».
Ainsi les rappelons-nous à la vie, ainsi en rendons-nous présence à nous-mêmes ; ainsi les faisons-nous asseoir en face, et intimons-nous leur autorité.

« Autant de têtes, autant d’avis. »
Cet apophtegme populaire trouve une excellence de son application dans le champ philosophique, même si les penseurs se défient d’exposer un avis, cherchent a contrario le socle apodictiquement assertif, luttent contre le mirage de la doxa, veulent s’adjoindre le lot de toutes les précautions imaginables.
Ils font rendre le son à ce qui s’op-pose, ouvrent la discontinuité qui bée entre chaque concept : image d’une opérabilité cognitive de ce qui les irradie. Ils sont même en mesure de se faire terrasser par le premier venu comme l’explique la préface des « Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science » :

« Il semble presque ridicule, alors que toutes les autres sciences ne cessent de progresser, que dans celle qui prétend cependant être la sagesse elle-même, et dont tout homme consulte les oracles, on en reste à tourner en rond sur place,sans avancer d’un pas. Aussi ses adeptes sont-ils devenus fort rares et on ne voit pas que ceux qui se sentent assez forts pour briller en d’autres sciences veuillent risquer leur réputation dans celle où le premier venu, au reste ignorant en toute matières, se flatte de trancher de manière décisive, parce qu’il est de fait que dans ce domaine on ne dispose encore d’aucuns poids et mesures assurés permettant de distinguer du plat bavardage ce qui est profond et solide. »

En dépit des plus minutieux préparatifs de la « mode philosophique » déroulée historiquement les résultats sont décevants au point que, certains le reconnaissant dans leur oeuvre même mènent leurs efforts vers une volonté l’achèvement du tournoi : Immanuel Kant ou L.W., dont leur parenté résida dans l’ambition princeps d’amender la Pensée dans son exercice, en dénonçant d’abord l’outrepassement pulsionnel dont est victime sa légitimité dans sa pratique, puis en la redressant par l’abstention qui suppose la contention des passions humaines. Or Baruch Spinoza prévient (comme tant d’autres) que : « L’expérience nous apprend assez qu’il n’est rien dont les hommes soient moins capables que de modérer leurs passions […] ».
Aujourd’hui ce sont deux issues de la philosophie qui se développent en s’ignorant presque : la philosophie du langage versus la philosophie analytique. Comment donc ne pas être interpellé, comment ne pas s’épuiser comment ne pas se désespérer, si ce n’est de la distinction des Pensées tout au moins de leur opposition? Or tout ne provient-il pas d’une unique source, à partir de laquelle s’embranchent tous les modus philosophiques. Tout cela a été rebattu et nihil novi sub sole, mais encore une fois quelqu’un s’est demandé comment on pouvait dans la plus grande honnêteté soutenir des thèses absolument opposées ; comment un penseur pouvait dérouler des propositions auxquelles un autre ne comprendra goutte, et je refuse ici par avance l’allégation du génie pour enveloppe de l’incompréhensible. Bergson, tout génial qu’il fut est d’une luminosité à couper le souffle en regard de « Autrement qu’être ou au-delà de l’essence ». Schopenhauer qui n’entendait rien à Hegel le taxait précisément pour cette raison de « charlatan » : « Hegel met les mots, le lecteur doit trouver le sens ». Or aucun professeur de philosophie de nos jours ne peut, sans mauvaise foi dénier la qualification « d’une des plus grandes oeuvres de toute l’Histoire de la philosophie », à « die Phänomenologie des Geistes ».
Ce qui encore est digne d’attention est la trajectoire propre d’un penseur au cours de l’exercice de son Eg. Si je m’attache par exemple à Maurice Merleau-Ponty, il est clair que sa Pensée s’est infléchie entre ses deux premiers grands ouvrages, livrés chacun au compte-rendu technique de certaines recherches en matière de psychologie et de neurologie, et son dernier achevé, « L’OEil et l’Esprit », frappé en effet d’une autre tonalité qui s’entend dès le titre.
Tout décelant* est local. Toute Pensée est point de pensée, s’attache à une localité du pensable. Aussi chaque penseur est-il d’un autre domaine. Toute collimation est partiale, toute vue est arrêt, puisqu’elles ne sauraient exister sans le point par où elles s’attachent au panorama qu’elles décèlent*. S’engager sur une voie de vie vers le but qui la clôt, c’est se fermer les voies autres, parallèles implicites, à créer même. Tout sujet investi agit comme un refus du reste ; toute situation investie, fût-ce encore la plus large, la plus totale la plus embrassante ne l’est cependant pas assez, de par le seul fait de l’attachement qu’on y accorde, de par le seul fait de son existence. Désinvestit donc tout le reste ; advînt-il accessoire… ; leur localité du pensable ne leur permet pas toujours pour cette raison d’élargir la perspective qu’elle leur distribue à la saisie de toutes les autres localités du pensable. Sont déjà en débat ce qui s’avère digne d’être questionné, les procédés discriminatoires entre un problème philosophique et un pseudo-problème, l’établissement d’un critérium indiscutable comme la décidabilité propositionnelle, c’est en ce sens que certains penseurs se sont engagés à vouloir purifier le langage en recourant à la logique. Un axe d’un prochain ouvrage éventuel se pencherait minutieusement sur mon intuition à ne pas concéder de superposition entre le plan de l’exister et la logique, en présentant non seulement l’excédence de celui-là sur celle-ci, mais encore la frange d’hétérogénéité qui les sépare radicalement. Résister à la tentation de tout argumenter, de tout vouloir et de tout pouvoir expliquer en s’arrêtant au pied du mur est le summum des difficultés. C’est un fait que les penseurs ne se comprennent pas tous entre eux. La génération conceptuelle de certains auteurs reste inaccessible à d’autres : l’approche de L.W. n’a rien à voir avec celle de Sartre par exemple qui avouait dans « Les Mots » préférer la lecture d’un roman policier à l’une de ses oeuvres. Que dire encore des proférations de Deleuze à l’encontre du penseur viennois et de ses sectateurs : « Catastrophe philosophique… régression massive de la philosophie… pauvreté instaurée en grandeur… des assassins de la philosophie ». Car toute Pensée, dès lors qu’elle est informée s’expose à la dramaturgie de son péril face aux critiques qui la terrassent, l’ébranlent ou la parcourent de fêlures à la faire choir dans un fracas d’éboulement ou de verre cassé.
Le « Tractatus logico-philosophicus » est considéré comme une OEuvre majeure de la philosophie du vingtième siècle, cependant un grand nombre de commentateurs montre clairement l’avoir mal interprété pour ne pas avoir saisi l’ouvrage dans sa génération éthique comme L.W. l’expliqua, mais seulement sous ses aspects connexes de logique ou d’éclaircissement du langage.
Que penser de la volonté de certains penseurs à vouloir systématiser les problèmes en questions de logique?
Que penser enfin du dénigrement et de la réprobation de la philosophie analytique à l’adresse de Heidegger? Ou de son refus encore de valider l’existence des jugements synthétiques a priori?
L’inaccessibilité conciliatoire entre les diverses obédiences culturelles devient le déterminant non seulement d’une minoration envers la légitimité d’un penseur, mais aussi la mise à l’Index du modus du philosopher lui-même : le talent haut, droit au vide profond. Et comment ne pas saisir le désarroi de certains face à une parole dont le sens affleure la prophétie poétique ou le mysticisme?
La philosophie moderne s’est attelée à la réflexion métalinguistique en investissant sa charge de garde-fou à l’encontre des envolées « supra-terrestres » du Verbe dont certains se sont gargarisés. Les partisans de cette reprise anglo-saxonne moderne à se méfier des cris de la sirène qu’est la langue se retrouvent par jalons dans l’Histoire de la Pensée.

La puissance du penseur réside aussi dans la clairvoyance de cette compréhension-ci : chaque chose, si insignifiante puisse-t-elle d’abord paraître, est la présence de la grande génération de la Pensée, car tout l’étend, tout la palpite.
« Le penseur est l’homme nu ». Celui pour qui les normes n’en sont pas, puisqu’il peut à son loisir les juger, les enfreindre ou les dissoudre. Celui pour qui la matière est sans limites puisque tout le touche, et de quelle façon!… son questionnement est total. Lui peut descendre dans la vertiginosité des extrêmes, monter sans efforts à la verticalité des étoiles qu’il dépasse sans un souffle.
Certes le penseur ne peut s’empêcher de reconnaître que sans son cerveau il ne penserait pas, cependant dire : l’homme pense parce qu’il a un cerveau n’est jamais atteindre l’origine de la Pensée car immédiatement se répond : tout homme n’est pas penseur qui cependant a le cerveau. Or la pensée n’est pas une fonction attribuable à une localité anatomique, elle est appréhendée comme une résonance participative des différentes fonctionnalités cérébrales.
Une de ses faiblesses réside dans l’instrumentation sociale dont il fait l’épreuve : sa capacité à générer une réflexion, corrélative de son statut de dépositaire d’un savoir le soumettent à l’avant-scène politique, au sens le plus élargi. Le penseur devient assigné à l’expression de ses avis sur le panorama mondain, en rapport avec l’adhérence représentative qu’il incarne dans une société. Il peut céder à cette sirène pour répondre de son investiture. S’il ne s’y autorise, c’est le discrédit qu’il encourt.

Les livres que l’on écrit en philosophie sont témoignage non d’un savoir mais d’une carence en matière de savoir.
Car la Pensée est engendrée par l’immense mouvance de nos incertitudes les plus proches. Le penseur réside dans le foyer de cet incertain et de cet instable. Quel leurre y aurait-il cependant que de crier au désarroi pour un si monumental handicap! Car toute la dignité du penseur se love dans la revendication du plain-pied de ce foyer : la plus haute promesse possible en retour au don le plus sublime.

La Pensée est pour rien.
Ils crieront au scandale de ce que je fais d’une « si grande chose » pour eux, « une si mince » affaire.
Ils se méprendront. Le pour rien n’est pas une mince affaire ; c’est bien plutôt l’affaire absolue : celle à quoi ressortit l’« il y a » lui-même. Il faudra s’enfoncer aux yeux l’être de cette révélation.
Au total on ne sait rien sur tout, ne sachant ni même ce qu’est le tout ni même ce qu’est le rien. Et cependant à la fin demeure intacte cette certitude déferlante de la plus haute des gravités.

a) L’initium

Tout commencement de Pensée est défaisant, sacrifiant. Sacrifie prémisses sur prémisses.
De quelque façon qu’elle commence la Pensée commence depuis elle-même, même si l’objet de son commencement est extérieur à elle-même. Aussi doit-elle avoir le pouvoir de son devancement, sortir de son cercle que puisse s’éprouver tout d’un coup, en bout de piste à bout de souffle un commencement qui en vienne à s’asseoir sur une nécessité : celle de penser, qu’existe le décelant*. (Il y a certes à penser, puisqu’il y a. Le contenu se règle au contenu).

Le commencement de la Pensée est un franchissement ; la réflexion sur le commencement de la Pensée repose tout entier sur cette distinction : ce qui est du décelant*, ce qui n’en est pas issu. Cette réflexion s’attache aux contenants, ainsi qu’aux cadres après lesquels il n’y a rien ; après lesquels elle ne met rien. Ou plutôt elle se place à l’affleurement d’eux de façon que son ajustement, perpétuellement différé dans les réajustements coïncide avec un plus rien après. Son contenu s’ajuste aux contenants des contenus possibles. Aucun appui autre permis que la giration. Prémisses en lieu de conclusion et inversement. La Pensée est une marche arrière. Ce à quoi le penseur accède en dernier est plutôt ce qui fait tout commencer. La connaissance la plus haute est celle qu’on découvre à la fin. Elle est celle qui supporte toutes les autres. C’est sans surprise donc que tout finit par ne plus aller sans mal. Se prendre la main, éprouver toute l’étendue d’un entre-deux auquel on lie sa condamnation. Vouloir les mots, prendre les mots sans avoir jamais su comment on était entré dans la langue. La macula vise la res mais non l’appareil qui vise. L’ensemble des opérateurs médiats interposés entre le bain de [ ] et ce qu’ils font pour nous de lui, une fois la séquentialité de leurs processus transformationnels effectuée, nous dispose lorsqu’on les isole et les analyse chacun dans leur fonction à la contamination de réduire le bain de [ ] à un produit de la pensée pour l’idéalisme par exemple, ou à un pattern de sensations pour le sensualisme. Faire donc comme si l’on ne savait pas, ou comme si l’on avait oublié cela qu’on veut savoir… pour le savoir mieux encore, en faisant le noir sur l’objet de cette conquête : l’« il y a », à travers l’expérience de « l’épochè » qui jamais ne saurait être définitivement satisfaisante. A chaque fois refaire à neuf tout le chemin, effacer les traces laissées, mais encore la trace de l’effacement des traces du chemin parcouru. Conquérir une légitimité dont la première confrontation ouvre l’irrévocable impossible.

b) Le chant de la sirène scientifique

L’exigence mathématique, voire scientifique que la Pensée a dû traverser dans sa maturation est un legs des philosophes, ensuite retournée contre eux puisqu’elle leur est devenue l’étalon qu’ils n’ont pu atteindre et dont ils n’ont presque jamais pu se déprendre, simplement parce qu’ils ont rarement compris que la distinction des domaines d’application propres à chacune de ces deux disciplines, était une impossibilité à l’emploi du calque de l’exigence mathématique à l’exigence philosophique. Car oui! l’attraction fascinante que livre la connaissance par construction de concepts fait voleter les esprits les plus forts comme des papillons que la lumière de la lampe hypnotise, fait parfois brûler au bûcher de l’inconcevable expiation, au point que l’architecture méthodologique de certains de leur ouvrage procède « more geometrico ».
Pour illustration de cette remarque un extrait de la conclusion de « Kritik der praktischen Vernunft ». Les mots soulignés l’ont été par son auteur :

« La chute d’une pierre, le mouvement d’une fronde, décomposés en leurs éléments et dans les forces qui se manifestent en eux, traités mathématiquement, ont amené enfin cette connaissance claire et immuable pour tous les temps futurs du système du monde, qu’on peut espérer par une observation progressive d’étendre toujours, qu’on ne peut jamais craindre de voir ramenée en arrière.
« Cet exemple peut nous engager à suivre la même voie en traitant des dispositions morales de notre nature et il peut nous donner l’espérance d’arriver au même résultat heureux. Nous avons, pour ainsi dire sous la main, les exemples du jugement moral de la raison. En les décomposant par l’analyse de leurs concepts élémentaires, et en employant, à défaut de la méthode mathématique, un procédé analogue de la chimie, pour obtenir la séparation des éléments empiriques et des éléments rationnels qui peuvent se trouver en eux, par des essais répétés sur l’entendement ordinaire des hommes, on peut nous faire connaître, avec certitude, purs, l’un et l’autre de ces éléments et ce que chacun d’eux peut faire séparément ainsi on empêchera d’une part l’erreur d’un jugement encore fruste et inexercé et, d’autre part (ce qui est beaucoup plus nécessaire), ces extravagances géniales qui, semblables à ce qui se produit pour les adeptes de la pierre philosophale, ont promis (en excluant toute recherche méthodique et toute connaissance de la nature), des trésors imaginaires et en ont gaspillé de véritables. »

La méthode qui triomphe dans un domaine n’est pas nécessairement celle qui triomphe dans un autre, et l’éclatante réussite qu’elle manifeste n’est pas légitime à l’extension systématique de son emploi, grief que certains ont porté contre la philosophie kantienne.

La connaissance à laquelle aspire la philosophie, connaissance par concepts, est subordonnée à la racine de l’intuition des sens, parce qu’elle puise sa caution depuis ce qui existe « sous la main ». Le formalisme mathématique en revanche n’a pour souci que l’exigence de la consistance, condition suffisante de sa vérité au travers de la manipulation de ses concepts dont l’origine est une intuition ne relevant pas systématiquement du sensible. L’objet mathématique n’existant en effet qu’en vertu de sa définition, elle et lui ne sont qu’une même chose : définir est du même coup créer. C’est pour cette raison que les concepts mathématiques détiennent apodictiquement, ipso facto, la puissance de toutes leurs déterminations. Aussi bien en et pour eux-mêmes, que relationnellement à d’autres d’après la contiguïté que leur définition tolère. Ainsi la numération englobe-t-elle dans son système le rapport des nombres, autant que la liaison qu’ils autorisent, donc qu’ils entretiennent par exemple dans les quatre opérations arithmétiques fondamentales. La relation entre deux et six est immanente à deux aussi bien qu’à six.

Fonder la Pensée.
La Pensée veut se légitimer. Elle veut légitimer cette même légitimité. Et de proche en fin elle tourne toujours en cercle. Ce pléonasme est à supporter. « La connaissance, – écrit Georg Simmel dans « Philosophie des Geldes » – en s’examinant, devient le juge de sa propre cause, elle a besoin d’un point de vue au-delà d’elle-même et se trouve devant le choix : ou bien exempter son savoir sur soi des vérifications et normativités qu’elle impose à tous les autres contenus cognitifs, laissant ainsi un endroit vulnérable dans son propre dos – ou bien se conformer à ces lois, soumettre le processus lui-même aux résultats auxquels il a conduit, et donc s’enfermer dans un cercle destructeur, comme l’a montré le plus clairement l’auto-anéantissement du scepticisme. »
La Pensée est au pied du mur, repoussée dans ses plus intimes retranchements, ne pouvant apodictiquement surpasser la régression à l’infini, de la sûreté de la sûreté. Elle est donc bien originaire, elle est donc bien commencement et fundamentum absolus, c’est-à-dire, synonymiquement ici, inconditionnés.
La mise en oeuvre de la réflexion sur la validité du fondement du champ de la Pensée est la mise en oeuvre de la Pensée elle-même. Schopenhauer, avec son acuité habituelle explique la circularité à vouloir fonder ce qui est déjà le fond, comme dans « De la quadruple racine du principe de raison suffisante » où il énonce que : « Chercher en particulier une preuve au principe de raison est une absurdité toute spéciale prouvant le manque de réflexion. Toute preuve est, en effet, l’exposé de la raison d’un jugement énoncé qui reçoit par là même l’attribut de vrai. C’est précisément l’exigence de cette nécessité d’une raison pour tout jugement qu’exprime le principe de raison. Demander une preuve de ce principe, c’est-à-dire l’exposé de sa raison, c’est le tenir par avance pour vrai ; bien plus, c’est fonder sa prétention justement sur cette présupposition. C’est alors tomber dans le cercle vicieux consistant à exiger une preuve du droit d’exiger une preuve. » Chercher la légitimité de la Pensée est d’emblée penser. Or, quelle certitude d’identité puis-je accréditer entre les mécanismes qui interviennent dans le sondage de la Pensée à l’égard d’elle-même, et ceux qui sont mis en oeuvre dans la saisie du hors d’elle-même?
L’acte légitime sa source. La Pensée est légitimation d’elle-même.
Légitimer la pensée à celui qui ne pense pas, est essayer de faire voir qui ne voit pas, n’a pas d’yeux sinon ne les ouvre car ne sait comment les ouvrir, ou encore ignore qu’il en a lui qui ne peut car ne sait, comment les ouvrir.

2) La double orientation inverse de l’Invisible

L’ensemble du corpus monographique développé jusqu’à ce point fait état d’une recherche d’un quelque chose de l’ailleurs en un sens de l’au-delà centrifuge du foyer génératif décelant*.
Or il existe une seconde voie, un autre ressort qui est la source secrète en nous d’un Invisible, j’entends au travers des processus transformationnels qui président à la transduction allo-structurelle de la pyramide involutive.
Sur cette hypothèse, la nécessité, la justice, la morale, l’amour, la peur, le plaisir, l’angoisse, la liberté… ne seraient que des ostensions de mécanismes transformationnels neurophysiologiques en liaison avec la spécificité de la structuration cérébrale de notre espèce.
On passerait donc, pour cette liste de valeurs et de sentiments à une recherche d’un quelque chose du plus proche, au sens de l’en-deçà centripète du foyer génératif décelant*.

3) A la recherche d’un ύπόστασις

D’où vient cette insatiable soif de recherche de « veritas »? Et par où se traverse d’abord cet implicite d’une « veritas », d’une substantia, d’une transcendance ; d’un au-delà des apparences? D’un ύπόστασις?
Dès que nous poussons un peu la porte, voulons vérifier par nous- mêmes l’ouverture des murs tout se dérobe, les plus hautes certitudes s’obscurcissent. Ce monde, un comme de bien entendu, un comme si chez soi où tout se place pour qui s’en enquiert. Et l’agrément se naît de telle adéquation entre lui le monde et nous les nus. Il n’y a pas, et il n’y aura pas à attendre de « deus ex machina » comme révélation en tiré de rideau d’un mystère-monde, et ce, tout simplement parce que si le monde nous est mystérieux il n’est pas problématique.
La seule problématicité que je pourrais accorder est celle que le décelant* transitivement existe dans la localité qu’il ouvre ; et c’est seulement l’excédence de la neutralité déneutrée sur les ressources locales qui donne à humer cette fragrance de prétendue énigme. Transsubstantier en mots et tics de langue la portée de ce qui toise, est simplement à quoi cédera cette monographie.

Y a-t-il, existe-t-il cette proposition à la pénétration de laquelle la judication peut déployer la plénitude de sa sérénité? Et se reconnaître partout chez elle? Et que serait alors, le rapport entre cette proposition, son énonciation, son contenu, le sens perçu, le sens donné, construit… et son extérieur : la feuille de papier où elle aurait pu être tracée, [.], l’espace réal, l’espace des faits, celui de toutes les pensées, ou celui de toutes les autres propositions?
Comment trouver donc – et je ne sais si pareille chose existe, ou même se peut – seulement cet « innommable » à partir de quoi tout saisit sa mesure, c’est-à-dire ce cela qui dévoile la mesure à tout le reste et dont la possession seule est suffisante pour la conduite d’une vie?
En somme ne censément tourner ni les actes ni les événements qui ponctuent nos vies de la façon à trouver une vision du monde, mais renverser plutôt la perspective de façon à subordonner événements et actes à cette vision-là. Ou plus exactement encore à trouver une telle vision à la trame de laquelle l’essoufflement n’existe pas, qui puisse par son sens englober l’ajustement des actes de nos vies.

Une preuve est un raisonnement instituant la « veritas » d’une proposition à partir d’une suite finie d’assertions hypothétiques, dont on extrait les conséquences logiques conformément à un modus hypothético-déductif s’appuyant sur un ensemble d’axiomes non contradictoires, suffisants pour la génération choisie, enfin non dérivable les uns des autres. La preuve d’un énoncé s’appuie toujours sur des propositions qu’il n’y a pas à prouver, ou parce que la preuve de ces dernières en a déjà été donnée antérieurement, ou parce que ces propositions sont d’une irréductibilité telle qu’elles ne peuvent pas être prouvées. Elles sont dans ce dernier cas par définition appelées tantôt postulata, tantôt axiomes, selon l’extension de leur sujétion et la pénétration de leur évidence.

La première présupposition établit qu’il faut poser une axiomatique, c’est-à-dire présupposer sans avoir à fournir preuve de ce que l’on pose. Régressivement donc, il y a présupposition de présupposés.

a) Le système

Un système est une unité qui agence la particularité du divers sous la législation d’un principe, chaque élément constitutif détenant le motif de sa fonction ou de son existence depuis cette source. Le principe détermine la portée et l’étendue de l’unité qui s’y rapporte.
Le décelant* est d’emblée dans une orientation empreinte par les systèmes eux-mêmes, le sien et celui de sa visée. Il confère par anticipation une déterminité à la façon de représenter, y compris et surtout sur la représentation du système total qui demeure censément la plus obscurcie.

La complexité presque inabordable de certains systèmes requiert davantage que ce que beaucoup d’entre nous peuvent donner : on s’y essoufflerait. D’autant, et c’est là l’une de leur spéciosité, que ce vers quoi la compréhension de leur ampleur attire, émiette la gravité de leur raison d’exister. L’opacité de leur tâche nous détourne trop souvent de ce qui fait leur jour.

La question de la consistance des géométries non euclidiennes illustra le résultat suivant lequel la concordance intuitive, entre un état relevant d’une configuration mondaine et le contenu d’un faisceau de postulata, n’est pas déterminante à la validité de ces derniers. Plus généralement encore cette validité est indépendante du contenu dont les postulata s’enquièrent, mais ne s’évalue qu’au bien-fondé de la structure de leur formalisme.
Conséquemment la question de la « veritas » des postulata admis n’est pas en jeu comme telle ; seule fait nécessité la consistance du système qu’ils engendrent.

α) Le dernier métasystème

Gödel a démontré qu’à partir d’un certain degré de complexité systémique il existe plus de propositions que le système ne peut en démontrer comme étant vraies ou fausses : preuve de l’impossibilité de tout prouver. Soit parce que ces propositions indémontrables sont au-dessous du système et qu’elles le portent, soit parce qu’elles sont au-dessus de lui et poussent donc à en sortir (la consistance axiomatique du système ne détient pas son lieu de preuve en lui-même), à créer puis utiliser un métalangage qui, même s’il devient une puissance d’ordre supérieur conserve son appartenance à un formalisme, permette de se mouvoir dans le métasystème puis d’y investir le siège de la preuve de ces propositions-là.
Certaines propositions sont indépendantes des axiomes du système, comme l’est l’introduction dans l’arithmétique des nombres de carré égal à moins un. Le logicien austro-américain prouve que dans un système incomplet – l’arithmétique en est un – il est toujours possible d’étendre l’axiomatique selon les besoins requis, en l’adjoignant d’un énoncé A ou non A, dont le choix laisse indifférent la cohérence du système.
Le ύπόστασις des principes régissant un domaine est principiellement hors du champ de ce domaine, bien que la validité de leur existence puisse être rétroactivement avalisée par la valeur des résultats auxquels eux-mêmes donnent existence selon des critères pragmatiques. Nous mouvant dans « l’Existentia » il nous est impossible d’en pénétrer la trame. Il faudrait en sortir d’abord, pour circonscrire ce qu’elle est, la concevoir avec les yeux de la distance ensuite.

Le dernier métasystème, c’est-à-dire celui dont l’irréductibilité englobe tous les systèmes possibles est l’inconditionné, autrement dit la condition sans condition à partir de quoi tout la trouve.
Heidegger, qui a réveillé la question leibnizienne suivante : « Pourquoi y a-t-il quelque chose, plutôt que rien? » a touché au plus juste en élicitant le concept suprême de la métaphysique sous la coupe duquel peuvent être subsumées toute l’histoire de la philosophie, toutes les entreprises de pensées, in fine tout ce qu’il y a de pensable.
Au problème de la détermination du dernier métasystème se lient des notions de choix. Désignera-t-on quelque entité omnipotente? Choisira-t-on le second principe de la thermodynamique? Délibérera-t-on préférablement à l’aide d’un postulatum de logique ou supérieurement au moyen d’un examen transcendantal? Si semblable ύπόστασις existe la totalité commande d’être conditionnée totalement par lui, dans le règne de tous les horizons virtuels imaginables et non imaginables.

β) La « veritas »

Le sujet de dissertation de l’épreuve de philosophie du baccalauréat de l’Académie de Bordeaux, du mois de juin mil neuf cent quatre-vingt-dix, était pour les sections scientifiques : « Les sciences progressent-elles nécessairement vers la vérité? »
La définition classique de la « veritas », due à Israëli, est, traduite en latin « adaequatio rei et intellectus » ; elle relève donc d’une relation, relation adéquate via la judication entre une représentation mentale et un fait mondain.
La « veritas » instaure toujours le procès d’un quelque chose pris comme un élément pour une collimation, élément sur lequel va se greffer un quelque chose engendré par l’esprit.
La notion de « veritas » est casuelle comme l’explique Pascal :

« On ne voit presque rien de juste ou d’injuste qui ne change de qualité en changeant de climat. Trois degrés d’élévation du pôle changent toute la législation… Plaisante justice qu’une rivière borne ; vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà. »

Le procès de la « veritas » ressortit en premier lieu à la nature du choix de l’opérateur de transformations qui constitue l’interface entre deux allo-dimensions : une mondanéité d’une part, et une transcription symbolique de celle-ci formant son recouvrement d’autre part ; en second lieu à la nature du symbolisme utilisé dans lequel est transduit l’état mondain. Ce couple institue une allo-homologie.
La casualité de la « veritas » en son modus de constitution la destitue de toute transcendance pour la situer dans un champ immanent à ce couple.
La qualification « allo » traduit l’irréductibilité de la mondanéité à toute expérience de celle-ci, quel que soit le système réceptif qui en ferait l’épreuve. Aussi, à proprement parler il n’y a de significations que dans les transductions.
Ce qu’il est primordial de saisir de la définition classique de vérité est le double plan représentationnel qu’elle active, puisqu’on ne saurait jamais appréhender la res elle-même autrement que par le filtre d’une représentation d’elle, le [.] de la res étant inaccessible. La représentation générative de la mondanéité n’est pas la mondanéité qu’elle recouvre : « La carte n’est pas le territoire » comme l’assène Alfred Korzybski. Ainsi, on peut tautologiquement dire qu’un arbre est un arbre pour rendre implicitement compte de l’attribution de propriétés sui generis des arbres, et donc approcher une délimitation de ce qu’est un arbre, mais tout aussi bien on peut dire qu’un arbre n’est pas un arbre pour traduire cette fois que ce à quoi renvoie le mot arbre, le référent, est en lui-même pour lui-même étranger à sa désignation et à toutes les caractérisations qu’un opérateur de transformations, quel qu’il soit, peut lui attribuer. Cette notion sera reprise sous une formulation distincte dans infra « Le surgissement réal : transgression duale ».
Ainsi est-il clair que l’épreuve de la « veritas » se réduit à la confrontation de deux constructions représentationnelles, ce qui en manifeste sa fragilité, et l’impasse à vouloir donner un fondement indiscutable à sa définition traditionnelle, qui se déplace donc désormais vers un accord des Eg entre eux.

Le concept de « veritas » renvoie d’une façon naturelle pour un logicien à celui de proposition. S’il n’y a pas énonciation propositionnelle il n’y a pour lui ni « veritas » ni fausseté.
D’une portée plus générale encore il n’y a pas de sens hors du langage. Il n’y a pas de vérité dans le monde, il n’y a que des états de faits dont la distinction détermine négation et absence. C’est l’insertion d’un regard, d’une attente, d’un différenciateur qui instaure la fausseté et le sens selon l’orientation des états de faits collectés à travers une grille de lecture.

γ) Le système organique et sa convergence fonctionnelle

Un agencement d’éléments dont la cohésion concourt à une convergence fonctionnelle finaliste en termes de survie par leur co-existence est un système organique. Les constituants entretiennent entre eux des relations d’une nature distincte de celle qui correspond à l’unité de leur appartenance systémique.
Le système possède une interface avec le milieu dans lequel il s’insère. Cette interface permet les entrées et les sorties de communication avec cet environnement. Tout ce qui est afférent à la structure est un stimulus, c’est-à-dire une information entrante. La réponse du système correspond à l’efférence, c’est-à-dire à une information sortante. Les processus transformationnels en jeu dans le système opèrent une transduction du signal d’entrée en autant de modifications que les sous-structures du système en sont fonctionnellement capables.
La fonctionnalité du système est parfois inatteignable, temporairement ou définitivement, et c’est seulement par la comparaison des flux informationnels entrant et sortant que l’on peut s’en donner une idée. Le béhaviorisme a d’emblée court-circuité la conscience en arguant que cette entité était le siège de mécanismes inobservables, contrairement à la structure linéaire stimulus-réponse du conditionnement de type I.
L’intégralité de ce qui a été reçu n’est pas récupéré : la transduction convertit qualitativement et quantitativement le stimulus, occasionnant une dissipation informative. Pour donner un exemple la transformation d’une onde, résultat d’une vibration d’un support solide ou fluide, en un signal électrique, par le biais d’une oreille de chimpanzé.
L’allo-espace désigne la distinction de nature tranchée entre l’espace d’entrée et l’espace de sortie.

L’approche cybernétique étudie l’adaptation du système aux contraintes environnementales, et plus originellement encore les raisons pour lesquelles un milieu particulier a déterminé cette conformation structurale précise, et ce modus transformationnel-ci en adéquation avec lui.
On remarque parmi la multiplicité des êtres vivants des convergences fonctionnelles évolutionnistes. L’oeil en est un exemple ; le système auditif également. Ils représentent tous deux des structures finalistes ; de la lumière pour le premier, de la propagation d’une variation de pression pour le second.
L’intérêt est de comprendre le lien originel et générateur, finaliste et cybernétique entre l’oeil et la lumière, ou bien entre le système vestibulaire et la gravité terrestre, entre les ampoules de Lorenzini présents chez les Chondrichthyes et les gradients de température, entre la magnétite des Chiroptera qu’une partie de leur corps renferme et le champ magnétique terrestre, i.e. entre un système organique et une propriété physique d’un environnement défini.
Il ne serait pas sot d’affirmer que chaque faisceau constitutif de ce que l’on nomme le monde physique a la potentialité d’induire, d’orienter puis d’imprégner une fonctionnalité organique dont le motif générateur serait décelable par une investigation technique en rapport avec ce faisceau.
Le scorpion serait l’une des seules espèces possédant des particularités physiologiques lui permettant de résister à la nocuité des très hautes doses de radiations nucléaires.
Le dioxygène contraint les organismes aérobies, son absence les anaérobies. L’atmosphère contraint la propagation des sons qui elle-même contraint la structuration organique en rapport à la vibration et à la variation de pression, jusqu’à finaliser un système auditif. La lumière contraint une convergence fonctionnelle finaliste organique : l’oeil. Le lien entre la lumière et l’oeil est un lien de nature ontologique.
La problématicité liée à « l’ordinalité » dans la connexion causale entre les organes de la vision et l’aptitude à voir reconduit le décelant* dans la chimère du possible et de la pré-existence, envers lesquels les analyses se noient d’elles-mêmes. La question alternative de savoir si l’on voit parce que l’on a des yeux ou si l’on a des yeux parce que l’on est en mesure de voir présente une similarité avec le problème de la poule et de l’oeuf, problème que l’on résout très simplement par sa dissolution en raison d’une problématisation captieuse.
Ne pré-existe pas à l’oeil la possibilité de voir en lien avec l’existence de la lumière tant que la vision n’a pas été générée pour la première fois. cf supra « L’appel de l’Invisible » in « 2) Le possible ». Il est toujours spécieux de penser qu’une possibilité pré-existe à ce qui est généré pour la première fois hors le cadre d’une prospection décelante*.
Dire de l’oeil qu’il existe la couleur demeure inexact dans la mesure d’abord où le phénomène de la vision ne se réduit pas à un seul acteur : le rouge appartient tout autant à l’oeil, au Soleil couchant et au cerveau ; autrement dit il n’appartient à aucun des trois mais naît de leur concourance. Mais c’est à l’oeil, en tant que dernier élément apparu dans cette concourance qu’on attribue la poïèsis de la couleur. Il faut au contraire représenter la vision comme l’aboutissement d’un processus holistique dans lequel la lumière, selon la puissance de son qu’est-ce est atteinte et révélée modalement en regard du pouvoir du décelant qu’elle impressionne.

δ) Un exemple d’évolution convergente organique

Considérons le requin blanc et le Grand dauphin qui, après être sorti des mers y est finalement retourné, retrouvant le milieu d’où l’évolution l’avait sorti en première intention.
Des contraintes environnementales identiques ont amené un représentant de chacune de ces deux classes animales distinctes, se rapportant la première aux chondrichthyens l’autre aux mammifères, à des similarités dans leur parcours évolutif. Entre autres choses un corps fuselé hydrodynamique, un principe favorisant l’écoulement de l’eau sur la peau grâce à une diminution de la surface de contact, un système récepteur spécifique extrêmement élaboré.
Chez le requin ce sixième sens est logé dans les ampoules de Lorenzini, décrites en mil six cent soixante-dix-huit par Stefano Lorenzini mais dont le rôle sensitif n’a été reconnu qu’en mil neuf cent soixante par Murray. Elles permettent au requin de repérer des variations de la température de l’eau, de détecter les champs électrochimiques que produisent les animaux, de s’orienter grâce aux flux des courants océaniques qui induisent un champ magnétique auquel ces ampoules sont sensibles.
Chez le dauphin ce sixième sens, dont l’apprentissage nécessite plusieurs années, s’appelle l’écholocation. Celle-ci consiste en l’émission de sons qui, une fois renvoyés par les obstacles sont traités par l’encéphale pour fournir des renseignements sur la taille, la distance, la nature des éléments du milieu marin, mais encore sur leur direction et leur vitesse relative de déplacement, parfois aussi sur leur structure interne.

ε) Similitude entre le processus évolutionniste et le conditionnement de type II, sous le principe commun de la loi d’effet

La génération par la conséquence qui devient la cause d’une modification comportementale, ou d’une variation de la structure vivante, n’est pas finaliste bien que les apparences puissent la qualifier de finalisée ; en réalité elle ne découle que d’associations dont la force et la fréquence vont produire l’introduction d’une acquisition comportementale. En revanche, l’idée qui préside prospectivement à la réalisation d’une destination, conformément aux moyens dont elle va doter médiatement son projet, est finaliste.
La loi d’effet opte pour l’aléa confrontationnel entre un environnement, un organisme, et les actions de celui-là sur celui-ci. La nouveauté est élicitée par les conséquences que les capacités de l’organisme sous la charge des contraintes du milieu peuvent réaliser.

ζ) L’évolution convergente technique

La notion de convergence fonctionnelle se retrouve également dans la culture humaine à travers l’exemple de l’apparition d’armes quasiment semblables parmi des peuplades ou des peuples qui ne se côtoyèrent pas nécessairement, c’est cette absence de concertation qui spécifie le remarquable de la convergence fonctionnelle. La lance est une classe d’armes significative de cette convergence : framée, angon, javelot, falarique, hallebarde, vouge, pique, pertuisane, épieu. On retrouve cette convergence à l’oeuvre au sein du champ musical, à travers des classes instrumentales dont le principe de production des sons est le même, par exemple celle des instruments à cordes, celle des percussions, ou bien encore celle des instruments à vent.

b) Orientation de la signification cybernétique selon l’ordre de la co-existence

α) Le système biologique est l’interface visible d’un façonnage mésologique invisible

Le vivant délivre des enseignements de tout premier ordre. Le principe fondamental est fort simple : d’un point de vue individuel il s’agit de sauver sa peau ; d’un point de vue générique de perpétuer l’espèce sous la contrainte de la prédation en amont, et en aval de ne pas se faire dévorer tout en assurant son alimentation.

L’imprégnation produite par l’interaction entre les déterminations physiques et les empreintes qu’elle répercute sur l’être biologique doit être approfondie, depuis la genèse du vivant, en démontant sa complexité structuro-organique. La complexification croissante due à l’enchevêtrement interrelationnel co-déterminateur n’est cependant pas la règle universelle puisqu’il subsiste toujours des micro-organismes dont les fonctionnalités demeurent simples et inchangées. Cette simplicité reste peut-être la voie d’accès la plus facile à la plus originelle et étroite interface entre le vivant et les déterminations physiques contraignantes du milieu.
La gravité contraint la vie terrestre dans toutes ses manifestations. Elle est une de ses conditions indépassables, car a priori en tant que contrainte pré-existante à toute manifestation du vivant. Toutefois il n’est pas possible d’extraire à part elle la composante gravifique comme il est possible d’extraire l’hydrogène de l’eau par électrolyse. Cette condition n’est ni palpable ni extirpable de ce qu’elle contraint, hormis dans quelques particularisations fonctionnelles de certains organes où elle peut être circonscrite et visualisée : les otholites de l’oreille moyenne, le système vestibulaire de l’oreille interne régissant une partie des centres de l’équilibre humain. Autrement, elle passe inaperçue et cela demeure remarquable parce qu’avec une gravité différente toute la configuration du vivant serait différente elle aussi.
Le résultat éminent de ces brèves remarques est celui-ci : toute forme de vie, du microscopique virus au gigantesque Brachiosaurus altithorax, est une particularisation cristallisée et visible de l’incessante action convergente de mécanismes invisibles, invisibles parce que microscopiques, ou non justiciables de la capacité de notre vision, parce que d’une saillance non aperçue, parce que liés à un temps interminable, ces mécanismes ressortissant à des contraintes et des caractéristiques environnementales partagées et subies le long de leur phylogenèse. Tout être biologique est l’imprégnation -vivante- d’une irradiation écologique ; la manifestation singulière de l’interface interactionniste entre une configuration ambiantale avec ses déterminants physiques particuliers, et une forme originelle investie par les caractéristiques qui font d’un être un vivant.
Ainsi regarder une fourmi ce n’est pas seulement saisir une conformation anatomique : un thorax, des antennes, une structure de locomotion et caetera, ni encore s’ébahir devant l’organisation sociale de sa communauté bien plus ancienne que les nôtres, mais c’est être mis en présence de l’invisible chaîne existentielle qui l’a traversée et pétrie, et la traverse encore au moment où on la regarde ; la fourmi est un point d’équilibre, écosystémique, biologique, physique, environnemental ; elle représente, au sens premier de ce mot, puisqu’elle est la présence témoignante d’une interpénétration écologique passée dont toute l’ampleur se ramasse en cet instant.
L’intérieur et l’extérieur d’une unité biologique sont des concepts transitoirement nécessaires pour conceptualiser son adaptation. Celle-ci s’appuie sur la nécessité d’une plasticité organique du système vivant, sans laquelle toute variation quantitative ou qualitative de l’environnement et de ses contraintes, ce que nous pouvons appeler l’extérieur, l’anéantiraient. L’adaptation consiste en l’appropriation et en l’intériorisation par l’entité vivante, des changements ambiantaux de la localité dans laquelle elle est insérée. La modification anatomo-physiologique au sens large qui en résulte traduit l’imprégnation d’un extérieur sur un intérieur. En réalité elle ne fait que marquer l’irradiation du Même à travers les compartimentations du Même.

β) L’état économique est le résultat d’une convergence polyfactorielle

Ce que l’on désigne et rassemble sous le vocable d’économie, cette discipline enseignée dont l’importance et la concrétude sont de premier ordre, expose elle aussi l’interrelation qu’entretiennent des domaines si hétérogènes les uns avec les autres, qu’un observateur non prévenu peut être dérouté par les retentissements et les initiations de cercle infrangibles que leurs connexions induisent. Si dissemblables à première vue paraissent la monnaie, le climat, les alliances politiques, l’alimentation, les religions, le transport, les énergies classiques ou renouvelables, le sol, ses richesses en métaux ou en minerais, les marchés financiers, la démographie, les échanges commerciaux, l’état sanitaire, les guerres, le budget, la géographie des cours d’eau, les programmes de recherche entrepris par des consortiums, l’appareil constitutionnel et l’instrument législatif. Mais tellement imbriqués de facto comme le présente la dramaturgie analytique des crises économiques ou financières, des genèses d’invasion trouvant à chaque fois causes et effets dans presque chacun des rouages de ces domaines présentés, établissant l’inattendu de ce que l’on n’avait pu prévoir, donc de ce que l’on n’avait pu prédire, et dénonçant encore le remarquable pouvoir de la rétrospection dans l’intelligence des catastrophes, ou dans la réussite de quelques associés heureux. « Mais combien d’interprètes malhabiles voient aujourd’hui avec une parfaite clarté dans les anciennes découvertes prétendues nouvelles depuis qu’on leur a montré ce qu’ils doivent voir. »
Je profite de ce paragraphe pour indiquer qu’un des axes de l’oeuvre que je n’écrirai pas, dont cette monographie représente la visée introductrice, se serait penché particulièrement sur l’imprégnation et la conversion de la temporalité sur la régulation des principes économiques, entre autres choses par l’instauration des taux d’intérêt, ainsi que, dans la plus large mesure concevable, sur l’analyse des morphismes structuraux des économies pratiquées en lien avec la perspective génétique d’une création décelante*, dont la finalité est l’ordonnance et l’organisation des échanges de biens parmi les décelant*. J’ai très vite été frappé par l’institution indétrônable, sans quasiment marche arrière possible dès lors que les décrets ont été ratifiés, des rapports économiques que des nations établissent entre elles. Mais ce qui est fascinant je le répète, je dis bien fascinant et vraiment digne de pénétration donc de notre part, est l’interprétation donnée, encourue, subie par les décelant* face à « l’Existentia ». La façon dont sont exprimés à travers le temps les contraintes de la sociétalisation, la nécessité des échanges de richesse entre des groupes sociaux, est la façon dont le sens de « l’Existentia » a été reçu, élucidé, puis orienté. Cette guise moderne pétrie d’indicateurs et d’instruments se rapportant aux flux des biens, dont les noms barbares ne sont pas compréhensibles aux non-initiés, est la construction résolutive que des décelant* ont engagé, simplement parce qu’ils étaient plusieurs à vivre.

γ) Le continuum cybernétique : espace de la transcommunicabilité des déterminations réales

Il y a grossièrement deux dimensions à considérer : les res dont la reconnaissance tient à leur délimitation matérielle, et l’espace des co-actions entre ces res : les processus interrelationnels.
Soit a et b un couple réal. L’espace entre les localités assignées par chacun des deux éléments de ce couple, à entendre ici dans une perspective bien plus étendue que les trois dimensions euclidiennes, représente proprement un terme à part entière, absolument non matérialisé, invisible, qui est le champ des co-actions génératrices (« naturantes »), et générées (« naturées »). Cet espace est un continuum, précisément parce qu’il est le lieu d’inscription des connexions réciproques des deux éléments qui s’imprègnent dans leur chair, les spécifient donc exactement comme un couple, déterminant pour chacun d’eux une ontogénie dont les particularités créées se révèlent créatrices, produisant en cascade, pour chacun d’eux, en miroir une dérivation de leur être-effectif, et par là même la déclinaison diachronique de leur système.
Le continuum est le prolongement de chaque chose au-delà de sa visibilité, dans l’espace des adhérences qui autorise la continuité de transmission de leurs spécifications. Il est le bain de circulation des caractéristiques du quid est de chacun des deux termes vers l’autre ; le flux de leur être circulant selon leurs modus disponibles, en pouvoir de ce qu’ils sont, mais aussi assujettis à l’occasionnalisme du lieu et du moment, comme aux conditions externes de leur rencontre. C’est exactement ce que les romans policiers, dans la complexité de l’écheveau tissé que le génial détective doit démêler, en ordonnant le tas de faits selon la nécessité de la transcommunicabilité ontologique, mettent en exergue. Une grande leçon que je me suis donnée pendant une marche solitaire de vingt kilomètres, par une après-midi du tout début de l’été dans le Var, est que le quid est de l’existant est manifesté par l’occasionnalisme du complémentaire mondain, c’est-à-dire par tout ce qui, mondain est extérieur à la res, le sommant simplement de livrer la réponse de son être à toute situation mésologique qui se présente ; toute démarche scientifique s’appuie sur ce simple constat d’universelle portée. La transcommunicabilité de l’être des choses entre elles se résout en comodifications médiatement le continuum des co-actions. La loi est l’ostension de cette transcommunicabilité sous l’égide d’une spécificité comportementale de l’exister. Elle est tout autant ce qui investit l’espace d’influence réal jusques à ces éléments, que la manifestation de leur communauté.
Ce qui a été à peine effleuré pour deux éléments doit être étendu à des acteurs indénombrables dont les co-actions sont multidirectionnelles. Pour certains systèmes seule une simplification des contraintes relationnelles permet d’aboutir à des résultats qui, tout réducteurs qu’ils soient, autorisent toutefois une compréhension satisfaisante de leur fonctionnement.

Il faut insister sur le pas à pas de la progression de ces analyses, sur ce que nous connaissons certes tous de la plus parfaite des façons, mais que nous ne parvenons pas à ouvrir à l’espace décelant* ; ou bien parce que l’idée ne nous vient pas de fouiller l’évidence, soit en raison de l’évidence elle-même, soit en raison d’une carence d’intérêt ou simplement d’une absence d’étincelle ; ou bien parce que notre pouvoir dialogique est trop mince au point que même si la génération de l’Ouverture* nous autorise à la justesse, il est très rare qu’elle reconduise au secret de la source de cette justesse.

δ) Vers une direction dévoilante de la signification de ce que voir est

La vue, l’oeil, la vision, la lumière et la mondanité exemplifient relativement à une particularité de traitement l’espace de connivence des existant. Il ne se passe désormais plus un jour sans que je m’ébahisse de la prouesse que réalise « simplement » l’acte de voir.
Qu’est-ce donc que ce fait de voir? De quoi est-il l’ostension?
Cette question n’a pas son fonds dans la physiologie du système visuel, ni dans l’anatomie de l’oeil, quoique ces deux disciplines puissent accessoirement contribuer à l’établissement de la révélation cherchée dans l’acte d’existence de la fonction visuelle.
En premier lieu un faisceau original de pré-questions surgit dès que l’on fouille un peu plus les pré-conditions à l’acte de voir :

- Pourquoi la vue est-elle partagée avec autant d’espèces animales du règne vivant?
- Pourquoi la radiation lumineuse est-elle le médiat prépotent d’un modus décelant?
- De quoi parle-t-on avec la lumière, entité qui n’est pas vue en elle-même mais seulement par le concours de ce sur quoi elle se réfléchit, comme l’idée naïve du temps qui n’est appréhendé que dans le mouvement réal?
- Quelle particularité présente la lumière pour être le médiat d’un décèlement?
- Qu’est-ce que réalise la vue? Qu’est-ce que voir?
- Comment concilier l’image rétinienne dont l’exploitation se réalise dans des aires cérébrales avec l’extériorité et la distance de ce dont elle est l’image?
- Quelle adhérence de significations livrer à cette notion d’image?
- Quelle orientation décisive induit la vision dans l’attribution du qu’est-ce mondain eu égard à la construction et à l’interprétation de celui-ci?
- Corollairement, comment pourrions-nous envisager la déprise du monde visible sur un modus annexe de décèlement, par exemple celui de l’idéation?
- Existe-t-il, ou pourrait-il exister un médiat de décèlement autre que la lumière offrant une richesse aussi large pour une insertion mondaine?
- Est-ce donc à dire que le monde est visible?

ε) La transcendance est l’Invisible de la co-immanence

Nos vies brûlent, se consument et se consomment dans et par le ressort de ce que nous n’avons pas su autrement cristalliser que sous le nom de temps, liberté, être, theos… Temps. A lui l’alibi de notre inconnaissance, de notre gravitation à être sur cette Terre, et à en devoir partir quand le corps en rend verdict.
La liberté du sujet, ressentie dans la direction introspective, fait aussi partie du registre de la fonctionnalité : elle émane de la boucle rétroactive des processus de contrôle d’une localité anatomique sur une autre, délégitimant la chronologisation à laquelle ressortissent les notions de cause et d’effet.
La fuite de l’horizon transcendant nous ramène à l’immanence. Cette monographie deviendra l’étendard de l’idiopathie générative. Tout le cours de cette monographie est traversé par la notion d’interrelation.

Le passer, au sens le plus large et sans l’attacher au contenu de quoi il est le passer, se déroule à travers un rayonnement invisible ubique qui tisse les rapports de chaque chose, de chaque acte, envers toute chose ou tout acte. L’isolement est un fantasme, la chose en l’air une spéculation de métaphysiciens qui oublient qu’ils doivent manger, dormir et excréter, qu’ils peuvent saigner, que la voiture tue, que des analphabètes ont droit de vie ou de mort. Tout cet invisible réseau qui maille la co-présence des existant, invisible pour notre vue, pour notre intelligence, invisible en rapport à la courte durée de notre vie, eu égard à notre limitation gnoséologique, à notre inconnaissance en l’instant, rend acte de forces dont nous disons qu’elles sont transcendantes. La transcendance, ce double mouvement, est une mise à distance, et l’Invisible est un exact représentant de cette distanciation.
Il n’est pas cautionné par une convergence entitaire dont la désignation nominale, une fois encore, rendrait le profond malentendu. La distance modale que Lévinas a déjà souligné à propos de l’Etre heideggérien entre la nominalisation à laquelle aucune désignation ne peut être soustraite, et l’acte verbal tend un piège qu’il importe à chaque fois de contourner. Si la désignation est localisée, l’Invisible lui est impalpable, exprime son concours dans des saillances qui se décèlent* au gré des préoccupations des uns et des autres.

c) Premières spécifications en direction du ύπόστασις

La contribution kantienne de la première « Kritik » est celle d’une tâche fondative liée à la question de la légitimité de la métaphysique. Le saut auquel nous conduit « Kritik der reinen Vernunft », ce monument juridique au sens adjectival authentique, est celui de la mise à jour de la faculté de connaître selon des principes que l’on ne tire pas de l’expérience (raison pure), mais auxquels cependant celle-là doit se conformer, et ce au travers de la résolution de la question de possibilité de la connaissance synthétique apriorique, autrement dit de la connaissance ontologique.
Das Meisterstück kantienne, dans la formulation du principe suprême de tous les jugements synthétiques, rend compte du franchissement par lequel le décelant* institue l’objet depuis le sein de ce qui existe. Cette institution s’élabore par la représentation de « la condition universelle a priori, sous laquelle seule des choses peuvent devenir objets de notre connaissance en général ». Ce qui est énigmatique au plus haut point est de concéder l’anticipation presciente de l’acte de connaître avant l’affection réale.
Cette OEuvre en son coeur, par le recours de l’examen transcendantal, c’est-à-dire de ce par quoi une connaissance a priori est possible, déplace le problème gnoséologique de l’expérience de la déterminabilité ontique, vers la pré-compréhension ontologique, celle-ci apparaissant comme la condition fondative de celle-là, dans une régression de seconde puissance.
Le Cercle de Vienne a nié toute légitimité aux jugements synthétiques a priori qui, n’étant selon lui ni vérifiables empiriquement ni tautologiques, n’existaient que dans l’abus d’une pensée s’illusionnant, ce qui, par voie de conséquence a fait jeter le discrédit simultanément sur la tâche kantienne et les conclusions qui en résultèrent.

Le ύπόστασις est sans fondement ; autrement il ne serait pas le ύπόστασις. C’est dire similairement qu’il représente un affranchissement de toute condition, tout en étant lui-même une condition dont on ne peut se soustraire.

Certaines pratiques s’appuient sur le ύπόστασις d’une Pensée, afin d’apporter à elles-mêmes une légitimité, c’est-à-dire simplement pour les faire elles et pas d’autres. Pourtant quelquefois une pratique faite sans raison, si elle révèle une ampleur, peut alors devenir la légitimation zététique d’une substruction à endurer en regard d’elle-même.

Il y a une incertitude du ύπόστασις. A entendre comme une incertitude sur ce à quoi s’identifie le ύπόστασις, or moins sur ce qu’il peut dans la mesure où est préalablement donnée par sa de nom une réponse sur sa propriété de soutènement.
Comme pour toute autre chose l’interrogation sur le ύπόστασις requiert une basalité : un ensemble de postulata subjacents et confus, jamais mis en cause, touchant au sujet abordé. Si j’accoste un quidam sur le boulevard Victor et qu’à brûle-pourpoint je lui demande : « Qu’en est-il au fait du fondement? », il me regardera stupéfié, ou amusé, ou énervé mais pas comme un esprit prêt à s’interrompre pour échanger le peu que nous saurions là-dessus.
Fondement. Pensera-t-il à l’anatomie? Ou ne pensera-t-il à rien comme si ce mot résonnait d’une autre langue?

Deux attitudes : parler du ύπόστασις sans pouvoir jamais se résoudre à le superposer à un contenu connu par avance ; ou se prononcer d’instinct sur son identification sans s’être véritablement mis en quête de raisons sensées.

« Qu’est-ce que le ύπόστασις?
- Ce qui est le fond de toutes choses.
- Mais est-ce la matière? Est-ce l’Etre? Et si oui sera-ce l’Etre déclos comme méthode par Descartes? comme Esprit par Hegel? »

La profonde illusion gît dans la présupposition fallacieuse d’une nécessité de rencontre identificatrice, entre d’un côté le ύπόστασις, et de l’autre un visage de quelque chose ayant déjà reçu son propre nom, connu de nous, qui n’attendrait plus, en somme, que d’être intronisé comme le ύπόστασις.

La pré-conception d’attributs qui relève d’une certaine idée de la perfection, comme l’immuabilité, l’atemporalité, l’universalité, et que l’on étiquette sur le ύπόστασις sont propres à sa flétrissure dans un usage culturel. Ces présuppositions vicient les entreprises qui veulent faire table rase de la Tradition.

L’interrogation sur le ύπόστασις ne peut jamais venir en premier dans l’ordre de la chronologie judicatoire. Il faut une maturité pour que puissent s’exiger la réflexivité, le retour sur le sens, la valeur et la validité de leur pratique. Cette remise en cause n’est pas systématiquement atteinte car la maturité qu’elle demande, l’effort qu’elle requiert, la possibilité de sape du décelant* par lui-même sont parfois hors de ses ressources.

L’interrogation sur le ύπόστασις ne peut jamais venir en premier dans l’ordre de la chronologie judicatoire, car ne faut-il pas avoir préalablement une connaissance suffisante de l’objet sur le ύπόστασις duquel on veut se pencher?

TROISIEME MOMENT : « L’EXISTENTIA »

« L’Existentia » : une réponse au problème du ύπόστασις

Qu’est-ce qu’exister?
Cette question est centrale dans cette monographie. Mais la disposition d’éclaircissement qu’elle réclame par l’entrefaite de notre demande sera trop pauvre, parce que nos forces le seront en regard de la compréhensibilité à déployer qu’exige tout saisissement de ce que c’est qu’exister. Il n’existe aucun rapport antinomique entre la simplicité événementielle de « l’Existentia » et l’impossibilité analytique de sa pénétration : aucun logicisme ne peut entamer la problématicité de ce que c’est qu’exister, simplement parce que « l’Existentia » ne ressortit à aucun logicisme. De même aucune démonstration ne peut prouver qu’il ne faut pas tuer l’homme d’en face.
On a parlé du mur de c, mais celui-là est une petite plaisanterie face au mur de l’« il y a », et ce non pas parce qu’il est là qui ne peut être franchi, mais simplement parce qu’il est impalpable. Et non en ce qu’il ne serait nulle part, mais en ce qu’il est partout. Non pas hors des choses mais des choses mêmes : isotropie de l’« il y a ».
Nul ne peut prétendre enfermer le quid est de tout existant dans une détermination propositionnelle qui abolisse toute question. La virologie ne dispose même pas d’une position consensuelle sur le caractère inerte ou vivant des objets de son étude. C’est avouer concomitament que la science ne sait toujours pas proposer de définition indiscutable sur ce qu’est la vie. Cette remarque simple exemplifie la difficulté à laquelle le décelant* est exposé dans sa confrontation avec des cas limites, appelés limites seulement en raison de contre-exemples qui, une fois découverts font chavirer ce qui paraissait indiscutable et achevé. Car l’on se méprend sur l’indiscutable et l’achevé.

« Etymologiquement exister est défini comme ex aliquo sistere : être à partir de quelque chose d’autre : provenir d’un autre : l’acte par lequel un sujet accède à l’être en vertu de son origine : sortir de , venir de, procéder de. »

Les modalités existentielles.
Existence transitive : « Au bord de la mer » tableau exécuté par Auguste Renoir en mil huit cent quatre-vingt-trois.
Existence intransitive : [ ].
Existence idéelle : supA : la borne supérieure d’un ensemble A donné.
Existence « sous la main » : la table sur laquelle je poursuis ce travail.
La catégorisation non partitive présentée ci-dessus ne résout par exemple pas la façon complexe qu’a « L’Adagio » d’Albinoni en sol mineur d’exister. Génétiquement cette oeuvre pour orchestre à cordes et orgue n’est pas de Tomaso Giovanni Albinoni au même titre que « Ritt der Walküren » est de Richard Wagner, puisque c’est à Remo Giazotto, musicologue s’appuyant sur des fragments de partition du violoniste et compositeur italien que l’on en doit la production. Ce point éclairci, nous demandons simplement ce que signifie exister pour « L’Adagio » d’Albinoni.
Est-ce être joué?
Est-ce être écouté sur une platine ou sur un lecteur?
Est-ce être fixé sur une partition?
Est-ce être connu dans la mémoire d’un mélomane?
L’acte de naissance officialisé d’une oeuvre musicale correspond à sa première représentation orchestrale.
La fixation de la mélodie issue de l’esprit sur la partition, par le système symbolique du solfège, est un premier épisode poïétique. L’exécution orchestrale en est le second. Elle s’apparente au passage de l’« essentia » à l’existentia pour reprendre la terminologie de l’Ecole. Il est entendu que le franchissement existentiel d’une oeuvre musicale est inséparable de la casualité concomitante de la poïèsis existentielle. Non seulement eu égard à la direction interprétative que lui imprime le chef d’orchestre, à la dextérité des musiciens, mais encore à l’acoustique et au degré d’humidité de la salle où l’oeuvre est produite, à la conformation des instruments, à leur nombre et à leur répartition dans l’auditorium. Toute la facticité de ces contraintes rend toute représentation orchestrale unique.

« L’Existentia » n’« existe » pas ; elle est la dénomination du processus de ce qui existe, de ce par quoi et en vertu de quoi l’exister s’établit et se perpétue dans l’acte d’exister. Il faut prendre soin de ne pas amalgamer l’« inexistence » de « L’Existentia », avec l’existence intransitive qui renvoie à l’existence mondaine hors de toute collimation décelante*.
La res est ce qui subit l’en train d’exister en la diversité du pouvoir de ses guises de surgissement, à partir originellement des guises de persistance. Elle est ce par quoi est rendu palpable comme indice ou signe dans l’opacité de sa résistance, ce qui n’« existe » pas de « l’Existentia ».
« L’Existentia », est l’éclosion du qu’est-ce réal.
Soit par exemple la jonquille de laquelle est dit qu’elle est jaune ; le « être jaune » de cette fleur est une guise propre de cet existant, une désignation qui renvoie à la façon qu’a la jonquille de persister, à un état de facto qu’elle existe, linguistiquement traduit par les signes visuels « est jaune », ayant eux-mêmes leur traduction phonétique propre. La guise d’apparaître de la jonquille relativement à la spécification « être jaune » est commune à d’autres existant auxquels la même caractérisation peut être légitimement tenue, même si le modus d’ «être jaune » est distinguable entre eux puisque celui du Soleil n’est par exemple pas celui du mimosa.

Exister, c’est être sous le règne de l’irradiation en vertu de quoi quelque chose surgit, perdure, s’anéantit. « L’Existentia » englobe dans sa dénomination une pluralité d’actes dont le fond ressortit au fait d’advenir depuis le support d’actes.
Car si différent que soit le destin qui s’attache au devenir des existant, cette distinction s’enracine toujours d’abord au plus profond de leur surgissement, ensuite de leur persistance. Et si le décelant* reconnaît le possible auquel l’existant s’attache, il le reconnaît toujours d’abord comme anticipation sur la guise qu’il déploie effectivement. Il le reconnaît en tant que modification en vue d’une utilité, ou comme prédiction visée d’une guise de son comment.
A chaque existant se lient des guises persistantes, dont le degré et la nature de la transformation effectuée en regard de l’existant dont elles émanent tiennent le pouvoir de son anéantissement, par exemple en ce sens qu’un arbre exotique n’existe plus lorsqu’on en a extrait des planches de bois pour la fabrication de meubles, ou encore en ce sens qu’un lit en acajou entièrement brûlé a modifié la guise de persistance qui lui était attachée dans le processus de la combustion, libérant chaleur et laissant des cendres.
Une scission de premier ordre résiderait en la distinction des transformations événementielles qui, les unes appliquées sur l’existant conservent son quid est, appelées pour cette raison conservatrices, les autres le détruisent, appelées destitutrices et, le détruisant, génèrent un ou plusieurs nouveaux existant.

Pour une res, exister est subsister spatialement en un certain lieu, en rapport ouvert à la spatialité des autres res subsistantes. Exister, quel que soit le référent auquel on applique cet en-train, n’est pas exister seul, mais toujours co-exister parce que l’existant s’origine primordialement de l’existant, le mur du moellon, du ciment et du plâtre, aussi bien que du fil à plomb, de la truelle, de l’habileté et de la volonté du maçon à faire là un mur, et du maçon lui-même autant que de celui pour qui le mur est construit… De même un homme grand ne peut pas être grand tout seul. Si on dit de lui qu’il l’est c’est en rapport à d’autres hommes vis-à-vis desquels sa taille est significativement souvent plus grande. D’un monde illusoire où le décelant* ne serait confronté qu’à un seul existant, d’icelui aucune spécification de son quid est ne pourrait être atteinte, parce que selon la profonde sentence de Spinoza : « Omnis determinatio est negatio ». Le « être jaune », même si par impossible on venait alors dans ce monde imaginaire à le formuler et à le prononcer serait vide de tout sens. Cette remarque exemplifie la nécessité d’appuyer tout judicium ou toute connaissance sur le fond de ce qui existe antérieurement à leur génération et en rapport de ce qui leur co-existe.
Exister est co-exister, mais primordialement dans le temps, à travers l’endurance des rapports irradiant. Ainsi, gnoséologiquement dire ce qu’une structure est, ce à quoi elle se destine c’est devoir la rapporter nécessairement aussi à la raison qui a présidé à sa génération.
Ce qu’une chose est, ce qu’une abeille est, ce qu’une espèce est, elles ne le sont pas exclusivement depuis l’instant qui m’y fait interroger, pas davantage depuis le point de naissance particulier de cette table-ci ou de cet insecte-là. Ce que ma pensée est par exemple, ce que mes capacités idéatives sont, elles le doivent à l’épreuve du temps, à celle des contraintes environnementales qui ont façonné la phylogenèse de l’espèce humaine selon les grands principes évolutionnistes de la perpétuation, de la survie, entremis par l’adaptation sans relâche. Une grande question, serait celle de la comparaison entre la destination des pouvoirs de la cérébralité telle qu’elle est acte, et la raison de leur genèse au cours des contraintes ambiantales ; d’y apercevoir un déséquilibre possible, un surplus ou une inutilité dans l’instant de certains de ces pouvoirs venus superfétatoirement en regard des nécessités situationnelles génésiques et génératrices (ce débordement est un don qui pourrait échapper à l’économie de la loi darwinienne : ce qui ne sert dans l’instant ni les desseins de survie ni ceux de perpétuation est voué à disparaître).

C’est parce que le décelant* possède le pouvoir de l’entendement qu’il abstrait depuis chaque chose vue, entendue, sentie, goûtée, touchée, l’en train unitif de l’exister, et qu’en seconde puissance il cherche à fonder cette « geste » existentielle qu’il nomme par exemple « Existentia ».
Placer quelque chose, dont le nom baptismal est par exemple « l’Existentia » au-dessus de nos têtes, et à quoi nous attribuons l’universalité d’un acte générateur pour tout ce qui a existé, tout ce qui existe et tout ce qui existera oriente un choix décisif pour la représentation que nous conduirons désormais face à [ ] et à sa compréhension. L’entité que nous invoquons ici possède comme propriété de fond le maintien et le renouvellement des propriétés locales attachées à tout existant particulier. Nous énoncerons le règne universel et homogène de l’il y a comme régisseur des propriétés locales que l’on peut recenser, qui ne sont jamais que des compartimentations transitives, tirées du sein de l’étoffe existentielle par le décelant* pour répondre au gré et à l’exigence de son commerce avec les choses. Le qu’est-ce de ce règne déroule l’incessant et l’inarrêtable, le sans répit et le sans halte au sein des existant qu’il irradie. Le fibrant de la res (fibrant réal), que nous définissons comme : « Ce par quoi la res, dans l’espace de sa médiation décèle des propriétés de son quid est », assure l’inaltérable continuité du train de leur fréquentation.
Cet inarrêtable, cet incessant, sont la même chose que cette propriété des existant d’être à chaque instant parfaitement déterminés quelles que soient les conditions auxquelles ils sont exposés, la même chose que la communauté qu’ils entretiennent entre eux. L’universalité du sans répit détermine foncièrement l’existant ; aussi exister est-ce dérouler continûment les solutions réales.

N’être pas avare de précautions pour circonscrire l’extra ordinem de cette « geste », parce que communément, et jusque chez les penseurs les plus avertis une mortelle méprise se sertit dans la représentation de ce qui est voué à symboliser la totalité de ce qui existe. Noms aussi exotiques que l’Etre, la Nature, « l’Existentia », la « Volonté », Le monde, le tout de l’étant, l’EM, [ ]…
Cette dénomination réifie le contenu auquel elle se rapporte, fait de lui un ceci au même titre que le canapé bleu appuyé sur le mur du séjour est un ceci. Elle réalise donc une mise à distance décelée* dans le champ même de cette totalité.
Le parcours du rapport entre le décelant* et le contenu de la représentation subordonne ce dernier, car la réification coercitive à laquelle le décelant* assujettit le contenu, le déchoit de sa nue guise d’enveloppement.
Le résultat de cette opération met en balance et oppose le décelant* avec la dénomination par laquelle est symbolisée la totalité ostensible, par exemple dans des propositions de cet acabit : « La Nature fait…, l’Homme lui fait… »
Nous introduisons simplement les trois points suivants :
-1) « L’Existentia », atteinte comme processus par quoi l’en train du un dans la totalité, et de la totalité comme collection du un surgit et persiste, possède elle aussi une double face dont les parties de ce travail font l’explicitation.
-2) Le doublement du visage de ce processus ressortit à la désignation réifiante que le décelant* érige, à laquelle rien de ce qui règne n’échappe pour autant que le vacarme qu’il génère l’interpelle.
-3) Appliquée à « l’Existentia » la nominalisation réifiante tue, non pas « l’Existentia » comme acte, puisque l’anéantissement ne s’ensuit pas de cette désignation, mais tue le nu silence de l’indifférence de ce par quoi surgit et persiste l’existant. Car de l’impassibilité de « l’Existentia » ce qui importe n’est pas le toi, le il, ni davantage le je… Non. Non de « l’Existentia » ce qui importe primordialement est l’il y a.
Dans ce sens la perspective statistique se rapproche étroitement de la neutralité existentielle, non dans l’effectivité des actes puisqu’au contraire elles sont sur ce point aux antipodes l’une de l’autre, l’être statistique n’étant le reflet d’aucun existant, mais précisément dans l’écart et l’indifférence qu’entretient la particularité de l’individuel aussi bien à l’égard de l’être statistique que de « l’Existentia ». Il n’existe pas de troisième oeil posé sur chacun de nos actes, dans une intercession magnanime rendue par je ne sais quel for enjoignant ou bienveillant, au judicium duquel ils seraient déchiffrés puis orientés selon une justice supra-terrestre, substitut de la tutelle parentale, troisième oeil qui serait aussi un moteur au « self-fullfilling prophecy ».

Exister c’est également exclure : « L’Existentia » assure l’unicité. Tout existant exclut la possibilité de la reproductibilité de lui. Non seulement il l’exclut à tout autre hors lui-même, mais il l’exclut aussi à lui-même, car il devient.

Tant que l’on n’aura pas saisi ce que c’est qu’exister on sera toujours épris des mêmes contraintes et des bonheurs de moindre vent : toute volonté de tranquillité d’esprit se fera anéantir sur-le-champ. Et ce sera surtout des solutionnistes en sept secondes qu’il faudra se défier, mais qui ne seront pas eux à la sphère de la Pensée, croiront cependant d’autant plus l’être avec leur semblance de victoires, vite faites, vite tournées, pour eux seuls mais à leurs pires dépens.
Tant que l’on n’aura pas saisi ce que c’est qu’exister… Mais cela peut-il être saisi?!

1) La positivité de l’« Existentia »

Avant toute autre chose il convient de rapporter que l’appellation de ce titre est hérésiarque, mais pédagogique ; elle exprime que l’opérationnalisation de la transitivité, dans sa volonté d’éclaircir ce que n’est pas l’« Existentia »,.et précisément pour l’en démarquer, la spécifie en opposition avec le caractère négativiste que le décelant* pratique constamment dans son exercice. Ainsi le passer n’est pas plus positif qu’il n’est négatif, étant seulement effectivité et présence. Selon cette remarque il en découle que je me situe dans une asynchronie avec la proposition suivante du « Tractatus » : « 1.12- Car la totalité des faits détermine ce qui a lieu, et aussi tout ce qui n’a pas lieu. » Il conviendrait que je m’en explique à fond.
Le néant n’existe pas. Par définition. Il ne fait valoir son statut que depuis l’enracinement à la plate-forme des rapports existentiels.
Pourtant je le nomme. Je nomme ce qui proprement n’existe pas. J’en fais donc un quelque chose : je l’existe. Ce qui n’existe pas tient par voie de conséquence un rapport face à ce qui existe : celui de ne pas exister, de n’« être » pas, de « n’ » être « pas ». Y a-t-il ici déplacement vers une équivalence entre la négation de l’être, et l’être de la négation? de sorte que dire : je ne vois pas de guépard équivaut à dire : je vois l’absence de guépard? Non bien sûr puisque l’absence d’une res n’est ressentie que dans sa connaissance subjacente et sa présence attendue. Aussi ne puis-je apprécier l’absence du guépard que si je m’attends à sa présence, et que si donc nécessairement je sais déjà par avance ce qu’est un guépard, ainsi, « tout néant est néant de quelque chose ». Jamais je ne pourrai déclamer : « Je ne vois pas d’ylophante », pour raison que ce nom n’existant pas ne renvoie à rien d’existant. Si j’intronise un nom nouveau n’ayant aucune référence dans le champ mondain, je fais carrière d’illusionniste, puis deviens un mystificateur si je rapporte la nouveauté de ce nom à un contenu farfelu. Le danger le plus grand est l’ignorance de l’adultération qui entoure ce procédé baptismal, aussi bien pour son originateur que pour les prosélytes. Le principe nominaliste dit « du rasoir d’Occam » doit nous en protéger.
C’est donc invariablement sur fond positif qu’une négation peut être perçue. Le néant n’existe que depuis l’exister ; n’existe, transitivement que depuis l’exister. Or le qu’est-ce de son modus d’exister est de n’exister pas, c’est pourquoi le néant ne peut, lato sensu, être sujet de l’affirmation ou de la négation de quelque prédicat que ce soit : il n’appartient pas à la langue. Ainsi est-il même débouté de la tautologie. Ainsi encore simplement le nommer est-ce déjà en violer le concept. Parler du néant, dire qu’il n’existe pas, c’est contrevenir à son qu’est-ce, montrer la limite du dit à ne pouvoir le silence quand l’aboutissement de sa direction serait le silence.

Je suis né, je vais mourir.
Je vais mourir et il n’y a rien à faire… La seule échappatoire était ma non mise au monde… que mes parents ont manquée, mais dire ici cela n’a pas le moindre sens.
Entre ces deux abîmes, nos deux avènements que sont naissance et mort le second résolvant en fin par l’anéantissement le déséquilibre existentiel du premier, nous avons à vivre, à jouer dûment notre rôle de casuistes, à être… être dans le bain de « l’Existentia », par le jeu des actes. Oui! C’est bien simple en somme puisque nous sommes orientés comme on dit de l’aiguille d’une boussole qu’elle est orientée, à chaque moment du passer le temps de notre vie, en reste de vivre.

J’ai considéré l’« il y a » comme le fond ultime des liaisons envisageables. « Il y a » : irréductibilité réduite à ce mot ; contradiction donc, et par le mot et par sa définition. Surpassement de la contradiction, ou exemplarité de la contradiction par la convergence en ce mot de toutes les ressources magistrales condensées en ce concept ; « magistrales » étant, par son utilisation adjectivale, l’illustration la plus saillante de l’infranchissabilité franchie.

2) « L’Existentia » : la co-mêmeté réale

Chaque corps se distribue tout entier à tout autre corps. Et chaque corps, à lui reploie les autres corps tous.

La gravitation est, pour la physique classique ce principe qui consiste en des actions mutuelles, principe appliqué à ce sans l’existence de quoi elle n’existerait pas elle-même, et n’existe que dans le même temps que ce sur quoi elle s’exerce existe. Cet exemple de la gravitation est une éclairante approximation analogique de l’« il y a ».

La rupture de continuité spatiale qui est pour l’oeil motif d’un isolement ou d’une rupture n’en est existentiellement pas un. Il y a bien cette res certes là, et cette autre, ici ; et nous les voyons isolées l’une de l’autre. Mais cette séparation n’est pas un désaveu de la cohésion existentielle. Dit autrement leur fait d’être, simultané est le lien radicalement ultime par quoi ces deux choses sont embrassées, et par quoi elles sont du Même.

L’existant connaît l’existant, dans cette proximité sémantique que Claudel nous fait respirer dans « L’Art poétique ». Irradié par la réciprocabilité des connexions du champ existentiel, l’existant connaît l’existant en ce qu’il porte dans ce qu’il est toute réponse à toute « question » qui l’enquiert : l’existant sait toujours et d’avance la manifestation revendiquée par le « questionnement » que l’existant impartit. Il n’y a donc jamais de prise de court ; pas de trahison de la continuité du passer mais constant témoignage de la communauté dont l’existant participe. Le dimorphisme de notre espèce par exemple donne à l’homme connaissance de la femme, et à la femme connaissance de l’homme ; au sexe de la femme celle du sexe de l’homme et inversement. Ainsi toute femme est liée à tous les hommes de la Terre, et réciproquement.
L’hydrogène connaît le dioxygène, notre puissance gnoséologique le milieu mondain, l’eau la ligne d’écoulement d’une surface, la tique le stimulus de l’acide butyrique que sécrète son hôte passant sous la branche à laquelle, dans l’attente de lui elle reste suspendue avant de se laisser tomber dessus. La relation de chaque chose envers toute chose est de nature systémique. Mieux, elle est organique. L’éclatement spatial, la différenciation sous les yeux ne sont que de faux prétextes : l’unité du Même les surpasse. La phyllotaxie est liée aux spirales logarithmiques, la « suite de Fibonacci » se retrouve autant dans les brins de l’A.D.N., les pommes et les ananas que dans les motifs de certains coquillages. L’il y a est de partout, depuis tout ce qui est. Ne pas vouloir que cette chose-ci là sous nos yeux soit comme il se fait qu’elle est, c’est ipso facto ne pas vouloir le Tout tout court. Car il ne saurait jamais y avoir ceci autrement sans que le Total s’en trouvât nié. Identiquement, ce qui nous sauve est aussi ce qui nous porte à notre anéantissement. Oui! la « raison » qui nous fait perdre notre mère est la même « raison » qui nous fait rester en vie. Nous ne pouvons nous, nier la localité sans nier l’autre… localité, et par itérations donc le Tout tout court. Et pourtant même celui qui sait le démantèlement de telles collusions ne peut pas se priver toujours de refaire un autre monde. Car toutes ces paroles, si même il s’en trouvât une qui fût bonne, ne valent rien. Rien! face au désastre des actions de nos vies.
La connaissance claudélienne renvoie à la connivence existentielle universelle, dont la sauvegarde est l’appartenance à l’unité ponctiforme primordiale qui, dès son expansion reçut sa destitution dans le déploiement de la différenciation en des existant cheminant chacun leur lignée existentielle. Or, ce que l’unité rassemblée en un point perdit, elle le transmua en un scellement de chaque existant au Même, et non pas en une prise externe, mais depuis le tréfonds du point unitaire, dont l’éclatement éclate simultanément la puissance du Même, en en manifestant sa cognation en tout lieu.
Ce développement est une extension connexe de la courte analyse formulée in supra : « L’attente de l’Invisible », « 3) A la recherche d’un ύπόστασις », « γ) Le continuum cybernétique : espace de la transcommunicabilité des déterminations réales ».
Le modus de ce connaître n’est pas celui qu’investit le mathématicien lorsqu’il parle de sa connaissance des « groupes de Lie symplectiques ». Il y a de différence entre ces deux modus gnoséologiques celle qui disjoint la connaissance des propriétés parfaitement établies de la suite de Fibonacci, de celle qui est de savoir pourquoi le nombre des réseaux de lignes parallèles formés par les écailles de pommes de pin, ou bien le nombre de spirales des petits cônes de la structure fractale du chou romanesco renvoient précisément à ceux de la « suite de Fibonacci ».

Le surgissement réal : transgression duale

Nous ne nous satisfaisons pas du « il est », puisque nos attentes, auxquelles il ne se livre pas le dépassent. Non que ce « il est » ne livre pas assez (nous, paramnésiques, en tenons constamment son goût dans nos bouches sans avoir seulement souvenir d’une seule bouchée), mais que le montant de toutes pièces comme un interlocuteur muet nous en demandons ce qu’il ne peut, simplement parce qu’il n’est pas ce que nous en faisons, tendant donc à nous-mêmes nos mains pour nous hisser de nous, avant de reposer sur ce malentendu. Car nous construisons une réalité sur le fait d’une autre… réalité. Et si fort, que nous finissons par les désigner du même morphème (le morphème est défini comme le signifiant minimal, soit comme la plus petite unité porteuse de sens possiblement détachable dans la proposition). Et cependant (c’est ici l’un des sommets à mon intelligence), elles sont bien les mêmes. Là se joue le flottement de tous les instants. Qui se colle à notre traîne, est comme un brouillard, une tension de vapeur qui n’empêche pas que nous disions par exemple qu’une plante est une plante, mais qui entrave notre compréhension sur ce qu’est la plante. Je la vois verte, la sens épicée, la touche rugueuse, en aperçois l’aspect de palmier, souffle sur ses feuilles et les agite comme un vent, mais jamais ne la « conquiers ». Quant à précisément la voir, le cortex visuel reconstituant l’image au niveau du point aveugle, rien n’autorise à ne pas penser que d’autres traitements de cette nature ou d’une autre, encore inconnus à ce jour, affectent notre champ visuel.

Les choses (res), dans le décèlement*que nous générons incarnent l’emblème que nous leur décernons ; elles in-forment et nous les in-formons. Elles nous habitent et nous les habitons. Elles sont la face même du monde. Cela par quoi nous le dévisageons lui.

1) L’ambivalence de la res

C’est toujours rapporté au judicium que se réalise le discernement réal.
Cette remarque est également généralisable à l’historicité : l’européanisme de la fin du Moyen Âge a dévasté le temps jusqu’à nous, au point que l’on parle encore dans nos manuels d’histoire de la découverte de l’Amérique au mois d’octobre de l’année mil quatre cent quatre-vingt-douze. Découverte!…
Parler des res telles qu’elles sont vraiment… ne signifie rien… dans la mesure où toute chose s’équilibre toujours adéquatement à ce que le décelant* en fait, à ce qu’il en résonne, à la hauteur à laquelle il la porte, selon les choix et critères des modus décisionnels qu’il instrumente, qu’il connaisse, re-connaisse ou non l’activité générative différenciatrice qui atteint la res, en extrait une déterminité. Je plaide donc en faveur du phénoménisme C’est remarquablement que le penseur de Königsberg identifia la chose avec l’objet d’expérience, tout en décrétant que les conditions de l’expérience restaient indépendantes de cette dernière. Pour Kant, la connaissance réale n’est pas transcendante à la recherche humaine, mais lui est au contraire co-immanente.
Par exemple l’étude thermodynamique d’un phénomène, réalisée à grandeur humaine, montre un processus continu et prévisible. Par contre son analyse microscopique en révèle une caractérisation discrète et stochastique. Mais les choses s’échappent aussi, d’elles-mêmes : une assiette cassée n’est plus une assiette, un homme mort n’est plus un homme, pourtant nous continuons de conserver le même argument auquel nous ajoutons seulement un prédicat tel qu’il le vide de son qu’est-ce. La res disparue, encore rapportée au même morphème, fait naître la contradiction de cette désignation.
L’opérabilité différenciatrice du décelant* ne peut prendre pied que sur une diversité de [.], diversité antécédente à lui-même, rapportée donc à l’existence intransitive. Cette diversité originaire de la neutralité n’est neutre que par l’absence de judication, parce que laissée aux choses elles seules. Le décelant* la « déneutre ». S’ouvre* donc la dualité de ces ordres : le quelque chose d’avant le décelant*, distinct du quelque chose dès lors le décelant*. Avant le décelant* est le rien-du-hors-du décelant*. Avec le décelant* est l’habilitation de l’existence transitive, corrélative à celle du dit.
Le décelant* s’enferme dans la dualité incessible qu’il existe.
La res ; cette ambivalence de la res ; cette indissociable et insoluble dualité existentielle. Entre ce que la res est en elle-même, toute dans son rayonnement, hors de toute vue générative, dans l’indifférenciation de la neutralité, et ce qu’elle est judicatoirement dans la compacité de sa multivalence prédicative.

2) « Die Frage nach dem Ding »

La question par exemple de savoir ce qu’une télévision est ouvre la réflexion sur la systémique onto-ontologique de l’être réal.
Qu’est-ce qu’une télévision?
Presque tous s’en servent quoique peu connaissent les secrets de sa fabrication.
L’enfant connaît la télévision, il regarde des dessins animés et elle peut apparaître pour ses parents comme un moyen de faire pression sur son comportement en brandissant la menace de l’en priver. Ce révélateur des pouvoirs mondains, via la convergence technologique ressortissant aux propriétés physico-chimiques selon un agencement et une connexion qui rendent effectif le miracle du son et de l’image retransmis à travers le monde, a dépassé, en raison de l’investissement social et économique, ce qu’on pouvait prévoir le concernant. Aussi le poste téléviseur a-t-il été le générateur d’un espace multi-dimensionnel en rapport aux spécificités décelantes* : intérêts économiques, passe-temps plats pour générations d’esprits ramollis, présentateurs, indice d’audience, droits de retransmission, filmographie, culture ou propagande, émissions de variétés, événements sportifs, etc.

La res en elle, ou pour elle n’est rien. Le dahlia en lui-même n’est rien. C’est-à-dire rien d’autre que lui. Il ne se voue qu’à sa propre et muette tautologie. Il est, … donc. Est. Seulement est. Mon regard est l’extraction du dahlia, annihile le pur soi-même, c’est-à-dire « l’innommable » par la focalité de l’exercice prédicatif. C’est exactement ce que nous explique le narrateur de « Sans famille » à travers ce passage du chapitre premier de la première partie : « Pour le naturaliste, la vache est un animal ruminant ; pour le promeneur, c’est une bête qui fait bien dans le paysage lorsqu’elle lève au-dessus des herbes son mufle noir humide de rosée ; pour l’enfant des villes, c’est la source du café au lait et du fromage à la crème ; mais pour le paysan, c’est bien plus et mieux encore. Si pauvre qu’il puisse être et si nombreuse que soit sa famille, il est assuré de ne pas souffrir de la faim tant qu’il a une vache dans son étable. » Ni le judicium ni le prédicat ne sont seuls justiciables de la res. Nous demeurons dans l’attente de notre propre donation quant au sens de la res, puisque le « en elle-même » n’est définitivement rapporté qu’au nous-mêmes. Aussi ne pourrions-nous rien dire de ce qu’est pour lui un cercle. Ni encore de ce qu’est pour elle une table, même si la table subsiste matériellement. Se dresse la diplopie du représenté en en-soi et pour-soi. On pourrait aller jusqu’à lever le baptême de l’en-soi – pour-soi, dont l’universalité cautionnée pour une classe donnée, par exemple la classe du décelant humain ne permettrait cependant pas l’extension à toutes les classes pour tous les temps.

3) Trois exemples

1) Soit une table. Lorsque je dis le mot « table », je n’ai pas d’action sur la table même si je fais référence à celle de mon salon, même si de surcroît j’ajoute à cette référence l’acte de la regarder. Lorsque j’énonce ce mot, le référent n’est en aucune façon touché par cette évocation qui est son évocation, c’est-à-dire l’évocation de la montée possessive se scellant par la liaison rapportée, entre l’objet matériellement « sous la main », et sa désignation sonore, sonorité transcriptible visuellement par un système symbolique. Le langage n’atteint pas, au sens propre, l’état de ce qui est. Lui en revanche atteint le langage, et cela de l’exacte façon dont le langage est, diversement donc.
Mais qu’est-ce qu’une table? Tout d’abord empiriquement une concourance : bois, hommes, transports, vernis, salaire, peinture, équarrissage, machines, idées, bateaux, concepts, habileté, savoir-faire, travail, argent, forêt, exploitation, termite, traitement du bois, déforestation et caetera. D’une table nous disons savoir ce qu’elle est ; nous en donnons définition de chose ; nous savons la reconnaître. Distinctement pour le temps, que néanmoins nous désignons à travers la précision d’un morphème, mais pour lequel l’univocité de la définition de chose n’est pas atteinte. Mais primordialement une table est un concept, parce qu’aucun représentant de notre espèce n’a trouvé de table dans le bain mondain, même si par extraordinaire des coupes de bois ou des formations de roches en offraient une extrême ressemblance. La table a surgi d’une tête. Et chaque fois que nous en reconnaissons une nous lions à ce concept acquis un « hic et nunc ». De facto, le mécanisme de cette reconnaissance est extraordinairement complexe, et pas un à ce jour qui n’en ait apporté de solution définitivement décisive. Et pourtant ils ont mis des hommes sur la Lune…

2) La boule est bleue.
Explicitons le procès de cette proposition dans l’expérience perceptive que me livre une boule bleue posée par exemple sur une table.
Rappelons deux choses :
- α) que la couleur perçue n’est pas un attribut réal, mais le résultat entre l’absorption et la réflexion des longueurs d’onde de la lumière visible à laquelle l’objet est exposé.
- β) qu’une couleur donnée ne se confond pas avec le processus de transduction sensorielle de l’information lumineuse ondulatoire.
« La boule est bleue » substitue propositionnellement un état physique casuel finalisé par le procès cérébral. Le prédicat bleu est attribué à l’état extéroceptif visuel de la boule, vis-à-vis de laquelle on énonce qu’elle est bleue.
Le vu de la boule résulte conjointement d’icelle, de la luminosité qui la baigne, du traitement des systèmes optique et cérébral associés. Si l’on peut à bon droit retenir une constance dans l’expérience perceptive pour les deux premiers facteurs, le troisième et dernier est en revanche assujetti au traitement fonctionnel du sujet. Le vu de la boule d’un individu n’est pas examinable par un autre individu. La même désignation propositionnelle peut donc se rapporter à des états de couleur distincts perçus par des individus distincts, sans que cette distinction ne puisse être remarquée ou dévoilée.
C’est pourquoi la proposition : « La boule est bleue », rapportée à une expérience du milieu physique déroulée dans les mêmes conditions objectives, peut rassembler des états de facto dissemblables.

3) Le cube perçu n’est pas le cube que je définis dans l’exacte mesure où l’expérience perceptive et directe du cube ne se substitue pas à sa définition conceptuelle. Pourtant, je ne puis pas séparer les res de leur guise d’apparaître. D’un cube, défini comme solide de six côtés carrés égaux, je ne verrai jamais d’un seul tenant les six faces, et de celles que je verrai jamais je ne prétendrai que je les vois d’identique surface. L’aperception ne me livre qu’une disposition fragmentée, « toute ombre est vraie ; mais on ne peut savoir en quoi elle est vraie que si l’on connaît la chose dont elle est l’ombre » nous dit Alain, et il ajoute dans un autre extrait que « la signification d’un de ces angles, qui me semble aigu ou obtus par la perspective, c’est justement que je le pense droit ; non pas droit ailleurs, mais droit là même où je le vois aigu ou obtus. » La reconstitution du cube à partir d’une de ses perspectives je la dois à l’idée du cube que je possède et qui me le fait reconnaître. Mais si ma perception n’a jamais été confrontée à l’expérience perceptive du cube, cette définition ne suffira pas à me le faire reconnaître. L’insuffisance de chacun des deux côtés : définition du concept et perception du cube, mais leur connexion noétique dès que leur confrontation s’est produite, impliquent l’existence d’une interface conciliatrice. Le schématisme kantien en est un exemple.

4) Qer – fibrant – fibré

Le ce que de la chose, son qu’est-ce réal, dénommé encore quid est réal et symbolisé par qer, présente une bipartition médiée par le décelant* qui s’y rapporte. La première fraction de cette bipartition ressortit à la chose elle-même, pour et en elle-même, tandis que la seconde à la fois se rapporte à l’acte de poser le qer, et à la détermination de son contenu justiciable du décelant* : le qer décelé*. Cette distinction dépliée entre existences transitive et objectale est caduque : il s’agit une fois encore d’un artifice convenu puisque cette distinction ressortit à l’opérabilité différenciatrice du décelant*.
La virologie lutte contre les virus qu’elle classe et étudie. Mais un virus n’est pas un virus, de même que le Phycodnaviridae n’est pas le Phycodnaviridae, que la rétrotranscriptase n’est la rétrotranscriptase, que L.W. ne fut pas L.W. Le quid est du virus lui appartient sans n’appartenir qu’à lui. Ce qu’il est, il l’est, mais le décèlement de ce qu’il est ne lui appartient pas. De la même façon que le décèlement de mon foie n’appartient pas à mon foie qui remplit, pour autant que je sois en bonne santé les fonctions qui sont ce qu’il est lui. Et certainement mon foie n’a pas besoin de la reconnaissance par le décelant* pour être ce qu’il est, mais l’insuffisant hépatique terminal a lui besoin de la science de l’hépatologue pour espérer rester en vie par le biais d’une greffe improbable.
Ainsi est-ce relativement à l’extension en attente du décèlement du quid est du foie, compatiblement à l’extension en attente du décèlement du quid est par des existant intra-mondains appartenant à l’espace de médiation, que les solutions des hépato-pathologies sont scellées. Ainsi en est-il pour chaque chose.
Le tort de beaucoup est d’avoir cru ou de croire encore que le quid est est indépendant de l’acte d’exister. Aussi Sartre eut-il raison de renverser la chronologie connective entre « essentia » et « existentia » pour nous soutirer de l’endormissement dans lequel nous fûmes maintenus depuis les scolasticiens. Le quid est n’est point scellé ; bien plutôt se détermine-t-il continûment dans l’instant qui lui décerne sa teneur, au gré de l’acte d’exister qui lui ajoute ou lui retranche de nouvelles spécifications.
En aucune façon le qer ne doit donc être identifié avec l’essence, cette méprise relevant de l’occultation de la guise d’exister, d’une inassimilation de la diachronie qui engage le modus de penser mis en oeuvre dans cette monographie.
L’essence réduit la res à l’extraction de quelques qualités antécédant son état d’existence de facto, faisant flotter une nature dans un éther descendant en droite lignée de la maladie platonicienne. Le qer est l’ensemble co-immanent des déterminations réales. Mais comme telle, la co-immanence ne dispose pas instantanément dans son espace de médiation de toutes les conjonctions décelant l’accomplissement de ces déterminations. Elle les supporte donc, à un état d’attente jusqu’à ce que le contact d’un catalyseur mondain active les propriétés réales, « actualise la puissance » comme dirait le Stagirite.

« Innover le navire dit Paul Virilio c’était déjà innover le naufrage, inventer la machine à vapeur, la locomotive, c’était encore inventer le déraillement, la catastrophe ferroviaire. […] les aéroplanes innovant l’écrasement au sol, la catastrophe aérienne. Sans parler de l’automobile et du carambolage à grande vitesse, de l’électricité et de l’électrocution […] chaque période de l’évolution technique apportant […] l’apparition d’accidents spécifiques, révélateurs « en négatif », de l’essor de la pensée scientifique. »

Nous appellerons fibré réal l’extension des propriétés du quid est réal, en attente de décèlement* par le décelant*. Fibré et qu’est-ce réal ne sont pas des ensembles ayant une relation d’ordre au sens de l’inclusion. L’ensemble des déterminations du quid est réal co-varie avec le temps, au point que des spécifications pourront être retranchées après qu’auront été signalées erreurs ou approximations, ou après qu’un réagencement de fond aura muté la déterminité réale en usage jusqu’alors. Le fibré lui se situe dans l’horizon de la convergence de toutes les propriétés de la chose en attente de décèlement. Pour cette raison il est virtuellement incommutable, non effectif, et virtuellement définitivement déterminé.
Le fibrant* désigne, nous l’avons vu : cf supra « « L’Existentia » : une réponse au problème du ύπόστασις », ce par quoi la res, dans l’espace de sa transcommunicabilité, décèle des propriétés de son quid est.
Reformulée, la proposition suivante : « Ainsi est-ce relativement à l’extension en attente, du décèlement du quid est du foie compatiblement à l’extension en attente, du décèlement du quid est des existant intra-mondains, que les solutions des hépato-pathologies sont scellées. » devient : « Ainsi est-ce conformément au fibré du foie en regard avec son fibrant que les solutions des hépato-pathologies sont scellées.

La res, – toute res -, est donc transitivement ce que l’on en existe. Foncièrement d’abord, depuis sa présence effective, et depuis la radicalité de cette res : l’extraction réale reste tributaire de la res. De la lampe il est entendu que nous ne pouvons pas dire que c’est un stylographe, ces deux choses portant en elles l’ampleur de la distinction que le décelant* existe transitivement. De la même façon ce stylo n’est pas cet autre stylo, quand même nous dirions qu’ils sont les mêmes. Ensuite, et tout aussi radicalement, conformément à l’ensemble des processus transformationnels qui constituent l’interface entre cette res et la représentation finalisée qu’on en peut obtenir, que ces processus relèvent d’un système perceptif ou encore d’un système cognitif, selon le sens de la compréhension kantienne exposé dans cette formulation brève de la « CRP » que Heidegger tient comme son noyau générateur : « Les conditions de la possibilité de l’expérience en général sont en même temps les conditions de la possibilité des objets de l’expérience ». L’interface, simplement, est un modus de donation qui ne doit pas se confondre avec ce qui est donné, qui n’a pas de prise sur le fait de sa présence mondaine, mais en revanche le détermine transitivement. C’est l’obstacle de cette interface prise dans son extrémité la plus radicale qui fait dire à Berkeley que la certitude d’un monde extérieur à nous est illégitime. Pour Maurice Merleau-Ponty « Il ne peut être question de maintenir la certitude de la perception en récusant celle de la chose perçue. Si je vois un cendrier au sens plein du mot voir, il faut qu’il y ait là un cendrier, et je ne peux pas réprimer cette affirmation. »
Déterminer une res, c’est toujours déjà la confronter à ce qui existe comme fonds, parce que son apparaître est conditionné à cette toile, sa couleur dépendant de l’éclairement local, des radiations lumineuses disponibles, son poids résultant de la gravité de la planète, bref, ses déterminations changeant quand son environnement change. Ainsi, dire d’une res ce qu’elle est, c’est par voie de conséquence lui attribuer des qualités médiatement les autres res, toutes distinguables dans le rapport qu’elles établissent entre elles. Et c’est précisément la loi de constance des rapports établis entre les res qui nous amènent à croire que leurs propriétés leur appartiennent en propre. Par ailleurs, définir relativement à ce qui démarque, c’est déterminer négativement : « Omnis determinatio est negatio » écrivait Spinoza. L’extériorité est ce champ négativement définissant. Toute res exclut toute autre res et prescrit médiatement la distinction qui les nantit elles deux ; elle est normative d’elle-même ainsi que du non elle-même. Claudel, disait justement dans « Art poétique » que « Chaque chose enrichit tout autre car elle l’ajoute au nombre de celles qu’elle n’est pas. »
L’extension (la signification) réale tient à la connexion que la chose entretient à l’égard du reste, et à l’opposition qui en découle naturellement. Pour les mêmes raisons une res donnée, par exemple la vertu, ne peut absolument pas être sans ce qui la contrarie, ou la désavoue, ou la nie, donc pour celle-là sans le vice. Et ce non pas d’une manière extérieure, mais bien intrinsèquement en lien avec la qualité de la chose jugée, donc, uniment aux deux nécessairement puisque l’une ne va surgir qu’en se démarquant de l’autre, et vice versa. Cette structure oppositive relève directement de la spécification différenciatrice de l’Eg dont le modus d’attribution note, en même temps que la présence d’une détermination dans une res donnée, son absence dans une autre. C’est foncièrement la binarité structurelle de l’espace génératif qui simultanément adjoint la négativité attribuable à ce qui est absent de la res. Cette structure est immanente à toute instanciation, sa pré-existence n’est que virtuelle et accommode la convention des débats. La propriété duelle institue le principe de non-contradiction, condition de toute consistance qui de l’affirmation et de la négation d’un argument n’en retient qu’un seul.

[.] : « Ce qui est est la norme »

Il y aura des pleurs sans fins, pour ceux qui voudront ou désireront, puisque leur récompense ne s’ajustera pas à la systématique rétributaire : leur attente se trouvera desservie. Et là sera mon savoir, face à quoi déjà prévenu je me tiens : asseoir les esquisses d’une compatibilité.
Indistinctement chavirées les pensées se raffermissent au seul principe que cela se passe, que cela a lieu.
J’ai défini le centre de ce travail, j’en aborde ici, maintenant, son point de fuite, autrement dit la plus laborieuse entreprise en attente.

J’ai longtemps pensé, j’ai longtemps cru que l’on pouvait forcer sa nature. Aujourd’hui je n’y crois plus et je crois avoir raison. Est-ce dire que j’ai eu tort autrefois?
Ce que je sais désormais c’est que le tronc de l’érable ne marchera pas. C’est qu’il y aura toujours ces esprits parasites, médiocres, paresseux et pleins de vice qui finissent par faire florès aussi bien que les persévérants et les honnêtes. Et c’est en ce vacillement de prétendue justice qu’il faut se faire d’insondables violences pour ne pas déserter l’assise des raisons que l’on a par une fois voulu se donner. Parce que c’est bien par les amers qui nous parlent, nous remettent même en cause, que notre navigation se prend à se demander si elle a suivi le bon cap. Alors il faut toute la sérénité qui sonne depuis le fond de son être pour ne pas s’ébranler sous le poids de sa propre tempête.
Mais ces mots, ces seules phrases à travers le fil de leur métaphore sont l’indigence même ; non pas peu mais rien. Rien!… face à l’alarmant désarroi. Seulement ce rien avec lequel nous devons quand même garder ce cap, entrepris sagement ou froidement par un jour…
C’est dire une fois encore l’extrême difficulté de notre entreprise, le ballottement de notre condition mais la foi, jusqu’à la passion la foi de nous-mêmes, que nous avons envers tout devoir de sauvegarder en notre nous-mêmes.

1) La « Nature »

La « Nature » n’est pas juste, n’a jamais eu vocation de justice même si les représentants humains lui ont attribué une vocation régulatrice de leurs actes. Que serait-ce par ailleurs qu’un concept pour une « Nature »?
Pourtant tout ne fut pas perdu, car la « Nature » donna la pesée de la justice au je, afin que lui le je il réalise un jour combien elle, elle ne la possédait pas malgré la ferveur de son illusion.
L’une des sources de ressentiment à l’égard des actes tels qu’ils se déroulent réside dans l’erreur d’identifier le mécanisme poïétique de ce que nous avons désigné par le symbole [.], à celui de tous les autres concepts. « La Nature n’est pas juste », est l’une de ces propositions spécieuses que chacun de nous peut construire pour autant que [.] soit fallacieusement identifié à Nature, comme il est coutumier de le rencontrer,et qu’ensuite justice soit captieusement rapportée comme prédicat de [.].

La « Nature », en cette nomination est devenue la conceptualisation d’une compromission ; cet alibi du décelant* qui se met à distance. Concomitament le naturel n’existe pas : il n’est que le prétexte d’un simulacre.

2) « Bien » et « « Mal »

On s’est abâtardi des siècles tout esprit depuis que la raison est en lui, à rechercher ce qui est bien pour le distinguer d’avec ce qui est mal. Cette distinction a préoccupé nos plus chères têtes dans la façon de trouver des critères induisant à conduire nos vies. Des livres en centaines ont tapissé les replis membraneux des cortex. A ruer dans la folie! … la Morale est née là. La religion s’est mêlée à la lutte comme jamais. La métaphysique n’y échappe pas. La Poésie a pris la marche. Quelle vocation est-ce donc… que la conduite de nos vies!
Les morts en sont morts pour l’éclairement des morts à venir.

La tristesse nous rattrape. Parfois lorsqu’aucune raison ne semble y présider ; une heure peut nous voir euphoriques, guillerets, entreprenants, enjoués, ou alors au contraire désoeuvrés, amorphes, tristes, ou abattus. Mais quelquefois seulement pour cette unique et bonne raison que l’on a souhaité, voulu, désiré ce que finalement a refusé de nous livrer le sort adverse du destin. Adverse? En rapport seulement au prix de notre volition, car la défaite d’un camp est une victoire pour l’autre camp. Il n’y a pas le Mal et il n’y a pas le Bien. Précisément parce que Mal et Bien n’existent intransitivement pas. En revanche est ce qui est conforme à l’attente d’un décelant*, et ce qui ne l’est pas. Est ce qu’il désire et ce qu’il ne désire pas, ma vision est conséquentialiste. Chaque res tient ses faces, et les regards sont par où ses faces sont vues. Or nous, nous ne savons pas être attentifs à tous nos regards. Et l’on dit que les choses sont mal faites! Mais de quoi s’agit-il ici? Et de quelles choses parle-t-on? De l’ordre du monde? De celui des hommes? De ce qui n’est que du ressort du monde indépendamment de ce que les hommes font aux hommes?
Donc que cet homme-ci soit emporté par un mal n’est pas ce qui doit être blâmé, mais que celui-là meure dans la rue sous le couvert des yeux des autres hommes est ce qui est mal. Est-ce dire qu’on peut en vouloir une fois de plus à la façon qu’ont les hommes de s’administrer les uns les autres?

Mal et bien possèdent les mêmes versants. Ce qui nous porte à notre anéantissement est aussi ce qui nous est salvateur. En premier lieu notre condition de mortel. Car c’est dans la mort qu’est la rédemption des vies sacrifiées, car c’est dans l’extase des esprits, quand la fièvre s’est insinuée partout en nous, nous détient après avoir investi les moindres parcelles de notre corps que tout s’ouvre, que s’ouvre l’échappée libératoire des transcendances et des transports vers l’au-delà du dicible, en pointe de flèche pourfendante.
Semblablement les bonheurs ont le péril de leur hauteur. Nous devrions ne jamais l’oublier et nous le rappeler toujours : les bonheurs ont le péril de leur hauteur. Or certains l’ont su si près d’eux-mêmes qu’ils ont sacrifié toute possibilité de bonheur pour se soustraire à ses périls de fin. Et d’autant les virent-ils immensurables ces bonheurs, dans leurs rêves ou dans la vie des hommes, qu’ils imaginèrent ou pressentirent des désastres grandioses, à la fois pour ces rêves… à la fois pour ces vies.

3) Ordre de l’EM. Ordre du décelant*

.Ce problème des ordres ressurgit et persiste, donc : l’ordre du décelant* et l’ordre de [.]. Et combien cela apaise-t-il de ramener celui-là à celui-ci et de l’expliquer donc par lui, nous épargnant toute somme d’heures de lampes.
On veut de l’ordre. On appelle de l’histoire son sens. On réclame des mots et des belles phrases polies à l’abat-jour du ciel polaire. Mais non! rien n’est ainsi, ou plutôt seulement dans les têtes qui meurent non de soif mais de fantasmes, cherchent comme un refuge ; ou précisément cela : le naufrage. Tout s’y détend seul : le soir à la télévision, aux informations de vingt heures, à la révision des voitures comme aux festivités du nouvel an. Mais dehors c’est la rue. C’est-à-dire aussi la foule. Donc les autres de qui sa mesure est tenue puisque chaque oeil sur soi posé nous juge, de visage et de taille. C’est cela, l’oppression des humains sur notre être. Notre conscience se nivèle aux consciences, le malaise nous discerne, puis nous dissemble ; il fait le réveil de notre insonore voix. Fait que nous nous raidissons, nous braquons, nous continuons. Et si je puis désormais dire que je n’ai pas réellement cru à toutes ces histoires, même si j’en fus, je puis dire aussi que j’ai vu! la dislocation des familles dont le rassemblement ne tenait qu’à des malentendus.
Le décelant* est au piège de l’interface entre ses contenus de pensée et le bain de l’EM ; il est dans le tourment de l’entre-deux. La communis opinio par exemple reconnaît l’existence externe que ses sens lui font découvrir, en revanche la sophistication de certains penseurs énonce l’illégitimité d’accorder cette existence sur preuve de l’assermentation perceptive. Il est constamment difficile de se dépêtrer de l’idéalisme immatérialiste par le ressort discursif, alors que l’expérience de l’enfant ne lui pose aucune problématicité. Plus tard certains peuvent se demander si s’interroger comme l’évêque le fit est bien sérieux, ou ressortit plutôt à un jeu d’extrême raffinement de l’esprit. Cela montre seulement que depuis qu’« il y a » des hommes le problème de leur insertion gnoséologique demeure entier et impénétrable. Un axe développé par un ouvrage à écrire déploierait l’exposé du problème de l’accession à l’information en restreignant les prétentions de notre appareil génératif, d’abord par la redéfinition des forces en présence, leur situation et leur jeu d’influence réciproques, ensuite par l’éclaircie génétique de notre système nerveux, enfin par la compartimentation ontologique de ses capacités renvoyée à la compartimentation décelante réale, perspective pré-esquissée dans cet ouvrage introducteur.

4) La démocratie : alibi de l’équitabilité

On a tous cru en la démocratie,ce pseudo-pouvoir des ignorants, et moi en tête! On a tué pour elle… pour qu’elle trônât sur l’holocauste comme une mère en rémission des péchés. On s’est gargarisé la bouche des plus beaux mots de l’esprit… et l’on s’est fasciné de notre magnificence.

Aurais-je moi aussi l’indécence comme mes pairs de fixer une distinction aussi démesurée que peuvent l’être un million et rien, quand ces deux valeurs seraient le revenu mensuel de deux hommes?
Nous parlons de l’égalité des droits, des hommes, et non de celle de leur valeur. Serait-ce entendre que la valeur des hommes n’est pas égale?… Ainsi donc, et c’est ici notre sommet, nous aurions donné l’homme égal en droit malgré l’homme inégal en valeur.
Peut-il exister un homme dont la valeur est telle qu’il en meurt de faim, et ceci non en idée, mais à nos portes sur nos pas, dans nos rues et dans nos cours? Ou encore, peut-il exister un homme dont la valeur est telle! comparativement à un autre qu’elle lui fasse attribuer le zéro.
Ayant toujours tenu ferme à répondre non à la première question, je ne me suis donc jamais résolu à répondre oui à la seconde. Ainsi, une fois encore je n’ai eu que ces mots à ma bouche : « Mais pourquoi, et comment, est-ce donc encore possible? »
Mais tout cela s’accorde parfaitement en somme : le monde des hommes est celui où rien ne peut être obtenu sans qu’une contrepartie soit offerte, l’économie internationale prend sa vitalité de ce principe, de même qu’il la tient de la pire événementialité humaine possible. Les guerres se professent sous les crânes, par nombre restreint d’acteurs d’abord qui lèvent des songes d’ombres venus du ciel, aplanis sur les murs comme des cartes. Et qui en déterminent par suite des millions d’autres à mourir en sauvagerie. Ce ne sont plus ceux qui déclarent les guerres qui les font. Ces décideurs ne meurent que par procuration, autant de fois que les innocents périssent en leur place. Un seul! qui aura dit conquête, à quoi lui répondront folie ou grandeur, et des têtes par millions qui se lèvent, et marchent à cet hymne ; jusqu’au petit berger d’Artoust qui ne sait seulement pas le nom de son maire ; jusqu’au poète muré, mais pas assez dans la pureté de la Beauté. Et ces hommes de ne pas comprendre comment ils sont dans cette tranchée qu’ils ont pourtant creusée. Puis lorsque le temps les laisse à eux-mêmes en pensées, et qu’elles ne s’attachent pas aux visages qu’il ne reverront plus, jamais il ne parviennent quelque effort qu’ils livrent à comprendre comment de berger qu’il était depuis qu’il avait douze ans, comment d’étudiant à Fribourg, comment d’architecte ils sont mêlés de leur vie, mêlés de leur sang à ce songe d’un soir d’automne sorti du crâne d’un homme. Voilà bien ce monde… tel que nous l’ont légué nos pères. Ils ne comprennent pas ce que c’est que de trancher la tête de son roi, à moins d’être ce coupeur de halliers que la royauté faisait crever de faim mais que la Terreur fit s’étancher de sang. Or, même l’Histoire juge plutôt mal. Je ne sache point Robespierre de nom de rue, héros d’un temps en somme, qui n’était qu’artisan de massacres et haï avant peu sa mort, qu’un maréchal de France descellé du Panthéon.
Je tiens moi sous la langue une question bien brûlante : « Où en sommes-nous de notre vivre? » Ou encore : « Vivre! Mais pour quoi? »
Les classiques nous rebattent avec les mêmes questions depuis vingt-cinq siècles. Mais depuis ce temps enfin! par où perce la lumière? Ces visages que je croise ne me livrent pas leur bonheur. Si je veux m’enquérir d’un appartement il me faut dérouler toute ma généalogie. Je suis jugé à l’aune de mes revenus ; s’ils sont modestes tant pis pour moi…
Je vois des hommes dans la rue, des femmes dans la rue.
J’aurais aimé que l’un d’entre nous se fît l’administrateur de cette incantation : « Un toit pour tous! » Ensuite, enfin! qu’il s’employât tout entier à donner un corps à cette formule. Qu’il y mît le temps (ce sont déjà vingt-cinq siècles que nous avons perdus), mais que d’autres vinssent à l’unisson de ce projet.
Or je sais qu’on rétorquera – je les entends si distinctement ces contradicteurs de haute raison – que pour telle ou telle et telle, ce pas à l’humanisation de l’homme est marqué au fer de l’utopie. Pourtant, en guise de réponse moi je n’aurai que cette seule phrase à leur adresse :
« Vous! administrateurs de nos cités, vous avez déployé toute l’invention dont vous fûtes capables à vous enfermer seuls dans des mirages dont aujourd’hui le seul poids de la réalité est cautionné par le papier de vos décrets, mais moi, je ne puis affirmer : « Ce pain vaut cinq francs » tout en croyant au sens de mes paroles ; par contre, la seule « veritas » qui me soutienne dans mon effort est : « Cet homme est mort de faim, cet homme est mort de froid. »
« Ainsi, vous administrateurs de nos cités, non seulement vous croyez à fond dans votre système, mais encore l’exacerbation de vos croyances destitue tout contenu, toute « veritas », toute passion à ce que représente un homme mort par le système de vos lois, mis à mort par vos lois! de faim, ou de froid. »
Les grandes crises ne sont ni maîtrisables ni prévisibles. Toutefois, au regard d’une analyse génétique il appert que ce qui est désormais économiquement hors contrôle ne l’a pas toujours été, et que le système des marchés a vu son acte de naissance historique contemporain d’une maîtrise des hommes, simplement déjà en vertu de celle que confère toute création humaine concertée, dont la prima manifestatio fut le troc ; maîtrise dont ils furent destitués à proportion de l’enflement systémique des échanges, qu’ils entretinrent les uns avec les autres.
Or les leçons reçues n’ont pas eu la réaction escomptée, sans doute parce qu’abandonner un système avec lequel on a tissé son sang est d’une difficulté sans mesure en comparaison du « théorème du relèvement des singularités » dont voici l’énoncé :

« Soient une variété symplectique compacte (M,ω), J une structure presque complexe ω-compatible, u une courbe pseudoholomorphe de domaine un voisinage ouvert apointé de 0 dans C : V-{0}. Si u est d’énergie finie, alors u se prolonge par continuité en 0 en une courbe pseudoholomorphe définie sur V. »

Toute communauté constituée présente à sa tête une autorité : le commandant de forces armées, le chef d’un clan, le monarque d’un pays, le guide d’un peuple, le président d’un Etat…
Le mérite, les qualités, l’intelligence, la louable intention ne sont pas les critères déterminants grâce auxquels un homme ou une femme accèdent au plus haut degré d’un pouvoir, même s’ils offrent le minimum d’une crédibilité sur la nécessité de laquelle chacun s’accorde. C’est le contenu représentatif que le prétendant parvient à construire sur sa personnalité, servi par son jeu d’acteur, qui donne la différence déterminante. L’image, l’éloquence, les procédés rhétoriques et la théâtralisation pourvoient d’une façon décisive à la notoriété.
Ira-t-on confier son destin à celle ou celui dont l’ambition est le motif à ravir la plus haute fonction hiérarchique d’une nation? Il faudrait sérieusement se pencher sur le ressort de cette question, en dégager ses préconceptions, réaliser enfin que l’acte du don de sa voix est le dépôt de sa confiance et de sa parole qui s’en remettent livrées à ce futur représentant du peuple. Notre régime est celui de la timocratie C’est bien plutôt celui qui n’a rien dit, n’a rien voulu ni rien désiré que l’on devrait aller chercher, tenir en haute estime, enfin mettre sur le trône.
Les élections libres sont l’occurrence d’une instrumentalisation des nations par une oligarchie. Elles sont le jeu des passions, des débats nationaux où chacun est tenu d’avoir un avis, de se ranger derrière une oriflamme, de participer à l’énorme symposium parce que la chose publique est prétendument la plus éminente. Ces « professionnels » croient au sérieux de leurs idées (peut-être), autant qu’à la nécessité de leur rôle, ou encore de leur présence au sein d’une communauté dont ils ne sont que l’émanation des fantasmes. La permissivité dont bénéficie l’Etat est une dérive qui dépose la honte en comparaison de la réglementation sévère à laquelle est astreint chaque particulier. Les mesures que les gouvernements proposent pour résoudre les dépenses de la nation se révèlent complètement inefficaces, or au lieu de reconnaître leur inaptitude ils lèvent des chimères de routine, qui comblent toujours la faim des majorités puisque la passion des élections est sans cesse reconduite à la fin en une fête nationale, même en dépit des affaires judiciaires qui émaillent l’actualité politique des nations.

Règne au-dessus de toute autorité le devoir moral de sa contestation, puis de son renversement lorsqu’elle démérite toute obéissance en raison de la perpétration d’un crime de lèse-humanité. C’est pourquoi certaines souverainetés scellent juridiquement dans le corpus de leur législation, comme devoir et comme droit, le recours d’un engagement insurrectionnel citoyen.

5) La conciliation en actes

Sénèque a aussi dû devenir Sénèque.
Car celui qui se berce de la vertu a su les problèmes qu’en retour elle berçait. Les plus hauts traités ont rencontré les plus hauts désagréments en la personne de leurs auteurs. Pourtant rétorquera-t-on, le moraliste n’en fait pas le plus : s’il sait parler avec justesse de la vertu, il témoigne parfois de la moralité la plus basse.
Au reste, depuis des siècles tout a déjà été dit sur l’exercice des comportements convenables, qui ne recèle plus aucun mystère. C’est pourquoi on s’est consacré à la question de l’origine de la morale, pour extorquer une légitimité incontestable que l’on y adjoindrait. De pénétrants ouvrages ont défloré ces cavées : « Kritik der praktischen Vernunft » et « Grundlegung zur Metaphysik der Sitten » de Kant, « Zur Genealogie der Moral. Eine Streitschrift » de Nietzsche, avec pour ces deux auteurs des résolutions distinctes apportées à une problématique commune.
Au reste, la Morale ne m’a jamais véritablement intéressé. Je ne suis pas parvenu à l’assimilation des ouvrages qui en traitent. Sans doute Kant s’en tire-t-il encore très bien, mais tous ses arguments joints à l’emploi réitéré de sa méthode transcendantale dans le champ de la Morale ne m’ont jamais convaincu des conclusions qu’il en tire. Mes préjugés en ce sens auront toujours été saufs, et je pense qu’ils le resteraient même si une démonstration d’un registre aussi impitoyable que celui des mathématiques assertait l’existence d’une divinité multipotente, ou bien que notre vie se poursuit après notre mort. Mes certitudes sont ce que je suis, au même titre que ma toise et que la couleur de mes yeux. Toutefois je pense avoir saisi que Morale et logique n’opèrent pas sur le même plan, mais n’avoir pas encore mené le débat terminal que me réclament la Morale et l’ontologie.

Au final, seule importe la sauvegarde d’une cohérence aboutie dans l’alliance de ses actes accomplis, qui préservera d’un froid sur sa vie.
Or comment la trouver la résolution dans cette cohérence? Le seul fait du passer du temps, normatif de lui-même, est continûment déjà « résolution » à une problématique qui n’existe pas. Oui! toute démarche, tout acte s’inscrivent dans cette marche forcée indépassable. Cette « résolution » cardinale, cette résolution à l’insu ne suffit pourtant pas au décelant*, car il ne peut longtemps se démettre de la nature des contenus, des goûts, des préférences et cela, en lien intime avec son qu’est-ce dont une manifestation est le vouloir. C’est proprement pour cette raison qu’il recherche une résolution distincte de celle qui déjà le soumet, l’ignorant, s’en détournant, ne le satisfaisant simplement pas. C’est précisément cette distance que L.W. soulève in das Meisterwerk de sa première philosophie : « 6.4321 – Les faits appartiennent tous au problème à résoudre, non pas à sa solution ».
Que l’acte ne s’accorde pas avec ce que veut le je n’est pas argumenter en faveur d’une contradiction de [.]. Au contraire, la réalisation de l’acte conformément à la volition afficherait la dislocation de toute sauvegarde d’incohérence.
La reconnaissance de la cohérence de [.] doit en passer par l’épreuve de ce qui entrave le décelant*, en accord avec l’indépendance entre la notion de valeur qui pourrait s’attacher à ce que nous sommes, et les productions événementielles auxquelles nous sommes liés.

6) La consistance de [.]

La cohérence théorique est toujours nécessaire indépendamment de son champ d’exercice. Elle est suffisante dans les constructions et les formalismes où les instanciations ne renvoient à rien de mondain, mais insuffisante au regard de l’épreuve des réfutations que la traversée empirique fait subir à la pensée. C’est aussi dans ce sens que nous avons soutenu qu’un cube perçu se distingue d’un cube défini.
Le je est de [.], c’est sur [.] qu’il repose lui tout entier ; il participe de [.] : aussi peu étranger qu’une main l’est d’un corps, et non dans la vision d’une greffe externe venue on ne sait d’où et disant le miracle de si bien s’adapter au prodige d’un couronnement de cohérence. Appartenant à [.] le je reste dans son rayonnement malgré toute distanciation qu’il est en mesure d’engendrer en raison de son modus différenciateur, modus qui, parce qu’il est trop souvent mal employé coupe la seule voie pensable et salutaire pour une intelligence décisive du sens de sa vie, et concomitamment de son rapport à [.].
Trop souvent le décelant* commet l’erreur fondamentale, de partir de ce qu’il y a pour remonter aux conditions nécessaires qui ont présidé à l’état de facto qui l’éblouit. Il entame une démarche analytique dont le modus, en dépit de toute la rigueur possiblement déployable dans le cheminement de ses réflexions a le défaut de faire facilement conclure à une explication de nature créative finaliste.
Le choix du modus analytique est corrélé à la judication poïétique du décelant*, elle-même en rapport avec la projection et le devancement temporels qui le rongent. Or la spéciosité procédurale majeure de la démarche analytique réside dans le donné de la prémisse : elle prend comme départ le fait terminal, la certitude de l’état de l’il y a tel qu’il est dans le présent alors que c’est précisément cette certitude, précisément cet état de facto terminal qui sont rejetés intransitivement dans l’horizon de l’inexistence, ouvertement* dans une simple possibilité.

La consistance, elle, n’est pas de [.] : elle n’est pas consistance de [.] dans le sens où elle ne lui pré-existe pas comme un critère sur lequel il viendrait se greffer par suite. Tout ce qui s’explicite, scientifiquement par exemple, ne le fait que sur fond de cadres structurels, la raison de l’existence de ces structures restant hors de la mise en question. La consistance ne se détermine que par après [.], qui lui est le ύπόστασις à partir de quoi se donne ensuite cette détermination par le biais de la judication (existence transitive). C’est pour cette exacte raison que la sûreté événementielle est plus assurée que n’importe quelle garantie d’un théorème de géométrie élémentaire.
[.] n’est pas un problème pour lui-même ; il le devient, puis donc l’est, exclusivement par et pour le décelant*. La problématisation en passe par la représentation de l’état initial, de l’état final, des opérateurs enfin qui permettent la progression de l’un vers l’autre. Chaque je, l’ignorerait-il à vie, est tenu en sa façon à la résolution du conflit qu’il ouvre* avec [.].
Le nerf de ce conflit tient au qu’est-ce de la judication, c’est-à-dire à la déneutration qu’elle décèle*.
Toute problématique décelée* trouve sa résolution dans le renvoi au pas de [.].

Contradiction : simultanéité d’un événement et de sa négation. Soutenir : « [.] n’est pas contradictoire », est viser et vouloir viser là une assise, en prenant [.] pour cette assise.
Gödel énonça que pour un système axiomatique, sous certaines conditions, la cohérence et la complétude sont exclusives l’une de l’autre.
Si, en rapport avec le résultat du logicien austro-américain, je m’attache à sauvegarder par principe la consistance de [.], le considérant hypothétiquement comme un système suffisamment complexe, il ne sera pas complet, la valeur de « veritas » attribuable à certains d’événements m’échappera. Si maintenant je souhaite par principe le clôturer, il existera un événement pour lequel sa négation coexistera avec lui.
La séquentialité des actes dans le temps est garante de l’exclusion de toute contradiction. De surcroît elle commande à [.] la déterminité d’être parfaitement réglé, dépendant seul de lui, inconnaissant des prises de cours, décidé partout et toujours en toute chose depuis le tout premier instant de son commencement, pour autant que la représentation d’un commencement de lui ait sens….

« Ce qui est est la norme ». « La norme est ce qui est ». Hume se gausserait de moi s’il lisait ces deux propositions, car il affirme que l’état de fait et la normativité sont deux plans discontinus l’un pour l’autre.
La fréquence de l’exister induit le concept de norme, et de normalité. Or il faudrait là revoir notre sens de l’exister de façon à pouvoir appréhender la normalité comme le fait d’exister (le fait à exister), de sorte qu’in fine soit dit d’un enfant trisomique qu’il est normal.
Mais l’enfant trisomique n’est pas souhaité, n’est pas voulu. N’étant pas fréquent de surcroît il est déclaré a-normal. Pourtant, un fait tout aussi exceptionnel dans l’ordre des fréquences mais dont le contenu, le possible, ne contrarient pas la volonté, ni le désir ou à contrario les engagent, ne sera ni rejeté ni blâmé. Probable qu’il sera même souhaité par ceux à qui il ne sera pas arrivé.
Ce qui est, l’ostension existentielle, est norme d’elle même, régulatrice de nos phantasmes. Index sui Existentia est, pour paraphraser Spinoza.
Les deux propositions énoncées en exergue de ce paragraphe signent transitivement ce qui conceptuellement s’affranchit de toute transitivité. Elles transcrivent le franchissement du je. C’est de cette raison qu’elles tiennent leur boiterie. Tout leur mouvement porte la tentative, eidétiquement vouée par avance à l’échec, de combler l’abîme ouvert* entre [.] et le je. Ces deux propositions sont l’aveu d’un désir d’assurer le je, afin qu’il réponde à la pondération de ses actes dans un décor non de chaos. Elles apportent l’instance d’une requête voilée. Comme une supplique, le sens est recherché pour contrer la submergence de faits semblables à la mort du nouveau-né, à la paisible vieillesse d’un applicateur de génocide. Les exemples fourmillent et mettent à la tâche car ce qui est au plus haut point destructeur pour l’intégrité et la santé d’une subjectivité, est le spectacle d’une bonté et d’une candeur minées par un destin adverse : le doux sourire d’un enfant investi par une incurable maladie qui se délecte de cette proie en dévastant son corps. La subjectivité du sujet ne peut s’empêcher de crier sa révolte, surtout si des liens l’attachent à la jeune fille qui est mortellement punie. C’est en ce sens que l’injustice de la vie peut éclater dans les coeurs, les soulever, les bouleverser et les nauséer. Parler de vie superbe, en vanter les mérites ne tient qu’au temps de la santé, de la satiété matérielle, de l’occupation mentale imprimée par des combles. Mais cet état fragile est temporaire ; ce que nous disons que la vie est, ce que nous en faisons concomitamment tiennent simplement d’une culture, du pis-aller construit par les nécessités d’une histoire biologique. C’est bien cela le fond de tout, et le vernis de la police ne saurait nous oublier, si loin soit l’origine de ce fond. Si loin soit-elle, nous ne saurions jamais nous en affranchir.

Par le martèlement de ces deux propositions est aussi assertée l’équivalence entre tous les actes et tous les événements au niveau de [.]. Tout décelant* ne saurait y prêter foi, quand même il pourrait parvenir à une semblable formulation de cette Weltanschauung…
Quand même y prêterait-il foi, il ne saurait muter sa modalité pour tourner systématiquement les actes dans le sens de l’équanimité, appliquant pour lui-même ce qu’il décrit pour [.] et se réglant à la sentence : « Veuille ce qui arrive ». Pareillement à Hume Immanuel Kant, « génie terrestre » comme l’appelle Alain, détient une position contraire à ce que paraissent dire les deux propositions de l’exergue ; pour lui, ce qui existe ne prescrit pas ce qui doit exister, les prescriptions morales le transcendant. En vérité, l’exergue de ce paragraphe dit autrement ce qu’on y lit au premier oeil.
Je ne saurais bien entendu me faire partisan de l’immobilisme que sont les corps à l’abandon d’une volonté trop molle, qui suit la vicissitude d’un courant d’eau dans un lac d’eau douce. Apposer la résistance de sa subjectivité au concours de sa puissance générative décelante*, est ouvrir la culture par laquelle on habite un domaine. Comme on l’aura compris, le pseudo-principe qui s’énonce « Veuille ce qui arrive » se situe sur le même plan que celui-ci : « Ce qui est est la norme », par ceci qu’est posée une égalisation des événements dans leur passer, puisqu’il ne fait cas lui d’aucune valeur, celle-ci ne ressortissant qu’au décèlement*. Nous avons déjà dit que du point de vue de la subjectivité du sujet, il n’y avait pas d’aplanissement des actes dans le neutre du passer ; en effet, que ce passant qui me double sur la chaussée soit habillé avec une veste n’est pas de la même valeur que mon amputation du poignet droit ; non tout égal du décelant*.qui en arpente la surface en accord avec sa puissance. Toutefois, d’un point de vue existentiel cela ne fait pas la moindre différence parce que tous les événements répondent à la même nécessité de leur passer en vertu des processus qu’ils expriment. C’est cette inéluctabilité du déroulement superposée à la conformité de sa nécessité que traduit précisément la sentence « Ce qui est est la norme ». Celle-là signifie que quel que soit le passer résultant, il est toujours en accord avec la configuration antécédente, car il est l’émanation dans l’instant du point d’équilibre de l’« Existentia » ; il en est le prolongement, autrement dit l’extension consistante de l’exister. Cette compréhension est capitale. Elle s’étend immédiatement, et de façon adjacente vis-à-vis du décelant* à cette autre : la nécessité du passer ne saurait occulter le contenu de ce qui passe, particulièrement les volitions de chacun des décelant*, si bien qu’elle s’inscrit aussi dans le degré de liberté rendue par la création instantanée de la subjectivité du sujet. Cette liberté s’accorde avec la nécessité. La nécessité s’inscrit dans la liberté qui investit le devoir être ; la culture en résulte. Entre le mouvement d’une boule de billard et le choix vestimentaire d’un individu, on passe de la prévisibilité de l’angle d’attaque de la bande avant sa percussion de la numéro neuf, à l’imprévisibilité d’une adolescente. Une subjectivité se régulant et se créant elle-même, toute configuration neuromédiatrice sous-jacente ne pouvant pas se reproduire, l’imprévisibilité est la loi. C’est une femme souriante le soir avant de se trancher les veines au petit matin, l’anodin étant devenu décisif. Or l’imprédictibilité ne saurait contredire la suffisante précision des processus qui président à l’éclosion de sentiments, d’envies, de décisions et de choix. Et c’est précisément lorsque la subjectivité investit la nécessité consistante de tout acte avec la substruction événementielle antécédente à cette prise de conscience, qu’elle en vient à édicter que noir ou blanc, vivre ou ne pas vivre, se mutiler la main ou jouir avec un individu de son sexe, parce que ces alternatives sont perçues comme permises, c’est-à-dire comme ne contrevenant pas aux lois du passer indéroutable, sont équivalentes. Cette équivalence noie la subjectivité dans le problème du sens, et par contiguïté dans celui du bien et dans celui du mal. L’enchevêtrement des processus en jeu obstrue le discernement : nécessité et possible, imprédictibilité sur fond de nécessité, plan de la subjectivité et plan de l’EM qui coïncident dans le passer consistant tout en s’y différenciant.

NOTES

ouverture1 : la graphie se veut pour ce mot en cette place volontairement distincte de celle que j’ai introduite dans cet ouvrage (Ouverture*), pour ne pas donner l’impression d’une quelconque récupération de la charge sémantique qu’Heidegger adresse à son concept de « Dasein ».

consistance événementielle2 : cette formulation a appelé mon attention, car elle est pléonastique, comme s’il se pouvait qu’un événement pût ne pas être consistant! Je l’ai cependant conservée pour porter le jugement sur la propriété mondaine fondamentale qui est en jeu dans ce passage.

INDEX DES NOTIONS

a-linguisticité
a-linguistique
ab absurbo
actus
ad hoc
adhérence (du concept)
alibisation
alibiser
allo-espace
allonature
amétropie culturo-historienne (ACH)
amour
arraisonnement
assomption
basal
basalité
biais
bonheur
casuel
causa sui
« causal inference maker »
ce
ce que
cela
cercle
certitude
classification existentielle
co-immanence
commencement
concept
conditionnement opérant
conscience
« conscientiser »
consistance
consonance
contingence
continuum
contradictoire
convergence fonctionnelle
coût de consommation générative
cybernétique
déceler
déceler*
décèlement
décèlement*
déflexion
déneutration
dévoilement
dia du logos
différenciateur
dit
dominance
dual
dualité existentielle*
eidétique
emendatio
encodage ascendant
encodage profectif
energia
essence
« essentia »
existant
exister
Eg (Espace génératif)
EI (« être-intoné »)
EM (Espace-Monde)
« Existentia »
énonciateur
épistémique
« épochè »
équipoller
équivocité
éristique
événement
événement-source
événements-dual
évolution convergente
faux
fibrant
fibrant*
fibré
focalité
fondement
forme canonique (du concept)
« fürwahrhalten »
g-apophanticité
g-indécidabilité
g-fausseté
g-vérité
g-EM
g-Espace
gnoséologie
herméneutique
hodologie
ύπόστασις
« hypothèse téléologique »
Habitude
idempotence
indétermination
indicible
information
inmorphémisation
innommable
« insight »
instant
interrelation
intransitif
inversion
Invisible
involution
il y a
isotopant
isotopie
isotropie
je
judicatif, ive
judication
judicatoire
langage
langue
linguisticité
linguistique
mal
« maximes conversationnelles »
Même (Le)
métasystème
modus
morphème
morphématique
morphisme
mort
mot
multilocalité
multivalence
naturel
« Nature »
néant
noème
noèse
norme
objectal, ale
objectalité
« objectification »
onomasiologique
ontique
ontogénie
opérabilité
opérateur différentiel
ordre
Ouverture
Ouverture*
parole
PGIR (processus génératif d’intégration et de restructuration)
perception
perfectio
pléiotropie
plurivocité
poïétique
poïèsis
prédicat
prélinguistique
principe
« principe de raison insuffisante »
« principe d’indifférence »
« principe d’informativité maximale »
proposition
pseudo-bisémie
qu’est-ce
qer
quid est
ratio essendi
représentation
res
réal
référent
rétrospection
réversion
Raison
RMPC (Réseau Morphèmes-Propositions-Concepts)
schématisme
schème
« self-fullfilling prophecy »
sémanticité
sémasiologique
séméiologique
stimulus
sursomption
système
systémique
temporalité
temps
téléologique
transcommunicabilité
transitif
transitivité
transcendance
transcendantal
transduction
transfini
troponomie
univocité
« veritas »
version
visible
vrai
[ ]
[.]
Φ

INDEX NOMINUM

Alain
Albinoni Tomaso Giovanni
Aristote
Amérique
Anderssen (Adolf)
Ariane (fil d’)
Aristarque de Samos
Art
Artoust
ριστοτέλης le Σταγειρίτης
Aufklärung
Augustin (Saint)
Bacillus anthracis
Baïf (Jean Antoine de)
Baudelaire
Bergson
Bachet de Méziriac
Berkeley
Blanchot
Blancs (les)
Boileau
Borel
Brachiosaurus altithorax
Braine
Brehm
Brighton
Camus (Albert)
Cantelli
Carcharodon carcharias
Carnot
Cato censor
Cauchy
Cercle de Vienne (le)
Chamfort
Chateaubriand
Chiroptera
Chondrichthyes
Chopin
Claudel
Cologne
Copernic (Nicolas)
Crow (Jim)
Darwin
Del Naja (Robert)
Delacroix
Deleuze
Descartes
Démosthène
Dreyfus
Ecole
Egypte
Einstein (Albert)
Epictète
Etats-Unis (Les)
Etats-Unis d’Amérique (Les)
Fermat
Fibonacci
Fichte
Ficino
Fillenbaum
Fodor
Foucault (Michel)
France
France (Anatole)
Freud (Sigismund)
Fribourg
Galileo Galilei
Gassendi
Gentzen
Geoffroy Saint Hilaire
Gödel (Kurt)
Grand dauphin
Grice
Habitude
Hamilton-Jacobi-Bellman
Hegel
Heidegger
Heisenberg
Hercule (le fort d’)
Hertz
Hilbert
HIV
Hoover (Herbert)
Hugo
Hume
Husserl
International Klein Blue
Israëli
Kant (Immanuel)
Kekenbosch
Keynes (John Maynard)
Kerbrat-Orecchioni
Klimt
Königsberg
Korzybski
L.W.
La Bruyère
Lafargue
Lautréamont
Lebesgues
Lee (Dorothy)
Lie
Lorentz
Lorenzini (Stefano)
Louis-Philippe
Maeterlinck
Magritte
Malherbe (François de)
Mallarmé
Martin (Robert)
Mauriac
Mendel (Gregor)
Mendeleïev
Mengelberg
Merleau-Ponty (Maurice)
Mégariques (les)
Minkowski
Montherlant
Moore
Moyen Âge
Murnau
Murray
Musset (Alfred de)
Najdorf
Narcy (Jacques)
Newton
Nietzsche
Occam
OPEP
Orientaux (les)
Panthéon
Pappus
Paramecium putrinum
Parnasse (Le)
Pascal
Planck
Platon
Pléïade (La)
Poincaré
Politzer
Portique (le)
Powell (Mike)
Pythagore
Rasmussen (Jens)
Ravel
Renoir (Auguste)
Rimbaud
Robespierre
Rochefort (Jean)
Roosevelt (Franklin Delano)
Rosso (il)
Rouletabille
Rubinstein
Russel
Sainclair
Saint-Siège
SAMU
Sandre (Didier)
Sapir et Whorf (hypothèse de) : HSW
Sartre
Saussure
Schopenhauer
Sénèque
Simmel (Georg)
Socrate
Sperry
Spinoza (Baruch)
Spire (André)
Stoker
Surréalisme
Sysiphe
Tesnière (Lucien)
Toscanini
Trabasso
Tradition (la)
Trinité
Trobriand (Iles)
Valéry
Van den Broek
Var
Vatican
Vaugelas
Victor (boulevard)
Vienne
Voltaire
Vuillemin (Jules)
Vygotsky
Wintu
Wagner Richard
Weltanschauung
Wiles
Zola

INDEX DES OEUVRES CITEES

« Adagio » (L’)
« Ancien Z » (L’)
« Art poétique »
« Art poétique » (L’)
« Au bord de la mer »
« Autrement qu’être ou au-delà de l’essence »
« Boléro » (Le)
« Chants de Maldoror » (Les)
« Cid » (Le)
« Cogito » (Le)
« CRP »
« De la quadruple racine du principe de raison suffisante »
« Dawn of Man » (The)
« Die Frage nach dem Ding »
« Entretiens au bord de la mer »
« Essai d’ontologie phénoménologique »
« Ethica More Geometrico Demonstrata » ou « Ethica Ordine Geometrico Demonstrata »
« Genealogie der Moral. Eine Streitschrift » (Zur)
« Génie »
« Gladiator »
« Grundlegung zur Metaphysik der Sitten »
« Igitur ou la folie d’Elbehnon »
« Kritik »
« Kritik der praktischen Vernunft »
« Kritik der reinen Vernunft »
« La Joconde »
« mots et les choses » (Les)
« Marche funèbre » (La)
« Méditations métaphysiques » (Les)
« Ménon »
« Misérables » (Les)
« Mots » (Les)
« Νίκη της Σαμοθράκης »
« Nosferatu »
« Oeil et l’Esprit » (L’)
« Phänomenologie des Geistes » (die)
« Philosophie des Geldes » (der)
« Phénoménologie de la perception » (La)
« Le possible et le réel »
« Prolégomènes »
« Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science »
« relativité » (théorie de la)
« La Révolte des anges » (La)
« Ritt der Walküren »
« Sablier » (Le)
« Sacre des fins » (Le)
« Saint-Germain ou la négociation »
« Sans famille »
« Science and Sanity »
« Sein und Zeit »
« Tractatus »
« Tractatus logico-philosophicus »
« Voyage au bout de la nuit »
« 100th Window »
« 2001: A Space Odyssey »

TABLE DE [ ]

AVERTISSEMENT P

AVANT-PROPOS P

DEDICACE P

PROLOGUE P

La patience du commencement P

La faim de croire P

1) L’intromission de la culture : le décelant* hétéronome P

L’amétropie culturo-historienne (ACH) P

2) La certitude P

3) Le dia du logos P

MOMENT ZERO : LA DRAMATURGIE DE L’EXISTER P

1) Nous sommes des prisonniers de vie P

2) Naître réalise la dominance maximale de « l’Existentia », soit la passivité zéro du sujet P

3) La libération des otages décelant* P

4) Trois pourvois de comble contre la dominance existentielle P

I) Avoir P

a) Le réseau sémantique réal à travers l’exemple de la voiture P

b) La valeur marchande réale P

c) Avoir et être : un souffle de leur accointance P

II) Aimer P

III) Ecrire P

4) Le suicide : acmé de la submergence existentielle, ou sursomption de la subjectivité? P

PREMIER MOMENT : LE DECELANT* P

L’Ouverture du décelant P

1) Un exemple d’Ouverture : le rein P

2) Une spécification décelante* de la notion d’Ouverture P

Le miracle du décelant* P

1) Exposition de la résolution choisie en rapport à la distinction intensive des concepts de sujet et de décelant* P

2) Le décelant* est une radicalité commençante P

3) La subjectivité du décelant* d’en face P

a) L’inexpugnabilité de la subjectivité de l’en face du décelant* P

b) L’Autre est le recours à une déculpabilisation de ses insuffisances P

L’involution du décelant* : exercice de la dualité existentielle P

Spécification psychologique du décelant* : l’Espace génératif P

1) L’« être-intoné » P

2) L’Espace génératif P

a) Le procès génératif P

b) L’unicité de l’Espace génératif P

3) Structuration de Φ P

a) Φ est plastique P

b) Le RMPC P

α) Le morphème P

β) La proposition P

γ) La proposition réale : proposition sur la chose P

δ) Le concept (cf infra « Les signes de L’Invisible ») P

4) Le procès génératif P

5) La distorsion cognitive P

a) Les biais P

α) Biais cognitifs P

β) Biais émotionnels P

b) Les facteurs de limitation du raisonnement humain P

6) La pyramidalisation structuro-fonctionnelle involutive P

a) L’Espace-Monde P

b) L’Espace-Monde fantôme P

7) L’allo-structuralité niveau 1-niveau 4 P

a) Présentation P

b) Niveau 1 P

c) Niveau 4 P

α) L’hodologie P

β) Insuffisances du niveau 4 P

d) Niveau 1 – Niveau 4 P

α) Une signification du souvenir P

e) Niveau 1 – deux niveaux 4 : Φ1 et Φ2 P

Cas particulier de Φ : l’involution contenant-contenu P

f) Perspective de modélisation informationnelle P

Le temps : remarquable propriété fonctionnelle de Φ P

1) Introduction P

2) L’ir-reproductibilité P

3) L’instant P

4) La rétrospection : signature du mirage existentiel P

5) La temporalisation P

6) La configuration temporalisante P

SECOND MOMENT : L’INVISIBLE P

L’appel de l’Invisible P

1) Petit aperçu de la conception essentialiste de la Tradition philosophique P

2) Le possible P

3) La nécessité P

Les signes de l’Invisible P

1) La mort P

2) Le Même : « Semper aliter, sed idem » P

3) Le langage P

4) Le concept P

a) La dérive troponomique du concept illustré par le sens que donnent les poètes à la Poésie P

b) L’ontogénie du concept P

Le concept : une confluence propositionnelle P

b) Le cela du morphème ou l’alibisation du concept P

c) Deux exemplifications sémasiologiques classiques P

α) Premier exemple : l’Homme P

β) Deuxième exemple : le bonheur P

Le sens comme la jointure visible-Invisible P

1) Comprendre P

2) La plurivocité interprétative témoigne de la puissance du monde P

a) L’exemple du sens dans le poème P

b) Le processus de compréhension P

c) Nouvelle détermination de la culture P

d) La pléiotropie P

e) L’amphibologie du theos P

3) Perspective onomasiologique P

Le dit : déchéance et assomption de l’Invisible P

Le poème P

L’attente de l’Invisible P

1) La Pensée : une assignation de l’Invisible P

a) L’initium P

b) Le chant de la sirène scientifique P

2) La double orientation inverse de l’Invisible P

3) A la recherche d’un fondement P

a) Le système P

α) Le dernier métasystème P

β) La « veritas » P

γ) Le système organique et sa convergence fonctionnelle P

δ) Un exemple d’évolution convergente organique P

ε) Similitude entre le processus évolutionniste et le conditionnement de type II, sous le principe commun de la loi d’effet P

ζ) L’évolution convergente technique P

b) Orientation de la signification cybernétique selon l’ordre de la co-existence P

α) Le système biologique est l’interface visible d’un façonnage mésologique invisible P

β) L’état économique est le résultat d’une convergence polyfactorielle P

γ) Le continuum cybernétique : espace de la transcommunicabilité des déterminations réales P

δ) Vers une direction dévoilante de la signification de ce que voir est P

ε) La transcendance est l’Invisible de la co-immanence P

c) Premières spécifications en direction du ύπόστασις P

TROISIEME MOMENT : « L’EXISTENTIA » P

« L’Existentia » : une réponse au problème du fondement P

1) La positivité de l’« Existentia » P

2) « L’Existentia » : la co-mêmeté réale P

Le surgissement réal : transgression duale P

1) L’ambivalence de la res P

2) « Die Frage nach dem Ding » P

3) Trois exemples P

4) Qer – fibrant – fibré P

[.] : « Ce qui est est la norme » P

1) La « Nature » P

2) « Bien » et « « Mal » P

3) Ordre de l’EM. Ordre du décelant* P

4) La démocratie : alibi de l’équitabilité P

5) La conciliation en actes P

6) La consistance de [.] P

NOTES P

INDEX DES NOTIONS P

INDEX NOMINUM P

INDEX DES OEUVRES CITEES P

TABLE DE [ ] P

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